CHAPITRE V
Mobi de VéTrier.
Saint Ignace, évêque et martyr; Sainte Apolline, vierge et martyre; Vision de sainte Scolastique; Saint Mathias, apôtre.
Le mois de février s'ouvre par la f6(e de S. Ignace qui en l'an 107 fat livré aux lions qui le dévorèrent , dans la ville d'Antioche dont il était évéque. Il avait lai-méme prédit son martyre , dans une lettre écrite aux Romains : « Je n suis, leur dit-il, le froment de Jésus-Christ; je serai » moulu par la dent des bétes, afin de devenir un pain ex- » qùis. » A cause de ce genre de martyre , on peint des lions autour de S. Ignace. Molanus dit qu il a vu une peinture représentant S. Ignace tenant en main un cœur sar lequel est figuré le nom de Jésus , sous le type dont nons avons parlé, dans le chapitre ne de la seconde partie. Cetle pensée lire peut-être son origine d'un passage de la légende dorée qui rapporte qu'au milieu de ses tourments S. Ignace ne cessait d'invoquer le nom de Jésus-Christ. Les bonrreaui, continue cette légende , lui demandant pourquoi il répétait souvent ce nom , le martyr leur répondit : a Ce nom est » inscrit dans mon cœur et je ne puis cesser de l'invoquer. » Après sa mort on voulut s'assurer, continue la légende, si en effet son cœur portait celte empreinte. On le coupa par le milieu et Ion y trouva écrit , en lettres d'or, les deux mots Jésus Christus. Molanus ne semble pas ajouter grande foi à ce prodige , parce que les anciens autears qu^ ont recueilli fidèlement les paroles que S. Ignace adressait h ses bourreaux ne disent pas un seul mot de cette dernière circonstance. S'ils eussent connu ce fait ils n'auraient pas manqué de le mentionner.
Ce qui a pu faire naître celte opinion c'est que notre saint martyr avait pour prénom Théophore, Ce terme est formé de deux mots grecs qui signifient Porte-Dieu* Siméon
DE l'art CHRETIEN. 17
Mélaphrastc raconte que Trajan interrogeant ce martyr lui dit : « Est-ce toi qu'on appelle Detfer (Porte-Dieu) , que si- • gnîGe ce nom de Deifer? » Ignace répondit : a Cela sin gttifie celui qui porte le Christ dans son âme. » Trajan lui répliqua : a Tu portes donc en toi le Christ. » Ignace répondit : « Certainement je Vy porte, car il est écrit de lui : » /habiterai dans eux et j^j établirai ma demeure. » C'est pour cette raison que S. Ignace est surnommé Théopfaore , de même que Timothée porte le nom de Christophe ou Porte-Christ. C'est ce qui a fait dire par S. Cyrille de Jérusalem que nous serons tons des Christophes^ parce que nous incorporerons le corps et le sang de Jésus-Christ à nos propres membres.
On sera sans nul doute dans l'élonnemenl de rencontrer dans le martyre de S. Ignace un emblème que l'on a assigné aux Jésuites fondés par un autre S. Ignace, i une distance de quatorze siècles. Nous indiquons dans le chapitre ne
précité l'origine du monogramme IHS. 11 serait très-facile , à cause de cette singulière analogie, de confondre S. Ignace éfèquc d'Antioche et martyr, mort en 107, a?ecS. Ignace de Loyola prêtre, fondateur de la Société de Jésus, mort en 1556. En supposant que le célèbre monogramme soit peint sur la poitrine du dernier, comme sur celle du premier, celui-ci en sera distingué par les insignes de l'épiscopat et les lions dont on l'environne habituellement.
Le 9 février, fêle de sainte Apolline, ou bien Apollonie vierge et martyre. On loi cassa les dents par la violence des coups qu'on déchargea sur son visage. Aussi est-elle spécialement invoquée contre les maux des dents. L'art, à cause de cette circonstance, l'a peinte portant à la main une tenaille qui enserre une dent. Ceci pourtant est erroné , car on vient de voir que les dents ne forent point arrachées à cette martyre. Toutefois une peinture de ce genre ne saurait être bien sérieusement répréhcnsible, car les moyens de l'art sont bornés, surtout quand t>n doit traduire d'une manière nullement problématique la confiance que les malades ont pour cette sainte et qui , trop souvent , puisqu'il
faat le dire, dégénère ici en superstition. On place la dale de sa mort à Tan 49.
Le 10 février. Ton fait mémoire, principalemenl daos Tordre de S. Benott dont les ramifications sont très-nombreuses, de la vision de ce saint, relative à sa sœar sainte Scbolastique. Notre célèbre peintre Lesueur a traité admirablement ce sujet pour Tillustre abbaye de Marmoatier, près de Tours. Voici l'exposition du fait. Un jour qac S. Benoit était en prières , il vit sa sœur Scbolastique abbesse d'un couvent voisin du Mont*Cassiu portée daos le ciel par les anges. Deux jeunes vierges accompagnaient la bienheureuse , tandis que les apôtres S. Pierre et S. Paal indiquaient à S. Benott la patrie céleste dont elle allait prendre possession. Le tableau de Lesueur se' fait admirer par un grand sentiment d onction et tout y respire une suavité surhumaine.
S. Matbias , apôtre , dont la fête tombe au 24 ou 25 février, selon que Tannée est ou n'est pas bissextile, est caractérisé par une bâche dont on croit qu'il fut frappé et qui consomma son martyre. Il n'existe aucun document bien certain à cet égard. Toutes fois plusieurs auteurs suivent ce sentiment et Tartiste chrétien peut s'en autoriser. Nous devons cependant exprimer quelque répugnance pour Tadoption de ce caractère dictinctif appliqué à S. Matbias. On a vu , dans le cbapitre viii de la première partie , que S. Jude, surnommé Thadée, est représenté avec la hache de son martyre , ce qui peut causer une confusion entre ces deux apôtres. Il y a ici une importante réflexion à consigner. C'est que S. Matbias ne peut point figurer dans le collège primitif des apôtres. Il ne fut point appelé à Tapostolat par Jésus- Christ lui-môme , mais agrégé au collège apostolique, après TÂscension du Sauveur. La répétition du caractère graphique dont nous parlons ne saurait donc être un grand inconvénient quand on représente les douze apôtres réunis. Mais cet inconvénient ^iste si Ton peint isolément S. Jade, ou S. Matbias. En ce cas, comment éviter l'incertitude? Selon les Ménologes grecs , S. Matbias évangélisa les côtes de la mer Caspienne. II nous semble qu'il serait possible de
DR l'art chrétien. 19
distinguer de S. Jade, aaqnel on donne la hache comme type distinctif, notre saint qu'on pourrait aussi faire porteur d'une hache , en le peignant , en même temps , sur le rivage de la mer, au moment où il évangélise ces contrées. Au mois d'octobre, en parlant de S. Jude, nous verrons que son apostolat n'eut pas lieu suf les côtes d'une mer.
La légende de S. Hathias aurait , dit-on , été écrite en hébreu et traduite par un auteur anonyme, au Xlle siècle, dans le couvent de ce nom à Trêves. Les Bollandistes suspectent beaucoup ce document. Il en est de même de Tillemont. Paquot a consigné cette note en appendice dans son édition de Holanus.