LIVRE III, CHAPITRE T
là qu'elles n'ont, en dernier ressort, que la force pour décider leurs différens. Ce remède extrême est ce qu'on nomme la guerre. « La guerre, ditCicéron , est un débat qui se « vide par la force .» Elle tient lieu, entre les nations, du pouvoir judiciaire (i).
Le droit de propre conservation comprend l'indépendance des nations, leur sûreté, leur tranquillité tant intérieure qu'extérieure, leurs droits, leur honneur. Tout attentat contre ces différens points est une injustice et s'appelle injure; toute injure donne droit à une réparation , et le refus est un motif légitime de guerre. A ces causes , résultantes du droit des gens positif, il faut ajouter celles qui dérivent du droit conventionnel et du droit coutumier (i).
Mais souvent un prétendu intérêt national, la jalousie, une ambition démesurée, la fureur des combats, des vues d'agrandissement, la simple convenance, une minutieuse susceptibilité, des conseils intéressés et perfides, excitent les conducteurs des nations
DE l'0RIGIi\E ET DES CAUSES DE LA. GUERRE. 3
à prendre les prétextes les plus légers et les plus frivoles , à exagérer des torts réels , à imputer des torts imaginaires ou même sourdement provoqués; à supposer leur dignité personnelle blessée, l'état en danger, pour ne suivre que l'impulsion aveugle de leur avarice (3), de leurs caprices ou de je ne sais quelle idée de dignité, de grandeur, de puissance, de renom, que je ne puis définir; pour abuser de leur prépotence, provoquer la guerre et ruiner leur propre pays pour prix et souvent par l'effet des plus éclatans succès. Il est évident qu'une guerre entreprise par de pareils motifs est injuste; qu'elle est barbare; que son auteur viole le principe primordial du droit des gens, trahit la nation dont la conduite et le bonheur lui sont confiés, et qu'il doit être regardé comme le fléau de l'humanité.
Malheureusement les effets d'une guerre semblable n'en sont pas moins les mêmes que ceux de la guerre la plus juste: c'est là la conséquence nécessaire de l'indépendance des nations: étant seules juges dans leur propre cause, leur force soutenue par des succès
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leur tient lieu de droit, et assure leur impunité ; et cela suffit à la conscience de leurs conducteurs. D'ailleurs ceux-ci ne manquent jamais d'alléguer des raisons bonnes ou mauvaises pour se justifier; en sorte qu'à en croire l'auteur de la guerre la plus injuste , la plus odieuse, il a eu les motifs les plus légitimes, les plus urgens de l'entreprendre. Pour s'en convaincre , on n'a qu'à consulter les déclarations , les manifestes , et les autres écrits • que les souverains publient pour justifier leur conduite.
C'est du moins un hommage apparent qu'ils rendent aux principes; et quelque mensonger qu'il soit, il sert du moins à les juger, c'està-dire à les condamner. Si la flatterie ou la crainte font taire leur siècle, l'inexorable postérité les attend pour en faire justice.
La politique moderne donne lieu à une question importante : on demande si le maintien du système d'équilibre peut être un sujet légitime de guerre. Quoique cette question appartienne plus à la politique qu'au droit des gens , nous croyons d'autant moins nous écarter de notre plan en la discutant, que la po-
de l'origine et des causés de la guerre. 5
litique, même dans ses plus grands écarts, s'efforce de les pallier en invoquant les principes.
L'objet immédiat ou au moins ostensible dn système d'équilibre est la paix, la tranquillité et la sûreté des états. Mais la difficulté d'en trouver la juste mesure a fait qu'il a été, dès son origine , une source abondante de négociations, de discussions. Tâchons de démêler une matière aussi compliquée et aussi délicate, et de la ramener, s'il est possible, à des élémens simples : nous ferons abstraction de l'abus que la rivalité et la jalousie peuvent faire et ont fait du mot équilibre.
Nous commençons par établir une vérité que l'expérience n'a que trop confirmée, savoir, que la puissance alimente et accroît l'ambition , et que l'ambition alimente l'esprit de conquête: delà résultent naturellement la défiance ,1a jalousie, la crainte, l'inquiétude : les états inférieurs voient toujours leur indépendance menacée, et les états rivaux sentent que de nouvelles conquêtes ébranleraient les anciens rapports, et donneraient une supériorité relative au conquérant. En réduisant la chose à son principe élémentaire, c'est le sentiment de propre conservation qui anime tous les
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états contre un voisin puissant et ambitieux; et ce sentiment très légitime les autorise à prendre toutes les mesures que cette même conservation peut exiger.
Mais les effets de ce sentiment ont leurs bornes. La défiance autorise bien toutes les précautions de prévoyance que la sûreté commande ; mais elle ne saurait autoriser des démonstrations hostiles qu'autant qu'elles seraient justifiées, non par de simples présomptions, mais par des faits. Dans le premier cas, l'état qui a un voisin plus puissant que lui, peut et doit même mettre , sans affectation , ses propres forces sur un pied respectable, et les augmenter-par des alliances conservatrices. Dans le second cas, c'est-àdire si des faits indiquent un danger réel , imminent , alors la propre défense doit diriger sa conduite : mais, dans cette position r l'état menacé n'agira pas directement pour le maintien de l'équilibre : son objet immédiat sera son indépendance, sa conservation.
Quant à ses alliés, sans doute ils prendront part à la querelle par un effet de l'alliance; et cette alliance a eu pour motif immédiat l'équilibre, quoique son motif primordial ait été la propre conservation ? c'est là le but direct