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CHAPITRE XII

RÉVISION DE l'office ROMAIN PAU LES FRANCISCAINS. — BRÉVIAIRE DES DOMINICAINS, DES CARMES, ETC. — OFFICE DU SAINT -SACREMENT. — CARACTÈRE DU CHANT ECCLÉSIAS- TIQUE , AU TREIZIÈME SIÈCLE. — AUTEURS LITUUGISTES DE CETTE ÉPOQUE.

Saint Grégoire VII , en réformant les livres de l'Office Romain, avait eu principalement en vue la Chapelle Papale. La plupart des Eglises de Rome avaient pu adopter , par le laps du temps, cette forme réduite de l'Office; mais, ni ce grand Pontife, ni ses successeurs n'avaient exigé que les diverses Eglises de l'Occident, soumises à la Liturgie Romaine , réformassent leurs livres d'après cette dernière révision. Il en était donc résulté une sorte de confusion qui devait nécessiter plus tard une solennelle et dernière correction. Cette confusion était encore accrue par les Offices des Saints que l'on ajoutait de toutes parts à l'ancien Calendrier : ce qui, joint aux usages d'une Liturgie antérieure qui s'étaient conservés, quoiqu'en petit nombre, menaçait de plus en plus l'unité liturgique dans le patriarcat d'Occident, au moins pour les Offices divins; car, nous ne nous lassons pas de rappeler que le Sacramentaire Grégorien , qui allait bientôt changer son nom en celui de Missel Romain, était demeuré généralement intact.

En attendant les mesures vigoureuses qui ne devaient venir qu'au seizième siècle , il était donc grandement à désirer que le Bréviaire de la Chapelle Papale qui , dès le douzième siècle, avait déjà conquis toutes les Eglises de Rome, hors

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la Basilique de Latran , et qui devait tôt ou tard succéder partout à l'ancien Office, s'étendit de fait ou de droit dans le reste de l'Occident. La Providence , pour procurer cette fin si désirable, se servit de l'influence que prit tout à coup sur les sociétés du moyen-âge un institut dont les humbles commencemens ne montraient que mieux la sagesse admirable de Celui qui se sert de ce qu'il y a de plus faible , pour confondre ce qu'il y a de plus fort. Saint François d'Assise parut sur la terre. Ce grand Patriarche destinant ses nombreux enfans à la prédication Apostolique , leur enjoignit expressément de garder inviolable fidélité à l'Eglise Piomaine, et afin de sanctionner cette loi fondamentale par un lien extérieur, il ordonna qu'ils garderaient en tout l'Ordre de l'Office suivi par cette Mère et Maîtresse de toutes les Eglises (I). Saint François ayant donné celte loi à ses enfans, dans l'année 1210, il était naturel que ceux-ci, demandant à Rome l'Office qu'ils devaient suivre , elle leur assignât celui que gardaient et la Chapelle Papale et les diverses Eglises de celte capitale du Christianisme. « C'est donc l'Office abrégé, >dit Raoul de Tongres, qu'ont suivi les Frères Mineurs. Ils » intitulent leurs Bréviaires et leurs Hvres d'Offices , selon la > coutume de la Cour Romaine^ secundutn consuetudinem Ro- » manœ Curiœ (2). » En outre, cet Office étant plus court que l'ancien, susceptible par là même d'être transcrit à moins de frais , et son volume devant causer moins d'incommodité dans les voyages, les Fnmciscains ne pouvaient manquer de le préférer à l'ancien que gardait encore l'EgHse de Latran.

(1) Régula S. P. Francisci. Cap. III.

(2) Et istnd Officium breviatum secuti sunt fratres minores. Inde est , quod breviaria eorum , et libros Officii intitulant secundum consuetudinem Romanœ cnriœ , non autem curaverunt mores aliarum ecclesiarum urbis Romae recipere , et observare. De Canonum observantia. Propositio XXII. pag, 315.

Déjà un grand nombre d'Eglises en Italie avaient adopté POflîee abrégé. La propagation merveilleuse de l'institut des Frères Mineurs par toute l'Europe et au-deKà , fit bientôt connaître en tous lieu\ cette nouvelle forme de la Liturgie. Il serait difficile, impossible même, aujourd'hui , d'apprécier l'influence que ce fait exerça dans les diverses contrées de l'Occident. Elle fut variable suivant les lieux ; mais il est naturel de croire que les Franciscains que l'on vit en si grand nombre, dès le treizième et le quatorzième siècles, élevés à l'Episcopat , n'oublièrent pas tous , en changeant d'habit , la forme d'Office divin qu'ils avaient jusqu'alors pratiquée. Quoi qu'il en soit, qu'on l'attribue à l'influence des Franciscains, ou à la faveur qui devait, à la longue, s'attacher à l'Office le plus abrégé, pour peu qu'on ait feuilleté les livres de Liturgie dans les bibliothèques , on doit reconnaître que les Bréviaires de toutes ou presque toutes les Eglises de l'Europe , écrits ou imprimés au quatorzième et au quinzième siècles, ou même dans la première moitié du seizième, par conséquent avant la Bulle de saint Pie V, sont généralement distribués suivant la forme de l'Office abrégé, et non plus suivant celle qui était en usage antérieurement à saint Grégoire VII.

Mais les Frères Mineurs attachèrent leur nom au Bréviaire Romain, à un autre titre encore qu'à celui de simples propagateurs. Haymon, leur quatrième Général, doit être compté en la liste des correcteurs , auxquels il est redevable de la forme qu'il a gardée depuis. Nous n'avons pas de détails précis sur les circonstances qui amenèrent ce fait; mais il n'en est pas moins incontestable. Wading pense que cette commission fut donnée à Haymon, par Grégoire IX (1).

(1) Annales Minorum. Ad anuum 1244 et Religioais 37.

Quoi qu'il en soit , la correction du Bréviaire Romain par ce Général des Franciscains, est expressément attestée par Jean de Parme, son successeur, dans une lettre qu'il écrivit aux supérieurs de son ordre (1).

Maintenant, en quoi consista la correction que fit Haymon sur le Bréviaire Romain? Cette question nous semble aujourd'hui insoluble ; mais, si légers que fussent les changemens ou améliorations introduits par Haymon , ils étaient néanmoins assez considérables pour que les livres en usage à cette époque dans les Eglises de Rome, quoique conformes , suivant le témoignage d'Abailard , à ceux de la Chapelle Papale , ne se trouvassent plus d'accord avec ceux des Frères Mineurs. C'est ce que nous apprend Raoul de Tongres , qui dit , en parlant de Mcolas III : « Il fit ôter des » Eglises de la ville cinquante Antiphonaires , Graduels , » Missels (2) , et autres anciens livres d'Office , et ordonna » que ces mômes Eglises se servissent à l'avenir d'îs Uvres » et Bréviaires des Frères Mineurs , dont il avait confirmé » la Règle ; c'est pourquoi aujourd'hui à Rome , tous les

(1) Quia sicut iadubitaater cogaovi aonnulli fratres Officium divinum, qui (sic) de régula uostra secundum ordinemS. R. E. cdebrare debemus, in liltera mutare iaterdum, sed ia cantu maxime variare praesumunt, etc. , duxi prsesentibus injuogendum, quod prseler id solum, quod ordiaarium Missalis, et Breviariumafratre Haymone sanctie recordatioûis prsedecessore nostro pio correctuui studio per sedem aposlolicam couQrmatum, et approbatum postea nihilominus per générale capitulum uoscitur contiaere , ut nihil oraaino in cantu , vel littera sub alicujus festi, seu devotionis obtentu in liymnis, seu responsoriis in choro mutari modo aliquo permittati>. U'ading. annales Minoram. Jd annum 12*9.

(2) 11 y a ici quelque exagération ; car nous ne voyons dans aucun autre historien , que les Frères Mineurs aient touché au Missel , dont rintégrilé est clairement démontrée par les manubcrits.

» livres sont nouveaux et Franciscains (1). » IMiisieurs auteurs ont révoqué en doute celte assertion de Raoul de Tongrcs, appuyés sur ce que dit Abailard, que, dès le douzième siècle, les Eglises de Rome , celle de Latran exceptée , ne suivaient plus l'ancien Olïice ; mais nous répondons qu'elles pouvaient néanmoins avoir retenu les anciens livres, en ayant soin d'omettre , dans le chant du chœur, les parties retranchées par saint Grégoire VII. La correction d'Haymon ayant entraîné de plus grands changemens , des additions peut-être, ces livres , si on les eût conservés , pouvaient devenir un obstacle à l'uniformité.

Raoul de Tongres, qui, du reste, se montre très-peu favorable aux Frères Mineurs, signale avec aigreur les défauts de la correction d'Haymon. Il accuse les Franciscains d'avoir défiguré rOfïice Romain , disant que leur Bréviaire présente de grandes différences avec î'Aniiphonaire, tel qu'on le trouve dans Amalaire , Walafrid Strabon , et les autres liturgistes des neuvième et dixième siècles ; il leur reproche amèrement d'avoir augmenté le nombre des fêtes doubles j inséré beaucoup de Saints qui n'appartiennent qu'au Calendrier local de Rome, etc. Snr ces dernières imputations, il est fondé, sinon en raison, du moins en fait; quant à la première , elle tombe devant la réalité. Nous avons , dans la Collection Liturgique du B. Tommasi , un Anliphonaii'e entier à l'usage de l'Eglise de Saint-Pierre, et écrit sous le Pontificat d'Alexandre III, qui siégea en 1459 : or, cet Antiphonaire, qui renferme l'Offlce réduit par saint Grégoire VII,

(3) Fecit (INicolaus) iii ecclesiis urbis araoveii Anliphonarios, Gradualia, Missilia et alios libros Officii antiques quiiiquagiala, et mandavit , ut de cetero ccclesise urbis uterentur lil)ris , et Breviariis Fralrum Minorum, quorum regulam etiam conlirmavit ; uude Iiodie ia Koma onines libri suntnovl, et Franciscani. Radulplms. Jbid. pag.ZM. T. I. 22

est presque eniièrement semblable au Bréviaire Romain actuel, lequel est tout à la fois l'abrégé de l'Antiphonaire Grégo- .. rien et le Bréviaire des Frères Mineurs. Si donc il existe des différences entre les livres Romains tels qu'on les voit dans Amalaire,etle Bréviaire des Franciscains, il faut les attribuer principalement aux réductions faites par saint Grégoire VII, et se rappeler aussi que l'Antiphonaire de Metz renfermait plusieurs pièces qui n'étaient pas d'origine Romaine. Concluons donc de tout ceci que ta correction Franciscaine n'a pas entraîné de grandes modifications dans la Liturgie Romaine-, et que l'ancien fond Grégorien est toujours demeuré le même.

Les Frères Mineurs ajoutèrent au propre du Bréviaire les Offices des Saints que leur Ordre ne tarda pas à enfanter, et particulièrement celui de saint François. Tous ces Offices , composés en prose cadencée et riraée , sont une des richesses littéraires du treizième et du quatorzième siècles. Nous regrettons que l'espace nous manque pour en insérer ici quelques traits d'une onction naïve, comme toutes les œuvres de l'Ordre Séraphique, à cette époque de sa grande gloire. Depuis, le dix-huitième siècle a soufflé son vent glacé sur ces fleurs si fraîches et si tendres : les Franciscains des Provinces de France , avant de s'éteindre sous les coups de la sécularisation , élaborèrent pour leur Ordre une série de nouveaux Offices, dans lesquels on ne trouve plus la moindre trace de ces touchants Cantiques que l'âge héroïque des Frères Mineurs avait consacrés à la gloire de saint François , de sainte Claire, de saint Bonavcnture, de saint Antoine de Padoue,etc. Clément XIV, Franciscain Conventuel, accéda aux vœux de son Ordre, en approuvant les Offices réformes qu'on lui présenta.

Les Frères Prêcheurs que Dieu donna à son Eglice par le

mlnislère de saint Doiiiiiiiquc , quelques années avant les Frères Mineurs, niëiilent une place distinguée dans les annales delà Liturgie. Fondés en France el bientôt établisà Paris par saint Louis, dans leur illustre Couvent de la rue Saint- Jacques , d'où ils ont pris le nom de Jacobins, leurs usages liturgiques, auxquels ils sont toujours demeurés fidèles, nous font connaître ceux des Eglises de France et particulièrement de r.Eglise de Paris, au treizième siècle. Pour la Messe, iis ont gardé plusieurs rites et prières dont la plupart se retrouvent dans les Misseh Français du treizième au quinzième siècles : le texte du Missel est d'ailleurs le Romain pur, sauf quelques légères différences. Quant au Bréviaire, il fut rédigé dans le Couvent de la rue Saint-Jacques, en 1253, par Humbert de Romans , qui fut depuis Général de l'Ordre. A l'exception des fêles d'Ordre, et de quelques rites peu nombreux , tout ce qui , dans ce Bréviaire , paraît surajouté au Romain, se retrouve dans l'ancien Parisien (1) : c'est ce qui rend ce Bréviaire infiniment curieux, surtout depuis que l'Eglise de Paris a abjuré la masse de ses traditions.

Les Oflîces des Saints de l'Ordre , au Bréviaire Dominicain, sont formés en totalité d'une prose mesurée et rimée , comme ceux des Frères Mineurs ; mais l'accent de triomphe, la pompe du langage qui en font le principal caractère, contrastent d'une manière caractéristique avec la simplicité naïve des O.Tices Franciscains. Il faut dire, de plus, à la louange de l'Ordre Dominicain, qu'il a su défendre son Bréviaire des tentatives de l'esprit d'innovation, et qu'il est le seul qui, dans ces derniers temps , ait (;onscrvé l'inspiration liturgique dans les compositions que les fêtes de ses nouveaux Saints

(1) Liturgia Domenicana spiegâLa in luUe le suc parti , du k. Luigi ViaceuzuCassitto. Tom. 1. pag. il.

ont exigées. Les Offices de saint Pie V, de sainte Rose de Lima, de saint Louis Bertrand, de sainte Catherine de Ricci, sont aussi parfaitement dans la couleur du treizième siècle, que les plus anciens du Répertoire Dominicain. L'Office du Saint- Rosaire, rédigé dans ces dernières années, montre que cet Ordre illustre n'a point perdu ses traditions ; seulement , on regrette de ne plus retrouver en entier, dans la nouvelle édition du Bréviaire Dominicain, qui est de 1854, l'admirable Office de tous les Saints de l'Ordre, qu'on lisait dans les éditions précédentes. On a malheureusement changé plusieurs Antiennes et huit Leçons, inspirées par ce noble esprit de corps , qui doit animer tous les Ordres religieux , mais qui est si bien à sa place dans cette Fête qui leur est commune à tous et qui est destinée à célébrer toutes les faveurs dont Dieu les a honorés, tous les grands hommes qu'ils ont produits.

Le Bréviaire des Carmes offre aussi beaucoup de rapports avec le Bréviaire Romain-Parisien. Il est vrai que ces Religieux ont prétendu que leur Office était celui de l'Eglise Latine de Jérusalem, qu'ils avaient reçu de saint Albert, leur restaurateur, et qu'ils avaient apporté avec eux , en passant en Occident. Mais cet Office , pour avoir été celui de Jérusalem , n'en était pas moins d'origine française. Guillaume de Tvi' rapporte expressément que Godefroy de Bouillon , instituant le rite Latin dans l'Eglise du Saint- Sépulcre, établit l'Office di^in et les cérémonies, comme dans les grandes Eglises de France, et nomma Chantre de la BasiUque, Anselme, Chanoine de Paris (1).

Les Trinitaires, les Augustins, les Religieux de Sainte-

(1) Grancolas. CommeDlaire hi-4oiique sur le Bréviaire Romain. Tom. 1. pag. 93.

(Iroix et plusieurs autres corps fondés vers la mémo époque , ont pareillement l'ait l'OlfK'e, pendant plusieurs siècles, suivant l'usage de Paris.

On comprendra aisément, d'après tous ces faits, l'extension donnée à la I.iturgie Romaine-Française , bien au-delà des limites du royaume. Les Instituts que nous venons de nommer, et qui, joints aux Ordres de Citeaux et de Prémontré, s'élendirent avec tant de rapidité, achevèrent de faire connaître à l'Europe les beaux chants que la France avait ajoutés aux mélodies Grégoriennes ; de toutes parts on les adopta, et ils se marièrent aisément au Bréviaire réformé de saint Grégoire VII et des Frères Mineurs. Chaque Eglise puisa avec plus ou moins d'abondance à cette source féconde, et l'on vit, ce qui ne s'est jamais reproduit depuis, les nations qui avaient mis en commun les trésors de la foi et de l'unité, cimenter celte merveilleuse union par un échange de Cantiques religieux. Mais, on ne saurait trop le dire, la France eut la principale part dans la suprématie des chants ; il lui fut donné de compléter l'œuvre de saint Grégoire, et si, depuis, elle a oublié cette gloire, elle pourra, quand elle voudra, consulter les livres liturgiques des Eglises étrangères , ou ceux encore des Ordres religieux qu'elle a expulsés de son sein ; elle y retrouvera les douces mélodies que ses Evêques, ses Moines et ses Rois, composaient pour l'Europe entière, durant les onzième et douzième siècles.

C'est ici le lieu de parler plus en détail de la propagation de la Liturgie Romaine-Française. Nous venons de la voir établie, suivant l'usage de Paris, dans l'Eglise de Jérusalem, par Godefroy de Bouillon. Elle l'avait été, auparavant, en Sicile , par les princes Normands , comme d'anciens manuscrus liturgiques en font foi. Les Ducs d'Anjou l'y maintinrent, ainsi que le prouvent des Missels et Bréviaires contemporains

de leur dominalion sur celte île (I); et, ce qui est plus remarquable , il existe encore plusieurs Missels imprimés à Ve- DÎse, dans la première moitié du seizième siècle , qui portent ce titre : Missale Gallicanum juxta usum Messanensis Ecclesiœ, cl un Bréviaire de i 512, également imprimé à Venise, et intitulé : Breviarium Gallicanum ad usum Ecclesiarum Sicularum. La Bulle de saint Pie V, dont nous parlerons bientôt, put seule déraciner de cette contrée les usages liturgiques que nos armes y avaient introduits , et qui survécurent, comme l'on voit , à la domination française.

Nous retrouvons encore ailleurs la Liturgie Parisienne. Des monumens positifs nous apprennent que les Grands- Maîtres français de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem l'instituèrent jusque dans les Eglises de Rhodes et de Malte (2). Saint Louis, dans ses voyages d'outre-mer, la faisait célébrer devant lui avec toute la pompe dans les cérémonies et toute l'exactitude dans les chants que comportait la commodité plus ou moins grande de ses divers carapemens.

L'estime que nos anciens Rois faisaient de cette Liturgie les avait portés à en élendre l'usage à plusieurs lieux du royaume , en dehore même des limites du diocèse de Paris. D'abord, en quelque endroit qu'ils se trouvassent, ils ftiisaienl célébrer devant eux, suivanl l'ordre de ce rite observé minutieusement, et ne se contentaient pas des Liturgies des autres Eglises qui mêlaient leurs usages à ceux de Paris. En outre, le Bréviaire de cette Eglise était le seul que l'on pût suivre dans les Saintes Chapelles, du Palais, de Vincennes, de Dijon, de Champigny au Diocèse de Chartres, de Chàteaudun, et généralement dans toutes celles

(Ij Johannes de Jobanne. De diviuls Sicuiorum Officiis. Cap. V. Vlil. X. XII et sp.q.

(2) Paciaudi. De caltu S. Joannis Baptistse. pag. 413.

des châteaux royaux. Il faut ajouter encore à ce compte, les Eglises royales de Bourges, de Bourbon, du Gué-de- Maulny ou de Sainl-Pierre-Ia-Cour, au Mans , de Saint- Clément de Compiègne, de Saint-Firmat de Mortain, au Diocèse d'Avranclies. Grancolas, à qui nous empruntons cette précieuse énumération , nomme encore plusieurs Eglises de la ville et du Vicariat de Ponloise , comme la Collégiale et les paroisses de Saint-André, de Saint-Madou et de Saint- Pierre ; et enfin les paroisses d'Annery, de Nivelières , de Genicourt, d'Osny et de Pizeux, qui dépendaient du Chapitre de Saint-Mellon (1). Nous verrons plus loin comment la Liturgie de Paris fut ôtée de la Chapelle du Roi , pour y faire place aux livres contenant l'Office Romain dans toute sa pureté.

Ce genre de détails nous amène naturellement à parler de la piété des Rois à l'époque que nous décrivons, et à raconter les actes de leur zèle pour îa Liturgie. A la tête des souverains du treizième siècle qui se sont montrés les plus dévots pour les saints Offices, nous devons placer le plus dévot d'entre eux , saint Louis , d'héroïque mémoire. On peut dire que l'histoire de ce grand Prince, sous le rapport de sa piété, n'a point encore été écrite : nous emprunterons à l'un de ses biographes contemporains quelques traits propres à le montrer sous le point de vue qui nous occupe. Geoffroy de Beaulieu, qui fut le Confesseur de saint Louis, rapporte , entre autres choses, que ce pieux Roi observa, pendant quelque temps, la coutume de se lever à minuit; s'élant ainsi arraché au sommeil, il chantait Matines avec ses Chapelains et restait ensuite en prières autant de temps qu'il

(1) Grancolas.' Commeniaire historique sur Ip Bréviaire Romain. Toni. 1. pag. 6i.

savait que les mêmes Matines avaient coutume de durer dans l'Eglise Cathédrale. Ces longues veilles devenant préjudiciables à sa santé, il prit le parti de se lever de manière à pouvoir entendre bientôt Prime, la Messe et les autres Heures, sitôt qu'on aurait achevé le chant des Matines. Il faisait assister les Princes ses enfans, dès leur jeunesse , à toutes les Heures Canoniales. Après Compiles, on chantait l'Antienne à la Sainte Vierge, usage qui fut adopté depuis dans le reste de l'Eglise , et tout se terminait par l'aspersion de l'eau bénite. Il obligeait en outre ses fils à réciter en particulier le petit Office de la Sainte Vierge.

Pendant la navigation pour la Croisade , il avait obtenu la permission de faire porter l'Eucharistie sur son vaisseau. 11 y faisait chanter les Heures Canoniales, et la Messe même : on omettait seulement le Canon ; mais les Prêtres et les Ministres étaient revêtus de leurs ornemens sacrés. Nous voudrions pouvoir suivre le royal chevalier dans la visite des saints lieux, et raconter avec quelle ferveur il faisait célébrer les sacrés Alystères dans les lieux mêmes où ils se sont accomplis. Nous nous contenterons de citer un seul trait du récit de Guillaume de Beaulieu. Il raconte comment le saint Pioi célébra la fête de l'Annonciation à Nazareth , et dit ces paroles : « Combien dévotement il se comporta en ce lieu , » combien solennellement et glorieusement il y fit célébrer » Vêpres, Matines, la Messe et les autres Offices d'une si aut guste solennité ! Ceux-là peuvent en témoigner qui y furent » présens ; et , certes, plusieurs ont pu dire en toute vérité » que , depuis le jour auquel le Fils de Dieu , dans ce même «lieu, prit chair de la glorieuse Vierge, jamais si solennel, " ni si dévot Office n'y fut accompli (1). i>

(1) Quam dévote ibidem se Iiabuerit , quam solemuiter et gloriose fecerit celebrari ve^peras, matiuinas, missani, et cetera, quae ad

Le giorioux conloniporain de saint Louis, Roi et chevalier comme lui , saiiil Ferdinand, Uoi de Caslillc et de Léon, ne fut pas moins zélé pour les divins OlTices. Rodrigue rapporte en détail les actions de sa piété; comment il assistait à toutes les Heures du jour et de la nuit , môme dans ses campagnes ; comment il chantait avec les Clercs les divins Cantiques, et ne dédaignait pas de remplir lui-même quelquefois roffîce de Chantre (I).

Parlerons-nous de cet autre brillant chevalier, Richard Cœur-de-Lion, qui remplit l'Orient et l'Occident du bruit de sa gloire ? Les chroniques d'Angleterre nous disent comment il se levait chaque jour de grand matin pour chercher d'abord le royaume de Dieu et sa justice; comment il se rendait à l'Eglise et n'en sortait point qu'il n'eût entendu tout l'Office ecclésiastique (2).

Henri III, l'un de ses successeurs, entendait tous les jours trois Messes en note , c'est-à-dire en plain-chant , outre les Messes basses auxquelles il avait assisté. Saint Louis l'ayant exhorté à employer au moins une partie de ce temps à écouter des prédications , le pieux Roi d'Angleterre lui fit cette admirable réponse qui peint si bien la tendre piété du moyen-âge : « J'aime encore mieux voir plus souvent celui »que j'aime, que d'entendre seulement parler de lui (3). »

Tels étaient encore au treizième siècle les Rois de la Catholicité. Comment les peuples n'auraient-ils pas eu une

solenmitatem tam ceiebrem perliiiebaat , testes esse possuni, qui affuerunt, de quibus noanulli attestari veraciter, sive edere potuerunt, quod postquam Filins Dei iu eodem loco de gloriosa Virgiiie carnem assunipsit , nunquam tara solemne , lamque dovotum Officium;Juerit ibi facUiin. (S. Lucluvici vitu per Gattfridnmdc BrUv loco. Cap. //'.)

(1) Roderic. Tolelan. De Rébus Hispan.

(2) Roger. Pag. 753.

(3) Thomas de Walsinghani. Tom. II. pag. 67.

ineffable intelligence des choses de la vie mystique, quand un Louis IX et un Richard I", par exemple , Princes si différens d'ailleurs, se réunissaient dans Tamour passionné des chants et de la prière liturgique, et passaient chaque jour de longues heures à vivre d'une vie de foi et d'amour des choses célestes? Mais , après le treizième siècle , cette génération de Princes qu'on pourrait npipeler Liturgistes , et dont la série commence à Pépin et à Charlemagne, se brise tout à coup. Philippele-Bel avait bien autre chose à faire que chanter des Répons : les Pierre Flotte et les Guillaume de Nogaret lui semblaient recrues plus avantageuses que les Frères Prêcheurs et les Frères Mineurs de son aïeul.

Le treizième siècle fut le théâtre d'un événement liturgique d'une si haute portée , que , depuis , un semblable ne s'est pas encore reproduit. ÎS'ous voulons parler de l'institution de la Fête du Saint-Sacrement ; car les Fêles universelles établies dans la suite par le Siège Apostohque ne sont point d'un degré aussi élevé, n'ont point d'Octave, et n'emportent point l'obhgation de cesser les œuvres serviles. On peut donc dire que c'est à l'époque que nous racontons dans le présent chapitre , que l'Année Chrétienne a reçu son complément , au moins pour les grandes lignes dû Calendrier.

Cette solennité , si chère à toute la Catholicité , fut étabUe pour être un solennel témoignage de la foi de l'Eglise dans l'auguste mystère de l'Eucharistie. L'hérésie de Bérengcr, dès le onzième siècle , avait rendu nécessaire une nouvelle protestation liturgique en faveur de l'antique croyance : le rite de l'élévation de l'Hostie et du Calice , pour être adorés par le peuple, immédiatement après la consécration, avait été promptement institué et s'était répandu en tous lieux. Au treizième siècle , de nouvelles attaques se préparaient contre ce dogme capital d'une religion fondée sur le mystère du

Verbe incarné pour s'unir à la nature humaine. Déjà les précurseurs des Sacramentaires avaient paru ; les Vaudois , les Albigeois, préparaient la voie à Wiclef , à Jean Huss, précurseurs eux-mcaies de Luther et de Calvin. Il était temps que l'Eglise lit entendre sa grande voix. : la Fêle du Saint- Sacrement fut donc décrétée par Urbain IV, en 1264 , avec des circonstances merveilleuses qui seront racontées ailleurs ; et , non seulement une solennité du premier ordre fut ajoutée aux anciennes fêtes instituées par les Apôtres , mais une Procession splendide , dans laquelle on porterait le Corps du Seigneur, ne tarda pas à être adjointe aux antiques Processions du Dijnaache des Hameaux et des Rogations.

Pour célébrer un si grand Mystère, il était nécessaire qu'un nouvel Office fût composé qui répondît à l'enthousiasme de l'Eglise et à la grandeur du sujet. La Liturgie ne manqua point dans cette circonstance à l'attente du peuple chrétien, et l'Office du Saint-Sacrement est un monument tellement imposant , que les novateurs du dernier siècle , qui ont renversé la Liturgie antique pour en créer une autre de fond en comble à l'usage des Eglises de France, ont jugé à propos d'en conserver plusieurs parties , alors même qu'ils déchiraient sans pitié les Offices que tout le reste de la Chrétienté latine , moins l'Eglise de Milan , emploie dans la célébration des Mystères de Noël , de Pâque , de l'Ascension et de la Pentecôte.

Mais il est arrivé , au sujet de l'Office du Saint-Sacrement, ce qui arrive à l'égard de tous les grands monumens, objets de l'amour des peuples; une sorte de mystère en a voilé l'origine. On a disputé pour en connaître le véritable auteur. Personne il est vrai , n'a jamais douté que le Docteur Angélique , saint Thomas d'Aquin , n'y eût eu la part principale ; mais , en rédigeant cet Office, n'avait-il point sous les yeux

celui qui était déjà en usage dans l'Eglise de Liège, où la Fête du Saint-Sacrement avait commencé ? C'est ce que les monumens du treizième siècle ne nous ont point éclairci suffisamment : bien qu'il soit rendu indubitable, par tous les témoignages de l'histoire , que saint Thomas fut chargé, par Urbain IV, de rédiger pour l'Eglise universelle l'Office de cette nouvelle fête (1).

Ce qui frappe principalement dans cet Office , tel qu'il est sorti des mains de saint Thomas , c'est la forme majestueusement scholaslique qu'il présente. Chacun des Répons de Matines est composé de deux sentences, tirées l'une de l'Ancien, et l'autre du Nouveau Testament, qui rendent ainsi témoignage conforme sur le grand Mystère qui fait l'objet de la solennité. Celte idée, qui a quelque chose de grandiose, a été inconnue à saint Grégoire et aux autres auteurs de l'ancienne Liturgie ; et on doit convenir qu'autant elle est puérile et forcée dans les nouveaux Bréviaires qui en ont fait une règle générale , autant elle est belle et solide , si on ne l'applique qu'avec mesure et dans de grandes occasions.

Le même génie méthodique du treizième siècle paraît dans la Prose Lauda, Sion, œuvre étonnante qui est incontestablement de saint Thomas. C'est-là que la haute puissance d'une scholastique , non décharnée et tronquée , comme aujourd'hui, mais complète comme au moyen-àge, a su plier sans effort au rythme et aux allures de la langue latine, l'exposé fidèle, précis, d'un dogme aussi abstrait pour le théologien , que doux et nourrissant au cœur du fidèle. Quelle majesté dans l'ouverture de ce poème sublime ! quelle précision délicate dans l'exposé de la foi de l'Eglise ! et avec quelle grâce, quel naturel sont rappelées, dans la conclu-

(1) Benedict. XIV. De festis D. N. J. C. Lib. 1. cap. XIII.

sion , los ligures de ranciennc Loi qui annonçaient lo Pain des Anges, rAgneaii l^aseal el la Manne! Enfin, (inellc ineffable conclusion dans celte prière majestueuse et tendre au divin Pasteur qui nourrit ses brebis de sa propre chair, et dont nous sommes ici-bas les Commensaux , en attendant le jour éternel où nous deviendrons ses Cohéritiers! Ainsi se vérifie ce que nous avons dit plus haut, que tout sentiment d'ordre se résout nécessairement en harmonie. Saint Thomas, le plus parfait des scholasliques du treizième siècle , s'en est trouve par-là même le poète le plus sublime.

Nous avons encore une production du même temps, et dont l'appréciation doit être la môme; c'est la Séquence Dies irœ. On n'est pas d'accord sur le nom du poète inspiré qui dota la Chrétienté de ce Cantique si tendre et si sombre qui, sans doute, accompagnera l'Eglise , en ce dernier jour dont les terreurs y sont si lamentablement exprimées ; mais quelle majesté , quelle onction , quel rythme digne d'un si redoutable sujet ! On se sent porté à croire qu'une assistance spéciale de l'Esprit Suint a dû conduire les auteurs du Dies irœ et du Lauda^ Sion, et leur découvrir les accens célestes qui seuls étaient en harmonie avec de pareils objets.

Si , maintenant , nous en venons à considérer le chant luimême dont ces incomparables poèmes sont revêtus et encore embellis , nous sommes forcés de reconnaître qu'aucun siècle n'a surpassé le treizième dans l'art de rendre les passions de la Liturgie , avec les ressources en apparence si bornées du chant ecclésiastique. Nous ferons une seule remarque : c'est que le treizième siècle a réussi principalement dans les Séquences, plutôt que dans les P»épons et autres pièces en prose. Ceci tient aux observations que nous avons faites au chapitre XL Les compositeurs du moyen-age étaient plus à l'aise, dans ces morceaux qu'ils pouvaient traiter en suivant

le génie national , que dans les pièces sans rythme , que les réminiscences de la Musique Grecque , appliquées par saint Grégoire'? ont revêtues d'ailleurs de tant de majesté. Déjà, un fait antérieur à l'Office du Saint-Sacrement avait attesté cette faculté musicale au douzième siècle ; le beau chant de la Prose d'Abailard , Mittit ad Virginem, n'était déjà plus de la famille des anciennes Séquences. II ne se peut rien voir de plus tendre et déplus mystiquement joyeux. Nous avons dit que ce chant appartient à la France , comme les paroles sur lesquelles il a été mis. L'Italie nous a , en revanche, donné le Lauda , Sion , et le Dies irœ ; quant aux Répons , Antiennes, et autres pièces de l'Office du Saint-Sacrement, la France et la Belgique les ont fournies.

On ne peut rien voir, sans doute, de plus remarquablement mélodieux que ces Répons et ces Antiennes ; mais, pour être juste , il faut ajouter qu'elles ne sont rien moins qu'originales. Nous surprendrons même plus d'un lecteur en disant que toutes, ou presque toutes les pièces en prose de l'Office du Saint-Sacrement ne sont que les pastiches de morceaux plus anciens , et presque tous des onzième ou douzième siècles. Ainsi, le Répons Homo quidam est pris sur Virgo flagellatur de sainte Catherine ; Immolabit , sur Te S^wAum Deum des saints Anges; Comedetis , de Stirps Jesse de la Nativité de la Sainte Vierge ; Unus Partis , de Ex ejus tumba de saint Nicolas ; Misit me, de Verbum caro du jour de Noël ; l'Antienne 0 quam suavis, est calquée sur 0 Christi pietas de saint Nicolas , etc. La Messe , si belle et si mélodieuse , n'est pas plus originale. L'Introït Cibavit appartient, en propre, au Lundi de la Pentecôte ; le Graduel Oculi omnium , au vingtième Dimanche après cette Fête ; l'Offertoire Sacerdotes est pris sur Confirma hoc , et la Communion Quotiescumque sur Factus est repente, pièces qui appartiennent toutes deux à la Messe

du jour de la Poniecôto. Ce n'est pas tout; plusieurs de ces pièces présentent, (lans la composition, d'énormes contresens avec les paroles ; par exemple , les Antiennes 0 quant suavis es. Sapicntia. 0 Sacrum convivium , etc.; ce qui donne lieu de penser qu'elles ont été traitées par des compositeurs habiles dans ia mélodie des sons , mais ignorans de la langue latine. De cette double observation il est permis de conclure que le treizième siècle , si divinement inspiré dans les compositions rythmiques, dédaigna de s'exercer sur les morceaux en prose, et ne fit gucres d'autres frais que de transporter sur des paroles nouvelles des Motifs déjà connus ; travail presque matériel , et que des musiciens illétrés pouvaient remplir.

S'il est permis de rechercher les analogies que présentent les vicissitudes du chant ecclésiastique, au moyen - âge , avec la marche de l'architecture religieuse, qui a toujours suivi les destinées de la Liturgie dont elle fait une si grande partie et comme l'encadrement, nous soumettrons à nos lecteurs les considérations suivantes. Les dixième et onzième siècles enfantèrent des pièces de chant graves , sévères et mélancoliques , comme ces voûtes sombres et mystérieuses que jeta sur nos Cathédrales le style Roman , surtout à l'époque de cette réédification générale qui marqua les premières années du onzième siècle. Ainsi, on retrouve encore la forme Grégorienne dans les Répons du Roi Robert, comme la Basilique est encore visible sous les arcs Byzantins du même temps. Le douzième siècle , époque de transition, que nous appellerions volontiers, dans l'architecture, le Roman lleuri et tendant à l'ogive , a ses délicieux Offices de saint ÎNicolas et de sainte Calhei'ine, la Séquence d'Abailard, etc., où la phrase Grégorienne s'efface par degrés pour laisser place à une mélodie rêveuse. Vient ensuite le treizième siècle avec

ses ligues pures, élancées avec tant de précision et d'imrmonie ; sous des voûtes aux ogives si correctes, il fallait surtout des chants mesurés , un rythme suave et fort. Les essais simplement mélodieux, mais incomplets, des siècles passés, ne suffisent plus : le Lauda, Sion, le Dies irce sont créés. Cependant, cette période est de courte durée. Une si exquise pureté dans les formes architectoniques s'altère , la recherche la flétrit ; l'ornementation encombre , embarrasse et bientôt brise ces Hgnes si harmonieuses ; alors aussi commence pour le chant ecclésiastique la période de dégradation dont nous allons parler tout à l'heure. Malheureusement, tous nos lecteurs ne seront pas à même de suivre ces rapports et d'étudier les progrès et la décadence du chaut ; les livres où se trouvent les monumens que nous rappelons disparaissent chaque jour ; mais il faut pourtant que l'on sache quels trésors de mélodie furent sacrifiés au jour où l'on inaugura dans nos Eglises des chants que n'avaient jamais entendus nos pères, et qui éclatent à grand bruit sous des voûtes long-temps accoutumées à en répéter d'autres.

Nous donnerons maintenant la bibliothèque des Liturgistes qui ont fleuri à la grande époque du treizième siècle.

Nous trouvons d'abord Alain de Lille , Moine de Citeaux , qui fleurissait en l'Université de Paris , au commencement du treizième siècle, et qui fut appelé le Docteur universel. On trouve parmi ses œuvres deux Séquences , l'une sur l'Incarnation du Verbe , l'autre sur la fragilité de la nature humaine.

(1208). Jean, appelé le Scribe ou l'Acémète, Patriarche des Jacobites, parait être l'auteur d'une Anaphore insérée par Renaudot au deuxième tome de son recueil des Liturgies Orientales.

(1215). Saint François d'Assise , Patriarclie de l'Ordre Se- f raphique, a eu une influence marquée sur la Liturgie, en obligeant ses enfans à embrasser le rite de l'Eglise Romaine. On Jrouvc dans ses œuvres un opuscule intitulé : Ordo recitandi offïcium dominicœ Passionis.

(1220). r.uillaumedeSeignelay, Evêque d'Auxerre, puis transféré sur le siège de Paris, avait composé un livre, de Divinis Officiis^ qui n'a point été imprimé.

(1222). Germain IF , Patriarche de Constantinople , est auteur d'un opuscule intéressant sur la Liturgie , intitulé : Théorie des choses ecclésiastiques. Malheureusement , nous ne l'avons point tel qu'il est sorti des mains de son auteur ; il a subi de graves interpolations.

(1230). Godefroy, Archevêque de Cambrai, écrivit un livre de Divinis Officiis , que nous n'avons plus.

(1230). Jacques, Evêque de Tagrite, de la secte des Nestoriens, est auteur d'une Exposition des Offices et des Oraisons.

(1238). Guyard de Laon, Chancelier de l'Université de Paris , et élevé plus tard à l'Archevêché de Cambrai , paraît être auteur d'un opuscule de Officiis divinis , sive ecclesiasticis , et d'un autre de Officiis sacerdotum.

(1239). Haymon de Feversham, Ministre Général des Frères Mineurs, corrigea le Bréviaire P»omain, ainsi que nous l'avons dit, et, en outre, écrivit un livre de Missœ cœremoniis.

(1240). Simon Taylor, Dominicain, fut habile dans la théorie du chant ecclésiastique , et composa deux livres de Pentachordis , deux de Tenore Musicali, et un de CantuEcclesiastico corrigendo.

(1251). Vincent deCovenler, Franciscain, professeur à Cambridge, est auteur d'une Exposition de (a Messe. T, I. 23

(1255) . Jean Bar-Maadani , Patriarche des Jacobites , composa une Anaphore qui se trouve au recueil de Kenaudot.

(1254). Humbert de Romanis, cinquième Général des Dominicains , compilateur du Bréviaire de son Ordre , rédigea sur les Offices qu'il contient des Commentaires qui étaient gardés, au rapport de Schulting, dans la bibliothèque des Frères Prêcheurs de Cologne.

(1255). Théodore Lascaris II, Empereur Grec, a composé , en l'honneur de la Sainte Vierge, un Canon ou Hymne qui se trouve dans le livre que les Grecs nomment Paraclétique.

(1260), Grégoire Bar-Hebrœus, Primai d'Orient , pour la secte des Jacobites , est auteur d'une Anaphore qui se trouve au recueil de Renaudot , et d'un Abrégé de la Liturgie de saint Jacques.

(1260). Hugues de Sainl-Cher, Dominicain , Cardinal , auteur de la Concordance de la Bible , a aussi travaillé sur la Liturgie. Il composa un livre sous ce titre : Spéculum sacerdotum et Ecclesiœ, de Symbolo et Officio Missoe.

(1270). Latinus Frangipani, Dominicain, Cardinal, neveu du Pape iNicolas III , passe pour être l'auteur de la Séquence des Morts, Bies irœ, et de plusieurs autres en l'honneur de la Sainte Vierge.

(1270). Saint Thomas d'Aquin, Docteur Angélique, outre l'Office du Saint-Sacrement, écrivit un Uvre intitulé : Expositio Missœ.

(1270). Guibert de Tournay, Franciscain, a laissé un ouvrage très-curieux, sous ce litre : De Officio Episcopi et Ecclesiœ cœremoniis. Il est dédié à Guillaume, Evèque d'Orléans.

(1270). Erard de Lésignes, Cardinal, Evêque d'Anxerre, étant allé à Rome , y entendit de si beaux Répons de l'his-

loire de INoé et d'Abraham, pour les semaines de Sexagésime et de Quinquagésime , qu'il les introduisit dans son Eglise.

(1270). Sanclie , Infant d'Arragon , Archevêque de Tolède, composa des Litanies et des Hymnes en l'honneur de la Sainte Vierge.

(1272). Saint Bonaventure, Docteur Séraphique , est auteur d'une Exposition de la Messe et d'un Office de la Passion de Jésus-Christ. Ou lui a attribué aussi l'Office de saint François.

(1280). Peckam, Franciscain , Archevêque de Cantorbéry, laissa deux traités liturgiques intitulés , l'un de Ratione diei Dominicœ, l'autre Spéculum Ecclesiœ de Missa.

(1290). Guillaume Durand, Dominicain, Evêque de Mende, composa le fameux Rationale divinorum Officiorum , ouvrage dans lequel il explique tout l'ensemble de la Liturgie , à l'aide des auteurs qui l'ont précédé , en ajoutant ses propres observations. On peut considérer ce livre comme le dernier mot du moyen-âge sur la Mystique du culte divin , et s'il est si oublié aujourd'hui , il ne le faut attribuer qu'à cette triste indifférence pour les formes religieuses qui avait glacé nos pères, jusque-là qu'au dix-huitième siècle, on a pu renverser, en France, toute l'ancienne Liturgie et en substituer une nouvelle, sans que les populations s'en soient émues. Les Offices qu'expose Durand ne sont plus ceux qu'on célèbre dans nos Eglises, et c'est ce qui embarrassera tant soit peu nos modernes archéologues qui , ayant par hasard rencontré Durand, dans la poudre des bibliothèques, essaieront de s'en s(>rvir pour expliquer le culte exercé aujourd'hui dans nos Cathédrales. Au reste, si quelqu'un d'entre eux devait un jour parcourir ces lignes , nous prendrons la Hberlé de lui dire que Durand , qui peut être d'un si grand

secours pour l'interprétation des mythes ( comme l'on dit ) du Catholicisme au moyen-âge, n'est que le compilateur des avis émis par les Liturgistes qui l'ont précédé, depuis l'âge des Pères de l'Eglise ; et que , dans la partie de son travail qui lui appartient en propre, il n'est pas toujours sûr de prendre, pour le génie de l'Eglise, les explications qu'il donne. Son livre est une Somme . il est vrai ; mais tout ce qu'il renferme doit être jugé dans ses rapports avec les traditions de l'antiquité. En un mot , le Rational de Durand est un monument dont, après tout, la science liturgique pourrait se passer ; car l'origine de cette science remonte aux premières traditions du Christianisme, d'où elle est venue jusqu'ici de bouche en bouche, toute vivante, et sans avoir besoin que la science profane la restaure. L'état de la France , quant à la Liturgie , n'est qu'un fait isolé et passager, nous l'espérons du moins; car s'il est vrai de dire que Durand, s'il revivait aujourd'hui, ne comprendrait plus rien à la Liturgie de Mende, sa propre Eglise, de Lyon, de Paris, etc., il pourrait , du moins , en franchissant les frontières de notre pays, retrouver en tous heux de l'Occident ces formules saintes qu'il a commentées avec tant d'amour.

Nous devons dire, à la gloire de la science liturgique et à celle de Guillaume Durand , en particulier, que le Rationale divinorum Officiorum fut le premier livre imprimé avec des caractères métalliques , préférence qui montre grandement le respect qu'on lui portait. Il parut en 14o9, à .Mayence , et on lit, sur la dernière page de cette édition, les paroles suivantes : Prœsens Rationalis divinorum Codex Officiorum , ' venustate capitalium decoratus , rnhrkationihusque distinc- 'tus , adinventione artificiosa imprimendi ac caracterizandi , * ubsque calami exaratione sic Cifigiatus, et ad Eusehiam Dei industrie est consummatm per Johannem Fust , civcm Ma-

gunlinum, et Pelrum Gcrnzheini Clcricmn Dioeesis ejusdem , anno Domini milesimo quadringentesimo quinquagesimo nono. Sexto die octobris . On voit, par celle inscription que nous avons conservée avec toutes ses incorrections, comment les souvenirs de la science liturgique s'unissent à l'une des plus grandes et des plus glorieuses entreprises de l'humanité.

(1293). Ignace V, Patriarche des Jacobites, a composé une Anaphore qui est comprise dans la collection de Renaudot.

(1296). Ebediesu, Métropolitain de Soba, pour la secte des Nestoriens , a laissé un livre intitulé : Margaritœ de veri^ tate fideij dans lequel il traite un grand nombre de questions de Liturgie.

(4297). Engelbert, Abbé Bénédictin enStyrie, écrivit une explication des sept grandes Antiennes.

(1297). Jean , Diacre , Chanoine de la Basilique de Latran, dédia au Pape Alexandre IV, un livre curieux intitulé : De Sanctis Sanctorum, dans lequel il parle des antiquités liturgiques de cette Mère et Maîtresse des Eglises.

(1300). Pierre, Chantre et Chancelier de l'Eglise de Chartres, a laissé un traité sous ce titre : Spéculum Ecclesiœ^ sive Manuale mysterionim Ecclesiœ.

Nous concluerons ce chapitre par les remarques suivantes :

La Liturgie, au treizième siècle comme dans tous les autres, fut l'expression de l'Eglise. Les nouveaux Ordres Religieux qu'elle enfanta montrèrent leur action sur la Liturgie , comme sur le principal théâtre des institutions ecclésiastiques : le Bréviaire universel fut Franciscain ; la Solennité nouvelle du Saint-Sacrement reçut de la main d'un Dominicain une partie de sa grandeur.

Cette époque de synthèse théologique produisit aussi la synthèse liturgique de Durand.

L'antique dépôt de la Liturgie demeura intact dans

toutes ses parties, ei après la correction Franciscaine, on put dire encore que l'Eglise d'Occident ne connaissait point, quant à la substance, d'autres formes liturgiques que celles qu'avait résumées saint Grégoire le Grand , et que Charlemagne et saint Grégoire VU avaient achevé d'établir dans l'Eglise Latine.

Le chant ecclésiastique fit des progrès en rapport avec la beauté , la noblesse , l'harmonie des lignes de l'architecture de ce plus brillant des siècles de la Chrétienté occidentale.

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