OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES
S'il est des arlîsles assez peu consciencieux pour peindre» sculpter» graver, sans avoir fait une étude sérieuse, il en est encore, grâces au ciel» à qui l'imagination toute seule ne semble pas le meilleur guide à suivre et qui recherchent avec autant de sagesse que d'ardeur le flambeau qui doit les éclairer. Mais il faut reconnaître qu*un désir aussi légitime ne peut facilement se satisfaire. Ce n'est point à la pénurie d^ouvrages spéciaux qu'il faut s'en plaindre; c'est uniquement à ce que chacun de ces guides interrogé séparément ne peut répondre que d'une manière incomplète. Puis encore les meilleurs de ces livres sont ëcrilsen latin. Molanus et son docte annotateur Paquot » Âyala, le cardinal Frédéric Borromée ont employé cette langue. Méry et Mole ont écrit en français, mais le premier n'est qu'un pâle abréviateur de Molanus et le second ne traite» dans ses deux volumes» que d'un petit nombre de sujets. Il faudrait donc que l'artiste interrogeât» pour compléter son étude» les anciens auteurs qui ne traitent qu'accidentellement de ces matières » et le nombre eu est infini.
A une époque comme la nôtre, l'artiste s'occupe beaucoup moins de la science historique de sa noble profession que de la théorie ou de la pratique du dessin et du coloris. L'acquisition de la première exigerait de très-longs labeurs. On n'a ni le temps ni la possibilité de s'y livrer avec fruit. Il en naît, convenons-en, de très-fàcheux résultats. La peinture, la sculpture chrétiennes se livrent à de très-regrettables écarts. Les compositions les plus estimables, sous le rapport du dessin, de la touche, du coloris, fourmillent trop souvent d'erreurs historiques. Le dogme lui-même n'y est pas quelquefois respecté. Ces œuvres inexactes l'altèrent, et la religion peut en souffrir les plus graves atteintes.
Un livre destiné à diriger l'artiste animé d'un vrai désir de produire une œuvre irréprochable ne se rencontrait, croyons-nous, jusqu'ici nulle part. Le meilleur, en ce genre, celui de Molanus annoté par Paquet est d'une effrayante prolixité, chargé d'érudition et assez rare. Il est donc , pour toutes ces raisons ou pour quelqu'une d'elles, inaccessible au plus grand nombre de nos artistes chrétiens. Avons-nous trop présumé en croyant qu'il n'était pas impossible d'obvier à tous les inconvénients précités? Notre œuvre répondra. Nous avons voulu offrir à l'art religieux un volume qui, dans un cadre méihodique et précis, présentât les notions les plus indispensables, car notre dessein ne pouvait être d'épuiser une matière qui est en elle-même inépuisable.
Ainsi donc :
1^ Nous fournissons quelques détails historiques
sur rhérésie des Iconoclastes ou briseurs d'images. Nous faisons connaître l'esprit de Fart chrétien dans les premiers siècles et dans le moyen-âge. Nous envisageons les sujets principaux que Fart traite le plus fréquemment, tels que la sainte Trinité, la mère de Dieu » les patriarches etc. Une foule de notions très* curieuses et peu connues enrichissent cette partie et lui impriment un piquant intérêt. Les erreurs con« traires à l'histoire et à la tradition devaient y être signalées, car Taulorité des noms doit toujours s'incliner devant celle de la vérité. Cette division prend le titre de Considératims générales $ur Cari chrétien^ et notions ^pédales sur les règles qui lui sont tracées*
2^ Le cycle festival de Notre-Seigneur est envisagé aoua toutes ses faces. Mais on ne s'y borne point aux ISètes proprement dites. On y entre dans le détail des actes éclatants du Sauveur, dans sa vie mortelle. Les tableaux les plus remarquables des grands maîtres y sont mentionnés avec Téloge ou le blâme qu'ils méritent, au point de vue où nous nous plaçons. La naissance du Verbe incarné ouvre ce cycle que ferme la grande scène du jugement général.
3« La Reine des anges et des saints , l'auguste mère de Dieu occupe dans notre livre , une grande place. Non seulement le cycle de ses festivités s'y déroule, mais encore plusieurs traits recueillis ou mentionnés par la tradition viennent y prendre place, sous le rapport de l'art qui veut les reproduire ou qui les a déjà retracés.
4^ La quatrième partie n'est pas la moins importante. Là vient se classer > mois par mois, toute l'a-
giographie qui a été, jusqu'à ce moment, en possession du privilège d'exercer le pinceau ou le ciseau de l'artiste chrétien. Les légendes y sont nombreuses avec le cachet d'originalité qui leur est propre, mais avec une sage économie que prescrit une critique éclairée, sans vouloir néanmoins enlever à ces pieuses traditions les charmes qu'elles tirent de la foi qui les inspira.
5^ L'art chrétien ne se borne pas à la peinture et à la sculpture. Une large place appartient à l'architecture sacrée , à l'ornementation et à l'ameublement liturgiques. Les règles depuis trop longtemps méconnues et dont, surtout en ce siècle, on semblerait ne tenir aucun compte, y sont tracées d'après les plus incontestables autorités. C'est le sujet d'un traité spécial.
Pour chacune des divisions de notre livre, ces autorités' sont constamment invoquées. Telles sont : l'Ecriture sainte, la Tradition, les Pères de l'Eglise, les décrets des papes , les conciles généraux et provinciaux, les auteurs les plus recommandables , dont les écrits renferment des notions spéciales sur la matière traitée.
Nous allons en présenter un tableau qui doit néanmoins , comme on le comprend bien , se borner aux auteurs dont il vient d'être fait mention.
En tète des ouvrages consultés, pour nos Instiiwtiens de l'art chrétien, doit être mentionné l'excellent
livre qui a pour titre : De historia sacrarum imaginum et piciurarum... Ubri quatuor. Ce beau travail qui, comme on voit , est une histoire des saintes images , a été fait pour en signaler le vérilable usage et en corriger les abus. Son auteur est Jean Ver^Meuten. Cet écrivain qui, selon l'usage de son temps, a lati* nisé son nom, en MoUmus, naquit à Lille , en Flandre , en Tan 1535, de parents originaires de Louvain et qui reloumèrent, quelque temps après la naissance de Jean , dans leur patrie. Molanus y devint doyen de la faculté de Théologie et censeur royal. Il composa plusieurs ouvrages d'érudition qu'il est inutile de désigner ici. Le livre sur les saintes images et peintures parut à Anvers, en 1570, et mérita dans très-peu de temps , plusieurs éditions. Jean Ver-Meulen mourut prématurément à Anvers, en 1585, âgé de 52 ans. Son œuvre jouissait d'une grande autorité cl presque tous les auteurs qui ont écrit sur l'art chrétien le citaient avec estime, lorsque Jean Noël Paquet entreprit d'en donner une nouvelle édition , il y ajouta un tel nombre de notes et de suppléments que le principal fut presque éclipsé par l'accessoire.
Paquet naquit en 1722, hFlorennes, petite ville de la principauté de Liège. Après avoir fait son cours de philosophie et de théologie à Louvain et avoir ob* tenu le grade de licencié dans cette dernière faculté . il devint professeur d*hébreu , bibliothécaire de l'Université, puis enfin président du collège d'Honterley. L'impératrice Marie-Thérèse le nomma son conseiller historiographe, en 1762. Chargé de compulser plusieurs caisses d'archives et de chartes, afin d'y trou-
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ver des preuves à Fappnides prétentions de la maison d'Autriche sur quelques villages de la principauté de Liège, Paquet ne craignit pas de déclarer que l'impératrice n'y avait aucun droit. Cet avis qui était moins celui d'un courtisan que d'un ami de la justice et de la vérité ne pouvait lui concilier les royales lavours de Marie-Thérèse. Paquot fut disgracié t Un généreux ami qu'il avait à Liège le recueillit dans ses foyers. Cest là qu'y mourut en i805, âgé de 81 ans. La pseudo-philosophie du XVIIP siècle ne pardonna point à Paquot son attachement inviolable à la foi catholi* que et l'aversion quMl [H*ofessa toujours pour les doctrines subversives préconisées par les novateurs. Les œuvres de cet homme érudit et consciencieux devaient dissiper les nuages d'obscurité que ses ennemis avaient pris soin d'épaissir autour de lui. Cette tâche a été glorieusement remplie par son propre ouvrage qui a pour titre : Mémoire pour servir à Chistoire littéraire des dix-sept provinces des Pay^Bas^ de la principauté de Liège et de quelques contrées voisines. Il fut publié à Louvain de i765 à i779, en trois vdumes in-folio et en dix-huit volumes io-12. Pour ce qui nous concerne, nous ne saurions témoigner à Paquot trop de reconnaissance pour son édition revue , corrigée, augmentée de l'œuvre de Molanus. Elle parut à Louvain en 1771 en un volume in4<» de 700 pages. C'est celle que nous avons sous les yeux.
Dans la préface très-remarquable de celte édition , Paquot fait connaître d'abord le soin extrême qu'il a eu de reproduire, avec la dernière exactitude, le texte authentique de Molanus. îl parle ensuite des études
sérieuses auxquelles il a dû se livrer pour compléter le travail du célèbre doyen de la faculté de théologie deLouvain. Ceci est du plus grand intérêt pour Tappréciation de divers ouvrages sur la même matière. Il suffira d'analyser ce que Paquot nous en dit, en suivant Tordre de ses indications.
Le cardinal Frédéric Borromée, cousin de saint Charles et comme ce dernier, archevêque de Milan , a composé deux livres intitulés: De picturâ sacra (De la peinture sacrée). Cet opuscule qui est pareillement sous nos yeux renferme des notions fort utiles sur notre sujet et Paquot Fa mis à profit. On verra qu'à notre tour nous avons laidement puisé à cette source. Le cardinal Borromée mourut en i632, après avoir fondé la célèbre bibliothèque Ambrosienne, dans sa ville épiscopale.
Philippe Rohr, luthérien, est auteur d'un écrit qui a pour titre : Picior errans in historia sacra. (Erreur des peintres dans l'histoire sacrée). Paquot n'en a, dit-il, recueilli que très-peu de chose.
Un livre anglais du même genre, par Charles Lamotte, est placé sur la même ligne que le précédent, par Noël Paquot.
Notre érudit annotateur arrive ensuite à un écrivain espagnol qui a composé le livre connu sous le titre de Pictor christianus (Le peintre chrétien). L'auleur est Jean Intérian de Âyala , de l'ordre royal et militaire de la Merci , pour la rédemption des captifs. Cet ouvrage in-folio, en très-forts caractères, et contenant 415 pages à 2 colonnes, parut a Madrid, en 1730. Le jugement de Paquot est sévère à son égard.
Notre érudit investigateur déclare qu'après s'être donné beaucoup de peine pour la découverte de ce qu'il se plaisait à considérer comme un trésor il n*a trouvé... que des charbons. Citons ses paroles : Sed fibrum nactus, pro thesauro, quod aiunt, carbones in" veni. Ce n'est autre chose, selon lui, qu'un plagiat de Molanus. Nous dirons pourtant que Benoit XIY, dans son admirable traité des fêtes de Notre-Seigneur et de la Sainte-Vierge , cite constamment Âyala avec le plus grand éloge. Celle gloire remonte donc à Fauteur exploité par le religieux espagnol.
Paquot a étudié le livre qui a pour titre : La Théologie des peintres j graveurs ^ sculpteurs et dessinateurs, par Joseph Méry de la Canorgue, prêtre du diocèse d'Âpt. Ce petit volume in-12 a vu le Jour à Paris, en 1745. Ce n'est encore ici, dit Paquot, qu'un squelette de Molanus : Ex eodem Molano ossilegium. En vérité, ajouterons-nous, cet opuscule ne saurait être d'une grande ressource pour les artistes.
Un autre ouvrage intitulé : Histoire universelle, traitée relativement aux arts de peindre et de sculpter, est tombé entre les mains de notre habile explorateur. Il est de Dandré Bardon, professeur à l'académie royale de peinture et de sculpture. Ce livre in-12, de plus de 500 pages, fut publié à Paris, en i769. Paquot n'y voit presque rien d'utile pour l'art véritable* ment chrétien. C'était, en effet, le siècle des engouements pour l'art païen , et Bardon n'était pas un homme assez sérieux pour étudier les traditions de la peinture sacrée.
Fatigué de stériles investigations dans ces livres
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pea solides t Paquet se décida à remonter aux véritatables sources. 11 ëtudia TËcriturc sainte , les Pères » fes Conciles, les historiens ecclésiastiques, et ces recherches lui fournirent les nombreuses et excellentes additions dont il enrichit le texte de Molanus, son auteur favori.
A répoque où parut Tédition de Molanus si doctement illustrée par Noël Paquot, et justement en la même année 177i , le libraire Debure éditait, à Paris, un ouvrage en 2 volumes in-i2 , sous le titre de : Observations historiques et critiques sur les erreurs des peintres, sculpteurs et dessinateurs, dans la représentation des sujets tirés de l'histoire sainte. L'auteur qui n'y est pas nommé est Guillaume-François Roger- Molé, avocat au parlement de Paris. Cet écrivain mourut, dans cette ville, à un âge assez peu avancé, le 13 décembre i790. Le livre de Roger-Molé contient beaucoup de critique et annonce dans son auteur des connaissances assez étendues sur Tart chrétien. Mais il se borne, dans le premier volume, à la vie de la Sainte-Vierge jusqu*à Tlncarnation du Verbe, et, dans le second, à celle de Jésus-Christ, époque à la* quelle le divin enfant parut dans le temple au mi* lieu des docteurs, c'est-à-dire à l'âge de douze ans. L'ouvrage est donc très-incomplet et tie saurait, à beaucoup près, suffire.
Un assez grand nombre d'autres travaux sur cette matière sont venus s'adjoindre à ceux qui ont été cités. Ainsi M. Raoul-Rochette a publié un excellent résumé des savantes excursions de Rosio, de Rottari, etc., etc., dans les catacombes de Rome.
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M. Didron , secrétaire du comité historiqae des arts et moDumeDts, au ministère de FiDStruction publique » a fait preuve 'd'une grande érudition dans soti Iconographie sacrée qu'il faut néanmoins lire avec précaution.
MM. Rio et de Montalembert ont produit des œuvres très-recommandables sur ce grand objet considéré, soit comme expansion du génie qui crée, soit comme émancipation funeste du beau qui ne peut 66 trouver que dans le vrai et réciproquement.
Le savant traité des fêtes de Lambertini (Benoit XIV) nous a été d'un grand secours. Nous n'aurions pas besoin de nommer Vincent de Beauvais et Durand de Monde qui nous renseignent sur Tart chrétien du moyen-âge, sous toutes ses formes.
Indiquer maintenant les ouvrages secondaires qui ont été consultés serait chose presque impossible. Mais, nous nous hâtons de le déclarer, l'œuvre de Molanus , annotée par Paquot , a été , pour ainsi par. 1er, notre étoile polaire. Le présent travail en est-îl une servile traduction? Mille fois non. Le gros volume in-^^ a été par nous exploité comme une riche mine, sans nous mettre aucunement en peine de le suivre, ni dans son plan, ni dans ses divisions. Nous en faisons souvent la remarque dans notre ouvrage. Un bon tiers des notions que celui-ci renferme ne se trouve pas dans les deux écrivains belges, et pourtant notre livre est moins volumineux. Ceci annonce un grand nombre de retranchements. On n'a pas à les regretter, car l'artiste n'en eut retiré aucun profit. Les additions sont puisées dans plusieurs autres sour-
ces par nous indiquées et enfin nous avons dA fondre , dans tout le cours du livre, les notions ou considéra*^ lions qui nous sont exclusivement propres et qui sont le résultat de nos sérieuses études.
En ce qui touche la cinquième partie, ce que nous appelons un traité spécial sur Tarchitecture, la décoration ou ornementation et rameublementdes églises, Molanus et Paquot y sont complètement étrangers. Nous osons croire que cette partie convraincra tout lecteur impartial que le dernier mot n'avait point encore été dit sur ce grand objet de l'art catholique.
Ces quelques lignes suffisent. Nos intentions sont expliquées. On voit d'abord que notre livre s'adresse aux artistes, mais on voudra bien reconnaître que toute personne sans exception peut y trouver plaisir et utilité. Outre Térudition doctrinale, tout lecteur étranger à la théorie et à la pratique de l'art peut aisément apprendre à connaître le sujet religieux que retrace une toile, une gravure, un relief. Trop fréquemment nos compositions chrétiennes sont des énigmes pour le plus grand nombre. La signification des attributs et des emblèmes n'est point du tout populaire. En supposant, par exemple, que le lion couché fasse connaître S. Jérôme , que trois enfants dans un baquet distinguent S. Nicolas de tout autre évèque, qu'un calice à la main, avec des serpents, symbolise S. Jean l'évangéliste etc. Le spectateur ne peut s'en rendre un compte bien exact s'il ignore les légendes qui ont dirigé Tartiste. Bien mieux , celui-ci ne travaille souvent que par voie d'imitation et ne peut s'édifier sur l'origine de ces emblèmes et attributs.
Puisse donc ce livre , fruit de nos consciencieuses veilles, atteindre son but capital. Futilité. C'est là toute notre ambition , car nous ne faisons pas ici de la poésie artistique , mais un livre didactique où Ton cherche, avant tout, de solides enseignements.
De plus amples considérations seraient superflues et peut-être fastidieuses.
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