DE CETTE NOUVELLE ÉDITION
Depuis la mort du vénérable Père Dom Guéranger, Nécessité d'une
édition nouvelle
abbé de Solesmes, des sollicitations pressantes et multi- ^^s oeuvres
pliées n^ont pas cessé de se faire entendre pour demander Gueranger,
une édition nouvelle et complète de ses œuvres. Les éloges
que N.T. S. Père le Pape Pie IX a décernés au valeureux
champion de l'infaillibilité pontificale et de la liturgie
romaine, lui ont fait une place à part entre les écrivains
ecclésiastiques de notre temps. En exaltant « son puissant
« génie, sa merveilleuse érudition, son dévouement iné-
« branlable à la chaire de Pierre, » en énumérant avec la
clairvoyance d'un juge souverain les immenses résultats
obtenus « par ses écrits pleins de foi, d'autorité et de
« science,)) Pie IX a déclaré, on peutle dire, que Foeuvre du
savant Abbé fait partie désormais du patrimoine commun
de la famille catholique. La piété filiale n'est donc plus
seule à imposer comme un devoir aux moines de Solesmes
une publication nouvelle et intégrale des oeuvres de leur
père; c'est une dette que l'Église leur réclame et qu'ils
ont à cœur de payer le plus promptement possible.
U Année liturgique et la Vie de sainte Cécile^ les deux Écrits œuvres de prédilection du vénérable Abbé, ont été éditées ces quatre
j,.^ . . ,,, . volumes.
déjà, ainsi que l Essai sur la médaille de saint Benoit ;
aujourd'hui, nous annonçonsquatrevolumescomprenantles Institutions liturgiques^ la Lettre sur le droit de la Litur^ gie^ les deux Défenses des Institutions liturgiques^ l'ensemble en un mot des écrits polémiques deDom Guéranger sur la Liturgie. Nous n'avons plus besoin d'en expliquer l'importance, depuis que le Souverain Pontife a daigné dire de notre père : « L'objet principal de ses travaux et de « ses pensées a été de rétablir la Liturgie romaine dans ses « anciens droits. Il a si bien conduit cette entreprise, que f( c'est à ses écrits, et^en même temps à sa constance et à '( son habileté singulière, plus qu'à toute autre influence, '( qu'on doit d'avoir vu, avant sa mort, tous les diocèses de « France embrasser les rites de l'Eglise romaine (i).» Après ces paroles apostoliques, tout éloge des ouvrages que nous offrons de nouveau au public est assurément superflu ; mais sans anticiper sur une biographie, dont la rédaction est déjà commencée, il est nécessaire de rappeler brièvement au lecteur les principales circonstances qui ont marqué l'apparition de ces écrits. Cette courte exposition est indispensable pour en donner la pleine intelligence. Anarchie En possession depuis des années déjà longues du
liturgique
à laquelle la bienfait de l'unité romaine, la jeune génération cléricale
rrance ' '-'
^a^vamifom^ ne peut elle-même se faire l'idée de l'anarchie liturgique Guéranger. a^ laquelle Dom Guérauger a arraché notre pays. Vingt bréviaires et vingt missels différents étaient en usage dans nos églises, se partageant la France de la manière la plus capricieuse ; deux diocèses limitrophes avaient rarement la même liturgie; souvent on en trouvait deux et
(i) Bref Ecclesiasticis viris, ci-dessus.
PRÉFACE DE CETTE NOUVELLE EDITION XXVIl
trois, quelquefois même jusqu'à cinq dans le même diocèse (i). Ignorant d'ordinaire l'origine suspecte du plus grand nombre de ces bréviaires et de ces missels, le clergé les regardait volontiers comme des monuments vénérables de l'antiquité, dès qu'il ne les avait pas vu fabriquer sous ses yeux. Dans chaque diocèse on professait, pour la liturgie locale, une admiration naïve, égalée seulement par le suprême dédain avec lequel on traitait le bréviaire et le missel romain. Par une étrange contradiction, ces œuvres tant vantées étaient remaniées sans[cesse pour arriver à une perfection plus grande, dont le type même variait selon le goût des compositeurs à la mode dans chaque pays. Au xvin^ siècle, les rédacteurs des nouveaux bréviaires, trop souvent suspects dans la doctrine, étaient au moins des hommes versés dans la science des Écritures et de la tradition ; on ne pouvait plus en dire autant des faiseurs du XIX® siècle ; et des élèves de rhétorique suppléaient comme hymnographes Santeuil et Goffin. Cette anarchie et ces variations perpétuelles avaient fait perdre au clergé le sens traditionnel et aux fidèles Tamour et rintelligence des offices de l'Église. Les sacrements et toutes les choses saintes étaient exposés à mille profanations, par Fabsence de règles fixes et suffisamment autorisées. Le devoir de la prière publique était négligé ; et la foi elle-même souffrait de ces désordres sans remède.
Choisi par la divine Providence pour arrêter le cours Dom Guéranger
né liturgiste,
(i) Tel était en particulier le cas du diocèse de Carcassonne, qui à son ancien territoire avait ajouté tout ou partie de ceux de Narbonne, Saint- Papoul, Alet et Mirepoix. Ces cinq diocèses avaient chacun leur Liturgie avant la Révolution; elles furent toutes conservées jusqu'en 1842.
de ces abus lamentables, Dom Guéranger naquit liturgiste. Dès sa plus petite enfance, il aima avec passion les offices de TÉglise ; il les suivait avec une attention peu ordinaire à son âge, et de retour à la maison paternelle, son plus grand plaisir était d'imiter les cérémonies qui s'étaient déroulées sous ses yeux. Ce goût inné ou, pour mieux dire, cette grâce reçue au saint baptême se développa graduellement'avec l'intelligence et Pinstruction de Prosper Guéranger. Écolier, il savait par cœur tous les chants qu'on exécutait dans sa paroisse de Sablé et sentait déjà cette poésie divine de la Liturgie, dont il devait révéler à notre siècle le secret presque ignoré. Élève des classes supérieures au collège royal d'Angers^ il conservait les goûts et les préoccupations de son enfance au milieu du scepticisme et de la corruption précoces d'un trop grand nombre de ses contemporains, et fortifiait par des études de plus en plus sérieuses le don mystérieux que le ciel lui avait départi. Dom Guéranger ^^^ sortir de sa rhétorique, quand il entra au sémides Liturgies naire du Mans, le jeune Guéranger était un clerc tout durant sa formé, qui, à une érudition ecclésiastique déjà surpre-
jeunesse
cléricale. nante, joignait le goût d'une piété virile, nourrie de l'Écriture Sainte et puisée dans les offices de rÉgHse. A cette époque, cependant, le jeune élève du sanctuaire partageait tous les préjugés de ses contemporains ; il admirait sincèrement les liturgies qui régnaient en France, et méprisait, sur la foi d'autrui, celle de Rome, qu'il ne connaissait pas. Sa joie fut grande quand il se vit appelé par le sous-diaconat à payer chaque jour au nom de l'Eglise le tribut de l'office canonial à la Majesté divine, et