FIN DES >.OTES DU TROISIEME LIVRE
iimsîîMïii-
IDÉES StJR LA POLITIQUE,
§ Ier-
Le mot politique, dans son acception la plus étendue, signifie l'art de se conduire. Dans un sens plus restreint mais plus exact, il exprime celui de gouverner les peuples. A cet égard la politique a deux objets : i° le régime intérieur d'un état; i° ses rapports extérieurs.
Les gouvernemens ont été introduits pour la sûreté, la tranquillité, le bonheur des hommes ; voilà le motif du sacrifice que ceux-ci font d'une partie de leur liberté naturelle, pour se soumettre à une autorité conventionnelle; voilà la source du pouvoir confié au chef d'une nation, voilà le but vers lequel doivent tendre toutes les sollicitudes de ce chef; voilà,
l66 APPENDICE.
en un mot, le véritable objet de la politique intérieure.
Le chef d'un gouvernement le remplira , cet objet, s'il respecte et fait respecter le pacte social, qui est le titre commun entre lui et la nation; s'il ne favorise pas une partie des citoyens au préjudice de l'autre; si, forcé de punir, il le fait pour l'exemple et pour la sûreté publique et non par esprit de vengeance; s'il maintient la tranquillité publique sans violence et sans moyens arbitraires; s'il fixe son attention sur l'organisation de l'ordre judiciaire , et sur le choix des juges; si, se pénétrant de la nature et de l'objet du revenu public, ainsi que des besoins réels de l'état, il met une sage économie dans les dépenses; s'il protège et fait prospérer l'agriculture, l'industrie, le commerce et les arts utiles; s'il distingue, honore, encourage la probité, la vertu, les talens ; s'il récompense dans une juste mesure les services rendus à la patrie; s'il soutient la religion et le culte; si pour ses agens il n'emploie que des hommes éclairés, probes, et jouissant de l'estime publique; s'il arrête, autant qu'il peut dépendre de lui, la
dépravation des mœurs et de la morale. Deux moyens se présentent à lui à ce dernier égard : l'éducation * et l'exemple. Ce dernier est le plus important, parce qu'il influe sur l'éducation , et c'est essentiellement au gouvernement à le donner; car, comme dit Claudien : « l'esprit humain ne se plie pas si facilement « aux édits qu'à la conduite du souverain. » Ainsi, si l'immoralité tient les rênes du gouvernement , si elle préside à la destinée des peuples, si elle dirige les conseils, si elle distribue la justice, les emplois et les récompenses, elle se répand bientôt parmi toutes les classes de citoyens; elle corrompt tout : elle fait plus de ravages que l'ignorance et la guerre civile; car il y a des remèdes à l'une et à l'autre, tandis que l'immoralité', semblable aux insectes, attaque, ronge, détruit sourdement les principes vitaux de l'ordre social , et le fait enfin tomber en dissolution sans aucun espoir de retour. Empires, monarchies, républiques, tous les gouvernemens sont exposés à ce funeste résultat : la tyrannie vient s'asseoir sur leurs débris; elle abat sans obstacle
" V. !iv. I, chap. xaiv.
ÀPPESDICF.
tout ce qui peut encore lui faire ombrage, et la satiété seule calme ses fureurs.
Mais je n'exige point, comme font beaucoup d'auteurs misanthropes qui censurent toutT qui ne voient, ne veulent que la perfection idéale , c'est-à-dire cette perfection qui n'est pas plus dans la nature humaine que les proportions imaginées par les statuaires grecs; je n'exige point, dis-je, que le conducteur d'une nation soit exempt de passions et d'erreurs, qu'il ait une vertu surhumaine, qu'il opère journellement des prodiges. Je n'exige point non plus qu'il voie, qu'il fasse tout par luimême: il ne le devrait point, quand même cela serait possible, quand il aurait toute la sagesse, toutes les connaissances, toute la perspicacité, toute l'étendue dont l'esprit humain est susceptible; quand même il pourrait suffire aux soins, aux détails, aux fatigues, que demandent impérieusement les détails de l'administration d'un état, quelque peu étendu qu'il soit; car, comme tous les autres hommes, il peut se tromper; il peut, sans le vouloir et même sans s'en apercevoir, commettre des injustices : et quel préservatif a-t-il contre ses
préventions, ses affections, ses passions? L'amour-propre est un conseiller bien complaisant, bien dangereux, ei la conscience souvent un censeur bien faible, bien équivoque ! Comment enfin pourra-t-il se prémunir contre les délations, la calomnie, les abus de confiance, les insinuations astucieuses, les adulations intéressées. Un simple père de famille ne le peut point : comment le pourrait un souverain ?
D'un autre côté, il faut que le chef d'une nation soit bien pénétré de cette importante vérité , que le respect qu'il est si essentiel qu'il inspire, résulte moins de sa dignité, de son rang, de son pouvoir, que de l'opinion que l'on a de sa justice, de sa sagesse, de sa bienfaisance. Il doit donc soigneusement éviter tout ce qui pourrait affaiblir cette opinion. Le peuple qui pourrait attribuer au souverain seul tous les actes de l'administration , serait bientôt porté à se croire à la merci d'un pouvoir arbitraire.
Pour éviter un sentiment aussi dangereux, il faut une garantie contre les erreurs, les injustices, les abus d'autorité. Le gouvernement a entre ses mains les moyens de se faire obéir ; il en faut aux citoyens pour que leur
obéissance ne dégénère pas en servitude*. Il faut, en un mot, une balance entre le chef qui commande et le snjet qui obéit.
Un conseil, des ministres, doivent donc environner le souverain. Ils ajoutent leurs lumières aux siennes, ils lui apprennent à se méfier de ses propres opinions, souvent même ils l'obligent à mettre un frein à ses passions (1); et cette garantie si nécessaire dont nous venons de parler, qui n'existe point et ne saurait exister contre la personne même du chef de l'état, ses ministres l'offrent par leur responsabilité.
Le choix des hommes appelés à être les premiers agens du gouvernement est d'autant plus important, que, la plupart du temps, il n'est pour ainsi dire connu et jugé que par leur conduite. Leurs fautes deviennent les fautes du prince. S'il les tolère, il est censé ou les partager ou les laisser impunies par faiblesse ; or, l'un comme l'autre portent atteinte à sa considération , et diminuent la confiance nationale comme celle des nations étrangères. Citons un exemple remarquable dans notre histoire moderne : personne, je
* V. liv. I, chap. vin.
pense, ne le récusera. Louis XIV, quelque éminentes que fussent ses qualités personnelles, n'aurait probablement jamais acquis le surnom si mérité de grand, s'il n'eût été secondé par des ministres dignes de son génie. Qui a préparé la gloire de ce prince? c'est Richelieu : — qui l'a soutenue? c'est Mazarin et d'habiles négociateurs d'une part, Louvois et d'illustres guerriers de l'autre: — qui a découvert et fait couler ces abondantes sources de la richesse nationale? c'est Colbert: - qui a éclairé la législation française? les Lamoignon , etc. Ce sont ces hommes célèbres qui ont, si je puis m'exprimer ainsi , élevé Louis sur le pavois; ce sont eux qui l'ont présenté aux regards étonnés de l'univers ; ce sont eux qui ont facilité, opéré le développement de sa grande ame , aplani la route aux grandes choses qu'il a opérées : en un mot, ce sont eux qui ont en quelque sorte créé le siècle de Louis XIV. — Et remarquons que leur gloire personnelle n'a point diminué l'éclat de celle qui environnait le monarque, et qui ne cessera de planer sur son règne. — Observons , d'un autre côté, que Louis avait la pensée si noble, si élevée, que, malgré la haute opinion qu'il devait avoir de lui-même, aucun talent
ne l'offusquait; qu'au contraire il recherchait, consultait, honorait, récompensait le mérite, et lui laissait à côté de lui tout son essor et tout son éclat. Louis XIV sentait tellement l'importance dont est un ministre habile, que, malgré les sujets de mécontentement qu'il croyait avoir à l'égard de Colbert, il se garda bien de le déplacer : le monarque, dans un accès d'humeur, écrivit à ce ministre: «Je « suis si mécontent de vous, que je vous au- « rais renvoyé depuis long-temps, si je n'avais a besoin de vous, et si vos services ne m'é- « taient point nécessaires. »
Tout ce qui vient d'être dit semble mériter d'autant plus d'attention qu'un souverain , quelle que soit sa sollicitude pour la prospérité publique, ne refondra point l'espèce humaine; il n'empêchera pas l'homme d'éprouver l'impression des passions inhérentes à sa nature,etillui sera impossiblede ne pas faire des mécontens. Sans doute, dans tous les cas où les lois parlent, il ne s'agit que de donner un libre cours à leur exécution, et, s'il en résulte des plaintes, on ne peut point inculper le prince. Mais combien de choses sont hors de l'atteinte de la loi, et du seul ressort de l'autorité administrative ! A la vérité , dans ce
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dernier cas, l'énergie en imposera par la crainte; mais il est une infinité de circonstances où elle doit être tempérée, où le gouvernement doit louvoyer, si je puis m'exprimer ainsi, où les moyens doux sont plus efficaces que ceux de rigueur. S'il est des maux physiques qui exigent des caustiques, il y en a davantage qui ne demandent que des lénitifs : il en est de même des affections moraies , et surtout de celles qui se manifestent dans les corps politiques : il importe de les bien connaître avant de leur appliquer le remède; noscenda natura vulgi est, et quibus modis temperanter habeatur. Les hommes qui regardent la constitution d'un état comme une machine à ressorts, trouvent peu de difficultés à la faire mouvoir : tout , selon eux, dépend d'une volonté première, d'une volonté motrice. Les entraves, selon eux, doivent être écartées avec autant de promptitude que de sévérité. Toutefois, si nous considérons que l'homme a la faculté de penser, de juger, de vouloir; qu'il a des besoins, soit réels soit factices, des désirs , des passions , plus de vices que de vertus, qu'en général il n'obéit qu'avec contrainte, que sa tendance vers une liberté indéfinie ne peut être affaiblie que par le bien»
Ijî APPENDICE.
être, la confiance, et plus eneorepar l'habitude, qu'en un mot, il voudrait toujours que ses actions fussent aussi indépendantes que ses pensées; on sentira que ce. n'est point une chose si facile que d'amener l'espèce humaine à l'unité de principes et d'actions que l'ordre social exige , sans employer toujours des remèdes extrêmes qui souvent irritent et augmentent le mal, et qu'il faut quelque chose de plus que la routine et la force pour l'y maintenir. Quelque consommée que l'on suppose la prudence du chef d'une nation , elle a ses bornes : qui peut assigner celles des passions? et cependant c'est sur ces passions qu'il faut régner, ce sont elles qu'il faut comprimer, enchaîner, modifier ou neutraliser. Tel est le premier, le plus essentiel, le plus pénible, le plus difficile des nombreux devoirs imposés aux conducteurs des nations.
Au reste, on conçoit que je parle d'un souverain pénétré de l'importance de ses fonctions; qui regarde sa dignité, son pouvoir, le faste qui l'environne, comme une charge pénible et même dangereuse, plutôt que comme une source de jouissances qui flattent l'amourpropre et la vanité; qui met sa gloire et toute sa sollicitude à faire son propre bonheur par
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le bonheur de la nation dont la conduite lui est confiée; qui règne pour elle et non pour lui seul, c'est-à-dire qui identifie ses jouissances, sa félicité, avec celles de la nation. Je laisse aux courtisans, aux flatteurs, à ces êtres corrompus qui ne voient qu'un maître et des esclaves , des machines et non des hommes, le soin de caresser l'ambition , les passions , les faiblesses des princes; de leur enseigner l'art de tromper; de ne leur prêcher qu'autorité, pouvoir d'un côté, et soumission aveugle et stupide de l'autre. Ces conseillers pervers ne pourraient pas même s'appuyer de l'autorité de Machiavel pour fonder leur doctrine; car cet écrivain, quoiqu'on donne son nom, sans que l'on sache trop pourquoi, à la politique la plus corrompue , établit partout comme un motif puissant d'une conduite sage la crainte du mécontentement du peuple; il trace non des préceptes, mais des exemples à éviter aux princes qui veulent maintenir le suprême pouvoir par le crime et la tyrannie.
C'est surtout dans les raomens de fermentation, d'agitation et de troubles intérieurs, que doivent se manifester toute la vigilance ?
toute la pénétration, toute la prudence du chef du gouvernement: c'est alors qu'il a besoin de conseils sages, fidèles, affectionnés, fermes ; car il a à se précautionner contre l'impression que doit naturellement lui faire éprouver la résistance à son autorité. S'il ne suivait, ce qui serait à craindre, que la première impulsion de son amour -propre blessé, de son ressentiment, il embrasserait trop facilement des mesures extrêmes que le mal n'exigeait point, et qui pourraient l'empirer; il doit être calme, et oublier qu'il a sa propre cause à soutenir, une injure personnelle à venger; il doit être surtout passif entre les partis, entre les factions, et les comprimer toutes avec fermeté et avec promptitude , si elles sont de nature à compromettre son pouvoir et la tranquillité publique , sinon ( comme dit Mézeray de Henri III) il devient chef de cabale, et, de père commun, ennemi d'une partie de ses sujets ; il se dégrade et s'expose à tous les hasards, à tous les dangers de la guerre civile.
Ce que je viens de dire est applicable à tous les gouvernemens. Dans les monarchies
tempérées il y a une hiérarchie quelconque parmi les sujets, et il existe des classes intermédiaires entre le souverain et le peuple: la politique du monarque consiste essentiellement à maintenir l'équilibre et l'harmonie entre les différentes classes de sujets; car, si l'une ou l'autre prévaut , le gouvernement s'altère; s'il ne devient pas absolu, il dégénère en aristocratie ou même en démocratie. Or, aucune de ces révolutions ne peut s'effectuer sans commotion, sans plus ou moins de dangers : la dernière ne peut même s'opérer que par la chute du souverain.
Je ne puis me dispenser de rapporter ici une maxime avancée par Montesquieu : il dit que dans les monarchies on emploie pour la politique le moins de vertu que l'on peut; il y a donc, selon cet auteur, de l'avantage à employer le vice. Ainsi les fondemens, le but et les moyens de la politique d'un monarque sont essentiellement vicieux: ces conséquences sont évidentes, mais sont-elles justes ?
On doit supposer un monarque honnête homme, c'est-à-dire pénétré de ses obligations, et zélé pour les remplir, sinon il est 11. 12
bien près de la tyrannie ; or, la tâche qui lui est imposée, pourra-t-il la remplir avec des conseillers , des ministres , des agens sans vertu, c'est-à-dire sans justice, sans honnêteté, sans mœurs? avec des hommes avides, médians, persécuteurs, perfides? Non; à de tels hommes il faut un souverain qui leur ressemble ; car il faut accord de principes, de vues, de moyens entre le maître et les serviteurs.
Mais enfin voyons comment le célèbre auteur de l'Esprit des lois explique son opinion : il dit que « dans les monarchies la politique rc fait faire de grandes choses avec le moins de « vertu qu'elle peut, comme dans les plus « belles machines, l'art emploie aussi peu de a mouvemens, de force et de roues qu'il est « possible ». J'avoue ingénuement que cette similitude est au dessus de mon intelligence; car je ne comprends point l'analogie qui peut exister entre la mécanique, qui n'a pour objet que des corps inertes, qui obéissent à des lois immuables, et la politique qui a constamment à servir ou à combattre des passions dont la mobilité ne connaît point de règles.
Montesquieu, bien convaincu du vice de sa maxime appliquée à la morale, tâche de l'at-
ténuer en disant qu'il ne parle que de la vertu politique ; et , selon lui , cette vertu consiste dans l'amour de la patrie, et ne se trouve que dans les républiques *. La conséquence de ce principe est, si je ne me trompe, que l'amour de la patrie, si par hasard un ministre en est imbu dans une monarchie, y complique les ressorts de la politique , tandis que l'absence de ce sentiment les simplifie. A ce compte, quiconque aspire à servir sa patrie doit bien se donner de garde de manifester rattachement qu'il a pour elle, pour sa gloire, pour sa prospérité; et le souverain, pour ne point courir le risque de se tromper, n'a d'autre chance que celle de confier ses intérêts les plus importans à des étrangers; car il est probable qu'il trouvera chez eux moins d'affection que chez ses sujets : ils l'aideront à faire de grandes choses à proportion de leur indifférence pour le pays qu'ils prétendent servir. — Sans doute ( en me restreignant à des noms français) ni les Àmboise, ni les Sully, ni lesd'Ossat, ni les Jeannin , ni les Davaux , ni les Colbert, ni les Torcy n'aimaient leur patrie, car tous ont fait des choses mémorables.
* V. liv. I, chap. xxui, § i.
)8o APPENDICE.
Si j'avais Montesquieu pour interlocuteur, je lui demanderais avec confiance quelles sont les grandes choses que le politique fait faire dans une monarchie avec le moins de vertu qu'elle peut? S'il entend par là ces entreprises hardies, ces prétendus coups d'état qui provoquent des guerres injustes, et procurent de vastes conquêtes, en ruinant les sujets, ou qui ont pour ohjet de détruire la liberté du peuple pour étendre le pouvoir souverain, je suis d'accord que ni dans un cas ni dans l'autre, il ne faut aucun genre de vertu; qu'il ne faut que de l'audace et l'abjuration de tous les principes de la justice, du droit des gens, du véritable honneur, qui est inséparable de la vertu morale comme de la vertu politique; qu'il ne faut que suivre à la lettre les leçons que l'égoïsme le plus pervers dicte à un prince qui veut, non pas régner, mais tenir ses sujets sous le joug, n'importe par quels moyens : je dis plus , je maintiens qu'un ministre chargé d'une pareille tâche doit surtout abjurer la vertu de Montesquieu ; car il faut être ennemi de sa, patrie pour être l'aveugle instrument de son asservissement. — Je suis convaincu que ce n'est point là la doctrine que l'auteur de l'Esprit des lois a voulu prêcher; séduit par le
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faux éclat de sa comparaison , il a mis en avant une maxime saillante, sans en avoir approfondi toutes les conséquences , sans en avoir pesé les dangers : il augmente ce danger en raison du poids de l'auteur ; car Montesquieu , par les propositions qu'il hasarde , est plus dangereux que tous ceux qui ont parlé de politique, de lois et de gouvernemens, parce qu'il leur est supérieur à tous par son génie, par l'universalité de ses connaissances, par la profondeur de ses pensées , et par la lumière qu'il a portée dans le dédale des lois et des usages de tous les peuples : ses opinions sont en quelque sorte devenues des axiomes, tandis qu'il en est plusieurs qui , si elles eussent été avancées par d'autres écrivains, ne seraient considérées que comme des paradoxes; voilà l'effet que produit le seul nom d'un homme célèbre : on respecte , on adopte jusqu'à ses erreurs, que l'on convertit en principes (2).
Pour résumer les réflexions qui précèdent, je dis que si la sollicitude du souverain n'a d'autre objet que le maintien de son autorité légitime et la prospérité nationale qui en est l'objet, il sera efficacement secondé par des ministres qui, outre les vertus' morales qui
l$2 APl'EJNDICL.
constituent un homme estimable^auront aussi Ja vertu politique de Montesquieu, c'est-à-dire qui aimeront leur patrie : que si au contraire il n'est occupé que de son autorité, et des moyens quelconques de l'étendre, si la liberté des citoyens l'offusque, si leur prospérité lui est indifférente ou lui inspire de la crainte; s'il croit assurer leur soumission par leur misère ou par la corruption , certes il doit se garder d'avoir un ministre honnête homme : son choix ne devra se fixer que sur les êtres les plus vicieux et les plus corrompus qu'il pourra découvrir.
On dit communément que la base du despotisme est la crainte; mais existe-t-il, peut-il exister un gouvernement quelconque sans plus ou moins de crainte? elle est partout le support des lois et de l'autorité, et sans elle la chute de l'édifice social est inévitable. Au surplus, si un despote gouverne avec justice, avec sagesse (ce qui est possible), la crainte aura pour compagne le respect ; et ce doit être là le double objet de la politique d'un souverain absolu, comme de tous les autres, quelle que soit la forme du gouvernement : si les
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hommes sont généralement si défians les uns à l'égard des autres, c'est parce qu'ils craignent réciproquement tout le mal qu'ils peuvent se faire : c'est parce que tous connaissent et éprouvent plus ou moins l'empire et l'effet des passions. Si donc un souverain absolu a le bon esprit d'affaiblir ce sentiment général de défiance; si, à la place de ses caprices, de ses passions, il prend pour guide la justice, la bienfaisance, s'il convainc ses sujets que c'est là le principe invariable de son gouvernement, il les soulagera d'un fardeau bien pénible; ils se croiront libres, et, s'ils le craignent, il est du moins certain qu'ils ne le haïront point. Sans doute il aura encore à craindre les factions des ambitieux et celles des ingrats; mais, sans le concours du peuple, elles seront rarement dangereuses : car le peuple qui ne craint que la sévérité de la justice est tranquille et confiant : en tout cas, si sa mobilité, si son inconstance, si sa crédulité l'entraînent, le souverain ne doit point hésiter : s'il ne peut conjurer l'orage sans commotion, il doit écarter, d'une manière ou d'une autre, les conspirateurs, et étouffer ainsi, dans le principe, une étincelle qui peut causer un incendie général. De cette manière
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il pourvoit à sa sûreté personnelle comme a la tranquillité de l'état; et quels que puissent être les charmes de la liberté et de l'égalité, cette tranquillité est préférable aux commotions effrayantes de l'anarchie, aux sanglantes scènes de la guerre civile. On peut établir comme règle générale de politique, que dans tous les gouvernemens les mouvemens irréguliers doivent fixer l'attention du chef, et qu'il lui importe personnellement, autant qu'à la chose publique, d'en bien connaître les causes, et de les arrêter d'une manière quelconque. C'est dans de pareilles conjectures que la sagesse et l'énergie de sa politique doivent avoir tout leur développement. Nous avons parlé ailleurs des troubles intérieurs et de la guerre civile * : nous ajouterons seulement ici que le premier soin du souverain doit être le maintien de l'autorité , parce qu'elle est la clé de voûte, et que si elle manque, l'édifice social s'écroule de toutes parts, et tout rentre dans le chaos. Des circonstances de cette nature exigent souvent des mesures qui, ne pouvant être prévues, ne sauraient être préétablies. Mais cette omission peut-
* V. liv. I, chap. xxvm.
elle lier les mains au chef d'une nation? doit-il laisser flotter les rênes de l'état au gré du hasard, et aux risques de tous les événe-* mens? L'homme le plus ennemi du pouvoir arbitraire (et qui ne l'est pas!) ne saurait disconvenir qu'il est des conjonctures impérieuses où il est impossible de suivre la lettre de la loi. Le conducteur d'une nation ne doit avoir d'autre but que le salut de l'état; et si la loi n'y pourvoit pas, il doit y suppléer. Un abus passager d'autorité peut-il être mis en parallèle avec le danger de voir le corps social se dissoudre par défaut de prévoyance? Mais en pareille occurrence que d'écueils la sagesse n'a-t-elle pas à éviter?
§9- La politique extérieure concerne les intérêts respectifs des nations : elle a pour objet leur indépendance, leur sûreté, leur tranquillité, leur prospérité, leur dignité, et, en dernier résultat , le maintien de la paix et de la bonne harmonie. Ces bases sont immuables, quelle que soit la versatilité des rapports de nation à nation.
§ iG-
Pour le maintien de sa sûreté et sa tranquil-
lité extérieure, un état doit avoir à sa disposition des forces suffisantes pour se faire respecter : et il est nécessaire que le souverain soit lui-même instruit dans l'art de la guerre. Mais à ce moyen conservateur le prince doit en joindre plusieurs autres : le principal est de bien établir l'opinion qu'il est sans ambition, sans envie, sans convoitise, sans aucune vue d'envahissement; qu'il est juste et ferme dans ses déterminations, fidèle à ses engagernens: cette opinion provoquera la confiance; et un souverain, quelque puissant qu'il soit, doit d'autant plus en être jaloux qu'au lieu de la crainte et de la haine, elle produit la considération et inspire une sécurité, qui est le garant de la tranquillité publique (3). La confiance a un effet tellement assuré, qu'elle est même l'objet des soins les plus actifs des princes perfides qui veulent tromper. Le second moyen consiste clans une prudente défiance des principes, des vues et des intentions des nations rivales; il faut chercher avec circonspection à bien démêler ces trois choses ; ne point prendre des apparences pour des réalités; ne point se faire illusion sur les indices précurseurs de la réalité : tels sont les devoirs qu'impose la prévoyance. Lorsqu'elle
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a fourni à un gouvernement les preuves qui doivent éclairer un homme sage et pénétrant, lorsqu'elle a fixé son opinion sur les projets d'une autre nation , sa sagesse doit lui indiquer les mesures à prendre pour les prévenir. Ainsi, on peut dire que les mots prévoir et prévenir renferment à peu près tout le code de la politique; mais, avant de prévenir, il faut connaître parfaitement les forces de la nation suspecte, ses ressources, ses alliances, tous ses rapports; il faut préjuger les effets naturels ou au moins probables des démarches que l'on médite : il faut également connaître ses propres moyens, ses ressources ordinaires et extraordinaires, calculer les refus, les revers comme les succès, subordonner sa détermination à un résultat au moins probable. Sans toutes ces précautions, le moindre risque auquel s'exposerait un gouvernement serait de se compromettre; et il sera heureux d'en être quitte à ce prix. Il faut, si les circonstances l'exigent, savoir dissimuler, se résigner et attendre.
On peut juger par ce qui précède combien la conduite politique d'un souverain qui veut
ÎOO APPENDICE.
maintenir la paix et sa considération, exige de précautions, de sagesse, de mesure et de connaissances : si elle est bien dirigée, il peut se flatter du succès; mais un principe faux, un acte d'injustice, la moindre inadvertance, une fausse démarche, une imprudence, même la plus légère négligence, peuvent tout renverser, et provoquer des orages aussi dangereux qu'ils étaient imprévus.
Mais , s'il est aisé d'indiquer ce qu'exige une sage politique, il ne l'est pas autant de tracer la marche à suivre pour atteindre au but : la mobilité des circonstances, des esprits et des passions empêche d'établir des règles précises à cet égard. Ainsi on ne hasardera que quelques observations générales.
Les grandes puissances ont souvent de la morgue, de la hauteur, une opinion exagérée de leur dignité et de leurs forces; leur ambition et leur ton sont au niveau de cette opinion : elles sont pins portées à la menace qu'à la justice et aux égards; le moindre obstacle les irrite; la résistance est une offense; elles veulent, et tout doit fléchir. Si l'une d'elles est prépondérante , elle imprime le mouve-
ment qu'elle veut à toutes les autres; elle est le point central de la politique, elle est en quelque sorte l'arbitre de la guerre et de la paix. Ainsi, rien n'est moins compliqué que les ressorts de sa politique : elle n'a besoin d'employer ni l'intrigue, ni la corruption, ni des précautions dispendieuses : il lui suffit d'être juste, de ne porter aucune atteinte aux droits d'autrui, pour maintenir la tranquillité générale. S'il existe une puissance rivale , alors la jalousie, la défiance, souvent la malveillance deviennent le mobile de leur politique , de leurs négociations; et de là résulte une fermentation sourde dans tous les cabinets. Toutefois cet état de choses, tant qu'il ne produit pas d'explosion, assure l'état de paix , et la sûreté des états du second et du troisième ordre.
Ces derniers sont astreints à beaucoup de circonspection, de ménageinens et de réserve; l'ambition leur est interdite; leur marche est subordonnée à celle des grandes puissances; il leur importe de capter la bienveillance de celles-ci, et de les tenir dans un état continuel de défiance et de jalousie entre elles. Leur intérêt réel et permanent, si d'autres circonstances ne leur font la loi, doit déterminer
lC)o APPENDICE.
leurs alliances qui, si elles sont mal combinées, peuvent les compromettre, et les exposer aux plus grands dangers, par le défaut des secours sur lesquels ils auraient imprudemment compté. Le parti le plus sage et le plus rassurant que puissent prendre les états du second et du troisième ordre (sauf des conjonctures extraordinaires), est de ne point se jeter dans le tourbillon dans lequel se meuvent les grandes puissances , et, forcés de prendre un parti, de s'attacher au plus fort : leur justification est dans leur impuissance. Ils doivent se contenter du simulacre de l'indépendance, et surtout ne point se ruiner en entretenant très inutilement des places fortes et un pied de troupes qui excède leurs facultés et ruine le pays. Si, en temps de paix, ils reçoivent un subside, ils ne sont plus neutres ni maîtres de leurs actions : ils sont dans la classe des protégés.
Mais à quoi peuvent servir les principes, la sagesse, la prudence à l'égard des gouvernemens qui les abjurent; dont l'intérêt personnel, le caprice ou une ambition exagérée dirigent toutes les actions; pour qui la pros-
périté d'autrui est un tort irrémissible; à qui le repos est à charge.; qui ne se complaisent que dans les agitations, dans le tumulte des armes, et dans un ébranlement général? C'est lorsque ce phénomène désastreux se présente, que la politique a besoin de réunir tous ses moyens, toutes ses ressources. Si les nations menacées demeurent isolées, elles sont bientôt conquises, envahies; elles disparaissent les unes après les autres, selon le gré du vainqueur. Le seul remède que leur offre la politique, c'est-à-dire l'intérêt de leur conservation , c'est la réunion franche et non simulée de leurs efforts pour s'opposer au torrent qui menace de les. submerger (4).
C'est à des circonstances analogues à celles que je viens d'indiquer, je veux dire à l'ambition rivale des maisons de Bourbon et d'Autriche, à l'agitation qu'elle a répandue dans toute l'Europe , qu'est dû le système cV équilibre qui est devenu le mobile principal de la politique européenne ; et c'est ce système (dont nous parlerons tout-à-1'heure *) qui a produit les nombreuses alliances conclues dans la vue d'arrêter alternativement les en-
treprises de ces deux puissances. Cette position , qui s'est compliquée par l'intervention successive de la Grande-Bretagne, de la Russie et de la Prusse, a donné de l'énergie à toutes; elle a multiplié les ressorts de la politique , et ces ressorts se sont maintenus dans cet état de tension; c'est la défiance, la jalousie, la crainte, et par dessus tout, une ambition rivale, qui les ont mis en mouvement; la confiance et la bonne foi , en rendant la sécurité à l'Europe, pourraient seules les relâcher. Mais ne nous y trompons point, les grandes puissances de l'Europe , malgré leurs paix et leurs protestations d'amitié , ne cesseront de se jalouser et de se surveiller ; les puissances d'un ordre inférieur ne cesseront de vivre dans la crainte et dans la dépendance : voilà en masse le tableau de la politique européenne; voilà le canevas de toutes les négociations, de toutes les intrigues , de toutes les guerres ; voilà, en un mot, le résultat, on pourrait presque dire le chaos, qu'offre l'histoire moderne.
La conduite à tenir par un gouvernement qui n'a ni ambition, ni vues de conquêtes, et
DE LA POLITIQUE. Iy3
qui veut se maintenir dans l'état de paix, sans porter atteinte à sa considération , présente beaucoup de problèmes : et il est difficile, même impossible de les résoudre tous. Aussi me bornerai-je à exposer ceux qui semblent mériter une attention particulière. Nous n'eutendons parler que des états du premier et du second ordre.
i° La plus essentielle des choses requises, est qu'un état soit bien constitué; qu'il règne de l'harmonie entre l'autorité et les sujets; qu'il v ait unité de principes et d'action dans la marche du gouvernement ; que les finances soient dans un tel état qu'elles puissent offrir des ressources faciles et promptes dans tous les cas imprévus : tout état qui pèche de ce côté ressemble au lion malade; et il est bien heureux si, l'illusion cessant, on le laisse tranquille, et s'il en est quitte pour être sans considération et sans influence. Ou si, pour dissimuler sa détresse, il fait des efforts extraordinaires , ils peuvent sans doute lui donner un moment d'éclat; mais la défaillance les suivra de près, et ils n'auront servi qu'à mettre plus à découvert la faiblesse del'état.
2° Un gouvernement qui veut la paix h. i3
iq4 ajppejsdice.
( même celui qui ne la veut pas et qui ne cherche qu'à tromper^ doit bien établir l'opinion de sa bonne foi, parce que de là naît la confiance, qui doit être l'ame des rapports d'état à état.
3° Il faut que deux nations qui ont des rapports soit politiques , soit commerciaux, puissent compter sur l'intérêt qu'elles se sont promis, et qu'elles doivent prendre à leurs avantages mutuels. Ceci présuppose que ces rapports sont fondés sur des principes solides, et non sur des circonstances transitoires.
4° Les grandes puissances doivent écarter avec soin tout ce qui manifesterait de la prépotence, et pourrait humilier une puissance inférieure: la dignité est égale entre nations indépendantes : il n'en coûte déjà que trop à l'amour-propre d'avouer l'inégalité de puissance et de rang.
5° Il faut, à l'égard de toutes les nations , puissantes ou faibles, amies ou non, être juste; mais il faut se refuser, à l'égard des premières, à tout acte de complaisance qui pourrait compromettre en indiquant de la faiblesse; comme, à l'égard des dernières, à tout acte de rigueur et d'indifférence.
6° A l'égard de ses alliés, il faut être fidèle
à toute épreuve à ses en gage mens : mais il faut savoir résister à des exigences injustes , au risque même de rompre l'alliance : la crainte de la défection sera souvent plus efficace que ne léseraient toutes les exhortations possibles (5).
7° Lorsqu'il s'agit de contracter une alliance que les circonstances rendent non seulement utile mais même nécessaire , il ne faut considérer que le besoin du moment : mais si rien ne la commande, ou si elle n'a qu'un objet éloigné et indirect, elle exige les réflexions les plus sérieuses ; voici les principales :
Il faut considérer l'intérêt réel et permanent de l'état : sa position présente et possible dans l'avenir, les ennemis qu'il peut avoir à craindre , les secours dont il peut avoir besoin , ses ressources pour les payer , la facilité de les recevoir. Il faut , d'un autre côté, bien calculer les secours qu'on est en état de fournir à l'allié, les moyens de les faire parvenir à leur destination , les dépenses qu'ils peuvent occasioner.
Ensuite, il est nécessaire d'examiner la position géographique et politique delà puissance avec laquelle il s'agit de prendre des engagemens : sa force, ses ressources, ses contacts et ses
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rapports avec d'autres puissances ; les guerres auxquelles elle peut être elle-même exposée, la nature, l'étendue et les conséquences des garanties qu'il s'agit de stipuler, le caractère du souverain et de son conseil , la nature et les principes fondamentaux de son gouvernement, les maximes politiques qui doivent naturellement en résidter.
Déplus, il faut bien discuter et analyser les conditions proposées , non seulement pour le moment présent, mais aussi pour l'avenir : si elles sont onéreuses, il faut combiner les charges avec les avantages; si celles-là l'emportent , l'alliance doit être rejetée (6).
Il faut encore s'assurer si l'alliance peut porter atteinte à la considération (7); si elle peut gêner les rapports d'autres puissances ; si elle est de nature à en blesser une, à lui inspirer le désir de la rompre , ou de la rendre illusoire (8) ; si cette même puissance a les moyens d'y réussir , et si son intérêt à cet égard est tel qu'elle se portera jusques à courir les risques de la guerre.
Enfin , si une alliance est sans utilité directe, il faut examiner si elle en a une indirecte : par exemple, si, dans le cas où nous ne la contracterions pas, une puissance rivale aurait de
l'avantagea se mettre à notre place; dans ce cas, il faut la prévenir et conclure (9). S'il n'existe aucun genre d'utilité, et surtout si elle n'est pas fondée sur un intérêt commun, l'alliance serait une imprudence, parce qu'elle manifesterait plus de vaine gloire que de sagesse; sans compter les embarras qui pourraient en résulter.
Ici se présente une question aussi importante qu'elle est délicate et compliquée : on demande si, généralement parlant, il convient de contracter des alliances.
Le système des alliances doit son origine à l'ambition ; d'un côté on a formé des liaisons pour attaquer, de l'autre, pour se défendre. La jalousie, la méfiance, la crainte, qui troublent si fréquemment les relations des peuples, ont la même source et produisent le même résultat. Quand la crainte vient d'un seul point, les calculs ne sont pas compliqués; on cherche le remède, on le trouve chez toutes les nations à qui le danger est commun , et à qui, par conséquent, il importe d'en détruire la cause : rien n'est plus naturel et plus simple que les alliances résultant de cette
communauté d'intérêts. Mais lorsque la crainte a plusieurs causes existantes clans des points opposés et qui se croisent, alors la question se complique, et alors aussi commencent les probabilités, les convenances, les intrigues , les faux calculs, les erreurs. Ce peu de mots est l'esquisse de la politique de l'Europe depuis le règne de l'empereur Charles- Quint. L'ambition de ce monarque, perpétuée dans sa maison ; celle de Louis XIV; la rivalité et hî prépondérance maritime de l'Angleterre ; l'indépendance des Provinces-Unies ; les successions d'Espagne et d'Autriche; les établissemens d'outre-mer; deux puissances nouvelles dans le Nord ; les relations commerciales; plusieurs autres circonstances secondaires: telles sont les causes qui ont multiplié, compliqué , embarrassé les ressorts de la politique moderne, qui ont enfanté tant de négociations, d'intrigues, d'alliances, de contre-alliances , de traités, de subsides, de guerres, de paix, etc., etc.; et tel était encore le chaos où se trouvait l'Europe à l'époque de la révolution française. Cette révolution le débrouilla en provoquant dans l'univers entier la dissolution de l'ordre social. La politique aussi monstrueuse qu'incohérente de ses ex-