‹ Institutions du droit de la nature et des gensChapitre 69 sur 102 · DE LA ÇOLITIQL'E. I QQ · texte numérisé non relu

DE LA ÇOLITIQL'E. I QQ

travagans conducteurs frappa toutes les puissances : elles oublièrent, ou au moins suspendirent leurs jalousies et leurs vues particulières, pour s'opposer en commun à la flamme qui menaçait de les dévorer toutes. Rien assurément n'était plus simple dans le principe, que leur motif et leur but ; et , sans doute , rien n'était moins compliqué que leurs premiers engagemens ; mais ils ne tardèrent pas à l'être; et la diversité des opinions, des situations, des vues, des prétentions causèrent bientôt de la divergence dans les idées et dans la conduite des alliés : cette conduite, dont le développement serait prématuré, influa sur les destinées de l'Europe, et particulièrement sur celle de la France. C'est dans la position actuelle de toutes les puissances, c'est dans leurs principes, dans leurs intérêts respectifs qu'il faut puiser la solution du problème proposé.

Sans contredit, si la politique des grandes puissances était essentiellement pacifique; si, abjurant toute espèce d'ambition , toute vue d'agrandissement, elles fondaient leur conduite sur la seule justice; si , se pénétrant de

iOO APPENDICE.

cette grande vérité , que la prospérité des nations est incompatible avec l'état de guerre , elles ne s'occupaient que de leur régime intérieur, qu'à faire fleurir la culture, l'industrie etîe commerce: certes, rien ne serait plus inutile que les alliances , parce que, heureusement, elles seraient sans objet; car, d'un côté, les puissances supérieures n'auraient aucun motif d'augmenter leurs forces, d'entretenir des armées ruineuses; et, de l'autre, les puissances du second et du troisième ordre auraient une sécurité qui rendrait une alliance protectrice superflue. Mais aussi longtemps que durera la défiance, c'est-à-dire aussi long-temps que l'Europe sera dominée par de grandes puissances, il est à peu près impossible que le système des alliances ne se maintienne avec toute sa versatilité , tous ses embarras, tous ses inconvéniens : en effet, la jalousie est inhérente à la puissance , dès qu'elle rencontre un rival. Cette jalousie rend la politique active , inquiète, soupçonneuse; elle cherche des adhérens, des amis , et elle tâche d'en ôter à Fétat qui fait ombrage ; elle se livre à des insinuations insidieuses pour le rendre suspect ; en un mot , elle fait une guerre sourde, que le moindre incident peut

transformer en une guerre ouverte. Telle est, et telle sera long-temps la marche politique des puissances de l'Europe.... Et j'en conclus que le problème proposé doit être mis au nombre des questions oiseuses, comme la paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre.

Je ne puis cependant m'empècher de dire que la manie des alliances est, en elle-même, une grande erreur politique : en effet , elles entraînent avec elles beaucoup d'inconvéniens, à cause des garanties qui en sont le principal objet : d'ailleurs, elles exposent souvent une nation à la guerre pour des querelles étrangères, dont l'objet est sans intérêt pour elle, ou bien la compromettent, si elle n'élude les engagemens. D'un autre côté, l'intérêt propre est toujours calculé avant les engagemens, même les plus sacrés: la question du casus fœderis a souvent rendu illusoires les alliances les mieux cimentées; et un mécompte à cet égard peut avoir des conséquences incalculables. Enfin une alliance mal combinée peut empêcher souvent d'en contracter d'avantageuses au moment du besoin.

Nous croyons devoir ajouter ici une ré-

•lOI APPENDICE.

flexion fondée sur l'expérience. Les alliances défensives ont pour principe la conservation: ainsi on n'en contracte ordinairement qu'autant que les deux parties ont un intérêt commun à leur conservation respective. Or cet intérêt ne résulte point de l'alliance: il est dans la nature même des choses. Par conséquent il existe indépendamment de l'alliance. Donc les deux états n'en ont pas besoin pour se secourir mutuellement ; l'alliance est donc évidemment une précaution surérogatoire. Si, au contraire, l'intérêt commun n'existe pas, elle est inutile, parce qu'elle est sans objet; elle est de plus une gêne, parce qu'elle peut contrecarrer d'autres mesures politiques; enfin, elle est dangereuse , parce qu'elle peut facilement être éludée d'une part, tandis qu'on s'y fie de l'autre. Que de moyens n'a pas la politique pour interpréter le casus fœdevisl Ce que nous disons de l'intérêt commun est considéré comme une maxime fondamentale delà politique, depuis que le système d'équilibre est devenu l'objet de la plupart de ses opérations. Et c'est principalement sous ce rapport, comme nous le faisons observer ailleurs, que ce système est. utile, en ce qu'il peut arrête!', jusqu'à un certain point, les envahisse-

mens arbitraires et les guerres d'ambition. II est une espèce d'alliance particulière que l'on appelle coalition. C'est la ligue de plusieurs états contre un ennemi commun. Une pareille union , provoquée par des circonstances extraordinaires, est, la plupart du temps, formée à la hâte et sans examen approfondi soit des moyens, soit des vues, soit des conséquences : on est trop pressé d'agir pour prendre le temps de mûrir le plan qu'il conviendrait de suivre. Aussi l'expérience prouve-t-elle que toutes les coalitions sont posées sur des bases vicieuses ; et cette vérité est sensible. Il règne toujours entre les coalisés plus ou moins de défiance, parce qu'il est impossible que leurs intérêts, comme leurs vues, soient identiques , et que leur position soit la même relativement à la puissance qui est l'objet des craintes communes. Ainsi , chaque coalisé a ses vues secrètes, ses restrictions mentales: par conséquent, il y a divergence dans la marche politique, et de l'embarras dans les opérations militaires. Ce défaut d'un concert parfait donne lieu à de fausses opérations, et à des échecs; celles-ci produisent des mécontentemens, de l'humeur, des reproches; de part et d'autre on abandonne insen--

siblement l'intérêt commun , c'est-à-dire la base et le but de l'alliance , et chacun ne s'occupe que de son intérêt personnel. C'est de là que naissent la tiédeur, les défections et les traités séparés. Cette marche, prouvée par l'expérience, donne de grands avantages à la puissance contre laquelle est formée la coalition.

La conclusion que l'on peut tirer de ce qui vient d'être dit, est i° que pour se liguer , se coaliser avec quelque espoir de succès, il faut que le danger soit tellement commun qu'il y ait l'identité la plus absolue dans les intérêts respectifs; i° qu'il y ait un centre commun, mais unique, tant pour la marche politique que pour les opérations militaires ; 3° que la fidélité et la persévérance soient à toute épreuve. Sans ces trois conditions fondamentales les coalitions ne sauraient atteindre le but proposé.

Quant à la puissance qui lutte contre la ligue, elle a l'avantage d'être maîtresse absolue de toutes ses opérations, tant politiques que militaires ; et si ses forces ne suffisent pas pour combattre ses ennemis, elle a la, ressource de temporiser, de négocier, et de tout attendre du bénéfice du temps, c'est-à-dire de

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la division qu'elle aura eu l'adresse de semer parmi ses ennemis, soit par des succès partiels, soit par la persuasion , soit par la corruption. Un souverain qui sait habilement employer ces moyens, triomphera de toutes les coalitions, quelque menaçantes qu'elles puissent être , à moins que le mal qu'on craint ne soit supérieur à toutes les considérations de l'intérêt personnel. Et, dans ce cas même, le souverain menacé ne doit point désespérer, parce que tout ce qui dépend de la volonté humaine est un problème, surtout lorsqu'il faut le concours de plusieurs volontés. Que d'exemples ne nous fournirait pas l'histoire, pour prouver et développer ce que nous venons dédire! Nous nous bornerons à en rappeler de très modernes: savoir la ligue formée contre Louis XIV, au sujet de la succession d'Espagne; celle contre l'impératrice Marie-Thérèse, à la mort de Charles VI; celle contre Frédéric II, la guerre de 17 56. L'avenir nous apprendra le résultat définitif de celle que, de nos jours, l'Europe a opposée à la France, et contre laquelle celle-ci lutte encore.

Dans le langage habituel de la diplomatie,

2f)6 IkPPENDICE.

on parle d'alliances naturelles et d'alliances contre nature. Nous pensons qu'il peut y avoir quelque utilité à analyser ces deux expressions.

Nous avons déjà dit que l'ambition a produit la crainte, et que la crainte a produit les alliances ; elles n'ont jamais eu et n'auront jamais d'autre mobile. Le principe de la crainte , bien ou mal fondée, c'est le sentiment de propre conservation: voilà, en dernière analyse, le but final de toutes les alliances défensives. Or tout ce qui tend vers ce but est dans la marche naturelle des choses ; par conséquent , on peut dire en général, que toutes les alliances défensives sont naturelles, dans le cas même où les parties contractantes auraient d'ailleurs des intérêts contraires, résultans, soit de leur position, soit de leurs prétentions, soit de leurs vues respectives.

Pour éclaircir ce qui vient d'être dit, posons l'hypothèse suivante. Deux nations sont voisines, elles ont des démêlés de limites, de commerce, etc.; mais un voisin ambitieux et plus puissant encore menace l'une d'elles; celle-ci court le risque d'être subjuguée ; et si cela arrivait, l'autre serait exposée au même danger; il est du moins certain que sa puis-

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sance relative, par conséquent sa sûreté, serait diminuée. Ainsi leur intérêt est de réunir leurs moyens de résistance et de pourvoir en commun à leur salut: assurément il ne saurait y avoir d'alliance plus naturelle, quand même, ce qui est probable, elle ne durerait pas au-delà du danger. Mais ce n'est point ainsi qu'on entend ordinairement le mot alliance naturelle. On donne cette dénomination aux alliances que contractent deux puissances qui, n'ayant aucun contact, ne peuvent avoir aucun démêlé direct, entre qui par conséquent la bonne intelligence ne saurait être troublée.

Mais il est évident que cette explication est incomplète : en effet, deux puissances, quoique éloignées , peuvent avoir des intérêts indirects très opposés ; et l'on sait que cette espèce d'intérêt a , la plupart du temps, et doit avoir autant de poids que les intérêts les plus directs. 11 faut, dans ce cas, qu'ils soient conciliés , sinon l'alliance ne serait rien moins que naturelle : elle ne serait qu'un engagement éphémère , qu'un vain simulacre (10). Le lecteur lui-même fera facilement l'application des deux hypothèses que nous venons de lui présenter, et il en conclura peut-être

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que les puissances européennes offrent peu d'élémens pour les alliances naturelles comprises dans le sens vulgaire, et qu'il n'y en a que trop pour celles que nous avons désignées sous cette dénomination.

Avant d'aller plus loin , nous ferons remarquer que lorsque la politique est fondée sur la justice et la sagesse, les alliances les plus naturelles sont celles entre états voisins ; en effet elles détruisent la défiance réciproque, et procurent la sûreté, qui doit être le mobile de tous les engagemens entre nations : la contiguïté des pays alliés les dispensent de cette surveillance qui ressemble toujours à un véritable état hostile, et en même temps elle accroît leurs forces par la facilité de les réunir contre un ennemi commun. Le pacte de famille offrait une alliance de cette nature. Il était certainement plus utile de pouvoir dire, il n y a plus de Pyrénées, que de couvrir les deux frontières de forteresses et de troupes.

Quant aux alliances contre nature, elles sont également plus difficiles à déterminer. On a donné ce nom à des alliances défensives, parce qu'elles n'étaient point dans la routine ordinaire de la politique : c'est ainsi que les Anglais ont nommé unnatural, l'alliance con-

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clue en 170G, entre les cours de Versailles et de Vienne. Les Anglais regardaient la rivalité entre la France et la maison d'Autriche, comme indélébile, comme inhérente à la nature des choses : elle était en effet depuis long-temps la base de tout le système politique de l'Europe. L'alliance dont il s'agit changea totalement toutes les combinaisons et tous les rapports; mais, considérée dans son motif et dans les circonstances qui l'amenèrent, elle n'était rien moins que contre nature : l'Angleterre avait provoqué la guerre sous de vains prétextes , et la France pouvait méditer l'invasion de l'électorat de Hanovre. A cette époque, la bonne intelligence existait entre les cabinets de Versailles et de Berlin ; on négociait même une alliance et la réconciliation du roi de -Prusse avec la cour de Saint - Pétershoursr; mais, au milieu de ces négociations, Frédéric II traita brusquement avec celle de Londres, et lui donna en secret un acte de garantie pour l'électorat de Hanovre : voilà la cause primitive de l'alliance de 1756; les intrigues reprochées à la cour de Vienne ne servirent au plus qu'à la faciliter, et en hâter la conclusion. Quant aux fautes qui l'ontsuivie, elles exigeraient un développement qui est du ressort n. i4

de l'histoire. Nous observerons seulement qu'elles n'ont point été l'effet nécessaire du traité , mais bien de l'abus qu'on en a fait.

Pour réduire le mot dont il s'agit à sa juste valeur, nous disons qu'il n'y a d'alliances contre nature, tant offensives que défensives, que celles qui sont directement contraires, non à la convoitise, mais aux véritables intérêtsd'un des contractans; ou celles qui ont pour objet d'attaquer et de dépouiller un tiers, sans d'autres motifs que ceux que peuvent suggérer l'ambition et la force.

Il me reste à parler du système d'équilibre, de ce système si vanté d'un côté, et si critiqué de l'autre; qui, malgré les défectuosités qu'il peut offrir, malgré les fausses applications qu'on ne cesse d'en faire , est la base de la politique des puissances qui désirent la paix , tandis qu'il est ou un prétexté ou une gène pour les puissances ambitieuses qui veulent dominer; de ce système qui sert de refrain dans toutes les transactions , dans toutes les négociations politiques, et qui, enfin, est devenu une partie intégrante du droit des gens , étant fondé sur le principe de pro-

DE LA POLITIQUE. 21 ï

pre conservation bien ou mal appliqué (n).

On peut supposer que depuis que les hommes sont partagés en sociétés particulières, indépendantes les unes des autres, jamais l'harmonie n'a été durable entre elles. En effet, mille circonstances ont dû constamment la troubler; l'inquiétude naturelle à l'homme, son inconstance, ses besoins vrais ou factices, la jalousie, l'accroissement d'une association , ses entreprises sur ses voisins, l'ambition des chefs respectifs, voilà une faible partie des causes qui durent diviser les associations , pour ainsi dire dès leur berceau, et établir entre elles l'état de guerre. Cet état destructeur de la tranquillité et du bonheur des hommes, parcourut tous les âges, toutes les contrées habitées du globe; il s'est maintenu sans interruption jusqu'à nos jours , et il durera probablement jusqu'à la fin des siècles.

L'état de guerre changea insensiblement tous les principes, tous les rapports; au lieu de servir, comme dans sqn origine, et conformément à son institution primitive, à venger une offense, à faire cesser une usurpation , il introduisit le droit de conquête et la servitude; il fomenta l'ambition, la plus violente de toutes les passions; il sema l'esprit de dis-

corde et de haine parmi les différentes associations; il rendit l'homme plus méchant, parce qu'il l'accoutuma à la rapine, à la licence et au carnage; les vainqueurs soumirent les vaincus à leur pouvoir, et leur imposèrent des lois arbitraires ; l'ambition s'accrut avec la puissance, la force et les succès ; l'autorité , ce sentiment si flatteur pour Famour-propre , entraîna les chefs; ils ne combattirent plus pour la sûreté, le bonheur de la société qu'ils gouvernaient; ils n'employèrent leur autorité et leurs armes que pour soumettre tout ce qui était à leur convenance. De là ces conquérans fameux par leurs exploits et leurs ravages; de là enfin ces grands empires dont l'histoire a conservé le souvenir, et dont nous ne connaissons que les noms et les débris.

Ces empires se détruisirent successivement les uns les autres ; celui de Rome fut écrasé par son propre poids. Les états, qui, en Europe, se formèrent de ses ruines, ont depuis sa chute subi bien des vicissitudes.

Dans ces temps reculés il n'existait à-peuprès d'autre politique que celle des grands empires, et cette politique avait pour unique objet d'envahir ; les peuples n'avaient de

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rapports entre eux que les armes à îa main. Les petits états, faute de prévoyance et de concert, n'échappaient que par leur nullité, ou par une servile soumission. Charlemagne , luimême , se conduisit à l'égard des autres nations plus en conquérant qu'en politique prévoyant : sa puissance colossale disparut avec lui, et durant plusieurs siècles les différens peuples de l'Europe furent plus occupés à s'affermir , à se faire des guerres de voisinage, ou à comprimer des troubles intérieurs, qu'à établir entre eux des rapports politiques, fondés sur l'avenir autant que sur le présent. Aucune puissance prédominante n'existant, après la mort de Charlemagne , la crainte inspirée par les grands empires avait disparu ; il n'y avait donc point de précaution à prendre pour s'en garantir. L'Allemagne et l'Italie étaient déchirées par des factions intestines et par des querelles avec la cour de Rome ; la France était faible par l'incohérence de ses provinces , par la bizarrerie du régime féodal , et par les guerres domestiques qui en étaient les conséquences. Louis XI tira enfin ce royaume pour ainsi dire du néant, et lui donna delà consistance ; mais il n'existait encore sous son règne aucun système, aucune politique certaine

au dehors : les rapports étaient faibles , éphémères et déterminés seulement par des circonstances passagères. Louis n'eut de querelles sérieuses qu'avec ses grands vassaux , et passagèrement avec l'Angleterre, qui, de son côté, était déchirée par des troubles intestins. Ce n'est enfin que sous Charles-Quint et François Ier que la politique moderne commença à naître : la rivalité de ces deux monarque l'enfanta. La puissance et l'ambition du premier commencèrent à donner l'éveil, et produisirent quelques alliances ; mais elles ne furent encore que de circonstance. La puissance austriaco-espagnole éprouva, sous Philippe II, une première atteinte, par le soulèvement des Pays-Bas. L'Angleterre et la France saisirent cette occasion pour affaiblir la prépondérance de la maison d'Autriche qui , outre ses domaines allemands, occupait la monarchie espagnole avec ses riches et vastes possessions d'Amérique. Tandis que l'Espagne était attaquée dans la Belgique , les querelles de religion, amalgamées avec les querelles politiques, fournirent une seconde occasion de porter atteinte à la puissance autrichienne dans l'Empire : tout le monde connaît l'histoire de la guerre de trente ans, ainsi que les

traités de Westphalie qui l'ont terminée. On conçoit facilement que les pertes cle la maison d'Autriche ne servirent qu'à maintenir l'esprit de rivalité entre elle et la France : cette rivalité fut augmentée par le développement de la puissance de Louis XIV , et surtout par les succès de ce monarque. C'est là la véritable époque de la naissance du système d'équilibre. Ainsi, ce système dont les élémens existaient depuis François Ier, et qu'il ne s'agissait plus que de développer et fixer, est du à l'alarme que la maison d'Autriche, et ensuite la Hollande, placée au rang des puissances , et oubliant les services de la France, affectèrent de répandre contre Louis XIV.

L'Angleterre, déchirée par des factions fut long - temps sans prendre une grande part aux querelles du continent. Elisabeth eut le loisir de s'en occuper, de concert avec Henri IV. Cromwel ensuite y donna son attention; mais elle se-fixa particulièrement sur la Hollande et sur l'Espagne. Depuis la restauration de Charles II jusqu'à l'avènement de Guillaume III, la politique anglaise fut flottante et suivit en grande partie l'impulsion que lui donnait le cabinet français. C'est à cette dernière révolution qu'il faut rapporter

l'époque de la rivalité, on peut même dire l'animosité entre la France et la Grande-Bretagne ; elle fut l'ouvrage de la haine que le nouveau roi d'Angleterre portait à Louis XIV, et qu'il fit partager aux Hollandais , au préjudice de leur tranquillité et de leurs véritables intérêts. Cette rivalité ne s'est point démentie un seul instant ; depuis lors , elle a fait couler des torrens de sang ; et il faut la considérer à peu près comme indélébile, et par conséquent comme la base de la politique des deux puissances. Elle, éclata sous le masque de l'équilibre, lors de l'ouverture de la succession d'Espagne, et surtout à la mort de l'empereur Charles VI. La paix de 1 748 consolida une nouvelle puissance dans le Nord, celle de la Prusse: la liussie,tiréedela barbarie parPierre-le-Grand, avait déjà pris un rang distingué parmi les puissances de l'Europe. L'intervention de ces deux états changea nécessairement tous les rapportspolitiques.il fallut donc de nouveaux calculs ; il fallut refondre le système d'équilibre, pour établir une nouvelle balance. La France, placée dans un des bassins, chercha des alliés pour contre-balancer l'Angleterre placée dans l'autre; les deux puissances étaient les points de rallie. rient des deux partis. Il

DE LA POLITIQUE. Il']

importait à l'Angleterre de maintenir le continent dans un état de défiance à l'égard de la France, et de se tenir en mesure de susciter la guerre contre elle. La France , de son coté avait intérêt de s'assurer de la tranquillité du continent, afin de n'avoir aucune diversion à craindre. Des événemens,dont Userait inutile de rapporter ici les causes, changèrent encore l'ordre de choses qui s'était établi d'après la paix d'Aix-la-Chapelle : l'alliance inattendue des cours de Versailles et de Vienne (1756), et, quelques années après, le pacte de famille (17G1) amenèrent de nouvelles combinaisons: et les événemens successifs , jusqu'en 17^9, offrent les résultats variés des négociations, des alliances , des changemens que ces mêmes combinaisons ont produits: je passe sous silence celles qu'a successivement occasionées la révolution française, de même que celles que produiront les deux traités qui viennent enfin de rendre le calme à l'Europe (ia).

Le précis que je viens de faire me semble suffisant pour indiquer le principe et le but de Vèquilibre politique, ainsi que les variations fréquentes qu'il a éprouvées. Si les états

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du second et du troisième ordre pouvaient se dégager de leur intérêt exclusif, de leurs affections, de leur préventions, les calculs pour établir un juste équilibre seraient peutêtre possibles. Mais l'égoïsme, un intérêt du moment, la défiance, la jalousie ou enfin le défaut d'énergie et de caractère, servent généralement de base à toutes les combinaisons politiques ; et souvent, pour satisfaire un léger avantage personnel, ils sacrifient l'intérêt commun et exposent l'Europe à des commotion s "plus ou moins prochaines, ou, pour mieux dire, ils s'abandonnent à la merci de l'ambition ou du désintéressement des puissances prépondérantes, Quoi qu'il en soit , et malgré les vicissitudes auxquelles l'équilibre de l'Europe est inévitablement, exposé, il n'en produit pas moins un avantage sensible, en ce qu'il peut arrêter, jusqu'à un certain point, par la crainte et les risques de la guerre , les puissances qui seraient tentées ou de le détruire, ou d'abuser de leur prépondérance; et que, par-conséquent, s'il ne prévient pas toutes les entreprises de l'ambition et de la force, il peut servir, du moins, à en diminuer les écarts.

Outre l'équilibre général de l'Europe, cha-

que état en cherche un qui le concerne personnellement et qui est déterminé par sa position géographique (i3). Un souverain du troisième ordre observe attentivement les forces , les rapports et le système de ses voisins : si ceux-ci sont en égalité avec lui, il n'a sans doute aucune surprise à craindre; mais s'ils sont plus forts, il doit se rallier à» eux, ou, s'il ne le peut, chercher ailleurs un point d'appui propre à garantir sa sûreté. Mais c'est là le point de la difficulté ; c'est là ou la prudence doit avoir tout son développement , où l'expérience seule peut tracer la route à suivre : c'est là enfin où les simples spéculations, et surtout la précipitation, peuvent devenir funestes, en donnant une sécurité illusoire, ou en imposant des obligations dangereuses. Le rôle des puissances du second ordre est moins compliqué; par conséquent leurs déterminations sont plus faciles. Elles mettent un trop grand poids dans la balance, pour que leur déplacement ne cause pas un ébranlement quelconque, pour qu'il ne change pas plus ou moins l'ensemble du système politique de l'Europe. Ainsi, ces puissances, si elles sont attaquées ou menacées, sont sûres de trouver de l'appui, lors même qu'il ne leur

est pas assuré d'avance par des traités ; d'un autre coté, elles sont en général tellement constituées, qu'elle n'ont aucune surprise à craindre, qu'elles sont maîtresses de leurs déterminations, et qu'avec de la sagesse et surtout de la prévoyance, elles peuvent être dans la plus grande sécurité : j'appelle sagesse surtout le renoncement à tout projet d'envahissement; et , prévoyance l'attention la plus sérieuse aux conséquences des événeinens présens ou probables.

De ce qui vient d'être dit il résulte que les puissances du second ordre ont par elles-mêmes une influence sensible sur la balance politique; que la direction qu'elles prennent doit la faire pencher plus ou moins d'un côté ou de l'autre, ou la maintenir dans un juste équilibre; que par conséquent, rien ne leur importe moins que de prendre des engagemens par des traités anticipés (i4), à moins que les circonstances les plus impérieuses ne leur fassent la loi.

A l'égard des puissances du premier ordre, si leurs forces, leurs ressources, leurs moyens se balancent, et si elles n'ont aucune vue ambitieuse, aucun projet d'agrandissement, si la jalousie ne les égare pas, rien n'est plus inutile

pour elles que des alliances; car ces puissances maintiennent par elles-mêmes l'équilibre:

une alliance peut le déranger; du moins, elle inspirerait nécessairement de la défiance et du soupçon ; elle donnerait donc lieu à une contre-marche dont il serait difficile de prévoir les conséquences. Toutefois , il est constant que la juste proportion entre les grandes puissances est difficile à déterminer, surtout depuis que les forces maritimes ont une si grande influence; qu'elles établissent des contacts partout ; que le commerce et les possessions d'outre-mer procurent de si grandes richesses; enfin depuis qu'on ne fait plus la paix que lorsque l'épuisement total des finances met dans l'impuissance absolue de continuer la guerre. Une marine nombreuse peut se transporter partout; elle peut établir la guerre partout. L'égalité du nombre de vaisseaux ne constitue point toujours l'égalité de forces ; d'ailleurs, des flottes combinées n'équivalent pas à des flottes appartenant à la même nation et animées du même esprit.

Voilà des vérités fondées sur l'expérience : et voilà aussi l'embarras que présente l'équilibre maritime. Je dois m'abstenir de donner un plus grand développement à cet

aperçu : je me borne à faire observer que les nations continentales qui sont au nombre des puissances maritimes , si elles veulent établir un équilibre au moins apparent , doivent s'assurer des dispositions du continent, et prévenir par là des diversions qui pourraient les mettre dans l'impuissance de soutenir en même temps une guerre de terre et une guerre maritime (i 5). La sagesse fera à cet égard plus que toutes les alliances possibles. On sentira la force de cette réflexion en considérant que les alliances les mieux cimentées dépendent toujours plus ou moins des événemens; c'est là une vérité que l'histoire démontre ? et qui ne saurait trop être méditée par les conducteurs des nations , quelles que puissent être leur puissance et leurs ressources.

§ ai.

La politique offre une question extrêmement délicate , et sur laquelle les opinions sont d'autant pins diverses , que sa solution dépend de l'interprétation que chacun donne aux principes rigoureux du droit des gens. On demande quelle conduite une puissance est autorisée à tenir lorsqu'il existe des troubles intérieurs chez ses voisins : peut-elle intervenir,

ou bien le principe de l'indépendance lui liet-il impérieusement les mains?

Le droit des gens nous enseigne que les rapports des nations sont fondés sur leur indépendance réciproque ; que chaque nation est maîtresse absolue chez elle, et que toute intervention dans ses affaires intérieures détruit son existence comme nation. Ces principes sont incontestables; ainsi il s'agit seulement de savoir s'ils compriment tellement la politique, qu'il ne lui soit permis, dans aucune circonstance, de les interpréter et de les modifier.

Il semble qu'il est impossible d'astreindre,

invariablement et dans toutes les occurrences

imaginables, la politique à la rigueur des

principes, parce qu'en général la marche des

affaires publiques , comme celle de toutes les

actions humaines, est si compliquée, si variée,

si dépendante de mille incidens imprévus ,

qu'il est impossible de la régler toujours et sans

aucune nuance , d'après des principes simples,

fixes et invariables. Je me permets de citer à

cet égard l'exemple qu'offre l'art de guérir. Il

a des préceptes, des règles, des aphorismes :

ïa doctrine médicinale prévoit tous les cas avec

clarté, et indique le remède avec une préci-

à $4 APPENDICE.

sion presque mathématique ; mais la pratique exige d'autres combinaisons :1e médecin trouve partout de la complication résultant de la complexion du malade, de l'influence des élémens, des saisons , des affections morales , et il est presque toujours forcé de changer la méthode simple indiquée par la théorie, sous peine de tuer le malade.

L'application de ce que je viens de dire à la politique semble facile à faire : les principes du droit des gens sont positifs, mais ils ne sont point toujours applicables dans toute leur simplicité : par exemple (et cela nous ramène à notre question ), une nation est agitée par des troubles intestins, par la guerre civile ; elle est menacée de sa dissolution : si cet état de choses ne convient pas à une puissance voisine, si elle ne voit aucun intérêt à laisser disparaître une nation, et à profiter de ses dépouilles; si, en un mot, n'importe par quel sentiment, elle désire que le calme et l'ordre se rétablissent, et si elle intervient même de son propre mouvement pour cette œuvre salutaire , se met-eîle dans le cas d'être blâmée? viole-t-elle les devoirs que lui impose le droit des gens? anéantit-elle l'indépendance de la nation qu'elle veut pacifier? Quelques obscr-

vations suffiront, à ce que je pense, pour répandre du jour sur ce problème. Lorsqu'il n'existe que des troubles, ils peuvent être considérés comme une simple querelle domestique; l'intervention d'un tiers, même appelé, serait une violation gratuite de l'indépendance: elle ne serait admissible que dans le cas où il y aurait, un danger manifeste que le voisinage ne rendît le mal contagieux. Dans ce cas, la politique aura pour fondement et pour but la propre conservation : c'est ainsi que, lors d'un incendie, le danger fait abattre des maisons encore intactes, pour arrêter les progrès de la flamme.

Mais si une nation est déchirée par la guerre civile, elle cesse d'être nation * ; car il ne saurait exister de nation sans gouvernement , et toute espèce de gouvernement est détruite par la guerre civile : il n'existe que des partis qui se disputent une autorité qui n'appartient à aucun , que des individus en fureur qui s'entr'égorgent, qui ne connaissent d'autres lois que leurs passions.

Dans une pareille conjoncture , il n'est aucun principe, soit du droit des gens, soit de

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