CHAPITRE XIII
ALTÉRATION DE LA LITURGIE ET DU CHANT, DURANT LES QUATORZIÈME ET QUINZIÈME SIÈCLES. NÉCESSITÉ D'uNE RÉ- FORME. — LÉON X. CLÉMENT VU. PAUL III. — FERRERI ET QUIGNONEZ. — BURCIIARD ET PARIS DE CRASSIS. — LITUR- GISTES DES QUATORZIÈME ET QUINZIÈUS SIÈCLES.
Il était difficile que la Liturgie , après la correction Franciscaine , se maintînt dans une entière pureté. Le Siège Apostolique n'avait point obligé les Eglises à recevoir les livres ainsi réformés, et Facloplion qu'on en avait faite en plusieurs lieux avait été purement facultative. D'un autre côté , dans les endroits oii cette adoption avait lieu , on retenait beaucoup d'anciens usages qui accroissaient encore la confusion; en même temps qu'une dévotion ardente chargeait de jour en jour le Calendrier de nouveaux Saints, avec des Offices plus ou moins corrects.
Quoique l'ancien fond de la Liturgie Romaine restât toujours, ainsi qu'on peut s'en convaincre en feuilletant les livres qui nous restent encore , il est facile de penser quelle anarchie de détail devait exister dans les usages des différens Diocèses. L'imprimerie manquant pour multiplier des exemplaires uniformes, on était réduit an dangereux procédé des copies manuscrites dont il fallait subir toutes les incorrections. Ces copies n'étaient pas seulement corrompues par l'ignorance , ou l'incurie de leurs auteurs ; mais elles se chargeaient d'une foule d'additions grossières et même superstitieuses, ainsi qu'on le peut voir par les ordonnances
des Conciles qui se plaignent souvent, durant les quinzième el seizième siècles, des alnis en ce genre.
Ces additions consistaient principalement en des histoires apocryphes, inconnues aux siècles précédens , quelquefois même rejetées par eux, et qu'on avait introduites dans les Leçons, les Hymnes, ou les Antiennes; en des formules barbares insérées pour complaire à un peuple grossier ; en des Messes Votives qui prenaient la place des Messes ordinaires et qui présentaient des circonstances superstitieuses dans leur nombre, ou dans le rite qu'on devait y garder; en des Bénédictions inconnues à toute l'antiquité , et placées furtivement dans les livres ecclésiastiques par de simples particuliers. En un mot , au lieu d'être la règle vivante , l'enseignement , la loi suprême du peuple Chrétien, la Liturgie était tombée au service des passions populaires , et certaines Actions , qui étaient parfaitement à leur place dans les Mystères que représentaient les Clercs de la Bazoche, avaient trop souvent envahi les Livres de l'Autel el ceux du Chœur. Pour comprendre toute l'étendue des abus dont nous parlons, il ne faut que se rappeler le sang-froid avec lequel le clergé livrait les Cathédrales aux farces étranges de la fête de l'Ane et de la fête des Fous ; on pourra s'imaginer alors jusqu'à quel point cette famiUarité dans les choses les plus sacrées du cuUe divin compromettait la pureté de la Liturgie.
Au siècle dernier, c'était la mode de vihpender le moyenâge , comme une époque de barbarie ; aujourd'hui, et trèsheureusement, la mode semble être d'exalter les siècles qu'on appelle siècles Catholiques. Assurément , il y a un grand progrès dans ce mouvement ; mais quand on aura étudié davantage , on trouvera que le douzième et le treizième siècles , bien supérieurs sans doute à ceux qui les ont suivis jusqu'ici , nous en convenons de grand cœur, eurent aussi leurs
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misères. Si donc nous relevons en eux les inconvéniens graves et nombreux de l'ignorance et de la superstition, nous parlons comme les Conciles et les Docteurs de ces temps héroïques; mais par la nature mcme des reproches que nous leur adressons , nous les meltows déjà infiniment au-dessus des siècles que dégradent le rationalisme et les doctrines matérialistes.
L'antique dépôt de la Liturgie courait donc de grands risques, au milieu de cette effervescence d'un zèle peu éclairé qui produisait de jour en jour, en tousdieux , des dévotions chevaleresques. La Liturgie, comme la foi chrétienne, appartient à tous les siècles. Tous l'ont professée , tous l'ont ornée de quelques fleurs; mais il n'eùl pas été juste que l'antique fond élaboré par les Léon , les Gélase , les Grégoire-le-Grand, fût totalement recouvert par les superfétations de deux ou trois siècles privilégiés qui, ravisseurs injustes de la gloire des âges précédens , enlevassent aux suivans l'honneur et la consolation d'écrire aussi leur page au livre des prières de l'EgHse, et, par elle, du genre humain. La fête et FOITice du Saint-Sacrement est la seule oeuvre liturgique que l'Eglise ait voulu garder de ce treizième siècle si fécond d'ailleurs en toutes sortes d'inspirations pieuses; et, certes, la gloire de ce siècle est grande d'avoir doté le peuple Chrétien d'une si sublime institution, que l'on serait tenlé de la regarder comme le coniplément de l'Année Liturgique , si l'on ne savait d'ailleurs (lue l'Epoux ne cesse jamais de révéler à l'Epouse de nouveaux secrets.
Un grave péril, outre celui dont nous parlons, était né de l'anarchie en matière liturgique. L'œuvre d'unité accomplie par Charlema^.ne et les Pontifes Romains, en même temps qu'elle garanhîsalt la pureté de la foi, consolidait une nationalité uniqie en Occident. C'était ce grand bien que les Rois guerriers et législateurs de l'Espagne, d'accord avec
saint Grégoire VU, avaient voulu assurer à leurs peuples, en etnbrassant la Liturgie Romaine. Mais si celte Liturgie, livrée aux caprices des hommes, venait à se morceler non seulement par nations , mais par Diocèses et par Eglises , où était le fruit de tant d'efforts entrepris pour détacher de leurs anciens usages les peuples retombant dans un état au-dessous du premier ? Dans un temps plus ou moins long , la prière cessait d'être commune entre les diverses races européennes, l'expression de la foi s'altérait, la loi même était menacée. Nous verrons plus loin les mesures que prit Rome pour ramener l'unité, et le succès dont elles furent couronnées.
Au reste, en subissant une dégradaliou , dans les quatorzième et quinzième siècles, la Liturgie suivit, comme toujours, le sort de l'Eglise elle-même. L'abaissement de la Papauté, après Roniface VIII , le séjour des Papes à Avignon, le grand Schisme , les saturnales de Constance et de Baie , expliquent plus que suffisamment les desordres qui servirent de prétexte aux entreprises de la prétendue Réforme. Nous plaçons l'altération de la Liturgie au rang des malheurs que l'on eut alors à déplorer. Aussi, verrons-nous le saint Concile de Trente préoccupé du besoin d'une réforme sur cet article , comme sur les autres. Mais nous ne devons point anticiper sur ce qui nous reste à dire : nous n'avons pas encore signalé tous les abus qui s'introduisirent dans les formes du culte, aux quatorzième et quinzième siècles.
L'architecture religieuse , surtout durant le quinzième siècle et une partie dn seizième, présenterait à elle seule de graves sujets de plainte. Cet art si pur, si inspiré, si divin au treizième siècle, se prostitua bientôt jusqu'à donner l'ignoble caricature des choses saintes , non seulement sur les galeries extérieures, mais jusque sur les chapiteaux et les boiseries
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du sanctuaire. Des images indécentes de Clercs et de Moines souillèrent les abords de ces niches où Tâge de saint Louis avait placé l'efligie placide et pure des Bienheureux et de la Reine des Anges. Rabelais n'cîst pas plus cynique , pas plus indignement contempteur du Sacerdoce Chrétien , que certains architectes et sculpteurs de l'époque que nous racontons. Ajoutons à cela la confusion , la bizarrerie , le caprice de l'ornementation, ouvrant la porte aux formes payennes, aux mélanges si déplacés des symboles mythologiques les plus charnels avec les emblèmes mystiques de notre culte. Nous ne faisons qu'indiquer ici les traits généraux ; mais il faut bien comprendre que si le paganisme recommença dans les arts , au seizième siècle , la place lui avait été préparée de longue-main par la frivolité et l'extrême liberté dans lesquelles s'était jeté déjà l'art du moyen -âge. Sachons-le bien , il y avait deux peuples , dans nos siècles Catholiques , comme aujourd'hui : seulement les enfans de Dieu étaient plus forts et plus nombreux que les enfans des hommes.
Le chant ecclésiastique , non seulement se transforma à cette époque , mais failUt périr à jamais. Ce n'était plus le temps où le Répertoire Grégorien demeurant intact , on ajoutait pour célébrer plus complètement certaines solennités locales, ou pour accroître la majesté des fêtes universelles, des morceaux plus ou moins nombreux, d'un caractère toujours religieux, empruntés aux Modes antiques, ou du moins rachetant , par des beautés originales et quelquefois sublimes , les dérogations qu'ils faisaient aux règles consacrées. Les quatorzième et quinzième siècles virent le Déchant, c'est ainsi que l'on appelait le chant exécute en parties sur le Motif Grégorien , absorber et faire disparaître entièrement , sous de bizarres et capricieuses inflexions , toute la majesté ,
toute l'onction des morceaux antiques. La phrase vénérable du chant, trop souvent, d'ailleurs, altérée par le mauvais goût, par l'infidélité des copistes , succombait sous les efforts de cent musiciens profanes qui ne cherchaient qu'à donner du nouveau , à mettre en évidence leur talent pour les accords et les variations. Ce n'est pas que nous blâmions l'emploi bien entendu des accords sur le plain-chant , ni que nous réprouvions absolument tout chant orné , par cela seul qu'il n'est pas à l'unisson; nous croyons même, avec l'Abbé Le Beuf , que l'origine première du Déchant , qu'on appelle aujourd'hui Contrepoint^ ou Chant sur le livre j doit être rapportée aux chantres Romains qui vinrent en France , au temps de Charlemague (1). Mais l'Esprii. Saint n'avait point en vain choisi saint Grégoire pour l'organe des mélodies catholiques ; son œuvre , réminiscence sublime et inspirée de la musique antique, devait accompagner l'Eglise jusqu'à la fin des temps. Il devint donc nécessaire que la grande voix du Siège Apostolique se fit entendre , et qu'une réprobation solennelle fût portée contre les novateurs qui voulaient donner une expression humaine et terrestre aux soupirs célestes de l'Eglise du Christ. Et afin que rien ne manquât à la promulgation de l'arrêt , il dut être inséré au corps du Droit Canonique , où il condamne à jamais non seulement les scandales du quatorzième siècle , mais aussi et à plus forte raison ceux qui, de nos jours encore, profanent un si grand nombre d'EgUses , en France et ailleurs. Or , voici les paroles de Jean XXII , dans sa fameuse Bulle Docta sanctorum , donnée en 1322 , et placée en tête du troisième livre des Extravagantes Communes y sous le Titre de Vita et Honestate clericorum,.
(1) Traité historique du Chant Ecclésiastique , pag. 75.
t La docte autorité des Saints Pères a décrété que, durant » les Offices par lesquels on rend à Dieu le tribut delà louange "Ct du service qui lui sont dus, l'âme des fidèles serait vigiî lante, qne les paroles n'auraient rien d'offensif, que la graîvilé modeste de la psalmodie ferait entendre une paisible ^ modulation ; car il est écrit : Dans leur bouche résonnait un T> son plein de douceur. Ce son plein de douceur résonne dans > la bouche de ceux qui psalmodient , lorsqu'en même temps » qu'ils parlent de Dieu , ils reçoivent dans leur cœur et aljlument, par le cliant même, leur dévotion envers lui. Si » donc , dans les Eglises de Dieu , le chant des psaumes » est ordonné , c'est afin que la piété des fidèles soit excitée. j C'est dans ce but que l'Office de la nuit et celui du jour, ■D que la solennité des Messes , sont assiduement célébrés ■» par le clergé et le peuple , sur un ton plein et avec gradaî tion distincte dans les modes , afin que cette variété attache îct que cette plénitude d'harmonie soit agréable. Mais cer- » tains disciples d'une nouvelle école, mettant toute leur atstention à mesurer les temps, s'appliquent, par des notes » nouvelles , à exprimer des airs qui ne sont qu'à eux , au 3> préjudice des anciens chants qu'ils remplacent par d'autres » composés de notes demi-brèves et comme imperceptibles. » Ils coupent les mélodies par des hoquets, les efféminent par ï le Déchant, les fourrent quelquefois de triples et de motets » vulgaires ; en sorte qu'ils vont souvent jusqu'à dédai- » gner les principes fondamentaux de l'Antiphonaire et du » Graduel, ignorant le fond même sur lequel ils bâtissent, ne «discernant pas les tons , les confondant même, faute de les » connaître. La multitude de leurs notes obscurcit les dédue- » tions et les réductions modestes et tempérées, au moyen des- » qu(!lles ces tons se distinguent les uns des autres dans le ') plain-chant. Ils courent et ne font jamais de l'epos ; enivrent
» les oreilles et ne guérissent point ; imitent par des gestes » ce qu'ils font entendre : d'où il arrive que la dévotion que >ron cherchait est oubliée, et que la mollesse qu'on de- » vait éviter est montrée au grand jour. Ce n'est pas en vain » que Boëce a dit : Un esprit lascif se délecte dans les modes » lascifs, ou au moins, s'amollit et s'énerve à les entendre
> souvent. C'est pourquoi, Nous et nos Frères, ayant remar- » que depuis long-temps que ces choses avaient besoin de
> correction, nous nous mettons en devoir de les rejeter et re- » léguer efficacement de l'Eglise de Dieu. En conséquence, » du conseil de ces mêmes Frères , nous défendons expressé- »ment à quiconque d'oser renouveler ces inconvenances, »ou semblables dans lesdits Offices, principalement dans les » Heures Canoniales, ou encore dans la célébration des Messes «solennelles. Que si quelqu'un y contrevient, qu'il soit, par » l'autorité du présent Canon, puni de suspension de son » Office pour huit jours, par les Ordinaires des lieux où la » faute aura été commise, ou par leurs délégués, s'il s'agit ïde personnes non exemptes; et, s'il s'agit d'exempts, par » leurs Prévôts ou Prélats, auxquels appartiennent d'ailleurs la î correction et punition des coulpes et excès de ce genre ou j) semblables , ou encore par les délégués d'iceux. Cependant t nous n'entendons pas empêcher par le présent Canon que , » de temps en temps, dans les jours de fêtes principalement » et autres solennités , aux Messes, et dans les divins Offices «susdits, on puisse exécuter, sur le chant ecclésiastique »simple, quelques accords , pour la mélodie, par exemple à «l'octave, à la quinte, à la quarte et semblables (mais tou- 3> jours de façon que l'intégrité du chant demeure sans at- » teinte, et qu'il ne soit rien innové contre les règles d'une «musique conforme aux bonnes mœurs); attendu que les ac- «cords de ce genre flattent l'oreille , excitent la dévotion , et
» défendent de l'ennui l'esprit de ceux qui psalmodient la «louange divine (1). »
C'est ainsi que dans tous les temps, à Avignon comme à Home , la Papauté enseignait le monde , avec cette admirable précision qui concilie l'inviolabilité des principes catholiques et le véritable progrès de l'art. Elle maintient fortement la dignité , la gravité du chant ; maïs elle ne proscrit pas , elle encourage même une musique sainte et mélodieuse qui élève l'âme à Oieu, sans la dissiper, qui fait valoir et n'étouffe pas l'antique et sacré rythme que toutes les générations ont répété. Nous verrons plus loin la suite des efforts que firent les Pontifes Romains pour l'amélioration de la musique, à l'époque de la grande Réforme Catholique.
Celte Réforme Catholique fut précédée, comme l'on sait, de plusieurs tentatives infructueuses , mais qui attestaient le malaise qu'on éprouvait de toutes parts. Les audacieuses ordonnances de Constance et de Bâle , pour la réformation de l'Eglise dans son Chef et dans ses membres^ comme on parlait alors, rencontrèrent dans les Pontifes Romains la résistance qu'elles devaient rencontrer , et Eugène IV, Nicolas V et Pie II , seront à jamais bénis pour n'avoir pas tenu compte des insolentes fulminations qui furent lancées de leur temps contre la Chaire de saint Pierre. Toutefois , les successeurs de ces immortels Pontifes ayant dégénéré de leur vertu ; après Sixte IV, Innocent VIII , Alexandre VI , on vit Jules II et Léon X, qui pourtant n'étaient pas de la race des hommes par lesquels devait être sauvé Israël , entreprendre l'œuvre de la réformation. Le cinquième Concile de Latran, et les Bulles qui l'accompagnent, sont un monument de ce zèle
(I) Vid. la note A.
auquel il ne manqua que la persévérance pour opérer des fruits durables.
La Liturgie sembla dès-lors un objet fait pour attirer l'attention des Réformateurs Apostoliques ; mais comme le malheur de ces temps était qu'on n'apercevait pas toute la grandeur de la plaie à guérir, il arriva aussi que , faute de maturité dans lesjugemens, on ne se préoccupa guère que de la forme extérieure qui, en effet, était vicieuse. Mais le moment était mal choisi pour décider sur la forme la meilleure, alors que Rome subissait les influences de cette Httérature profane que l'étude trop exclusive des classiques grecs et latins avait enfantée. La première pensée de corriger la Liturgie vint à Léon X, au moment où la cour Romaine était peuplée de poètes et de prosateurs dont le goût ne pouvait supporter la barbarie du Latin ecclésiastique. Celui-ci désignait le Dieu des Chrétiens sous le nom de Numen, la Vierge Marie sous celui d^Alma Parens; celui-là récitait ses Heures en Grec, ou en Hébreu; tel autre avait suspendu la lecture des Epîtres de saint Paul , dans la crainte de compromettre la pureté de son goût. On trouva donc que le principal défaut de la Liturgie était l'incorrection du style , et, sans se préoccuper des droits que l'antiquité donne aux formules sacrées, sans songer que le respect de cette vénérable antiquité exigeait simplement qu'on élaguât les additions et interpolations indiscrètes, on crut, dans ce siècle de poésie, que la principale chose à réformer tout d'abord était VHymnaire. Mais veut-on savoir comment on s'y prit ? Le génie du catholicisme, dans tous les temps, a été d'améliorer, de compléter, de réformer ; la destruction violente d'usages suivis durant des siècles, et la substitution soudaine de formes toutes nouvelles aux anciennes, est sans exemple dans ses annales. C'est pourtant ce qui serait arrivé, si la Providence eût permis
«liic le projet de Léon X eût réussi. Ce Pontife donna ordre à Z;.charie Ferrcri de Vicence , Evêque de la Guarda, de composer un recueil d'Hymnes pour toutes les fêtes de l'année, et d'y employer un style qui fût digne de la littérature du seizième siècle. Le Prélat mit tous ses soins à cette œuvre ; mais Léon X , enlevé par la mort , ne put jouir par lui-même du fruit des travaux de Ferreri. L'ouvrage ne vit le jour que sous Clément VII , successeur de Léon X , et , comme lui , grand amateur de l'ingénieuse antiquité.
En 1525, on vit paraître à Rome le recueil tant attendu ; il portait ce titre magnifique que nous transcrivons ici en entier, attendu que l'ouvrage est devenu rare :
Zachariœ Ferrerii Vicentini, Pont. Gardien. Hymni novi ecclesiastici . juœta veram metri et latinitatis normam a Beatissimo Pâtre Clémente VIL Pont. Max. ut in divinis quisque eis uti possit approbati, et novis Ludovict Vicentini, ac Lautitii Perusini characteribus in lucem traditi. Sanctiim ac necessarium opus.
Breviarium Ecclesiasticum ab eodem Zacharia longe brevius et facilius redditum et ab omni errore piirgatum prope diem exibit.
A la fin du volume , on lit ces paroles : Impressum hoc divinum opus Romœ , in œdibus Ludovici Vicentini et Lautitii Perusini , non sine privilcgio. Kal. Febru. MDXXV.
L'ouvrage lui-même répond parfaitement à une si fastueuse annonce. Les Hymnes qu'il contient sont telles qu'on avait droit de les attendre du siècle et de l'auteur. Tout y est nouveau. Les Mystères de la Naissance , de la Passion , de la Résurrection du Sauveur; ceux de la Pentecôte, du Saint- Sacrement; les fêtes de la Sainte Vierge et des Saints ; tout, en un mot, y est splendidement célébré dans des odes qui n'ont rien de commun pour la l'orme , ni pour l'expression ,
avec les antiques Hymnes de saint Ambroise, de Prudence, et des autres poètes de l'Eglise Catholique. En revanche, on y trouve, dans la plus incroyable naïveté, toutes les images et les allusions aux croyances et aux usages payens qu'on pourrait rencontrer dans Horace. INous ne citerons qu'un seul trait : Ferreri ayant à raconter l'élection de saint Grégoire à la Papauté, dit naïvement que les Flamines le choisirent pour Pontife Souverain. Toutefois , pour être juste, il faut dire aussi que plusieurs de ces Hymnes sont siiijples et belles , pai' exemple celle des Apôtres, Gaudete, mundi princij)es ; celle en l'honneur de la Sainte Vierge : 0 noctis illustratio. Dans un grand nombre d'autres, les figures tirées de l'Ecriture Sainte, les souvenirs empruntés aux traditions catholiques sur les Saints, leurs actions et leurs attributs, jettent un certain charme sur ces compositions, en dépit de la forme trop servilement imitée des œuvres d'une littérature payenne. En un mot, telles qu'elles sont, ces Hymnes sont certainement préférables à la plupart de celles qui ornent les modernes Bréviaires de France , et parce qu'elles sont au fond l'œuvre d'une inspiration forte et pure, qui se reconnaît encore à travers le masque de la diction classique , et , surtout , parce qu'elles ont été approuvées par le Saint- Siège qui , s'il a, plus tard, révoqué cette sanction, ne l'eût du moins jamiiis donnée , si ces Hymnes n'eussent renfermé une doctrine pure.
Par un Bref du onze décembre io23 , Clément VII approuva les Hymnes de Ferreri. Voici les paroles remarquables du Pontife : « L'Evêque Ferreri , afin d'accroître » la splendeur du culte divin, ayant récemment composé pour »sa consolation spirituelle, ot pour celle des fidèles Chréï tiens et principalement des Prêtres lettrés, plusieurs Hymnes » d'une vraie mesure et remarquables pour le sens et la la-
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» Unité , lesquelles sont destinées aux diverses fêtes du Dieu » Tout-Puissant, de Marie toujours Vierge, de plusieurs Saints, »et aussi pour tout le cercle de l'année;^! après les avoir s l'éunics dans un seul volume, et soumises à l'approbation de » plusieurs hommes doctes et même de quelques-uns de nos » frères les Cardinaux de la sainte Eglise Romaine , les ayant » dédiées et offertes à Nous et au Siège Apostolique; Nous, » sachant qu'il est écrit, parmi les paroles saintes, que le t fruit des travaux excellens est plein de gloire, et voulant » que tant de soins n'aient pas été dépensés inutilement, mais, » au contraire, que leur produit paraisse en lumière et serve »pour l'avantage commun et l'utilité spirituelle de tous, > spécialement des Chrétiens lettrés; de notre propre mouïvement et de notre science certaine. Nous concédons et » mandons d'Autorité Apostolique , par la teneur des pré- » sentes, que tout fidèle, même Prêtre, puisse user de ces » Hymnes, même dans les Offices divins (1). » Ainsi , par cette mesure, unique jusqu'alors, il était per-
(1) Cum nuper pro divini cultus splendore hymnos ecclesiasticos variis omnipotenlis Dei, et Marite semper virginis, et plurium sanctorum diebus festis, ac toliusanui circulo, et tempori congiuentes veris metris, sensibus, ac laliniiate pei-spicuos pro suo, et fidelium Christianorurn , peritorumque prascipue sacerdotum solatio spiritual! texuerit (Ferrerius), et excusserit, eosque uno volumiae congestos , et a plerisque viris doctis, etiam nonnullis ex fratribus nostris S. R. E. Cardinalibus célébrâtes, Kobis, et Apostolicae Sedi dicaverit, et obtulerit ; Nos animo tenentes in sacro eloquio scriptum esse bonorura laborum gloriosum esse fructum , cupientcsque tôt studio frustra non esse impensa, sed pro coramuni omnium prsecipue peritorum Christiauorum fruge ac spirituali utilitate in lucem et publicam editionera prodire et in usura esse, motu proprio et ex certa nostra scientia , lit quilibet etiam sacerdos eosdem hymnos etiam in diviuis légère, et eis uti possit , tenore prtesentium , auctoritate Apostolica concedimus , et mandamus. (Ce Bref se trouve à (a lèle du recueil des Hymnes de Ferreri. }
mis à tout Ecclésiastique de se servir en particulier d'une forme liturgique qui n'était point universelle ; le choix des prières à réciter, au moins dans une certaine proportion, était livTé à la volonté de chacun ; à des maux publics il était apporté un remède privé. C'était donc encore là un de ces palliatifs qui ne réformaient rien et qui n'appelaient que plus haut la grande et solide réformation du Concile de Trente , et des Pontifes qui en interprétèrent et en appliquèrent si énergiquement les décrets.
On a dii remarquer, sur le titre de VHymnaire de Ferreri, l'annonce d'un nouveau Bréviaire élaboré par le même, et qui est recommandé comme devant paraître sous une forme plus abrégée, phis simplifiée queVàucieYi^ei devant être exempt de toute erreur. C'est qu'en effet, il ne suffisait pas de donner im nouveau recueil d'Hymnes, si le fond de l'Office lui-même avait besoin de réforme. Toutefois, on conviendra que c'est une singulière idée de mettre en évidence , comme la première des recommandations, la brièveté du Bréviaire expurgé qu'on veut substituer à l'ancien. La longueur des prières du divin Service ne peut pas être mise au rang des abus, au même titre que les interpolations de faits apocryphes qui pouvaient s'y être glissées. Mais tel était l'esprit générai , durant la première moitié du seizième siècle. On sentait qu'il y avait quelque chose à faire, et, pour le découvrir, on t;ltonnait, on cherchait bien loin ce qu'on avait sous la main. Saint Pie V fit autrement,
Ferreri étant mort, sans avoir pu donner son Bréviaire abrégé j Clément Vil chargea de l'exécution de ce projet le Cardinal Français Quignonez, connu sous le nom de Cardinal de Sainte-Croix, parce qu'il était titulaire de Sainte-Croix en Jérusalem. Ce Prélat, qui était Franciscain et avait été Général de son Ordre, s'occupa activement de remplir cette
mission, et enfin, en 1535, il put présenter son travail à Paul m , successeur de Clément VII. Ce Pape l'ayant approuvé, le Bréviaire de Quignonez parut à Rome, sous ce titre : Breviarium Romanum ex sacra potissimum scriptura etprobatis sanctorum historiis collectum et concinnatum. Pour mettre le lecteur plus à môme déjuger cet ouvrage, nous traduirons ici une partie de l'Epître dédicatoire à Paul III , que le Cardinal a placée en tête de son Bréviaire.
Quignonez expose d'abord les raisons pour lesquelles l'Eglise a fait un devoir aux Clercs de réciter l'Office canonial. Il en reconnaît trois. La première se tire de la consécration spéciale qui les lie au service de Dieu ; la seconde, du besoin qu'ils ont d'un secours contre les tentations du démon. « La » troisième , dit-il , est qu'élant appelés à être les précepteurs ï de la Religion , il est nécessaire qu'ils s'instruisent par la > lecture journalière de la sainte Ecriture et des histoires » ecclésiastiques, et que, comme dit Paul, ils acquièrent une » diction fidèle, conforme à la doctrine , devant être puissans » pour exhorter dans une saine doctrine et pour reprendre »ceux qui contredisent. Que si quelqu'un considère avec » soin le mode de prière établi par la tradition des anciens , il » verra claiiement s'ils ont pris garde à toutes ces choses ; imais il est arrivé, je ne sais comment, par la négligence » des hommes, que l'on a décliné peu à peu de ces très-saintes ï institutions des anciens Pères. En effet, les livres de l'Ecri- » ture Sainte , qui devaient être lus à des temps marqués de î l'année, à peine sont-ils commencés dans l'Office, qu'on les î interrompt. Nous citerons en exemple le livre de la Genèse » qui commence dans la Septuagésime , et le livre d'Isaïe , » dans l'Avent ; à peine en lisons-nous quelques chapitres, et »il en est de même des autres livres de l'ancien Testament, »que nous dégustons plutôt que nous ne les lisons. Quant
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»aiix Evangiles, ei autres Ecritures du nouveau Testament, ï on les a remplacés par d'autres choses qui n'y sont corapa- » râbles, ni pour l'utilité, ni pour la gravité, et qui, chaque »jour, sont plutôt l'objet de l'agitation de la langue que de » l'intention de l'âme. Des psaumes étaient destinés pour » chaque jour de la semaine , la plupart du temps ils ne sont » d'aucun usage ; seulement, il en est quelques-uns que l'on «répète presque toute l'année. Les histoires des. Saints, plaïcées dans les Leçons, sont écrites d'une manière si inculte ï et si négUgée , qu'elles semblent n'avoir ni autorité , ni gra-
> vite. De plus, l'ordre et la manière de prier sont si compli- »qués et si difficiles, que, parfois, on mettra presque autant i de temps à rechercher ce qui doit être lu qu'à le lire. Clé- »ment VII, Souverain Pontife, d'heureuse mémoire, ayant
> considéré ces choses et compris que , s'il était de sa charge »de pourvoir à l'avantage de tous les Chrétiens, il se de- » vait principalement aux Clercs, dont il se servait comme ï de ministres dans le soin du troupeau commis à sa garde , » m'exhorta et me chargea , autant que le pouvaient com- » porter mes soins et ma diligence, de disposer les Prières «des Heures, en sorte que les difficultés et défauts dont je » viens de parler étant retranchés, les Clercs fussent engagés à » la Prière par l'attrait d'une plus grande facilité. J'acceptai voî lontier? cette commission , tant par obéissance au souverain 7> Pasteur qui commandait une chose si convenable, que pour
> contribuer, suivant mes forces , au bien public. Ayant donc
> employé le concours de plusieurs de mes familiers, hommes iprudens, habiles dans les saintes lettres et le Droit Cano- I nique , autant que savans dans les langues Grecque et La- » tine, j'ai mis tous mes soins à remplir ma commission pour » l'avantage et l'utilité publique , ainsi qu'il suit.
îOna omis les Antiennes, Capitules, Répons, beaucoup
» d'Hymnes et beaucoup d'autres choses du même genre qui » empochaient la lecture de l'Ecriture Sainte ; en sorte que le » Bréviaire est composé des Psaumes , de l'Ecriture Sainte ïde l'ancien et du nouveau Testament, et des histoires des ï Saints que nous avons tirées d'auteurs Grecs et Latins, ap- » prouvés et graves, ayant eu soin de les orner d'un style un »peu plus châtié, mais sans recherche. On a laissé celles » des Hymnes qui ont semblé avoir plus d'autorité et de gra- »vité. Les Psaumes ont été distribués de façon qu'en reteïuant, autant qu'il a été possible, l'institution des anciens ï Pères , on les puisse tous lire , chaque semaine de l'année , » savoir, trois à chaque heure, la longueur des uns étant » ainsi compensée par la brièveté des autres; ce qui fait que » le travail de la récitation journalière est complètement le » même pour toute la semaine comme pour toute l'année. . .
» Par suite des
I variations du temps Pascal et des autres fêtes qu'on appelle ï mobiles , nous n'avons pu éviter entièrement de statuer ï quelques-unes de ces règles dont auparavant le Bréviaire » était tellement rempli , qu'à peine la vie d'un homme sufil- » sait pour les apprendre parfaitement ; mais nous les avons » rendues si rares et si claires , qu'il est facile à chacun de îles comprendre
» Celte manière de prier a trois grands avantages. Le pre- »mier, que ceux qui s'en servent y acquièrent la connaisïsance des deux Testamens. Le second, que l'usage en est » très-expéditif, tant pour la grande simplicité de l'arrange- » ment que pour une certaine brièveté. Le troisième , que » les histoires des Saints n'y présentent rien qui, comme au- » paravant , offense les oreilles graves et doctes
î La différence entre ce Bréviaire et celui dont nous avons » usé précédemment est donc que , dans l'ancien , contraire-
»ment à la volonté des anciens Pères, qui voulaient qu'on ?> lût, chaque année, presque toute l'Ecriture Sainte, on lisait » à peine une petite partie des livres ; tandis que dans le nôtre,
> tous les ans, on lit la grande et principale partie de l'Ancien » Testament et tout le Nouveau , moins une portion de l'Â- » pocalypse : on répète même les Epîtres et les Actes des «Apôtres
» Quoique nous ne nous soyons pas proposé la brièveté de 1» l'Office, mais la commodité de ceux qui récitent , nousesjpérons cependant avoir atteint l'une et l'autre. Les Leçons » sont plus longues dans ce Bréviaire , il est vrai , mais il n'y »en a jamais plus de trois; tandis que, dans l'ancien, les > Leçons sont au nombre de douze, avec autant de Versets
> et de Répons , si l'on compte l'Office de la Sainte Vierge. » Que si quelques Psaumes, dans notre Bréviaire , sont plus » longs, dans l'autre, on en lit chaque jour un beaucoup plus » grand nombre, en comptant ceux qu'on répète
» L'ordre que nous avons établi est très-propre à ménager » le temps et à soulager la fatigue. La première et la seconde «Leçon sont disposées invariablement pour toute l'année, «qu'il tombe une fête ou non. La seule différence de l'Office «d'une fête, d'un Dimanche, ou d'un jour de férié, est dans » la variation de l'Inviiatoire , des Hymnes à Matines et à » Vêpres , de la troisième Leçon et de l'Oraison : le reste de- « meure toujours sous la même forme (1). »
Telles étaient les intentions de Quignonez, tel avait été le but de Léon X, de Clément VII , de Paul III ; savoir de réformer l'Office en l'abrégeant , et , pour ne point fronder les usages extérieurs de la Liturgie, d'introduire une distinction entre l'Office célébré au chœur, et l'Office réciié en parti-
(t) Vid. la note B.
LITURAIQUB8. 377
culier. Au moyen d'une certaine variété dans les prières et les lectures , on évitant , autant que possible , les répétitions , en retranchant tout ce qui se rapporte à l'assemblée des fidèles, comme, n'ayant plus de sens dans la récitation privée , on pensait ranimer le goût de la prière chez les Clercs , et l'on ne voyait pas que c'était aux dépens de la Tradition ; que l'antique dépôt des prières liturgiques, une fois altéré, ne tarderait pas à périr ; que cette forme d'Office , inconnue à tous les siècles Chrétiens , pénétrerait bientôt dans les Eglises, au grand scandale des peuples; en un mot, que c'était une Réforme désastreuse que celle à laquelle on sacrifiait tout le passé de la Liturgie.
Si aujourd'hui nous nous permettons de juger aussi sévèrement une œuvre qui appartient à plusieurs Pontifes Romains, puisqu'elle fut accomplie sous leur inspiration, ce n'est, certes, pas que nous ne soyons résolu toujours d'accepter comme le meilleur tout ce qui vient de la Chaire suprême sur laquelle Pierre vit et parle à jamais dans ses successeurs : mais il s'agit d'une œuvre qui ne reçut jamais , des trois Pontifes que nous venons de nommer, qu'une approbation domestique, qui ne fut jamais promulguée dans l'Eglise, et qui, plus tard, par l'acte souverain et formel d'un des plus grands et des plus saints Papes des derniers temps , fut solennellement improuvée et abolie sans retour.
Le caractère de l'influence que le Siège Apostolique exerça sur la publication du Bréviaire de Quignonez , contraste avec tout ce qu'on a pu voir dans tous les siècles, avant ou après. Rome semble désirer qu'on embrasse cette forme d'Office , et craindre, d'un autre côté, d'en faire une loi. On sent comme im étal de passage qui doit durer jusqu'à ce que le Pontife désigné de Dieu pour successeur des Léon, des Gélase , des Grégoire , dans l'œuvre liturgique , paraisse et ré-
forme ssàïitemmt le culte divin, comme parle l'Eglise (1). En attendant , Paul III exprime en ces termes ses intentions au sujet du Bréviaire de Quignonez : « Nous accordons à >tous et chacun des Clercs, ou Prêtres séculiers seule- » ment (2), qui voudront réciter cet Office, de n'être plus » tenus à la récitation de l'ancien Office qui est maintenant
> en usage dans la Cour P»omaine ou dans toute autre Eglise ;
> mais ils seront censés avoir satisfait à la récitation de l'Of-
> fîce et des Heures Canoniales , comme s'ils eussent récité » l'ancien Office, pourvu que chacun d'eux ait soin d'obtenir
> du Siège Apostolique une licence spéciale pour ce pouvoir > faire; laquelle licence nous ordonnons devoir être expéidiée par simple signature et sans autres frais (5). >
Dans l'année même où il paraissait à Rome, en 1535, le Bréviaire de Quignonez, ayant pénétré en France, y fut l'objet d'une attaque vigoureuse et rudement motivée de la part des Docteurs de l'Université de Paris. Il avait été déféré
(1) Deus qui ad contereudos Ecclesiae hostes et ad divinum cultum reparandum , Beatum Pium, Pontificem maximum, eligere dignatus es, etc. Brev. Boni, ad diem V. Mail.
(2) On voit que Rome craignait d'énerver la milice régulière, en lui permettant l'usage de cet OflBce abrégé, et aussi d'ébranler les traditions antiques qui se conservent dans les Cloîtres mieux que partout ailleurs.
(3) Et insuper omiiibus et singulis clericis , et presbyteris duntaxat secularibus, qui illud recitare voluerint , concedimus, ut ad veteris Officii secundum usum Romana; curiae, v'I alterius Ecclesiae, quod nunc in usu hab'itur, recitationem minime teneantur, sed recitationi officii et horarum canoaicarum, perinde ac si vêtus officium recitassent, satisfecisse censeantur, dummodo singuli specialem super hoc liceutiam a sede Apostolica obtineant , quam per soiam sigoaturam absque alia impensa espediri mandamus. (Ce Bref, joint à la première édition du Bréviaire de Quignonez, de loôo, porte cette suscription : Dilectis filiis TLiomasio et Benedicio Junclie, Antonio Blado, et Aatoaio Salamanca Romse librorum impressoribus. )
à la Faculté par le Parlement de Paris : nous extrairons quelques parties de la censure. Elle débute ainsi :
« Il faut d'abord remarquer que ledit Bréviaire est en con- » iradiction avec tous les autres Bréviaires de quelque Diocèse
> que ce soit, et particulièrement de l'Eglise Piomaine ; car tous » les autres Bréviaires renferment beaucoup de choses saintes, » salutaires et propres à entretenir la piété et la dévotion des » fidèles ; lesquelles choses ne se trouvent point dans ledit
> Bréviaire ; tels sont , par exemple , les Heures de la Sainte ï Vierge, les Antiennes, les Répons, les Capitules, les Ho- >mélies, ou Expositions des Docteurs Catholiques sur les » Evangiles et autres Ecritures, l'ordre et le nombre des ï Psaumes , le mode de les réciter dans l'Eglise , enfin l'ordre » observé jusqu'ici dans l'Eglise, dans la lecture des saintes • Ecritures, aux Matines, suivant la différence des temps. Ces » institutions salutaires ayant été gardées dans les Olïïces ec- » clésiastiques depuis l'origine de l'Eglise , pour amsi dire , > jusqu'à nos temps, on a droit de s'étonner en voyant que «celui qui a fait ce nouveau Bréviaire rejette toutes ces » choses , et décide qu'elles doivent être rejetées comme ne ï conduisant , dit-ïl , ni à la piété , ni à la connaissance de la » sainte Ecriture. A l'en croire, les Antiennes, les Répons et » autres choses sus-nommées ne seraient d'aucune utilité
> dans l'Eglise, et on les devrait retrancher comme superflues >etinutiUs. Cependant, cette doctrine est erronée et nuUei ment conforme à cette piété qui est suivant la doctrine.
» II nous a semblé aussi ne montrer point , en sa sagesse , » une sobriété suffisante, quand on le voit préférer sans rougir
> son sentiment à lui seul aux décrets des anciens Pères , à » l'usage commun et approuvé de l'Eglise, aux histoires les î plus authentiques. Afin donc que tous connaissent combien i est dangereuse et intolérable la pubUcation de ce Bréviaire,
> nous allons montrer d'abord qu'il n'est permis à personne » de s'écarter des réglemens antiques des Pères et des statuts ï universels de l'Eglise , lesquels ont pour but de soutenir lu
> piété. En second lieu , qu'il faut garder le rite commun et «approuvé de l'Eglise. De plus, que dans les choses dont il > s'agit, l'Eglise ne s'écarte point des maximes professées
> dans les livres des Docteurs de la Foi. Enfin , nous exposef rons les maux qui résultent de la curieuse nouveauté de ce
> Bréviaire. »
Les Docteurs s'attachent ensuite à démontrer, avec l'érudition de leur temps, ces trois propositions, et discutent en détail les divers reproches qu'ils font au Bréviaire de Quignonez, rapportant les raisons de rinstilution de toutes les particularités de l'Office qu'il a cru pouvoir supprimer; et, venant enfin aux inconvéniens qui peuvent s'ensuivre de l'adoption de cette nouvelle forme liturgique , ils s'expriment ainsi :
« Enfin, ce changement du Bréviaire semble une chose
> dangereuse ; car il est à craindre que si on le recevait , on » n'en vînt à changer de la même manière le Missel et l'Office » de la Messe , et qu'on n'en ôtât des choses saintes et salu-
> taires ; ce qui serait pour la destruction et non pour l'édiïfication.
»Avec la même facilité on pourrait retrancher aussi les » cérémonies et solennités, ainsi que les autres sacramenï taux , comme sont les Consécrations d'Eglises, d'Autels, de • Calices, le Chant ecclésiastique, les Fêtes des Saints, l'Eau » bénite, et beaucoup d'autres choses semblables : d'où l'on » voit clairement quelle voie dangereuse est ouverte par ce » changement de Bréviaire et cette nouveauté.
> De plus, ce serait un péril imminent et considérable , si , » sous la signature d'un simple particulier, on en venait à aban-
» donner l'usage commun jusqu'ici observé dans l'Eglise, • en sorte que les Eglises Cathédrales, Collégiales et Parois- «siales, ayant accepté ce nouveau Bréviaire, l'Eglise se » trouvât en possession d'un Office garanti uniquement par » la signature dont nous parlons ; ce qui tournerait à grand » scandale pour le p<;uple et entraînerait péril de sédition, «desquels malheurs Dieu nous veuille garder (1). >
Celte vigoureuse critique, si gravement motivée, tombait à la fois et sur Quignonez et sur l'autorité qui semblait l'avoir mis en avant. Le Cardinal fit seul semblant de s'en apercevoir. Il introduisit dans son œuvre quelques changemens presque imperceptibles; mais ce qui dut surtout désarmer les Docteurs, fut le ton significalit'dc simplicité avec lequel il s'exprima, l'année suivante, dans la préface de sa nouvelle édition de 1536. H s'adresse à Paul III , comme dans la première édition , et s'exprime ainsi (2) :
« Le Bréviaire Romain, composé par nous, suivant le désir »de Clément VII, ou plutôt ramené à la lecture plus abon- » dante des saintes Ecritures et à la forme primitive des saints î Pères et des anciens Conciles, enfin, publié par votre vo- «lonté, très Saint Père, a été reçu et approuvé avec une si î grande faveur de la plupart des hommes graves et doctes » ( ainsi que je l'ai remarqué ) , qu'ils n'y ont rien trouvé à » changer. En même temps , j'ai connu que d'autres , graves »et prudentes personnes, n'approuvant pas la forme de ce «Bréviaire, affirmaient qu'il y manquait plusieurs choses. » Ce n'est pas que j'aie jamais douté que sur un si grand «nombre de personnes, il ne s'en trouvât qui, ayant vieilli »dans la pratique d'une forme différente de prières, n'au-
H) Vid. la uote C.
(2) La préface de cette seconde édition est , comme la première , adressée à Paul III.
» raient pas pour agréable notre travail , pensant qu'en au- » cune façon il ne pourrait être permis aux Clercs de s'écarter » de la coutume envieillie de prier. De plus , en publiant la » première édition du Bréviaire , nous n'avions pas eu inten- » tion de faire une sorte de promulgation de loi , mais plutôt » d'ouvrir une délibération publique , à l'effet de recueillir le » jugement de plusieurs, proposant ainsi le premier notre sen-
> timent , et résolu de suivre le parti qui de tous semblerait >le plus avantageux et le plus conforme à la religion et à la » piété, suivant le jugement du plus grand nombre des » hommes prudens et graves
» C'est pourquoi , ayant pesé les avis que beaucoup nous »ont adressés, les uns de vive voix, les autres par écrit, j et voulant déférer aux avis de ceux qui ont semblé avoir * fait jtreuve d'une prudence plus remarquable , nous avons » volontiers ajouté certaines choses, changé quelques-unes, » et revu avec soin tout l'ensemble, mais en retenant toujours » la forme générale de ce Bréviaire. Toutefois , puisque c'est
> une chose fondée sur la nature , que rien de ce qui est à î l'usage des hommes , quelque légitime et raisonnable qu'il
> soit , s'il est nouveau , ne peut éviter de déplaire à quelquesîuns, ce ne sera point une témérité de notre part si, dans ï cette seconde édition, nous expliquons avec un peu plus de B soin et d'étendue le plan de tout notre travail , que nous » n'avions d'abord développé qu'en abrégé (1). »
On voit que Quignonez ne dédaigne pas de se disculper devant la Faculté, et on a lieu d'être frappé de la naïveté avec laquelle il convient que son Bréviaire est un livre comme un autre, destiné à subir la critique du pubUc, sujet à la censure, œuvre toute humaine, en un mot , et qui ne pouvait
(1) Vicl. la note D.
avoir de vie dans l'Eglise éternelle. Moins de quarante ans suffirent à sa durée ; mais , en attendant , la brièveté de cette forme d'Office séduisii gi-and nombre de personnes. La Sorbonne elle-mcme, avec la légèreté dont son histoire offre tant de traits, souffrit que , sous ses yeux même, une édition du Bréviaire contre lequel elle avait tonné si fortement s'imprimât à Paris, dès 1559. On en trouve encore trois autres publiées dans celte capitale , sans parler de dix , au moins, qui furent imprimées à Lyon, et dont la dernière est de 1557 (i). Il y en a , en outre , un grand nombre d'autres publiées à Rome , à Venise , à Anvers ; ce qui fait que l'on trouve encore assez facilement aujourd'hui des exemplaires de ce fameux Bréviaire, en différens formats.
Si le règne de cette étrange Liturgie eût été long, on l'eût vue remplacer en tous lieux l'ancienne forme des Offices Romains, et briser le lien qui unissait les siècles de l'antiquité aux âges modernes. En effet, du cabinet du Bénéficier, ce Bréviaire s'était glissé jusque dans le Chœur, et, pour ne parler que de l'Espagne, les Cathédrales de Sarragosse, de Tarragone,de Palencia, avaient renoncé à l'antique Office pour inaugurer, aux yeux des peuples, une manière de prier que nul ne connaissait. Des troubles même s'étaient élevés dans Sarragosse à ce sujet, et le peuple , scandalisé , désertait l'Eglise Cathédrale pour aller entendre l'Office des Moines. C'est ce que nous apprenons d'un document précieux, manuscrit de la bibUothèque Vaticane, indiqué par Montfaucon (2), et dont Arevalo a donné d'importans fragmens dans sa dissertation spéciale sur le Bréviaire de Quignonez (5). C'est une Consultation d'un
(1) Zaccaria. Bibliolli. Kitualis. Tom. I. pag. IIÔ. Arevafo. Hymno- (lia Hispanica. Appendix II. pag. 591.
(2) Bibliolh. Biblioihecarura il'/i'i'. Tom. I. pag. 122.
(3) HyraiiotUa Hispaa. ad Calcem. Api^ \idix II. pag. 423 et suiv.
Docteur Espagnol nommé Jean de Arze , qui fut rédigée à Trente, durant la tenue du Concile, en 15S1 , et qui porte ce titre : De novo Breviario Romano toUendo Consultatio.
Quelque facilité que l'on mît à permettre l'usage du Bréviaire de Quignonez, facilité devenue si excessive, au rapport de Jean de Arze, que Tunique clause de l'Induit qui s'accordait non plus seulement à Rome , mais dans les Légations et les Nonciatures, était que ['orateur fut capable de s'en servir, ut possit tali novo Breviario uti; néanmoins, on voit sur la Consultation en question, que plusieurs personnes graves, résistaient de tous leurs efforts à ce relâchement; que des Evêques s'opposaient vigoureusement à l'introduction de cette nouvelle forme dans les Oflices publics. Mais la plus imposante de toutes ces improbations est celle que donna saint François Xavier, qui, au rapport de son biographe Tursellini , « fournit un grand exemple de religion au sujet de ï l'Office divin , si l'on considère la licence de ces temps. On «venait de publier un nouveau Bréviaire à trois leçons, ap- » pelé le Bréviaire de Sainte-Croix , et destiné au soulagement » des gens occupés. On en avait dès le commencement conï cédé l'usage à François , à cause de ses travaux: mais il ne > voulut jamais user de cette permission , malgré ses soins » immenses et ses affaires si compliquées ; il récita constam-
^ment l'ancien Bréviaire à neuf leçons, quoiqu'il fût beau-
> coup plus long (1). •
(t) lûsignem vero ejus in hoc génère religionem feeit illorum licentia temporum. ISuper novum lernarum lectionum Breviarium (sanctse Crucis dicebatur) ad occupatorum homioum levamen editura erat ; ejusque usus Francisco propler occupationes ab initio concessus. Ille lamen quamvis ingenlibus curis negotiisque distentus, nunquam permissa uti voluit licentia ; vetusque Breviarium novenarum lectionum haud paulo longius perpétue recitavit. Tursellint. Fita S. Francisa Xaverii. Lib. VL cap. t>.
Certes, rauiorité de rinconiparable Apôtre des Indes est d'un grand poids dans la question, et nous aimons à la rapprocher de celle non moins sainte , et plus grave encore , de I*ie V et de tous ses successeurs sans exception. Au reste, l'œuvre de Quignonez, outre les tristes fruits dont nous avons parlé , en eût produit , si elle eîit duré , un plus lamentable encore. Le Bréviaire abrégé enfanta un Missel abrégé qui fut imprimé à Lyon, en 1550, et qui renfermait grand nombre de nouveautés les plus audacieuses (1). Ainsi, l'envie de simplifier rOftîce privé des Ecclésiastiques avait donné naissance à un Bréviaire par lequel était répudiée la forme antique des divins Offices , par lequel le Prêtre cessait d'être en communion avec les prières du Chœur, et voilà qu'en suivant une pente toute naturelle , on était amené à défigurer le livre sacré qui renferme les rites du Sacrifice , et dont la forme, si elle est maintenue pure et inviolable , est d'un si grand poids pour prouver, contre les sectaires, l'antiquité vénérable des Mystères de l'autel.
En attendant le récit que nous ferons bientôt de la régénération liturgique , commencée par le saint Concile de Trente et accomplie par les grands Pontifes qui en appliquèrent les décrets , nous placerons ici un événement principal dans la Liturgie , qui marqua la fin du quinzième et le commencement du seizième siècles. C'est la publication définitive du corps de rites et observances sacrées , connu sous le nom de Rubriques : ensemble admirable de lois à la fois mystérieuses et rationnelles que ceux-là seuls méprisent qui ont perdu le sentiment de la foi , ou le goût des choses sérieuses. Ces lois, dont l'origine se perd dans la nuit des temps , et dont le commentaire complet néces-
(1) Arevaïo. Md. m.
580 LVSÏITUTIONS
siteiait uue histoire généi-ale des formes du culte Catholique dont elles sont l'expression , se montrent de plus en plus détaillées dans la série des Ordres Romains, à l'usage de la Chapelle du Pape. Mais il manquait un recueil dans lequel elles se trouvassent traitées à l'usage de tous les Prêtres , et qui renfermât les particularités que les Vrdres Romains, dont l'objet est tout spécial, ne contenaient pas, et qui avaient été jusqu'alors confiées à la tradition orale. Cette œuvre fut entreprise et accomplie par Jean Burchard, de Strasbourg , qui exerça l'importante charge de Maître des Cérémonies Pontificales, dans la Chapelle des Papes Sixte IV, Innocent VIII et Alexandre VI. C'est le même qui a laissé un Journal si important sur les actions privées de ces trois Souverains Pontifes. Son travail fut imprimé en 1302, à Rome, sous ce titre : Ordo servandus per Sacerdotem in celebratione Missœ (1). Merali et Zaccaria en indiquent encore d'autres éditions postérieures à la mort de Burchard, qui mourut Evêque de Citta di Castello, en loOo; elles portent un titre différent de la première. Enfin, dès lo34, on vit des Missels auxquels cet appendice était joint; c'est ce qu'atteste le Cardinal Bona.
Quant aux Paibriques du Bréviaire , elles ont tant d'affinité avec celles de la Messe, et les unes et les autres se supposent si constamment, que leur origine doit être jugée la même. On en trouve le principe dans les Ordres Romains , et leur rédaction définitive , si elle n'appartient pas à Burchard, doit avoir eu lieu au temps de cet illustre Cérémoniaire , qui donna aussi celles du Pontifical , en 148o. Les Bréviaires antérieurs à celui de saint Pie V, les présentent à peu près dans la forme sous laquelle ce saint Pontife les promulgua.
(1) aierati. Annotât, in Gavantum. Tom. I. pag. 4. Zaccaria. Bih\ïo\h. Ritwalis. Tom. I. pag. 58.
LITURGIQUES. 38t
Nous laisserons les esprits superficiels blasphémer ce qu'ils ignorent, et tourner en ridicule cet admirable résumé de toutes les traditions liturgiques. Nous nous contenterons de remarquer ici ce fait unique dans l'histoire des législations : c'est que , depuis bientôt trois siècles qu'un tribunal a été établi à Rome , sous le nom de Congrégation des Rites , pour dirimer toutes les diflîcullés d'application, ou d'interprétation des Rubriques, tant du Missel que du Bréviaire Romains, après plus de six raille consultations et réponses qui ont été imprimées , il est inoui que les Juges aient été obligés de s'écarter du texte de la Loi dans les arrêts qu'ils ont rendus. C'est ainsi qu'une des institutions de l'Eglise Romaine , celle qui semblerait la moins grave , la moins sérieuse , à ceux du moins qui ne savent pas la haute importance du dépôt des traditions rituelles, peut défier en solidité, en immutabilité, tout ce que les sociétés les plus civilisées ont établi de plus sage dans leurs formes gouvernementales.
Après Burchard , nous mentionnerons ici son successeur dans la charge de Cérémoniaire Pontifical , Paris de Grassi , qui fut plus lard Evêque de Pesaro, et qui a laissé, à l'exemple de Burchard , un Journal fameux qui contient les événemens privés des Pontificats de Jules II et de Léon X. Il était digne de recevoir et de transmettre à d'autres les traditions liturgiques que Burchard avait lui-même reçues de ses prédécesseurs. Sans ces deux hommes fameux, dont l'un clôt les Fastes de la Chapelle Papale au quinzième siècle, et l'autre les rouvre au seizième, tout le passé liturgique de Rome était en danger de périr , à celte époque où le besoin de nouveautés travaillait tout le monde , où Quignonez , organe de Clément VU et de Paul III , ne voyait dans la science des règles du culte divin qu'une matière à d'inutiles fatigues, et dans la récitation de l'Office, qu'une lecture privée de
la Bible et de quelques Psaumes. Burchard et Paris de Grassi étaient les hommes qu'il fallait pour dominer celte tendance , et quoique déjà morts à l'époque du fameux Bréviaire de Sainte-Croix, leur œuvre, qui d'ailleurs avait ses racines dans le passé, avait revêtu assez de solidité pour échapper à l'anarchie liturgique dont nous avons fait le récit.
La raison du succès qui s'attacha ainsi à l'œuvre de ces deux grands Cérémoniaires , et la sauva de la destruction , est dans le sérieux qu'ils surent toujours mettre dans l'accomplissement de leurs fonctions minutieuses aux yeux des gens légers , mais si graves pour l'homme de foi , et si intéressantes pour l'antiquaire. Nous avons un monument fameux de cette fidélité inviolable et même passionnée aux traditions liturgiques, qui est du génie pour un Cérémoniaire, dans la conduite de Paris de Grassi, lors de la publication du Livre contenant les Cérémonies de V Eglise Romaine. Ce recueil avait été rédigé par Augustin Patrizi, Evêque de Pienza, en Toscane , d'après les ordres d'Innocent VIII : mais on n'avait pas jugé à propos de l'imprimer. En 1516, sous Léon X , Christophe Marcelli , Evêque de Corfou , à l'instigation d'un Cardinal , se permit de le faire imprimer à Venise , où il parut sous ce titre : Ritiium ecclesiasticonim, sive sacrarumCœremoniarum Sanclœ Romanœ Ecclesiœ libri très non ante impressi. Rien ne pourrait peindre l'indignation de Paris de Grassi à cette nouvelle. En effet , l'impression de ce livre ne pouvait se justifier par des raisons d'utilité publique, puisqu'il s'agissait d'un ensemble de rites exclusivement propres , pour la plupart du moins , à la personne du Pape. C'était, de plus, un attentat contre la majesté de cérémonies si augustes, que de les livrer ainsi au contrôle du public et même des hérétiques , en les dépouillant pour jamais du mystère qui les avait jusqu'alors enveloppées ; l'office de
Préfet des cérémonies Pontificales se trouvait par là déshonoré, soumis à la critique du premier venu qui aurait feuilleté le livre , et par là à une véritable déconsidération ; enfin, ce qui était plus fâcheux encore , cet ouvrage , livré furtivement aux imprimeurs, renferniait des fautes, des méprises, des altérations de la véritable tradition liturgique.
Paris de Grassi porta devant Léon X les plaintes les plus énergiques, dans un mémoire curieux que D. Mabillon nous a conservé (l). Il ne demandait rien moins au Pape que de faire brûler Fauteur avec son livre , ou tout au moins , de le corriger et châtier convenablement. Librum cœremoniamm nuper impressum omnino comburi simul cum falso auctore ; aut saltem ipsum auctorem corrigi et castigarL Léon X était plus porté à choisir le dernier parti , comme on devait bien le croire; cette affaire, toute fâcheuse qu'elle était, s'assoupit d'elle-même. Comment en effet arrêter les diverses éditions qui ne pouvaient manquer de sortir de celle de Venise, ainsi qu'il arriva en effet ? Car ce livre , tout imparfait qu'il est, toute frauduleuse que soit son origine, est et doit être recherché de tous ceux qui veulent prendre une connaissance tant soit peu profonde de la Liturgie.
Paris de Grassi a laissé en manuscrit un Ordre Romain qui est le dernier de tous , et qui a été publié par Dom Martène , au troisième tome de son grand ouvrage de Antiquis Ecclesiœ Riiibus (2) . Il a servi de base, ainsi que les précédens, au Cérémonial Romain , qui n'est autre chose que la forme des usages de la Chapelle Papale, adaptée aux diverses Eglises Cathédrales et Collégiales du monde chrétien, ainsi que nous le dirons ailleurs. Il est temps de passer à la bibliothèque des auteurs liturgistes des quatorzième et quinzième siècles.
(1) Muséum Italicum. Tom. II. Appcnclix. pag. 587 et seq.
(2) Cap. XXXIV. pag. 607 et seq.
(1301). Nous placerons à la tête de notre liste le B. Jacques de Benedictis, plus connu sous le nom de Jacopone , de l'Ordre des Frères Mineurs, mort en 1506. On lui attribue la Prose Stabat Mater j et plusieurs autres.
(1507). Hermann Grelhus, Chanoine et Ecolàtre d'une Collégiale d'Allemagne , écrivit de Notabilibxis divini Officn Dominicarum et Festorum de tempore et de sanctis.
(1510). Jacques Gaétan, Cardinal, composa un Ordinarium sanctœ Romanœ Ecclesiœ, ouvrage du plus grand intérêt, qui forme le quatorzième Ordre Romain dans la collection de Dom Mabillon.
(1512). Nicolas de Trevelh, Dominicain Anglais, a écrit, entre autres choses, huit livres de Missa et ejus partibus, et un autre livre de Ofjîcio Missœ.
(151o). Thomas de Cabham, Archevêque de Cantorbéry, écrivit une somme de Ecclesiasticis Officiis, et un livre de Baptismo.
(1520). Timoihéell, Patriarche des Nestoriens, est auteur de l'ouvrage en sept chapitres , de Septenicausis Sacramentorum Ecclesiasticorum .
(1553). Nicéphore Calliste , Moine de Sainte- Sophie à Constantinople , a laissé des Hymnes et autres pièces pour les Offices ecclésiastiques.
(135o). Mathieu Blastares, Moine Grec, a écrit «n Catalogue des Offices de la grande Eglise de Constantinople , et un traité de Appositione cocti frumenti in Ofjîcio pro mortuis.
(1340). Hermann de Schilde, Ermite Augustin, écrivit
ime Exposition de la Messe , un Manuale Sacerdotunij un
traité de Horis Canonicis, et un autre de Comparatione Missœ.
(1530). Nicolas Cabasilas, Grec schismatique , a laissé
une Exposition de la Liturgie.
(1550). Le Bienheureux Charles de Blois, Duc de Bre-
tagne, se montra l'imitateur des Princes religieux dont nous avons parlé dans les chapitres précédons. Il ne se contenta pas d'assister avec grand zèle à tous les actes de la Liturgie, mais, à l'exemple de Charlemagne, du Roi Robert et de Foulques d'Anjou, il composa plusieurs pièces de Chant ecclésiastique. On cite, entre autres, une Prose en l'honneur de saint Ives, dont il accompagna les paroles d'un chant si mélodieux , qu'elle fut chantée en divers lieux de Bretagne , et même produite devant les Commissaires députés pour instruire le procès de sa canonisation.
" (1362). Philothée, Archimandrite du Mont Athos, et depuis Métropolitain d'Héraclée, a laissé une formule intitulée : Liturgia et Ordo instituendi Diacomim , et plusieurs Hymnes et parties d'Office à l'usage des Grecs.
(4i70}. Pierre Amélius, Augustin, Patriarche de Grade et d'Alexandrie , a laissé un livre de Ceremoniis sanctœ Romance Ecclesiœ, qui fait le quinzième Ordre Romain dans la collection de Dom Mabillon.
(1370). Philippe Mucerius, ou de Maceriis , chevalier Picard, qui devint ChanceHer du royaume de Chypre, composa, sous le nom de Philothée Achillinus , l'OlTice de la Présentation de la Sainte Vierge.
(1375). Arnauld Terreni, Canoniste attaché à l'Eglise d'Elne, écrivit un traité de Mysterio Missœ et Horis Canonicis.
(1580). Raymond de Vineis , appelé vulgairement Raymond de Capoue , composa un Office pour la Visitation de la Sainte Vierge.
(1380). Raoul de Rivo , Doyen de l'Eglise de Tongres, a laissé, outre son Calendarium Ecdesiasticum , un curieux livre intitulé : De Canomim observantia in Ecclesiasticis Ojp,cns.
(1400). Jean, appelé aussi Ananie, Patriarche des Jaco-
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bites, SOUS le nom d'Ignace IV, composa une Anaphore qui se trouve dans les livres de ces hérétiques.
(UIO). Henri de Langestein, Chartreux , écrivit un livre de Boris Canonicis.
(1410). Smiéon, Moine, puis Archevêque de Thessalonique, fanatique ennemi des Latins, a laissé , outre un recueil intitulé : Precationes sacrœ, un ouvrage important sous ce titre : Comme ntarius de Divino Temple , de ejus Ministris , de sacris eomm vestibiis , de sacrosancta Mystagogia , site missa , ad pios quosdam Cretenses.
(1411). Pierre d'Ailly, Cardinal , Evêque de Cambrai, célèbre dans les affaires ecclésiastiques de son temps , publia un Sacramentale.
(1420). Ignace Behenam , Patriarche des Jacobites , composa une Anaphore remarquable par la beauté du style.
(1440), Nicolas Kempht, Chartreux, écrivit une Exposition du Canon et de la Messe entière.
(1446) . Troïle Malvetius , Docteur de Bologne , a laissé un livre de Sanctorum Canonizatione.
(14o0). Fernand de Cordoue, Sous-Diacre de l'Eglise Romaine, adressa au Cardinal François Piccolomini, un traité de Pontificii Pallii mysterio.
(1456). Jacques Cil, Dominicain, Maître du sacré Palais, composa l'Office de la Transfiguration de Notre-Seigneur, par ordre de Callixte III.
(1460). Jean de Torquemada, Dominicain, Maître du sacré Palais, Cardinal et Evèque de Sabine , a laissé un livre inti* tulé : De Ejfîcacia Àquœ Benedictœ.
(1460). Georges Codinus , surnommé Curopalaie, publia, depuis la prise de Constantinople par les Turcs, un livre sous ce titre : De Curiœ et Ecclesiœ ConstanîinopoUtanœ ofjiciis et officialibus.
LITUBGIQUES. 393
(1471). Ange de Brunswick, Saxon, écrivit un livre sur le Canon de la Messe.
(1474). Michel Lochmayr, Recteur de l'Académie de Vienne, rédigea le Parochiale parochorum , qui renferme beaucoup d'Instructions dans le genre de celles de nos Rituels modernes.
(1475). Jean de Dursten, Augustin, écrivit : De Monocordo ; de Modo bene Cantandi ; et de CoUectarum conclusiO' nibus.
(1480). Gabriel Biel, Docteur de l'Université de Tubingen, a laissé une Exposition du Canon de la Messe.
(1483). Jean Trithénie, Abbé de Saint-Martin de Spanheim, puis de Saint- Jacques de VVnrtzbourg, la grande lumière de l'Ordre de Saint-Benoit en son siècle , fut aussi un liturgiste remarquable. Outre plusieurs Séquences , il composa un Office en l'honneur de sainte Anne et de saint Joachim, et plusieurs Messes pour la Compassion de la Sainte Vierge , pour l'Ange Gardien, pour saint Pierre, saint André, saint Jean l'Evangéliste, sainte Marie-Madeleine, sainte Marthe, etc.
(1490). Jérôme Savonarole , Dominicain, ajoute à ses autres titres de célébrité , celui d'avoir traité les matières liturgiques avec élévation et onction. Il a composé un traité de Sacrificio Missœ et Mysteriis ejus, et un autre de Mysterio CruciSj avec un Office de la Sainte Croix.
(1495). Jean de Lanshem, Augustin Allemand, écrivit un Spéculum Missœ,
(1495). Nicolas deAlfenlia, Carme, composa un volume irès-étendu sur l'Ordinaire de la Messe et le Canon.
(1497). Balthazar de Leipsik, Abbé Cistercien, est auteur d'une. Exposition du Canon de la Messe, qui fut imprimée à Leipsik en 1497.
En terminant ce chapitre, nous trouvons un grand nombre
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de considérations à recueillir pour l'instruction du lecteur, et pour le développement de la véritable doctrine sur la Liturgie.
1° Ce n'est point une forme liturgique durable que celle qui a été improvisée pour satisfaire à de prétendues exigences littéraires.
2" La réforme de la Liturgie, pour durer, a besoin d'être exécutée non par des mains doctes, mais par des mains pieuses , et investies d'une autorité franchement compétente. 3° Dans la réforme de la Liturgie, on doit se garder de l'esprit de nouveauté, restaurer ce qui se serait glissé de défecr tueux dans les anciennes formes , et non les abolir.
4" Ce n'est point réformer la Liturgie que de l'abréger ; sa longueur n'est point un défaut aux yeux de ceux qui doivent vivre de la prière.
5° Lire beaucoup d'Ecriture Sainte dans l'Office, n'est pas remplir toute l'obligation de la prière sacerdotale ; car lire n'est pas prier.
6' Il n'y a pas de fondement à la distinction de l'Office public et de l'Office privé : car il n'y a pas deux prières qui soient à la fois la prière officielle de l'Eglise. Le clerc légitimement absent du chœur, de même qu'il y est réputé présent, doit se tenir uni à ses frères en récitant avec eux ce qu'ils chantent en union avec lui. Les lectures qu'il fera dans un Bréviaire savant l'isolent de cette prière commune.
T" Ce n'est pas un mal que les règles du service divin soient nombreuses et compliquées, afin que le clerc apprenne avec quelle diligence il faut accomplir l'œuvre du Seigneur. Toute satire sur les Rubriques annonce un homme prévenu , ou superficiel , et l'Eglise répond à ces nouvelles et molles théories, en promulguant plus haut que jamais l'ensemble de ses lois si belles d'harmonie et d'unité.
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8" Enfin , s'il n'y a pas à balancer pour la conscience entre ainlPieV, Souverain Pontife rétablissant solennellement l'ancien Office , et le Cardinal de Sainte-Croix , Quignonez , éditeur responsable d'un nouvel Office inconnu à tous les siècles, quel choix doit-on faire entre l'Office de l'Eglise Catholique, et celui, ou ceux qu'auraient improvisé, en leur propre nom , ou, si l'on veut , sous un patronage qu'il faut bien reconnaître inférieur à celui de Clément VII et de Paul III, quelques Prêtres obscurs, suspects dans la foi, et quelques-uns même frappés des foudres de l'Eglise? N'est-il pas à craindre que le jugement de la Sorbonne, de 1335 , ne leur soit devenu applicable ?
La suite de cette histoire mettra le lecteur en état de conclure.