CHAPITRE VII
^ Les soldats délibèrent. Diverses opinions sont émises. Cléarque propose une augmentation de solde d'une demi-darique, et toutes les résistances tombent.
A chaque mouvement séditieux on s'appuie bien sur la force qui peut contraindre, mais surtout, on promet des récompenses ou Ton fait briller Tespoir d'un butin abondant.
L'argent était pour les mercenaires la raison suprême. Plutarque raconte (1), que Gyrus ayant donné dix mille dariques au général Spartiate, celui-ci, qui avait demandé que la paie des matelots à la charge du roi fut portée de trois à quatre oboles par jour, consacra ce don à cette augmentation. « Cette libéralité eut bientôt dégarni les galères des Athéniens, car la plupart des matelots se rendaient sur la flotte où ils étaient le mieux payés. Ceux qui restaient, faisaient lâchement le service et toujours prêts à se révolter, donnaient beaucoup de mal à leurs capitaines. »
Plusieurs fois, ces troupes d'aventuriers appartenant à diverses parties de la Grèce, et qui s'élevaient avant Gunaxa à dix mille quatre cents hoplites et à deux mille cinq cents peltastes, furent sur le point d'en venir aux mains.
On ne peut oublier que ce sont des mercenaires. Ils montrent cependant qu'ils sont Grecs.
Leur ordre de bataille, leur conduite dans le combat mettent sous nos yeux l'organisation et la tactique des armées grecques. A Gunaxa, point de cris, mais le plus profond silence, une marche tranquille, égale et lente.... Un bruit court parmi les
(1) Lysandre, lY.
rangs, c'est le mot d'ordre.... Une partie de la phalange s'avance comme une mer houleuse, le reste suit au pas de course pour s'aligner, et bientôt tous les Grecs faisant retentir leur cri ordinaire : Héléleu ! en l'honneur d'Enyalios, arrivent en courant. On dit, qu'en même temps, ils frappaient leurs boucliers de leurs piques afin d'effrayer les chevaux. Avant qu'on soit à la portée du trait, la cavalerie barbare détourne ses chevaux et s'enfuit. Les Grecs la poursuivent de toutes leurs forces et crient les uns aux autres, de ne pas courir en désordre et de garder les rangs. »
Il faut s'arrêter, car on serait tenté de tout transcrire.
L'historien est un général, et il parle de ce qu'il connaît.
Pendant cette marche périlleuse à travers l'Asie, un autre sentiment se fait jour: l'amour de la patrie. C'est la patrie évoquée par les chefs, par Xénophon, qui relève le courage, met fin aux révoltes et maintient la discipline. C'est elle qui donne la force de vaincre les résistances de la nature et des hommes. Aussi quels cris, quelle joie, quel délire lorsque la mer se montre enfin à eux comme le terme de tous les travaux (2) !
Cléarque, lacédémonien, avait été le premier chef. Xénophon, athénien, fut le dernier. Les deux cités, reines de la Grèce, semblent avoir manifesté leur génie dans cette expédition, qui jetait loin d'elles leurs soldats, afin de montrer à ces contrées, que
(1) Anabase, liv. 1er, ch. Vni.
(2) V. Xénophon, Anahase, liv. IV, ch. VII.