CHAPITRE IX
AUTRE DIGRESSION : SUPx l'iiISTOIRE DES LITURGIES ORIEN- TALES : — GRECQUE MELCIUTE ; — COPTE , ÉTIIIOPIENKE , SYRIENNE , ARMÉNIENNE , POUR LA SECTE MONOPIIYSITE ; — COPTE, SYRIENNE, ARMÉNIENNE UNIES; — MARONITE; — ET ClIALDÉENNE, POUR LA SECTE NESTORIENNE.
Les Liturgies des Eglises de l'Orient offrent à l'observa* leur un spectacle bien différent de celui que lui présentent les Liturgies de l'Occident. Déjà notre histoire est arrivée au neuvième siècle, et les progrès de la Liturgie dans l'Eglise Latine , loin de s'arrêter , promettent de s'étendre et de se développer dans les siècles suiyans : dans l'Eglise Orientale , au contraii'e , dès le neuvième siècle , tout s'apprête à finir pour la Liturgie , comme pour l'unité et la dignité du Christianisme.
Cependant le point de départ de la Liturgie dans l'Orient fut imposant : elle commença, comme Liturgie chrétienne, à Jérusalem, non seulement par les actes et les paroles du Rédempteur des hommes , mais encore par les ordonnances des Apôtres qui fixèrent, ainsi que nous l'avons dit , la forme dans laquelle devaient être célébrés les .Mystères Chrétiens.
Devant traiter, dans une des divisions spéciales de cet ouvrage , tout ce qui a rapport aux. Livres Liturgiques de toutes les Eglises, nous ne ferons ici qu'une brève énumération des diverses formes usitées dans les Eglises Orientales, pour les Onices divins.
D'abord , viennent les Liturgies Apostoliques. Celle attrii. 1. lii
buée à sainl Jacques est la principale et la plus auilienlique , au moins dans lagénéralilc de sa teneur. Elle fut long-temps suivie dans l'Eglise de Jérusalem, à l'exclusion de toute autre , et l'on voit assez clairement que c'est cette Liturgie que saint Cyrille explique dans ses Catéchèses. Il paraît démontré que l'Eglise de Jérusalem la gardait encore au neuvième siècle, puisque Charles-le-Chauve, dans une lettre au clergé de Ravenne , atteste avoir fait célébrer eu sa présence les saints Mystères , suivant la Liturgie de Jérusalem , composée par l'Apôtre saint Jacques. Depuis lors, l'autorité du Patriarche de Constantinople a interdit , même à Jérusalem, l'usage de cette Liturgie, hors le 25 d'octobre , jour où cette Eglise célèbre la fête de saint Jacques. Tous les autres jours de l'année , on doit employer les Liturgies usitées à Constantinople , et dont nous allons parler bientôt.
L'EgUse d'Antioche, dans l'origine, dut se servir d'une forme Liturgique instituée par saint Pierre, puisque le Prince des Apôtres fut le premier Evèque de cette ville. Cette Liturgie de saint Pierre n'était-elle point la même que celle de saint Jacques? si elle en différait , quelle était sa forme ? Ces questions sont aujourd'hui devenues à peu près insolubles. Il est vrai que les Jacobitcs de Syrie, qui ont dans leurs livres un grand nombre de Liturgies ou Anaplwres, en ont mie qui porte le nom de saint Pierre : mais l'autorité de ces sectaires est complètement nulle en matière de critique.
Quoi qu'il en soit, le Patriarche Melchite d'Antioche, ainsi que tout le clergé de son ressort , est contraint de suivre , comme celui de Jérusalem, la Liturgie de Constantinople, au moins depuis le douzième siècle. Nous rappellerons ici l'origine du nom de Melchite. Après la condamnation de Dioscore, patron du Monoplivsisnie, dans le Concile de Chalcédoine, il .s'éleva enlre les Catholiques d'Aie:ùuidiie et
d'Anlioclio cl les disciples d'Eiilychès , un scliisme violent qui dure encore. Les Monopliysites donnèrent aux Catholiques le nom de MelchUes , ibrnié de l'arabe Melek, (j[ui signifie Partisans du Prince ^ parce qu'ils se conformaient à redit de l'Empereur Marcien pour la publication et la réception du Concile de Chalcédoinc. Long-temps, ce nom de Melchitcs a été le synonyme d'Orthodoxe : depuis le schisme Grec, il ne désigne plus que les Grecs qui sont unis au Patriarche de Constantinople. Aujourd'hui , la ville d'Antioche ayant été presque entièrement détruite, soit par les guerres, soit par les trembîemens de terre , le Palriarche Melchite a transféré son siège à Damas. Mais telle est l'ignorance et la dégradation du clergé de ce Patriarcal, que l'on est obligé, dans un grand nombre d'Eglises , de traduire la Liturgie du Grec en Arabe, non seulement pour l'usage du peuple, mais afin que les clercs puissent en lire et en comprendre les paroles.
L'Eglise d'Alexandrie, fondée par saint Marc , s'est servie, dans l'antiquité, d'une Liturgie qui porte le nom de cet Evangéliste , et qui a été complétée par saint Cyrille. Depuis le douzième siècle , l'usage de celte Liturgie est entièrement aboli dans les Eglises qui dépendent du Patriarche Melchite d'Alexandrie. Ce Patriarche , qui réside au Grand-Caire , est astreint , ainsi que tout son clergé , à la Liturgie de Constantinople.
Enfin , le siège principal de l'Eglise Grecque Melchite, la nouvelle Rome, Constantinople, qui fait subir le joug de sa Liturgie aux Eglises qui lui sont restées fidèles, ne connaît que deux Liturgies , au moyen desquelles elle célèbre le service divin toute l'année. La première , appelée la Liturgie de saint Jean-Chrysostôme, sert tousles jours, sauf les exceplions ci-après ; c'est la seule qui contienne l'ordre de la Messe et les
Rubriques. La seconde, qui est celle de saint Basile, est eh usage seulement la vigile de Noël, la vigile des Lumières ( ou de l'Epiphanie) , les Dimanches du Carême, sauf le Dimanche des Rameaux; la sainte et grande Férié { ou le Jeudi-Saint ) ; le Samedi-Saint, et enQn le jour de la Fête de saint Basile. Elle est plus longue que la pi-emière ; mais elle ne contient pas l'ordre de la Messe et les Rubriques : on les prend dans la Liturgie de saint Chrysostôme. Ce saint Docteur n'est point l'auteur de la Liturgie qui porte son nom : il paraît même qu'on l'a appelée, jusque dans le sixième siècle, la Liturgie des Apôtres. Quant à celle qui est connue sous le nom de saint Basile , il est mieux prouvé qu'elle appartient à ce saint Docteur.
Le premier monument dans lequel on trouve la manifestation du pouvoir du Patriarche de Conslantinople sur la Liturgie des autres Eglises Palriarchales Melchites, est un passage de Théodore Balsamon, au livre cinquième de son Droit Gréco-Romain. Ce jurisconsulte, membre distingué de l'Eglise de Constantinople , fut promu au siège d'Anlioche en 1 186. Il raconte que Marc , Patriarche d'Alexandrie, étant venu à Constantinople , prétendit célébrer les saints Mystères suivant une Liturgie particulière , et que lui, Balsamon, en présence de l'Empereur , disputa contre Marc , et soutint comme une vérité incontestable : « Que toutes les Eglises de j» Dieu devaient suivre la coutume de la nouvelle Rome , et » célébrer le Sacrifice suivant la tradition des grands Doc- » teurset Luminaires de la piété, saint Jcan-Chrysostômc et » saint Basile (1). »
(1) Quaproptcr omnies Eccleskc Dei sequi debent morem novae horase, nimirum Constantinopoli^, ot sacra celebrare juxta tradilioneni magiiorum doclorura, et luiniaariam pielatis saacti Joauiii^ OhrysosigiuicUau'.li Ba^ilii. Bulsamon, Jurii Cnvc lioin. iib. r, t'wjelijô.
Non soiilomolU la Lilnrgic proprement dite, c'est-à-dire la forme et les prières de la Messe , à l'usage de l'Eglise de Cloiislanlinople, est suivie dans toutes les Eglises Melchiles, mais encore les livres des Offices divins dont on se sert à donstantinople pour la célébration des Fêles de l'année chrétienne, sont les seuls qui soient ert usage dans les Patriarcats d'Alexandrie , d'Antioche et de Jérusalem. L'influence de la Liturgie do Constanlinoplc s'est môme étendue audelà des limites trop restreintes de ces Eglises. C'est elle que suivent encore non seulement les Eglises schismatiques de la Servie, de l'Albanie, de la Géorgie et de laMingrélie, mais même toutes les Eglises du rit grec uni , ou non uni qui se rencontrent en Occident, à Rome même, à Venise, dans la Fouille, la Calabre, la Sicile, la Corse, la Hongrie, la Pologne, la Lithuanie , etc.
Mais, de toutes les Eglises du rit grec de Constantinople, la plus importante et la plus nombreuse est celle de P»ussie. Fondée au dixième siècle par des Missionnaires partis de Constanlinoplc, elle fut d'abord sous l'obéissance d'un Métropolitain résidant à Kiow, et institué par le Patriarche de lu nouvelle Rome. A cette époque , le schisme avec les Latins n'éiait pas encore entièrement consommé. L'Eglise de Russie suivit malheureusement la ligne que lui traçait sa mère ; en attendant le jour où , pour complaire à un Tzar, elle trouverait à propos de renier celle mère , comme celle-ci avait renié Y ancienne Rome. On sait (|uc Pierre-le-Grand supprima , de sa propre autorité , le titre et la dignité de Chef ecclésiastique de l'Eglise Russe, que le Patriarche de Constantinople, en 1588 , avait transférés de Kiow à Moscou, avec la qualité et les honneurs de cinquième Palriarche , siégeant après celui de Jérusalem. L'Eglise Russe n'opposa aucune résistance à la volonté du Tzar : elle consentit à ne plus relever
que d'un synode de Prélats nommés par lui : toutefois, en brisant le lien de la subordination à l'égard de l'Eglise de Constantinople, elle en a gardé la Liturgie , mais traduite en langue Slavonne. C'est aussi dans cette langue que l'emploient les Eglises Grecques unies ou schisrnaiiques de la Litiuianie , de la Pologne , de la Hongrie , etc.
Si nous en venons maintenant à rechercher les Liturgies des Eglises d'Orient qui ne reconnaissent point l'autorité des Patriarches Mdchites , nous trouvons d'abord celles dont se servent les Coptes , qui vivent sous la juridiction du Patriarche Jacobite d'Alexandrie. Ou sait que l'Eglise Copte est un débris encore considérable de l'hérésie des .Monophysites. Ces Liturgies sont : celle dite de saint Grégoire de Nazianze, dont ils se servent aux Fêtes de Notre-Seigneur et dans les jours les plus solennels ; celle de saint Cyrille , qui est en usage durant le Carême et l'Âvent , et pour la Commémoralion des Défunts ; celle enfin de saint Basile , qu'ils emploient aux autres jours de l'année. Ces Liturgies sont traduites en langue Copte, et telle est l'ignorance du clergé Jacobite , que les livres qui les contiennent, pour l'usage de l'autel, ont une version arabe en regard du texte copte, qui n'est presque jamais entendu des Prêtres.
L'Eglise Ethiopienne, ou Abyssinienne, fondée au quatrième siècle, par saint Frumence, envoyé d'Alexandrie par saint Athanase , après s'être préservée de l'Arianisme , eut , au cinquième siècle , le malheur de tomber dans le Monophysisme , et , depuis lors , elle y est restée plongée. Elle n'a qu'un seul Evoque qui a le titre de Métropolitain , et reçoit son institution du Patriarche Jacobite d'Alexandrie, résidant au Grand-Caire. Outre les trois Liturgies des Copies dont nous venons de parler, les Ethiopiens en emploient dix autres , savoir de saint Jean l'Evangéliste , de saint Matthieu ,
MTURGIQUES. 25i
iloâ (rois ocnl ilix-lmil Pères Orlliodoxos, de Sîiint Fpipliane, (le Jacques do Sanig, de saint Jean-Ciirysoslùme, une inlilulée de Notre-Seigneur Jésus-Christ , des saints Apôtres, de Cyriaque, enfin de l'impie Dioscore. Ces Liturgies sont en langue éthiopienne, dialecte qui diffère de l'arabe vulgaire.
Outre les Copies et leur patriarchat Jacobite d'Alexandrie, la secte Monophysite compte encore de nombreux adliérens en Syrie , et y vit sous la juridiction d'un prétendu Patriarche d'Antioche qui réside dans un monastère nommé Saphran, à deux journées de Diarbckir. Cette branche d'Eulychiens se sert principalement de la Liturgie de saint Jacques : mais on trouve dans leurs livres un bien plus grand nombre d'autres Liturgies. On en compte au-delà de trente , la plupart composées par les coryphées du Monophysisme, tels que Jacques d'Edesse et Philoxène. Ces Liturgies sont généralement en langue syriaque.
La troisième Eglise infectée de l'Eulychianisme , après celle des Coptes et celle des Syriens, est l'Eglise des Arméniens. Elle est présidée par un Patriarche qui porte le titre de Cathohque et réside à Edchmiatsin , près d'Erivan. Trois autres Patriarches inférieurs viennent après lui , savoir ceux de Sys en Ciiicie , de Cachabar et d'Achtamar dans l'Asie- Mineure. L'Eglise Arménienne a une Liturgie qui lui est particulière. C'est un coroposé , en langue arménienne , de diverses prières extraites des Liturgies grecques , et qui sont môme restées sous les noms de saint liasile, de saint Alhanase et de saint Jean-Chrysoslùme. Le reste apparlicnl exclusivement à TEgiise Arménienne , et l'on ne peut disconvenir que cette Liturgie, qui est écrite dans la langue nationale, ne soit d'une grande beauté.
Parmi les Coptes , les Syriens et les Arméniens, on compte \\n certain nombre de Catholiques qui reconnaissent la dis-.
linclion des doux nnl lires en Jésus-Clirist ei sont soumis à l'autorité du Siège Apostolique. Ils observent la Liturgie en usage dans leur nation , sauf les changemens qui ont été ordonnés à Rome , pour assurer l'orthodoxie.
N'ous ne devons pas non plus passer sous silence la petite nation des Maronites, paisibles habitans du mont Liban , qui, après avoir suivi les erreurs du itonophysisme et du Monothélisme,les abjurèrent, au douzième siècle, pour embrasser la foi de l'Egliso Romaine, à laquelle depuis lors ils sont restés inviolablement attachés. Ils sont régis par un Patriarche qui reçoit de Rome le Pallium. Leurs Liturgies qui sont en langue Syriaque , ont été imprimées à Rome pour leur usage et sont au nombre de quatorze , savoir, de saint Xyste, Pape de Rome , de saint Jean-Chrysostôme , de saint Jean l'Evangéliste , de saint Pierre , prince des Apôtres , des douze Apôtres, de saint Denys , disciple de saint Paul (1) , de saint Cyrille, de saint Mathieu, pasteur, de JeanBarsusan , de saint Eustache, de saint Maruthas, de saint Jacques, frère du Seigneur , de saint Marc, et une seconde de saint Pierre.
Outre les Liturgies qui sont, à proprement parler, les prières de l'autel , les diverses églises que nous venons de nommer ont d'autres livres pour les Offices divins et la célébration des fêtes , lesquels s'écartent en beaucoup de choses de ceux de l'Eglise Melchite, bien qu'ils conservent avec ces derniers certains rapports dans le style , et la forme des prières.
Il nous reste encore à parler des Xestoriens et de leurs Liturgies. Ces tristes débris d'une malheureuse secte non moins subversive du mystère fondamental du Christianisme
(1) C'est l'iiiiôt celle d-^ Denys l^arsalibi , rôlèbre Jacobjto,
que le Monopliysismc qui lui succéda sans la (Ukruiro , portent vulgaiicmenl le nom de Chaldéens ou Chrétiens orientaux. Leur Patriarche prend le titre de Catholique , et réside à Bagdad. L'Eglise Nestoricnnc , qui s'est étendue autrefois jusqu'aux Indes, et qui est aujourd'hui considérablement réduite , a trois Liturgies : celle de Théodore de Mopsueste , qui sert de l'Avent jusqu'à Pâques ; celle des douze Apôtres, qui sert de Pâques jusqu'à l'Avent ; et celle de Nestorius^ qui n'est en usage que cinq jours dans l'année. Au seizième siècle , les Portugais ayant formé d'imporlans établissemens dans les Indes Orientales , et fondé le siège archi-épiscopal de Goa, Menezès, Archevêque de cette ville, s'appliqua sérieusement à la conversion des Chrétiens Nés-» toriens du Malabar, et pour garantir l'orthodoxie de ceux qu'il avait ramenés à la vraie foi , il corrigea la Liturgie des douze Apôtres, comme la plus usitée : il fit même traduire le Missel Romain en syriaque , qui est la langue de la Liturgie Nestorienne : mais on ne voit pas que de grands résultats aient été produits par ces mesures , qui annonçaient peutêli'e plus de zèle que de discernement.
Telle est la statistique générale des Liturgies de l'Orient. Nous ajouterons à ce tableau les considérations suivantes.
D'abord , on a dû remarquer le principe de l'unité liturgique consacré dans l'Eglise Melchile de Constantinople , Alexandrie, Antiochc , Jérusalem , etc. Ce fait a une grande portée. En premier lieu, il explique le maintien de l'union de foi et de discipline entre les différentes familles du schisme Grec. Il y a long-temps qu'elles se fussent scindées entre elles , si ce lien ne les eût pas retenues. Mais comment s'isoler du siège de Constantinople , quand on est astreint à suivre la Liturgie de Constantinople? L'autorité du Patriarche de cette Eglise ne repose-t-elle pas sur le texte mêipe des
prières sacrées dans lesquelles on lit son nom , la grandeur et la suprématie de son Siège ? Le peuple , aussi bien que le clergé ne connaît-il pas de cette manière les droits de VEvêque Ecuménique , qui confirme les Patriarches, comme ceux-ci confirment les Métropolitains et les Evêques? Voilà pour le lien de discipline et de subordination. L'unité de foi s'est gardée aussi par la Liturgie. Sans aucun doute, si l'Eglise Mekhite a conservé jusqu'à présent la foi primitive, à l'exception de quelques articles, elle le doit à l'inviolabilité des formules saintes, qui ne sont inviolables que parce qu'étant universelles , on ne pourrait les changer sans réclamation. On doit se rappeler le soulèvement qu'excita en 102^, dans l'Eglise Melchite , le Patriarche Cyrille Lucaris , qui avait embrassé, sur l'Eucharistie, la doctrine Calviniste. Les autres Patriarches , dans leur Concile de Jérusalem , l'anathématisèrent comme le violateur des saintes Traditions , un novateur qui renversait l'autorité des Pères.
En second lieu , on doit observer ce qui est arrivé à cette grande province de l'Eglise Melchite qui se nomme l'Eglise Russe. C'est que, dans son sein, l'unité de foi est constamment menacée , depuis qu'elle a été violemment soustraite par Pierre-le-Grand au lien qui l'unissait au Patriarche de Constantinople , et par là même à sa Liturgie. Il est vrai que cette Liturgie existe encore de fait dans les Eglises Russes : mais quelle autorité empêchera le saint Synode , responsable seulement devant l'Autocrate, d'introduire dans cette Liturgie, désormais sans défense, tels dogmes, telles pratiques que bon lui semblera ? Et comme la Liturgie est la plus populaire et en même temps la plus haute prédication, qui retiendra les Eglises de la Russie entraînées d'erreure en erreurs, par l'ascendant toujours irrésistible des formes Liturgiques? C'est bien ici le lieu de reconnaître que l'unité
entretenue par raiitorilé du Patriarche de la Nouvelle Rome, ne pouvait durer qu'un temps. C'est la retraite d'une armée en déroute. Tant que les Grecs ont vécu sous le sceptre de rislamisme , leur Orthodoxie n'a couru aucun risque : ni le Grand-Seigneur, ni ses Pachas ne pouvaient rien prétendre sur la forme à donner aux Mystères d'une religion qu'ils avaient en horreur. Mais pour les Grecs soumis à un prince Chrétien, il en est tout autrement. Leur Eglise n'ayant qu'une autorité humaine , puisque le centre sur lequel elle repose n'a point de sanction divine, le prince en question trouvera, tôt ou tard, que son autorité humaine à lui vaut bien celle de ses Prélats, et il ordonnera dans l'Eglise ce qu'il entendra. C'est ce que ne manquèrent pas de faire les Empereurs de l'ancienne Byzance ; c'est ce qu'ont fait en Russie Empereurs et Impératrice ; c'est ce que l'on a déjà commencé de voir, dans le petit royaume de Grèce, que son roi Olhon vient de détacher de l'obéissance du Patriarche de Constan« tinople.
En troisième lieu , sans parler même de l'époque de dissolution proprement dite , qui doit infailliblement arriver pour toute Eglise séparée , il est ejicore une considération importante à faire sur le genre d'unité conservée par l'Eglise Grecque dans sa Liturgie. Sans doute les efforts de l'autorité patriarcale pour maintenir cette unité et les avantages qu'elle a produits en retardant la ruine entière du Christianisme en Orient , sont louables , en même temps qu'ils sont un hommage rendu à la sainte politique du Siège Apostolique dans l'Occident ; mais d'oii vient que l'unité qui donne la vie dans l'Eglise Latine est impuissante à la ranimer en Orient ? C'est que l'unité, qui est la condition d'existence de toute société, n'est vraiment constituante qu'autant qu'elle résiille de l'adhérence des membres divers ù leur centre
véritable et naturel. Uome est la force vitale de l'Eglise Catholique , parce que Rome est inamovible dans la foi , parce qu'elle est le fondement posé , non par l'homme , mais par Jésus-Christ. Une Liturgie conforme à celle de Constantinople peut donc être orthodoxe de fait ; une Liturgie conforme à celle de Rome est à la fois orthodoxe de fait et de droit. Il est vrai que jusqu'ici la Liturgie des Eglises Melchites ne renferme pas d'erreurs par affirmation ; mais elle en renferme par négation , le nom du Pape ne se récitant plus dans les Diptyques, comme aux premiers siècles, et les points convenus entre les deux Eglises à Lyon et à Florence, n'étant l'objet d'aucune confession expresse, dans les prières de l'Office , en même temps qu'ils sont expressément niés par les Pasteurs et leurs fidèles.
Toutefois, il est un fait curieux à observer dans les mœurs liturgiques de l'Eglise Grecque , c'est que , tout en demeurant sépaiée violemment du Siège de Rome , tout en niant expressément sa principauté sur toutes les Eglises; dans plusieurs endroits de sa Liturgie , elle rend un hommage à cette principauté. Joseph de 3Iaistre , dans l'admirable livre du Pape, a recueilli ces passages, que tout le monde y a lus avec étonnement (1) , et qui retentissent à la fois en langue slavonne sous les dômes de Kiow et de Moscou , et en langue grecque dans les Eglises de Constantinople. Que prouve cette inconcevable contradiction ? Deux choses , à notre avis. D'abord, l'intention de la divine Providence, qui a voulu donner l'Eglise Grecque en spectacle aux nations , comme un nouveau peuple juif, afin que, dépositaire des témoignages de l'antiquité, elle attestât, par le fait même de ses croyances et de ses usages , l'antiquité des croyances et des usages de
(1) Du Pape. Liv. I. Cbap. II,
l'Eglise Latine , à laquelle on ne peut la soupçonner d'avoir emprunté ([uoi que ce soit. Nous, nous voyons, en outre, clans ce fait, une preuve de plus du senliracnt inné dans toutes les Eglises et fondé sur la nature des choses , du sentiment , disons-nous, de la nécessité d'une Liturgie immuable, du moment que les formes du culte ont été fixées solennellement. Les Grecs ont préféré garder ces textes qui les condamnent, plutôt que de scandaliser les peuples par des changemens, ou de porter atteinte à l'unité de leur Eglise en attaquant , par un funeste exemple , l'intégrité de la Liturgie qui maintient seule cette unité.
En quatrième lieu , on doit remarquer dans la Liturgie Grecque un caractère particulier qui dénote admira}3lement la dégradation de l'Eglise qui l'emploie. Ce caractère, opposé à la marche de toute véritable orthodoxie , est une immobilité brute qui la rend inaccessible à tout progrès. Dans l'Eglise Latine , en même temps que les hérésies successives ont fourni matière aux développemens du dogme , les développemens du dogme eux-mêmes ont cherché leur expression dans la Liturgie. De nouvelles fêtes sont devenues nécessaires; de nouveaux rites, de nouveaux Oflices sont venus tour à tour enrichir l'année chrétienne de leurs pompes, sanctifier le peuple fidèle par l'application des grâces dont ils sont la source. En outre , non moins féconde que dans ses anciens jours , l'Eglise a produit en chaque siècle de nouveaux Apôtres, de nouveaux Martyrs , de nouveaux Docteurs : des Pontifes, des Confesseurs, des Vierges sont venus ajouter leurs noms à la liste triomphante de ces héros que nous avaient légués les premiers âges du Christianisme. La Liturgie Latine rénéchit l'éclat de ces brillantes constellations dont le ciel s'embellit de siècle en siècle. En vain chercheruil-ou leur trace dans les M' nées des Grecs : et non
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seulement on n'y rencontre pas les Saints de l'Eglise Latine , mais l'Eglise Grecque est devenue comme impuissante à en proclamer de nouveaux, dans son propre sein, du moment que le schisme et l'hérésie l'ont paralysée au cœur. Depuis huit siècles, son calendi-ier n'a pas fait un pas; depuis huit siècles, pas une fête nouvelle n'est venue attester ou l'amour, ou l'espérance, ou la reconnaissance de cette Eglise envers celui qui l'avait autrefois pour épouse. Elle ignore la solennité du Saint-Sacrement, les pompes de ce grand jour à la fois si magnifiques et si touchantes. Elle ignore tout ce qui s'est passé dans le monde chrétien, depuis qu'elle est morte à la grande Unité Romaine. Encore une fois, ces livres liturgiques, rédigés à l'âge de la foi et de la vie, maintenant muets, incompris , immobiles aux mains des Pontifes Grecs, ne rappellent-ils pas la Bible conservée , lue , récitée par les Juifs avec un respect aussi stérile qu'il est inviolable. Aussi , cette Liturgie qui porte les noms révérés des Basile , des Chr^'sostôme , des Jean Damascène , a été impuissante à garantir de l'abrutissement le malheureux clergé qui la célèbre : et si, dans quelques lieux , cet abrutissement n'est pas synonyme d'ignorance crasse, si la Russie, par exemple, offre un clergé de jour en jour plus éclairé, on sait à quoi s'en tenir sur la moralité de ces Prêtres et de ces Pontifes qui ont cessé de voir le Chef du Christianisme dans l'Evêque de Byzance , pour le vénérer dans un Pierre dit le Grand, dans une Catherine II , dans un Nicolas I.
Les dimensions de cet ouvrage ne nous penuettent pas de développer davantage ces considérations, en même temps qu'elles nous ont contraint de nous restreindre au plus strict laconisme dans letal)leau que nous avons tracé de la situalion respective des diverses Liturgies de l'Orient. \Nous finirons ce qui regarde celle de l'Eglise Grecque par la réflexion
LITURGrQUES. 25&
suivante. Supposons que dos la paix de l'Egliso , le Siège Apostolique eût pu librement et avec discrétion, amener tontes les églises de l'Orient à la pratique de la Liturgie Romaine, à l'usage de la langue latine ; que les souverains Pontifes eussent, comme dans l'Occident, réglé avec le plus minutieux détail toutes les particularités de rOflîcc divin , reçu toutes les consultations des Eglises d'Orient à ce sujet, dii'imé toutes les questions relatives aux formules sacrées , ou aux cérémonies ; qu'ils eussent prévenu ou arrêté le danger des innovations dans la doctrine ou dans la discipline , par l'établissement de fêtes nouvelles, par la promulgation de formules de prières obligatoires , en un mot, par tous ces moyens qui ont fait du calendrier du Bréviaire Romain une sorte de tableau des nécessités dans lesquelles l'Eglise s'est trouvée et auxquelles le Saint-Siège a satisfait: supposons, disons-nous , qu'il en eût été ainsi ; qu'auraient pu faire Plîotius et Michel Cérulaire, contre la simple résistance passive que leur eût opposée tout cet ensemble à la fois populaire et sacerdotal? Il est grandement probable que le schisme n'eût pas si aisément remporté une victoire qui, d'ailleurs, lui a été long-temps disputée, quoique déjà tant de causes d'isolement tirées de la langue, de la nature des institutions patriarcales , semblassent la lui avoir préparée. Oui , nous le disons avec conviction , Constantinople , Alexandrie , Antioche, Jérusalem, seraient encore Catholiques aujourd'hui , s'il eût été possible d'astreindre ces Eglises au rite et à la langue des Latins ; et si ces Eglises fussent restées unies de fraternité à celles de l'Occident , il est probable encore que l'Islamisme n'eût point asservi les heureuses contrées qu'elles éclairèrent long-temps delà vraie lumière; la civilisation n'y eût point péri , la race humaine n'eût point vu ^'éteindre sa dignité soûl* lejon^; du plus ignoble esda-
vage; en un mot, les destinées de l'Eiirope et de l'Asie compromises et retardées de mille ans par le schisme, se seraient accomplies , et nul ne sait ce qui serait résulté de tant de gloire et de tant de force réunies à tant de vérité et tant d'amour. Mais des obstacles invincibles s'opposaient à cette union : tant de bonheur n'était pas de la terre. Nous , du moins, Calhohques de l'Occident, apprenons de là à es* timer l'unité liturgique dans toutes ses conséquences, cette unité qui sera toujours pour nous , tant que nous y serons fidèles, le premier moyen de l'orthodoxie, et, partant, le plus fort lien de la nationalité Catholique. Si elle existe, ne soyons pas assez malheureux pour la briser: si elle a existé , plaignons ceux qui ont été assez téméraires pour lever la main contre elle.
La plupart des considérations que nous venons de faire sur la Liturgie de l'Eglise Grecque Melchite , s'appliquent naturellement aux Liturgies des Eglises Copte , Ethiopienne , Syrienne, Arménienne et Chaldéenne. Ajoutons que l'isolement dans lequel vit , à l'égard des autres , chacune de ces familles d'un Christianisme dégénéré, les a mises de bonne heure en danger de voir, chez elles , la Liturgie se corrompre et devenir l'expression de dogmes hérétiques. Sous ce rapport, ces malheureuses Eglises présentent les traces d'une dégradation qui les met incontestablement au-dessous de l'Eglise Melchite. Du moins, les diverses provinces de celle-ci , tant qu'elles restent à l'étal d'Eglises unies à un centre ecclésiastique, gardent les anciennes formes du culte; les erreurs qui les paralysent n'ont pas même une expression affirmative dans la Liturgie. Les Monophysites et les Nestoriens, au contraire , portent de honteuses traces de leur défection de la vraie foi , et les noms de Dioscore , de Philoxène , de Jacques d'Edcsse , de Théodore de Mopsuesle , et enfin de
Ncstoriiis, souillent jusqu'aux livres do l'aulel. De là résulte une sorte d'iuipossibilité do revenir à l'orthodoxie ; car pour cela , il faudrait changer la Liturgie , et la Liturgie est de sa nature une chose immuable, qui a sa racine dans les habitudes les plus sacrées. L'histoire confirme cette induction de la manière la plus lamentable. On a vu souvent des réunions partielles de ces diverses Eglises au Siège i^)ostolique : mais elles ont toujours échoué contre le préjugé, si louable en lui-même , qui poursuit tout changement dans la Liturgie. Cependant Rome ne pouvait recevoir ces familles séparées à une réelle et durable unité, qu'après avoir pris les moyens d'arrêter le règne de l'hérésie, en réformant le texte de la Liturgie dans les endroits où il était impur. Depuis trois siècles, les Souverains Pontifes ont établi à Rome une Congrégation spéciale pour la correction des llcrcs de l'Eglise Orientale : mais ces Liturgies, ainsi expurgées, ont été souvent une pierre de scandale , le texte de déclamations furieuses pour les sectaires opiniâtres , l'occasion de rechute pour plusieurs de ceux qui avaient momentanément ouvert les yeux à la lueur de l'orthodoxie.
Concluons de l'ensemble des faits énoncés dans ce chapitre, que l'unité et l'immutabilité de la Liturgie sont un si grand bien, que les sectts séparées de l'Orient lui doivent absolument ce qu'elles ont conservé de Christianisme ;
Que cette unité ne peut avoir de résultats importans qu'autant qu'elle provient de la conformité des usages Hturgiques des diverses Eglises , avec ceux d'une Eglise-Mère et principale ;
Que cette conformité étant détruite , une Eglise , qui s'est ainsi isolée, court les plus grands risques , puisqu'elle demeure sans contrôle, et ne peut plus avoir qu'une orthodoxie de fait, qui n'est même pas assurée pour le lendemain ;
Que la Liturgie tombe au pouvoir du priuce , en proportion de ce qu'elle se sépare de l'autorité du Chef majeui' ecclésiastique ;
Que la Liturgie, môme d'une grande Eglise, se trouvant être distincte de celle que promulgue TEglisc-Mère, devient par-là même étrangère aux perfectionnemens qui s'opèrent dans celle-ci ;
Que la Liturgie qui est destinée à sceller la foi des peuples, puisqu'elle en est la plus haute et la plus sainte expression, devient quelquefois l'nistrument maudit qui déracine cette foi , et en empêche le retour ;
Qu'enfin les Eglises de l'Occident doivent, eu considérant les malheurs du Christianisme en Oi'ient, s'attacher fortement à l'unité liturgique qui, à elle seule, eût pu non seulement détourner, mais même rendre à jamais impossibles le schisme et l'hérésie qui les ont préparés.
LlTUnCIQULS. 84$
CIIAPIÏUE X.
Abolition m: la liturgie gallicane, lntroduction de la
LlTUROn: ET nu C1LV>T de l'église UOMALNE en FRANCE. PREMIÈRE ORIGINE DE LA LITURGIE ROMAINE -FRANÇAISE. MODIFICATIONS INTRODUITES DANS LE CHANT. AUTEURS H- TURGISTES DES IX' ET X"^ SIÈCLES.
L'Eglise d'Occident va désormais occuper seule notre attention ; nous conlinucrons néanmoins d'enreyistrcr les noms et les travaux du petit nombre des liturgisles que l'Eglise d'Orient compte encore , dans le cours des siècles qui nous restent à raconter. Sous le point de vue qui nous occupe , comme sous tous les autres, l'histoire ecclésiastique des Grecs et des autres Chrétiens Orientaux tire à sa fin , passé l'ouverture du neuvième siècle : toute la vie, tout l'intérêt, sont transportés en Occident. Aussi verrons-nous que la Liturgie y est appelée à prendre de grands déveioppcmcns, par l'application de ces principes d'unité que nous avons déjà vus maintes fois promulgués , soit par le Siège Apostolique , soit par les Conciles des différentes provinces de la Chrétienté occidenlale.
Nous avons laiisé noire récit au moment où la Liturgie Romaine, sortant des mains de saint Grégoire le Grand, préludait à ses futures conquêtes, par son introduction pacifique dans les nouvelles Eglises que îesenfans de saint Benoît fondaient, de jour en jour, dans la Grande-Bretagne, la Germanie , et les royaumes du Nord de l'Europe. Maintenant un spectacle nouveau s'offre à nos regards, Une grande Eglise ,
toujours demeurée orlhodoxc depuis son origine , l'Eglise Gallicane , pourvue d'une Liturgie nationale , rédigée par les plus saints docteurs , et pure de toute erreur , renonce à cette Liturgie et embrasse celle de Rome, afin de resserrer davantage les liens qui l'unissent à la Mère et Maîtresse des Eglises, et d'assurer à jamais dans son propre sein la perpétuité d'une inviolable orthodoxie. La France dut ce bienfait à ses grands chefs , Pépin et Charlemagne ; mais il est juste de dire que le clergé seconda avec zèle et franchise les pieuses intentions du souverain. Pourquoi faut-il qu'à une autre époque nous ayons à raconter les efforts de ce même clergé pour anéantir cette unité liturgique , si chère à nos pères durant tant de siècles !
La race Carlovingienne, qui dut au Siège Apostolique, en la personne du Pape saint Zacharie, la consolidation -de son avènement à la puissance souveraine , avait été destinée par la Providence à rendre à la société chrétienne le plus grand de tous les services , en fondant l'indépendance temporelle des Pontifes Romains, et en prêtant l'appui de la force publique à la réformatiou du clergé, par les immortels Capitulaires que dressèrent les premiers princes de cette dynastie. Il était temps pour l'Europe haletante de se reposer dans l'unité d'un gouvernement fort et protecteur. Charlemagne allait bientôt paraître ; mais Pépin devait l'annoncer au monde et à l'Eglise.
Les violences des Lombards, que ne pouvaient plus réprink r les empereurs d'Orient , forçaient désormais les Papes à se jeter entre les bras des Français , qu'ils avaient toujours trouvés fidèles au Siège ApostoHquc, et qui semblaient à la veille de recevoir et d'exécuter, de concert avec l'Eglise , la haute mission d'organiser un nouvel Empire Piomain. Les rappoils de Rome avec lu France devenaient donc plus fréquens , de
jour on jour , et la ninjoslé du Siège Apostolique ne pouvait manquer de subjuguer, comme toujours, ceux ([ui allaient conclure avec lui une si élroile alliance. Il se trouva que Pcpia- Ic-Bref était à la hauteur de sa mission : la dureté soldatesque (le Cliarlcs-MiU'tel envers l'Eglise n'avait point passé dans sou fils. Il accueillit avec une tendresse filiale la demande de se^cours que lui fit , en 754 , le Pape Etienne II , opprimé par Astolphe , roi des Lombards , et ce Pontife ayant témoigné le désir de venir chercher en France un asile momentané , Pépin députa vers lui saint Chrodegang , Evêque de Metz.
Cet illustre Evoque préparait alors une œuvre bien importante pour la régénération dos mœurs du clergé. Toutle monde sait que l'institution dos Chanoines vivant sous une règle, desservant l'Eglise Cathédrale , et uljsorvant la vie commune , la pauvreté religieuse et le vœu d'obéissance à l'Archidiacre, remonte à saint Chrodegang , et que cette institution si féconde en fruits de salut pour le peuple , et d'édification pour le clergé lui-même , fut imitée sous Charlemagne par la plupart des Evéques de France.
Saint Chrodegang étant donc allé à Rome chercher le Pape Etienne, se confirma dans ses projets, sans doute après avoir été témoin de la vie exemplaire des divers collèges ecclésiastiques qui desservaient les Basiliques , et particulière^ ment des moines du Patriarchium de l'Eglise de Latran. Pour unir davantage le clergé do l'Eglise de Metz à l'Eglise Romaine , et donner aux Offices divins une forme plus auguste , il introduisit dans sa cathédrale le chant et l'ordre dos Oflices de l'Eglise Romaine (I).
Ce fait important, mais isolé, no larda pas à être suivi
(1) Ipsumque cleriun abuiulanler lego divina , romanaquc imbulum canlilena, morem aiquc ordinem Uomaaœ Ecc-Icsiae scrvare prœcepit. Paulus Hiaconus, apnd D.ucheme, IlisC, Franc, Tom. IL Page ^04.
d'un autre , gcnéi':»] et solennel. Le Pape Etienne étant entré en France, et ayant été reçu par Pépia avec tontes sortes d'honneurs, traita avec ce prince, non seulement de la liberté et de la défense de l'Eglise de Rome contre les Lombards , mais aussi des nécessités présentes de l'Eglise de France. Il demanda au roi , en signe de la foi qui unissait la France au siège Apostolique , de seconder ses efforts pour introduire dans ce royaume les Offices de l'Eglise Romaine, à l'exclusion de la Liturgie Gallicane. Le roi seconda ce pieux dessein , si conforme d'ailleurs à la franche orthodoxie de son cœur , et les clercs de la suite d'Etienne donnèrent aux chantres français des leçons sur la manière de célébrer les Offices (1). Nous citerons à ce sujet les paroles de l'auteur des livres Carolins , ouvrage qui , il est vrai , ne fut pas écrit par Charlemagne, mais dont cet empereur a déclaré depuis adopter le fond et la forme. L'auteur parle donc au nom de ce prince : « Plusieurs nations se sont retirées de la sainte et vé- » nérable communion de l'Eglise Romaine ; mais notre Eglise » ne s'en est jamais écartée. Instruite de cette apostolique tra- » dition , par la grâce de Celui de qui vient tout don parfait , » elle a toujours reçu les grâces d'en haut. Etant donc, dès les ï premiers temps de la foi, fixée dans cette union et cette re- » ligion sacrée, mais s'en trouvant en quelque chose séparée » (ce qui, cependant , n'est point contre la fui) , savoir dans » la célébration des Offices , elle a enfin connu l'unité dans » l'ordre de la psalmodie , tant par les soins et l'industrie » de notre très - illustre père, de vénérable mémoire, le » roi Pépin , que par la présence dans les Gaules du très- » saint homme Etienne , Pontife de la ville de Rome ; en sorte » que l'ordre de la psalmodie ne fût plus diflerenl entre ceux
fi) Walaffid Siràbo. De Bebus Ecclesiasdcls, Cap. XXY.
» que réunissnil l'iinlonr d'iino môme foi, et que ces deux » Eglises , jointes ensemble dans la lecture sucrée d'une seule ï et même sainte loi, se trouvassent jointes aussi dans la véï nérable tradition d'une seule et même mélodie ; la célé- > bralion diverse des Olïices ne séparant plus désormais ce I qu'avait réuni la pieuse dévotion d'une foi unique (1). »
Dans le Capitulaire , dressé en 789, à Aix-la-Chapelle, Cliarlemagne exprime formellement l'acte souverain par lequel Pépin supprima l'OiTice Gallican , j)o^ir pl^is grande union avec l'Eglise Romaine, et afin d'établir dans l'Eglise de Dieu une 'pacifique concorde (2).
Après avoir obtenu ce signalé triomphe en (iiveur de l'unité liturgique , Etienne repassa les monts , et, peu de mois après , Fulrade, Abbé du Mont Cassin , déposait , sur la Confession de Saint Pierre , les clefs de vingt-deux villes que Pépin avait arrachées à Astolphe. Ainsi , la puissance temporelle des Pontifes Romains commençait avec le règne de la Liturgie Romaine dans les Eglises du royaume très Chrétien.
Le moine de Saint-Gall nous apprend, dans sa Chronique, que le Pape Etienne , pour satisfaire au désir de Pépin , lui envoya douze chantres qui , comme douze Apôtres, devaient établir dans la France les saines traditions du chant Grégorien (5).
(1) Yid. li note A.
(2) Monaclii ut canUim roinanum pleniter et ordinabiliter pcr noclurnale et gradale oftieium peragant , sccundum quod beal;o memoria; geuitor noster Pipiaus rex deceriavit ul lieret , quaiido Gallicaniim cauliim lulil, ob unanirnilatem AposloUcui Sedis et saaclie Dci Eeclesia; pacilicam concordiam. Bulvzii CapituL — Jquisgiumcn. 789. Cap. XC.
(5) Stephanus Papa Pipiai i)jii;8 voluntali et studiis divinilus ins])iralis asseasiuiî piabans, secuudura numerum X!I Apostolorum , de Sade Aposlolica daodecins Cli^ricos doilissimos caïuilcna^ ad cum iq Franciam direxit. ClironicoH. San Gallense. Lib, 1. Cap. X.
Saint Paul I'' remplaça peu après Elieuiie sur le siège' de Rome. Il eut aussi des rapports avec Pépin, au sujet de l'introduction récente des usages Romains dans l'Eglise de France. Remedius , frère de Pépin, et Arclievôque de Rouen , avait, dans le même but, envoyé à Rome quelques moines pour y être instruits dans le chant ecclésiastique ; le Pape écrit à Pépin que ces m.oines ont été placés sous la discipline de Siméon, le premier Chantre de l'Eglise Romaine, et qu'on les gardera jusqu'à ce qu'ils soient parfaitement exercés dans le chant ecclésiastique (1). Dans une autre lettre , le Pontife écrit au Roi : « Nous vous envoyons tous les livres que nous » avons pu trouver , savoir YAntiphonaire , le Responsal , la î Dialectique d'Aristote , les livres de saint Denys l'Âréopas giie , la Géométrie, l'Ortographc, la Grammaire , et une «horloge nocturne (2). » On voit par ce passage vraiment curieux avec quel détail les Pontifes Romains remplissaient leur tâche de civilisateurs de l'Occident , et comment l'adoption des usages liturgiques de Piome par les Eglises de France, tenait à cet ensemble de faits , qui devait élever si haut la prépondérance de notre nation , quand le grand homme appelé à combiner tant et de si riches élémens aurait apparu.
Charlemagne vint enfin. 11 n'est point de notre sujet de décrire ici tant de grandeur , tant de génie , et le sublime et saint emploi que Charlemagne sut faire de cette grandeur et de ce génie ; nous donnerons seulement ici quelques faits de sa vie , pris dans la ligne des événemens que nous racontons.
On sait l'amour filial que Charlemagne porta au Pape saint Adrien, qui monta sur le Saint-Siège en 772. A peine ce
(1) Concil. Labb. Tom. VI. P. 1688.
(2) Pauli I. Epis. XXV. Apud Gretserum.
saint Pontife fut assis sur la Chaire de saint Pierre, qu'il adressa au Roi Charles les plus vives instances pour le porter à imiter les exemples de Pépin, en propageant la Liturgie Romaine ; c'est ce qui est rapporté dans les livres Carolins , à la suite du passage que nous avons cité plus haut : « Dieu , » y est-il dit , nous ayant à notre tour conféré le royaume ï d'Italie , nous avons voulu exaller la grandeur de la Sainte » Eglise Romaine , et obéir aux salutaires exhortations du i Révérendissime Pape Adrien ; c'est pourquoi nous avons » fait que plusieurs Eglises de cette contrée^ qui autrefois » refusaient de recevoir dans la psalmodie la tradition du » Siège Apostolique , l'embrassent maintenant en toute dilir » gence , et adhèrent dans la célébration des chants eccléj> siastiques à cette Eglise , à laquelle elles adhéraient déjà » par le bienfait de la foi. C'est ce que font maintenant , » comme chacun sait , non seulement toutes les provinces » des Gaules , la Germanie et l'Italie, mais même les Saxons, » et autres nations des plages de l'Aquilon , converties par » nous, moyennant les secours divins, aux enseignemeus de » la foi (i). »
Afin d'employer dans l'établissement de l'unité liturgique des sources d'une pureté incontestable , quoique déjà on eût envoyé de Rome à Pépin diverses copies du Sacramentaire Grégorien , Charlemagne ne laissa pas d'en demander un nouvel exemplaire à saint Adrien (2) . Nous venons de citer le Capitulaire d'Aix-la-Chapelle , en 789 , dans lequel
(1) Vid. la note B.
(2) De Sacrameniario vero , a sancto prrpdecessore noslro deifluo Gregorio Piipa disiiosilo, jaQi[)ridem Paulus grammaiicus a nobis eum pro vobis peliit , et secuadum saQciœ nostrœ ficclesiae traditionem per .loannemal)!)atemExceîlentiae vosti'X eraisimus. Puclwsne, Hist. franc. Tom. ni. Pag. 708 •
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ce prince requiert l'o])servni!on du rite Romaiu , tant dans les Offices divins qu'à la Messe elle-même , pcr nocturnale et Gradale Ofjîcium. Les Capitulaires sont remplis d'allusions à celte mesure , prise dans toutes ses conséquences. C'est aussi sous l'inspiration de Charlemagne que le Concile de Mayence, en 815, décrète que l'on suivra fidèlement le Sacramentaire Grégorien, dans l'administration du Baptême (1). Mais il était un point sur lequel le génie français résistait, malgré lui-même , aux pieuses intentions de Charlemagne et de Pépin. Ce dernier avait pu, sans doute, introduire le chant de l'Eglise Romaine dans les Eglises de France; mais il n'était pas en son pouvoir de le faire exécuter avec la perfection des chantres romains, ni de le défendre, dans toutes les localités, des prétendues améliorations dont l'habileté des Clercs Français croirait devoir l'enrichir. Il arriva donc qu'en peu d'années les sources si pures des Mélodies Grégoriennes, contenues dans les Ântiphonaires envoyés par Etienne II et Puul I , s'étaient déjà corrompues. Jean Diacre, ■ dans la vie de saint Grégoire-le-Grand , donne , avec la franchise d'un artiste, les raisons pour lesquelles le chant Grégorien ne s'était pas maintenu, sans altération, dans nos Eglises. Voici ses paroles pleines de naïveté et sentant quelque peu l'invective. Le lecteur d'aujourd'hui jugera , à son loisir, jusqu'à quel point nos chantres de Cathédrales , renforcés par les scrpens elles opkydéides^ méritent ou ne méritent pas le reproche d'avoir continué les barbares que l'historiographe de saint Grégoire immole avec tant de sévé-rite.
(1) Sacrameala itaqae Baptisniatis volumus , ut sicut saacia vestra fuit admonitio , iti roncorditer alque uniformiter ia singulis parochiis , secundiim romanum ordinera iater nos celebrentur. Conc. Moauntin. Can-. 4. Labb. Tora. VII.
« Entre les diverses nations de l'Europe , les Allemands et » les Français ont été les plus à même d'apprendre et de » réapprendre la douceur de la modulation du chant ; mais » ils n'ont pu la garder sans corruption, tant à cause de la » légèreté de leur naturel, qui leur a fait mêler du leur à la » pureté des mélodies grégoriennes , qu'à cause de la bar^ » barie qui leur est propre. Leurs corps d'une nature alpiinej B leurs voix retentissant en éclats de tonnerre , ne peuvent » reproduire exactement l'harmonie des chants qu'on leur j apprend; parce que la dureté de leur gosier buveur et » farouche , au moment môme où elle s'applique à rendre » l'expression d'un chant mélodieux , par ses inflexions vio- » lentes et redoublées, lance avec fracas des sons brutaux î qui retentissent confusément, comme les roues d'un chariot » sur des degrés ; en sorte qu'au lieu de flatter l'oreille » des auditeurs , elle la bouleverse en l'exaspérant et en l'éï tourdissant (1). t
Charlemagne, qui sentait profondément les beaux-arts, ne put souffrir long-temps une dissonance qui ne tendait à rien moins qu'à détruire tout le fi'uit des nobles efforts qu'il avait entrepris pour avancer la civilisation des Français par l'harmonie des chants de l'Eglise , les plus moraux et les plus populaires de tous. Etant, en 787 , à Rome , à la fête de Pâque, il fut témoin d'une dispute entre les chantres Romains et les Français. Ceux-ci prétendaient que leur chant avait l'avantage , et , fiers de la protection du Roi , ils critiquaient sévèrement les Romains. Ces derniers , au contraire , forts de l'autorité de saint Grégoire et des traditions dont son Ântiphonaire n'avait cessé d'être accompagné à Rome, se riaient de l'ignorance et de la barbarie des chantres Français,
(1) Vid. la note G,
Chaiiemagne voulut mettre fin à cette dispute , et il dit à ses chantres : « Quel est le plus pur, de la source vive , ou des » ruisseaux qui , en étant sortis , coulent au loin (1) ? » Ils convinrent que c'était la source. Alors le roi reprit : « Re- » tournez donc à la source de saint Grégoire ; car il est » manifeste que vous avez corrompu le chant ecclésias- > tique (2). >
Voulant remédier aussitôt à cet inconvénient , Charlemagne demanda au Pape des chantres habiles qui pussent remettre les Français dans la ligne des saines traditions. Saint Adrien lui donna Théodore et Benoît , qui avaient été élevés dans l'école de chant fondée par saint Grégoire, et il présenta en outre au Roi les Antiphonaires du même saint Grégoire, notés par Adrien lui-même, suivant la notation romaine. Il y avait donc dès-lors une manière de noter le chant ecclésiastique. Charlemagne étant de retour en France, plaça un de ces deux chantres à Metz et l'autre à Soissons, et donna ordre à tous les maîtres de chant des autres villes de France, de leur présenter à corriger leurs Antiphonaires , et d'apprendre d'eux les véritables règles du chant. Ainsi furent rectifiés les Antiphonaires de France que chacun avait corrompus à sa guise, ajoutant , ou retranchant sans règle et sans autorité, et tous les chantres de France apprirent la note romaine qui , depuis , a été appelée note française (3) . Nous avons suivi , dans cet intéressant récit , le Moine d'Augoulème, historiographe de Charlemagne, dont le récit est
(1) Quis purior est et quis melior, aut fons vivus, aut livuli ejus longe decurreuies ? Caroli Mugni vita per monucimm EngoUsmen. Jpui Ducliesne. Tom. II. Pag. 7a.
(2) Reveriitniai vos ad fontem sancii Gregorii , quia manifeste corrupisiis cantileaam ecclesiasticam. Ibidem.
(3) Vid. la note D.
LlTUtlGIOUES. 253
confirmé par Jean Diacre dans la\ic de saint Grégoirc-lc- Grand , et par Ekkehard , dans la vie du B. Nolkei', dit le Bègue (i).
Ces trois auteurs ajoutent que ce fut à Metz que le Chant Grégorien s'éleva à un plus haut point de perfection, en sorte que l'Ecole de Metz l'emportait autant sur les autres écoles de France qu'elle le cédait elle-même à celle de Borne. Le chroniqueur d'Angouléme ajoute que les chantres Romains instruisirent aussi les Français dans l'art de toucher l'orgue (^2).
Cette supériorité dont l'Ecole de Metz conservait encore la réputation, au douzième siècle, sur les écoles de chant des autres cathédrales de France , est due sans doute à la discipline que saint Chrodegang avait établie parmi ses Chanoines. Les traditions de ce genre devaient se conserver plus pures dans celte Eglise dont le clergé gardait avec tant de régularité les observances de la vie canoniale. Il y a longtemps qu'on a remarqué que les traditions du chant ecclésiastique se gardaient mieux dans les corps religieux que dans le clergé séculier. Les exemi)les ne nous manqueraient pas ; mais nous avons voulu simplement ici constater un fait qui a son genre d'importance.
Ainsi Charlemagne se montra zélé pour le chant ecclésiastique , et ne craignit pas de donner à ce grand objet unC importance majeure, suivant en cela l'exemple si frappant de saint Grégoire, qui ne trouva point au-dessous de lui d'enseigner lui-même le chant aux enfans. C'est ainsi qu'ont agi toujours les grands législateurs du genre humain : ils ont saisi avec bonheur les choses principales et ils s'y sont
(1) Act;i SS. Aprilis. Tom. I. ad diera VI. Pag. 583.
(2) Simililcr erudierunt roinaiii cnnioros sii^radicli caatores francorum 'm artc orgunaadi. Ibidem.
appliqués avec constance. Plus tard, le vulgaire n'y a rien compris, et le vulgaire est nombreux; car qui, aujourd'hui, consentirait à voir dans la Liturgie le plus grand mobile de la civilisation d'un peuple? Il est vrai que nous avons aujourd'hui des peuples sans habitudes liturgiques : la postérité prononcera sur la moralité des moyens qu'on a pris pour leur ouvrir d'autres sources du beau et de l'enthousiasme.
Disons encore un mot de Charlemagne, ce grand personnage liturgique. On a vu ailleurs qu'il est auteur de l'hymne Vcni Creator, Spiritus : ajoutons qu'il assistait fidèlement aux OHîccs, tant de jour que de nuit, dans la chapelle du Palais. Sa vie , par Eginhard , renferme les plus précieuses particularités sur le zèle de cet incomparable prince pour le service divin. On y voit que Charlemagne présidait aux Offices, dans l'altitude qui convenait à un prince chrétien, rempli, comme il l'était, du plus grand respect pour le Sacerdoce. Il ne se permettait pas de faire entendre sa voix , comme il appartient aux Prêtres : il ne chantait qu'à voix basse et encore dans les moments où les Laïques pouvaient se joindre au chœur ; mais il s'était réservé le soin de désigner les leçons que ses Clercs devaient lire , afin qu'ils se tinssent toujours prêts à remplir cet office correctement. Il n'en souffrait aucun dans sa Chapelle qui ne sût lire et chanter convenablement. Il invita Paul , Diacre , célèbre Moine du montCassin, à composer un recueil d'Homéhes choisies des saints Pères, pour servir aux Offices de l'Eglise, pendant tout le cours de l'année. On ne finirait pas si on voulait rapporter tout ce que Charlemagne a fait eu faveur de la Liturgie : la matière est si abondante qu'elle demanderait , pour ainsi dire , un ouvrage spécial.
L'Eglise et le monde le perdirent en 814. A sa mort , la Liturgie Komaiiic légnait dans tout l'Occident, ù l'exccp-
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lion do l'Espognc , qui ne devait pas larder à l'embrasser aussi ; à grande peine Milan avait pu sauver son rit Ambi'osien.
Louis le Pieux offrit dans son caractère peu de trails de la grandeur de son père ; mais il eu avait au moins hérité la piété et le zèle pour le service divin. C'était beaucoup pour cet âge de la civilisation par le Christianisme. Les Capitulaires de Louis le cèdent à peine à ceux de Cbarlemagne , pour la sagesse des régiemens qu'ils contiennent. îl s'occupa de bonne heure du chant ecclésiastique et des moyens d'en assurer la pureté : c'est pourquoi il députa à Rome le célèbre lilurgiste Amalaire , Diacre de l'Eglise de Metz , avec charge d'en rapporter un nouvel exemplaire de l'Anliphonaire, devenu, sans doute, nécessaire par suite de nouvelles altérations qu'on avait déjà faites au texte et à la note de saint Grégoire. Le Pape Grégoire IV se trouva hors d'état de satisfaire l'Empereur, ayant précédemment disposé du seul exemplaire de l'Anliphonaire qui lui restât libre, en faveur deVala, Moine de Corbie. Amalaire, à son retour en France, se rendit dans celte illustre abbaye : il y conféra l'Anliphonaire nouvellement apporté de Rome avec ceux qui étaient en usage en France, et, après celte confrontation, il fut en état do composer son précieux livre de Ordinc Antiphonarii.
Quand nous disons que la Liturgie Gallicane demeura détruite sans retour en France, nous n'entendons pas dire qu'il n'en resta point quelques débris, qui se fondirent dans les usages Romains. Les Eglises de Lyon et de Paris furent , sans doute, celles qui gardèrent un plus grand nombre de ces antiques formes Gallicanes ; mais les autres Eglises en conservèrent toutes plus ou moins quelques parties. On en peut encore retrouver la trace dans les usages dérogatoires au rite Romain, qui se ivi' ouvcul dans la géncralilé
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des livres d'Offices suivis autrefois en France. Ainsi , nous signalerons , avec Grancolas et le P. Lebrun , comme des pratiques de la Liturgie Gallicane, dans l'Office divin, l'usage de répéter l'Invilatoire en entier , entre les versets du Psaume xciv, d'ajouter un Répons après la neuvième Leçon de Matines , de dire Gloria Patri à la fin de chaque Répons des IXocturnes , et de répéter les troisième , sixième et neuvième de ces Répons , dans les principales fêtes ; de dire un verset appelé Sacerdotal , entre jlatines et Laudes ; de ne dire qu'une Antienne à Vêpres , quand il n'y en a pas de propres tirées des Psaumes ; de dire les Psaumes de la Férié aux premières Vêpres des fêtes solennelles; de chanter un Répons à Vêpres, etc. Pour la Messe, le principal rite Gallican qui se fût conservé , et qui ne se pratique plus guère aujourd'hui qu'à Paris , est la Rénédiction Episcopale après le Pater ; nous indiquerons encore les prières générales que l'on fait au Prône ; la coutume de porter le livre des Evangiles à baiser au clergé ; de mêler Tcau et le vin dans le calice , en disant une oraison qui rappelle le sang et l'eau qui sortirent du côté ouvert de Jésus-Christ ; l'usage de suspendre le Saint-Sacrement au-dessus de l'autel , dans un vase, ordinairement en forme de colombe, etc. Aujourd'hui, plusieurs de ces usages sont tombés eu désuétude , et l'on ne se met guère en peine de savoir l'origine de ceux qu'on a conservés. Nous dirons comment, au dix-huitième siècle, l'Eglise de Lyon, celle de toutes qui avait conservé un plus grand nombre d'anciens usages Gallicans , les vit succomber sans retour, sous les coups du Gallicanisme. Mais reven ns à xVmalaire. Son ouvrage était une compilation, que nous avons encore, de diverses pièces des Antiphonaircs romain et français, dont il fit un tout, en les corrigeant les uns sur les autres : mais afin que l'on pût reconnaître, du premier coup d'œil, les sources
auxquelles il avait puisé, il eut soin de placer eu marge la lettre U, lorsqu'il suivait l'Antiphonaire Romain, et la lettre M, quand il s'attachait à celui de Metz. Dans quelques endroits où il avait jugé à propos de s'éloigner de l'un et de l'autre, il avait mis en marge un I et un C, comme pour demander Indulgence et Charité (1). Ce recueil , qui constate la manie incorrigible des Français de retoucher sans cesse la Liturgie , devint le régulateur du chant ecclésiastique dans nos Eglises ; on ne retourna plus désormais à Rome chercher de nouveaux Antiphonaires, et telle fut l'origine première de cette Liturgie Romaine-Française dont nous aurons occasion de parler dans la suite de cette histoire. Toutefois, pour être juste, il faut convenir que, dans le plus grand nombre des Offices de l'année , la compilation d'Amalaire ne présente pas de variantes avec les livres purement Romains. Le petit nombre d'Offices dans lesquels ces différences se remarquent ne s'éloignent du Romain que par la substitution, ou l'addition de quelques Répons ou Antiennes, à d'autres Répons ou Antiennes de l'Antiphonaire Grégorien. Le Siège Apostolique trouva ces nuances si légères, qu'il ne jugea pas à propos de réclamer : la Liturgie Gallicane n'en était pas moins détruite sans retour, et les Usages Romains introduits ( mais non , hélas ! sans retour) dans le florissant empire des Francs .
Le travail d'Amalaire essuya néanmoins une vive critique dans l'Eglise de Lyon. Le fameux Agobard occupait alors ce siège , Prélat que son Eglise honore d'un culte que le Siège Apostolique n'a pas ratifié. Il se déchaîna avec violence contre Amalaire , dans un opuscule qu'il intitula de la divine Psalmodie, et lui reprocha d'avoir attaqué la sainte
(1) Bibliolh. Max. Patrum. Lugd. Tom. XIV. Pag. 1052.-1061. T. I. 17
Eglise de Lyon , non seulement de vive voix , mais par écrit, comme ne suivant point l'usage légitime dans la célébration des Offices. Agobard avait à venger en ceci une querelle personnelle. Il avait corrigé aussi , à sa manière , l'Antiphonaire , eu y retranchant , disait-il , les choses vaines , superflues , ou approchant du blasphème et du mensonge , jiour n'y laisser que ce qui était de l'Ecriture sainte , suivant l'intention des Canons (1).
L'Ânliphonaire de Metz , au contraire , offrait un certain nombre de pièces en style ecclésiastique, et qui n'étaient point formées des paroles de l'Ecriture.
Il est assez étrange que l'Antiphonaire Romain, que Pépin et Cliarlemagne avaient établi à Lyon, si peu d'années auparavant, renfermât tant de choses repréhensibles ; mais l'étonnement cesse quand on lit le livre du même Agobard , de correctione Antiphonarii. On voit que cet Evoque n'était point étranger aux théories qui furent improuvées en Espagne, dans ce quatrième Concile de Tolède , dont nous avons rapporté ci-dessus un Canon intéressant. Agobard soutenait aussi qu'on ne devait chanter dans les Offices que les seules paroles de la sainte Ecriture , et pour mettre la Liturgie d'accord avec son système , il avait commencé par retrancher des LivTes Grégoriens tout ce qui pouvait y être contraire.
Dans ce dernier ouvrage dont nous venons de parler, il attaque principalement le livre d'Amalaire , de Ordine Antiinlionarii. et fait une critique amère et violente de plusieurs Antiennes et Répons qu'il prétend être de la composition du liturgiste de Metz. Il est fâcheux pour la réputation d'Agobard,
(1) Antiphonarium pro viribus noslris magaa ex parte correxitnus, aniputatis bis qu;o vel superflua ,--A !evia, vel mendacia. aiit blasphéma videbauiur. Agobard. De Cunectione Antiphonarii. Bibliuih. Max. PatmiH Tum. xn . Pa''. oli.
qui, au l'estc , n'a jamais joui de celle d'un homme impartial, que laplupai'l des pièces qu'il impute à Amalaire, aient fait partie de tout temps de l'Antiphonaire même de saint Grégoire; ainsi (pie le B. Tommasi l'a (\ut remarquer dans ses notes sur les livres Resiionsoriaux et Antiphonaires (1) : sur quoi notre illustre D. Mabillon dit ces paroles : « Ainsi , de ri- » gides censeurs provocjuent quelquefois contre eux-mêmes » la juste censure d'autrui (2). » Si donc Amalaire était repréliensible pour avoir inséré quelque chose dans l'Antiphonaire , Agobard l'était bien davantage , lui qui n'avait pas craint de retrancher de son autorité privée tout ce qui n'était pas tiré des paroles mêmes de l'Ecriture sainte. L'un avait attenté, du moins en quelque chose, à la pureté de la Liturgie ; l'autre y avait attenté gravement, et, de plus, avait osé contester un des principaux caractères de toute Liturgie, le caractère traditionnel.
Au reste, l'œuvre d' Amalaire resta , parce qu'elle était dans le vrai , malgré certaines hardiesses ; celle , au contraire , d'Agobard , ne lui survécut pas , au moins dans la partie systématique. On trouve, en effet, dans l'ancienne Liturgie Lyonnaise , grand nombre de pièces en style ecclésiastique ; nous nous contenterons de rappeler ici la magnifique Antienne : Venite , populi , ad sacrum et immortale mysterium^ etc. , qui se chantait pendant la Communion. Quant aux OITices de l'Eglise de Lyon , tels qu'ils s'étaient conservés jusqu'au siècle dernier , nous en donnerons une idée suffisante dans une autre partie de cet ouvrage.
La conti'overse d' Amalaire et d'Agobard nous amène à
(t) Yen. viri Josephi 3Iarke Tommasii , S. R. E. Cardiualis opéra. Tom. IV et V, passim.
(2) Sic rigidi censorcs aliquando in se provocant juslam censurarn aliorum. Mnsœum Jtalicum. Tom, II, p. IV.
parler d'un développement que leur époque vit naitre dans la Liturgie. Il s'agit des Tropes, qui furent comme une première éhânche des Séquences qui leur succédèrent. Les Tropes étaient une sorte de Prologue qui préparait à l'Introït. Nous avons cité , au chapitre YII, celui qu'on chantait le premier dimanche de l'Avent , en l'honneur de saint Grégoire. Plus tard , on intercalla des Tropes dans les pièces de chant , dans le corps même des Introïts , entre les mots Kyrie et eleison , à certains endroits du Gloria in excelsis, du Sanctus et de YAgnus Dei. On en plaça aussi à la suite du verset Alléluia, en prenant pour motif, daus le chant , la modulation appelée Neuma ou Jubilus, qui suit toujours ce verset. Celte dernière espèce de Trope fut appelée Séquence, du nom qu'on donnait alors à cette suite de notes sur une même dernière syllabe (1).
Le Cardinal Bona et la plupart des auteurs s'accordent assez généralement à attribuer l'invention première des Séquences au B. Notker Balbulus , Moine de Saint -Gall, dont nous allons parler plus loin; mais une précieuse découverte faite par l'abbé Lebeuf , sur un manuscrit de la Bibliothèque du Pioi , nous contraint de placer plus haut l'institution des Tropes qui , à le bien prendre , ne forment point un genre différent des Séquences même. Le docte Souschantre d'Auxerre indique un manuscrit du Liber Pontificalis, ( ouvTage attribué , comme on sait , à Ânastase le Bibliothécaire), à la suite duquel se trouve la vie du Pape Adrien II (2); mais, à la différence des manuscrits édités par Bianchini, Vignoli et Muratori , la vie de ce Pape que ces derniers nous présentent tronquée, offre, sur le manuscrit cité par Lebeuf,
(1) Bona. Rerum Liturgicarum Lib. II. cap. III et FI. Edit. Sala Tom. III. pag. Si et 157.
(-) Lebeul'. Traité hiiloriqiic sur k Chant Ecclésiastique , pa<j. 105
(les particularités curieuses qui no se trouvent point sur ceux qu'ont publié ces auteurs. Nous renvoyons ce passage dans les notes du présent chapitre (1). Il y est dit qu'Adrien II , à l'exemple du premier Pape de son nom , compléta en divers endroits rAnliphonaire Romam, qu'il plaça, en tête de la Messe du premier dimanche de l'Avent, un Prologue en vers hexamètres , destiné à être chanté ; que ce Prologue commence de la môme manière que celui qu'Adrien l" avait composé , mais qu'il renferme un plus grand nombre de vers. On doit donc faii'c remonter au huitième siècle la première origine de cet éloge de saint Grégoire que nous avons rapporté cidessus , et par là même des Tropcs ; car cet éloge est un véritable Trope (2).
La Chronique ajoute qu'Adrien II ordonna que, même dans les Monastères , à la Messe solennelle , aux principales fêtes, on chanterait non seulement au Gloria inexcelsis, mais encolle à l'Introït , ces hymnes intercallées que les Romains appellent Festivœ laudes , et les Français Tropcs. Le même Pape voulut aussi qu'avant l'Evangile on chantât ces mélodies qu'on appelle Séquences ; et comme , ajoute la chronique, « ces chants festifs avaient été premièrement » établis par le seigneur Grégoire 1", et, plus tard, par » Adrien , aidé de l'abbé Alcuin , ami particulier du grand
(1) Vid. la noteE.
(t) Voici les vei's qu'on trouve sur la plupart des anciens manuscrits de l'Antiphonaire Grégorien. D'après la Chronique que nous suivons , ils doivent ôtre de saint Adrien I", puisqu'ils sont moins nombreux et moins complets que ceux que nous avons rapportés. Gregorhcs Prœsul mentis et nomine dignus , Unde genus duxit summum conscendit lionorem. Renovavit monumeiita patrumque priorum , Tune composuit hune libelium musicœ artis Sçlwlœ cmtorum ami circuit. Eia, die Domine, eia,
» Empereur Charles , qui prenait un singulier plaisir à ces » chants , mais qu'ils tombaient déjà en désuétude par la » négligence des chantres , l'illustre Pontife dont nous par- !> Ions les rétablit à l'honneur et gloire de Notre-Seigneur ï Jésus-Christ, en sorte que désormais on employât, pour les » chants de la iMesse solennelle , non plus seulement le Livre » des Antiennes, mais aussi le Livre des Tropes. »
Il résulte de cet important fragment, que les Séquences existaient déjà au temps d'Adrien II , qui siégea en 867 , et que ce Pape en renouvela l'usage déjà assez ancien. Nous ne pensons pas au reste qu'on puisse soutenir ce qui est dit ici de saint Grégoire , comme ayant institué cette forme de chant ; il en serait resté quelque autre trace dans l'antiquhé. Peut-être pourrait-on , avec quelque probabilité , entendre ceci de saint Grégoire II , qui paraît s'être occupé du chant ecclésiastique. Quoi qu'il en soit, iNotker ne fut donc point l'auteur des Tropes et des Séquences , bien qu'il ait contribué à en répandre l'usage, ainsi que nous le rapporterons plus loin.
Les conséquences de l'institution de ces sortes de récits poétiques et ornés d'un certain rhythme , furent importantes pour l'avenir de la Liturgie. D'abord , sous le rapport de la composition des formules saintes , elle consacrèrent de plus en plus le principe, contesté par Agobard cl le Concile de Brague, que les chants sacrés ne sont pas exclusivement composés des paroles de l'Ecriture Sainte. Sans doute , comme nous venons de le dire , Y Antiphonaire et le Responsorial Romains renfermaient déjà une certaine quantité de pièces en style ecclésiastique ; mais le nombre toujours croissant des Tropes et des Séquences mettait de phis en plus le principe dans tout son jour. Rome, qui n'avait pas d'abord adopté les Hymnes, paraît avoir imité en cela, au plus tard
vers le onzième siècle , les Eglises Ambrosienne , Gallicane et Gothique ; elle y était préparée naturellement par l'emploi des Tropes et des Séquences. Bien plus, l'Eglise de Lyon , en dépit d'Agobard, adopta aussi de bonne heure ces poétiques superféiations , et a gardé plus long-temps que toute autre les Tropes du Kyrie eleison et du Sanctus. On ne pouvait donner un plus éneigique démenti à ceux qui se scandalisaient d'entendre parfois retentir la grande voix de l'Eglise elle-même , dans les intermèdes de la psalmodie.
Une autre conséquence de l'institution des Tropes fut une révolution dans la marche du chant ecclésiastique. On n'en vint pas tout d'abord à y chercher une mesure proprement dite; mais la composition cadencée et presque toujours rimée de ces pièces , pour être sentie dans le chant , demandait une autre facture à la phrase Grégorienne. La physionomie primitive du chant se trouva donc nécessairement modifiée, dans ces parties nouvelles ; le caractère des diverses nations de l'Occident , ou plutôt le génie de la Chrétienté occidentale , se fit jour par ses propres forces dans ces essais encore mal assurés. Les Français jouèrent un grand rôle dans celte puissante innovation , qui était arrivée à sa pleine maturité à l'ouverture du onzième siècle , époque qui vit la lutte du Sacerdoce et de l'empire , les croisades et la reconstruction de nos cathédrales sur un plan si mystérieusement sublime. On garda toutefois assez fidèlement, sauf les variantes inévitables dont nous avons signalé la cause, les pièces du répertoire Grégorien ; mais elles contrastèrent désormais avec le genre des morceaux qu'on y accola pour célébrer les fêtes nouvelles , celles des patrons et autres solennités locales. Un ouvrage spécial serait ici nécessaire, nous le sentons : les matériaux ne nous manqueraient pas. Pour le présent, nous dirons seulement que l'on peutran-
ger les morceaux de chant ecclésiastiques composés, du huitième au onzième siècle, en deux grandes classes; l'une composée des pièces traitées en tout ou en partie dans le grand style Grégorien (1), l'autre empreinte d'un caractère nouveau, à la fois rude et pesamment mélodieux (2). Cette dernière classe se subdivise encore en pièces ornées de rime et d'une certaine mesure , et en pièces de prose, mais revêtues d'une mélodie recherchée et totalement étrangère , pour le caractère, à celle de la phrase Grégorienne.
Cette révolution , dans une partie si capitale de la Liturgie , agita grandement les compositeurs du chant , surtout dans les monastères qui ont été pendant de longs siècles , avec les cathédrales , les seules écoles de musique en Occident. De nombreux auteurs, en ces deux siècles, cherchèrent à résumer la synthèse de la musique , ou à formuler de nouveaux moyens de l'écrire. Mais au milieu de cette agitation, les vraies traditions étaient en souffrance , et l'on peut affirmer que si les livres romains n'eussent été déjà introduits en France, par la puissante volonté de Pépin et de Charlemagne ; si toute l'économie des fêtes de l'année chrétienne n'eût déjà reposé sur ce répertoire admirable ; aujourd'hui , nous ne connaîtrions qu'en théorie les antiques Modes de la musique, et nous ignorerions, dans cet art, un passé de deux mille ans. C'est ainsi qu'en toutes choses , le Catholicisme a su marier aux effets de l'activité propre de chaque nation , l'immobilité de ses formes : d'oii résulte ce mélange de mouvement et de solidité , qui est l'ordre vivant. Il n'y a eu dégradation
(i) Le Graduel , VÀlleluia et la Communion de la Toussaint ; les Antiennes de la même fête. Il est possible aussi que ces pièces aient été composées à Rome.
(2) Les Antienne» de la fête de la Sainte-Trinité , l'Hymne Gloria laus , du dimanche des Rameaux , celle 0 Redemptor, dans la consécration des saintes Huiles , etc.
qiio quand on a voulu isoler ce que Dieu et son Eglise avaient uni.
Fils et successeur de Louis-le-Pieux , Charles-le-Chauve ne se montra pas moins zélé que les chefs de sa race pour l'établissement des Usages Romains dans toute la France. Il dit dans une lettre au clergé de Ravenne : « Jusqu'au temps de » notre aieul Pépin , les Eglises Gallicanes célébraient les » divins Offices autrement que l'Eglise Romaine, ou celle de » Milan. Nous avons vu des Clercs de l'Eglise de Tolède célé- » brer en notre présence les saints Olfices suivant la coutume » de cette Eglise ; pareillement, on a célébré devant nous la ï Messe solennelle selon la coutume de Jérusalem , d'après î> la Liturgie de saint Jacques , et selon la coutume de Cons- » tantinople , d'après la Liturgie de saint Basile ; pour nous, » nous jugeons que c'est l'Eglise Romaine qu'il faut suivre » dans la célébration de la Messe (1). »
Ces paroles de Charles-le-Chauve, qui montrent si bien l'intérêt que cet Empereur portait aux choses de la Liturgie, nous engagent à mentionner ici les princes de cette époque qui témoignèrent le plus grand respect pour les Offices divins. Ainsi, nous rappellerons la piété de Lothaire , fils aîné de Louis-le- Pieux , qui , au rapport de Léon d'Ostie , entendait chaque jour trois Messes (5). Othon I", Empereur en 962, assistait tous les jours à tout l'Office, et dans les solennités , suivant Ditmar, historien contemporain , il se rendait à l'Eglise avec pompe et en procession , accompagné des Evêques et de tout le clergé , avec les croix , les reliques et les encensoirs, pour assister à Vêpres, à Matines et à la Messe , et il ne se retirait jamais avant la fin. En Angleterre , au neuvième siècle , fleurissait Alfred , prince qui fut aussi grand que le
(1) Vid. la note D.
(2) Chronic. Casslnense. lib. IF. cap, 12S.
lui permit le théâtre trop restreint de sa gloire. Il aima aussi les Offices divins, et ce grand guerrier, ce puissant législateur , ce sage véritable , partageait les vingt-quatre heures du jour en trois parties égales, en donnant huit à la prière et à la lecture, huit aux nécessités du corps, huit aux affaires de son royaume. Sur les huit heures consacrées à la prière , il assistait à tous les Offices du jour et de la nuit , et Guillaume de Malmesbury nous apprend qu'il avait toujours le livre des Offices divins dans son sein , afin d'y recourir pour prier, dans tous les momensde loisir qu'il pouvait avoir. Telle était la religion profonde de ces grands chefs des peuples qui travaillèrent, de concert avec l'Eglise , à tirer l'Europe de la barbarie.
Pendant que l'unité liturgique, et, par elle, l'orthodoxie jetait de si profondes racines dans l'Occident , l'Eglise d'Orient était ensanglantée par les fureurs de l'hérésie Iconoclaste. La décision du septième Concile Général en faveur des saintes Images fut un grand fait liturgique. Par cette décision, l'Eglise sanctionna pour jamais l'emploi delà forme extérieure dans les objets du culte chrétien , et sauva l'art près d'expirer sous les coups du plus brutal fanatisme. La place nous manque ici pour raconter en détail cette victoire ; mais nous devions au moins l'enregistrer dans notre récit. Le même sentiment qui portait les fidèles à vénérer les reliques des saints, les devait conduire naturellement à honorer leurs images. Nous verrons l'hérésie anti-liturgiste parcourir la même ligne dans ses blasphèmes et ses violences.
Il est temps de donner la liste des auteurs qui ont travaillé sur la Liturgie, à l'époque qui nous occupe, c'est-à-dire, durant les neuvième et dixième siècles.
Nous commencerons notre liste à Oldibert , ou Odelpert , qui fut fait Archevêque de Milan , vers 804. Il composa , à la
tloniande de Charlomagne , comme plusieurs autres Evoques de son temps, un livre de Baptismo.
(808). Joseph Studite, frère de saint Théodore Studitc , et Archevêque de Thessalonique , est auteur de phasieurs hymnes dans la Liturgie Grecque.
(810). Philoxène , Evêque de Bagdad , écrivit un traité sur les Offices divins , et composa une Anaphore qui se trouve dans la collection de Renaudot.
(810). Amalaire , Fortunat , Archevêque de Trêves, est auteur d'un livre de ratione rituum sacri Baptismatis.
(812). Amalaire, Prêtre de l'Eglise de Metz, est, dans l'ordre des temps, après saint Isidore de Séville, l'auteur le plus important sur l'ensemble de la Liturgie. Ses quatre livres de Ecclesiasticis Ofjiciis, sont du plus grand prix pour l'explication des Mystères de l'OlFice divin. Nous y puiserons souvent dans la suite. La place nous manque pour insérer ici la table des chapitres de cet ouvrage , ainsi que nous l'avons fait pour les Origines Ecclésiastiques de saint Isidore. On a reproché à Amalaire d'avoir poussé à l'excès la recherche des sens mystiques dans les choses de la Liturgie. Il peut y avoir quelque fondement à ce reproche : nous examinerons ailleurs les règles à suivre dans l'explication mystique des particularités du service divin , pour se tenir éloigné de tout excès dans un sens comme dans l'autre. Nous avons parlé ci-dessus du livre d'Amalaire , intitulé de ordine Antiphonarii. Baluze, à la suite de ses Capitulaires, a publié, du même auteur, un opuscule intitulé : Eclogœ in Canonem Missœ.
(813). Saint Théodore Studite, Archimandrite, intrépide défenseur des saintes images, a composé une grande quantité d'Hymnes et de Prières qui sont en usage dans la Liturgie Grecque , pendant le Carême.
(813). Agobard, Achevêque de Lyon, a écrit, comme
nous l'avons rapporté , contre Âmalaire de Metz , i» De •psalmodia ; 2° De correctione antiphonarii ; ù" Liber adversus Amalarium.
(813). Maxence, Patriarche d'Aquilée, composa aussi, à la prière de Charlemagne , une lettre de ritibus Baptismi, eorumque significatu.
(818). Théodore et Théophane Graptus, moines de saint Sabas , illustres défenseurs des saintes Images , sont auteurs de plusieurs hymnes de la Liturgie Grecque.
(820). Josué , Patriarche des Nestoriens, écrivit de la Distinction des Offices; de leur interprétation , et de la Vertu des Hymnes.
(829). Icasie, princesse grecque, qui fut au moment de ceindre le diadème d'impératrice, et d'obtenir la main de l'empereur Théophile , acheva sa vie dans les loisirs de l'étude et de la contemplation. Elle composa plusieurs hymnes ecclésiastiques dont quelques-unes sont entrées dans la Liturgie Grecque.
(830). Hélisacar, chancelier de Louis-le-Débonnaire, Abbé de Saint-Riquier et ensuite de Saint-Maximin de Trêves , mit en ordre i'Antiphonaire Romain, à l'usage de plusieurs Eglises.
(837). Florus, Diacre de Lyon, a laissé une Exposition du Canon de la Messe.
(840). Loup, Abbé de Ferrières, est auteur de deux hymnes en l'honneur de saint Yigbert.
(841). Grimoald, Abbé de Saint-Gall , archi-chapelain de Louis-le-Débonnaire , fit une révision du Sacramentaire de saint Grégoire.
(842). Walafrid Strabon , Abbé d'Augie la Riche , est auteur d'un précieux opuscule intitulé : De Officiis divinis , sive de exordiis et incrementis rerum ecolesiasticarum. Ce
livre est encore une des principales sources de la science liturgique du moyen-âge.
(845). Eldeplionsc, ou Idclplionse , Evoque Espagnol, a laissé un opuscule dans lequel il traite des hosties destinées au Sacrifice Eucharistique, et explique les mystères signifiés par leur figure, leur poids, leur nombre, leur inscription, etc.
(847). Rhaban Maur, d'abord Abbé de Fulde, puis Archevêque de Mayence , est aussi un des principaux liturgistes du moyen-âge. Il mérite ce litre par ses trois livres de Institutione clericali, qui renferment la plus riche instruction. Il y faut joindre plusieurs hymnes, un opuscule de Sacris Ordinibus, sacramentis divinis et vestimentis sacerdotalibus , cl enfin le Martyrologe qui porte le nom de Rhaban Maur.
(850). Wandelbert, Moine de Prum , est auteur d'un Martyrologe en vers.
(850) . Aurélien , Moine de Moutier Saint-Jean , a composé un traité sur léchant, qu'il dédia à Rernard, archi-chanlre. Nous n'avons plus cet ouvrage.
(853). Rodrade, Prêtre d'Amiens, fit, ù l'usage de cette Eglise , une révision du Sacramentaire Grégorien , qu'il divisa en deux livres.
(833). Joseph, de Sicile, surnommé V Uymnographe , est auteur de beaucoup d'Hymnes en usage dans la Liturgie Grecque. Sa fécondité dans ce genre fut si grande, qu'il n'en a pas laissé moins de six cents, en l'honneur de la Sainte Vierge. Ces Cantiques sont d'une grande onction, et souvent d'une poésie sublime.
(856). Angelome, Moine de Luxeuil, en Bourgogne, écrivit un livre De Divinis Officiis.
(859) . Adon , Archevêque de Vienne , est auteur du fameux Martyrologe qui porte son nom.
270 mSTITUTIONS
(860). Chaiies-le-Chauve , Empereur, passe pour avoir composé un Office en l'honneur du saint Suaire , dont l'Eglise de Compiègne fut enrichie de son temps. On lui attribue aussi un Répons de saint Martin, qui commence par ces mots : 0 quam admiraUlis.
(862) . Salvus , Abbé d'Alvelda , en Navarre , composa des Hymnes et des Oraisons ecclésiastiques.
(863). Moys3 Barcepha, nommé aussi Sévère, Evêque de Mosul, de la secte des Jacobites, est auteur d'une Anaphore au Missel Syriaque ; de deux traités, l'un sur le saint Chrême, l'autre sur le Baptême, et d'une explication des cérémonies usitées dans la tonsure des Moines.
(867). Basile le Macédonien, Empereur de Constantinople, fit faire une édition du Ménologe , augmentée et ornée des images des Saints. C'est celle qui porte son nom et qui a été publiée, par ordre de Benoît XIII, à Urbin, en 1727. AUatius attribue ce Ménologe à Basile le jeune, qui régna en 977.
(876). Usuard, Moine de Saint-Germain-des-Prés , compila , par ordre de Charles-le-Chauve , un Martyrologe formé de ceux qui avaient déjà été publiés.
(878) . Adclhelme , Evêque de Séez , composa un recueil de Bénédictions pour la Messe , suivant l'usage qui s'en était conservé en France , même après l'introduction des usages romains. Ce recueil en contient trente-six ; elles sont pour les dimanches qui suivent Noël et l'Epiphanie , jusqu'au Carême exclusivement,
(880). Rémi, Moine de Saint Germain d'Auxerre , fut un chantre de premier ordre , comme le prouve son commentaire manuscrit sur le traité De musica , de Martianus Capella. L'abbé Lebeuf dit de lui qu'il tenait d'Héric la science du chant; qu'Héric la tenait de Rhaban et d'Haymon d'Haï-
bcrstaclt, lesquels avaient conversé avec les chantres romains venus en France sous Charlemagne , ou avec leurs premiers élèves. On lui donne, dans la Bibliothèque des Pères de Lyon, une exposition de la Messe. Trithême lui attribue aussi un livre de Festivitatibus Sanctorum ; enfin , on trouve dans le grand ouvrage de D. Martène , de antiquis Ecclesiœ ritibus , un petit traité attribué au même Rémi d'Auxerre , et intitulé : De Dedicatione Ecclesiœ.
(880). George , Archevêque de Nicomédie, est auteur de plusieurs hymnes de la Liturgie Grecque.
(886). Léon-Ie-Philosophe , empereur de Gonstantinople , a composé aussi plusieurs pièces du même genre , qui se trouvent pareillement dans les livres d'offices des Grecs.
(892) . Reginon , Abbé de Prum , adressa à Radbod , Archevêque de Trêves , un traité de harmonica institutione , et compila un Leclionnaire pour toute l'année.
(899). Hucbald, Moine de Saint Amande, au diocèse de Tournay, fut un chantre fameux. Pendant un séjour qu'il fit à Rheims , il composa le chant et les paroles d'un office en l'honneur de saint Thierry , pour les Moines de cette Abbaye. Il enrichit encore d'autres Eglises de ses mélodies , principalement celles de Meaux et de Nevers. Il avait composé deux traités sur la Alusique , dans l'un desquels il avait fixé des signes pour marquer les difîérens tons de l'octave.
(900.) Aurélien, clerc de l'Eglise de Rheims, écrivit de reguUs modulationum , quas tonos, sive tenores appellant , et de earum vocabulis.
(901.) Le Moine Marc a composé beaucoup d'Hymnes qui se trouvent dans la Liturgie Grecque , aux Offices de la semaine sainte.
{905.) Etienne , Evêque de Liège , est auteur d'un Office en l'honneur de la Sainie-Trinilc , dont une grande partie se
trouve dans celui que l'Eglise Romaine emploie en cette solennité. Il en composa aussi le chant , et fit en outre un Office pour la fête de l'Invention de saint Etienne.
(905.) Helperic , Moine de Saint Gall , écrivit un livre de musica , et un autre de, computo Ecciesiastico.
(904.) Notker le Bègue, Moine de Saint-Gall, a donné un Martyrologe qui porte son nom. En outre, il composa un grand nombre de Séquences et d'Hymnes , que l'on peut voir dans le tome II des Lectiones antiquœ , de Canisius , et dans le tome I des Anecdotes de D. Bernard Pez. Nous ne les indiquons pas plus explicitement , parce que ces pièces ne sont pas employées dans les Offices de l'Eglise. Notker écrivit aussi un traité sur les notes usitées dans la musique; il fut un des plus fameux chantres dans l'Abbaye de Saint-Gall , qui était une académie de chant ecclésiastique pour les Moines , comme l'école de l'Eglise de Metz en fut une pour le clergé séculier de la France.
(910.) Etienne, Abbé de Lobbes, nota le chant d'un Office en l'honneur de saint Lambert.
(917.) Saint Ratbod , Evêque d'Utrecht, composa le chant d'un Office en l'honneur de saint Martin ; il a laissé aussi deux hymnes, à l'honneur de saint Switbert et de saint Lebwin.
(926.) Saint Odon, illustre Abbé de Cluny, et le fondateur de l'Ordre de ce nom , est aulcur Je sept antiennes en l'honneur de saint Martin , de deux hymnes pour la fête du même saint , et d'une autre sur sainte Marie-Magdeleine.
(930.) Gobert , Evêque de Laon , écrivit une sorte de poème de tonsura, vestimentis et vita clericorum.
(9M.) Foulques II , dit le Bon , comte d'Anjou , fut un grand prince ; mais ses qualités élevées ne l'empêchèrent pas démontrer , comme Pépin , Charlemagne et Alfred-le-Grand , un zèle empressé pour les Offices divins. Il y assistait en
habit clérical, ci chantait rOflicc avec le clcrijé ; sur quoi le Roi Louis-d'Outremei' l'ayant raillé , le comte lui fit dire qu'wn Roi sans lettres est un âne couronné. — La Liturgie était regardée par ces grands chefs des peuples comme le plus noble et le plus puissant véhicule des idées de progrès. Foulques était habile dans le chant , et composa douze répons en l'honneur de saint Martin.
(945.) Georges, patriarche des Nestoriens, écrivit un livre intitulé : Déclaration de tous les Offices Ecclésiastiques , et leur objet ; avec l'explication de la divine économie, et des fêtes du Seigneur.
(945). Guy, Evêque d'Auxerre , travailla sur le chant ecclésiastique, et appliqua sur des paroles de son choix , en l'honneur de saint Julien-de-Brioude , la mélodie du chant des Képons , que lléric et Remy , Moines de l'Abbaye de Saint-Germain , avaient composés pour la fête de leur saint patron.
(949.) Constantin-Porphyrogenète , empereur d'Orient , écrivit un Cérémonial , tant à l'usage de la cour de Constantinople, que pour marquer ce qui concernait les processions et les autres rites de l'Eglise , dans les fêtes solennelles.
(961.) Saint Dunstan , Archevêque de Cantorbery, est auteur d'un Bénédictional Archiépiscopal.
(971.) Nolker, ou Notger , Evêque de Liège , auparavant Moine de Saint-Gall, comme son homonyme, a , comme lui, travaillé sur la musique ecclésiastique, et fait un recueil de Séquences.
(978). Hartmann et Ekkehard, Moines de Saint-Gall, formés à l'école de Notker Balbnlus , composèrent diverses hymnes, litanies en vers, et auties morceaux rimes et mesurés qui se trouvent recueillis, an tome 11. des Lcctiom>^ antiquœ de Canisius,
(980). Elie, Evèque de Cascaie, écrivit des Bénédictions et Oraisons, un livre É?e l'usage des Psaumes, et un nuivc des Sacremens ecclésiastiques.
(982). Jean, abbé de Saint-Arnoul de Metz, composa des chants pour la fête de sainte Lucie et de sainte Glossine.
(985) . Sabarjesus , Prêtre nestorien , écrivit une Bénédiction, ou formule pour renvoyer le peuple à la fin de la Messe.
(997). Robert, roi de France, est auteur de plusieurs pièces de chant dont nous parlerons au chapitre suivant.
(997). Létalde , Moine de Micy , étant venu au Mans pour voir l'Abbaye de Saint-Pierre de la Couture , fut prié par l'Evêque Avesgaud de revoir la vie de saint Julien. Lorsqu'il feut accompli ce travail, le même Evêque lui demanda de composer un Office entier en l'honneur de ce saint Apôtre du Maine. Létalde en nota aussi le chant , et, dans ce travail, il s'attacha au style ancien du chant grégorien qu'on altérait déjà en plusieurs Heux ; « car , dit-il , je n'aime pas la nou- » veauté de certains musiciens qui introduisent un genre tel- » lement à part qu'ils dédaignent de suivre les anciens (1). » Cet Office, si précieux pour le chant et les paroles, est resté en usage dans l'Eglise du Mans, jusqu'en 1750, qu'il lui a fallu disparaître , avec toutes les antiques mélodies si chères à nos pères , devant la muette et lourde compilation de Lebeuf.
(999). Héribert, Archevêque de Cologne, qui clôt la liste des liturgistes du dixième siècle , a composé un livre de Ecclesiasticis Offciis,
(1) Non enim mihi placet quorumJam musicorum no\ lis qui lanla dissimilitudine utuntur, ut veteres sequi omiiiuo dediguuiiLur auctores. Jnnal. orcl. S. Bened. Tom. IF. pa<j. 110.
Concluons ce chapitre par les observations suivantes :
Au huitième siècle , le Siège Apostolique commence à poser en principe la nécessité pour les anciennes Eglises d'Occident d'embrasser la Liturgie Romaine dans toute sa plénitude.
L'Eglise Gallicane voit tomber ses anciens usages devant ceux de Rome et abjure des traditions vénérables sans doute, mais c'est pour en embrasser de plus sacrées encore.
Le but des Papes et des Princes français , dans ce grand œuvre , est de resserrer le lien de l'unité , en détruisant une divergence liturgique jugée par eux dangereuse dans ses conséquences.
L'esprit français adopte volontiers ce nouveau régime liturgique , mais il ne tarde pas à manifester sa mobilité qu'il déguise souvent sous couleur de perfectionnement , en altérant en plusieurs choses le dépôt de la Liturgie Romaine.
Néanmoins, ces variantes n'affectent point le fond, et le huitième siècle voit commencer la péi'iode d'environ mille ans, durant laquelle l'Eghse de France se fera gloire d'avoir une seule et môme prière avec l'Eglise Romaine.
L'époque de l'unité Uturgique devient une époque de haute civilisation chrétienne ; Charlemagne s'aide de ce moyen puissant dans l'accomplissement de ses grands projets : au chapitre suivant , nous verrons le Charlemagne de l'Eglise, saint Grégoire VII, hâter les grandes destinées de l'Espagne , en la faisant participer , au moyen de la Liturgie Romaine , aux mœurs de la Chrétienté Occidentale.