TERRITOIRE. —POPULATION. —FINANCES
Il n est pas de science dont on ait plus abnsé de nos jours que de la slatislique : les longues colonnes de chiffres consacrées à résumer les données recueillies sur la population , les forces productives, le commerce , les finances , la puissance militaire et maritime , la situation morale et politique de divers pays forment un arsenal où chacun va puiser les armes qui lui conviennent, en groupant avec art les preuves numériques alléguées à lappui des problèmes les plus débattus, des systèmes les plus contraires.
D'étranges erreurs ont eu pour point de départ de prétendus relevés statistiques ; aussi ne doil-on pas s'étonner des attaques dirigées contre une étude, indispensable cependant , et qu'aucun de ceux qui en signalent le plus vivement le discrédit ne songe i bannir du cercle des connaissances humaines. On se défie de la statistique , on en médit , et presque tout le monde en fait ; souvent , il est vrai , comme M. Jourdain faisait de la prose , sans s'en douter.
C'est qu'il faudrait renoncer à tonte notion précise sur les faits sociaux si l'on devait déserter le soin de dresser le budget de» ckoiee , définition d'un heureux laconisme que la statistique doit an génie de Napoléon. L'usage journalier de chiffres plus ou moins fautifs, dans lesquels viennent se résumer les investigations des observateurs , prouve qu'il serait hors de saison de discuter sur la nécessité et sur l'importance de la statistique. Ce dont il importe de s'occuper, c'est de substituer des notions «rraies k des notions inexactes.
Hâtons -nous de le dire, les écrivains qui ont fait le plus de mal à la statistique, ce sont, sauf d'honorables exceptions, les statisticiens eux-mêmes ou ceux qui ont Urop fréquemment usurpé ce titre.
Rien de plus simple , au premier aspect , que ce soin die dresser ce budget des chose* pressenti par l'empereur. Un facile accès semble ouvert aux compilateurs- d'instinct >ia de profession , aux hommes qui aiment à faire de la science à bon marché. On réunit, on entasse les renseipmementa fournis de côté et d'autre , on dresse des co- <yones hérissées de chiffres , on multiplie les sujets de -ecrberche afin de joindre la variété à la profondeur, et 'on arrive à créer un indigeste chaos , un fatras inintel- ■0Bble on propre seulement à fausser les idées.
C'est qu'avant tout il faudrait se demander comment ^0 doit s'y prendre pour réunir les données statistiques , [ocls sont les points sur lesquels une investigation sé-
rieuse peut s'arrêter, et quelle sera la signification des renseignements recueillis. Il faudrait savoir ce que c'est que la statistique, quels procédés elle emploie et quelles solutions elle permet de poursuivre.
Les critiques très-justes, très-fondées, qui ont frappé d'informes essais de statistique, ont eu beau jeu contre les extravagances d'un empirisme irréfléchi, contre la témérité des hypothèses, et surtout contre l'absence de toute exactitude dans des chiffres dressés on ne sait comment, et transcrits de proche en proche avec une complaisante fidélité.
Certes nous savons que la science de la statistique est née d'hier , nous savons que l'on doit lui tenir compte des tâtonnements, des incertitudes inséparables de l'enfance d'une étude nouvelle. C'est un motif de plus pour procéder avec beaucoup de réserve et de mesure, et pour ne pas se montrer trop exigeant La statistique n'a pas eu moins i souffrir des exagérations commises par ses adeptes, qui en auraient fait volontiers une encyclopédie de la science sociale, que des dédains de ses détracteurs. Si elle est loin encore de révéler les lois véritables de la société humaine, l'aspect nécessairement mobile, changeant des indications qu'elle est i même de fournir, ne saurait la faire condamner comme une œuvre impossible.
A supposer, dit*on , qu'elle reflète exactement , à un moment donné , les faits sociaux sur lesquels se porte l'inquiète investigation de notre esprit; qu'elle représente, suivant l'expression de Schlœser, l'histoire à un point d'arrêt déterminé, elle cesse d'être vraie immédiatement après, car les notions qu'elle est appelée i fixer se déplacent avec les faits , essentiellement variables. L'homme, ses conquêtes sur la nature, les conditions de son existence , les qualités morales qui le distinguent , tout cela se diversifie selon les temps et les lieux ; vouloir déterminer d'une manière stable et précise des phénomènes nécessairement ondoyants et fugitifs, c'est tenter l'impossible. On n'arrivera jamais , dans l'hypothèse la plus favorable , qu'à saisir un point entre deux infinis.
Telle est, résumée dans toute sa force , la principale objection dirigée contre la statistique. Pour y répondre il nous faut pénétrer plus avant dans les éléments qui constituent cette étude, et commencer par discerner deux aspects essentiellement distincts de la science.
La statistique (nous emprunterons pour le moment la définition qu'en a donnée un de ses plus illustres et plus dévoués propagateurs, M. Quetclet), la statistique ne
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s'occupe d'un EUt que pour une époque déterminée ; elle ne réunit que les éléments qui se rattachent à la vie de cet Etat Mais en même elle s'applique à rendre ces éléments comparables , et les combine de la manière la plus avantageuse pour reconnatlre tous les faits qu'Us peuvent nous révéler.
Le point de départ de cette étude est donc très-simple. Dans un pays quelconque , i une époque donnée , elle réunit des faits bien observés qui se rapportent à des sujets d'exploration déterminés ; elle les groupe avec méthode et discernement, en pesant et en appréciant leur valeur. Elle ne vise point à une nomenclature fastidieuse de chiffres , sans lien commun , sans homogénéité dans leur nature et dans leur signification. Il faut, tout au contraire, s'il nous est permis de nous servir de cette image, que la monnaie dee données statistiques soit scrupuleusement frappée au même titre , sans quoi elle perdrait toute valeur scientifique.
Ce peu de mots suffit pour qu*on ne se méprenne point sur la miuion du statisticien, sur la nature de l'œuvre qu'il doit accomplir. Loin de dresser un simple inventaire , il faut qu'il procède pour ainsi dire i la pesée de chacun des éléments de son travail ; il faut qu'il unisse à des connaissances variées beaucoup de sagacité dans l'esprit et dp sûreté dans le jugement.
De cette manière seulement , on obtient un ensemble de faits qui traduisent la situation de VEtat sous les rapports soumis à l'investigation scientifique pendant la période étudiée.
Cette situation se modifie sans contredit, mais il y aurait une étrange exagération à prétendre qu'elle chauge avec une rapidité qui rendrait impossible le travail de l'observateur. Non-seulement celui-ci ne doit pas se décourager en présence des' faits qui se succèdent et qui peuvent lui fabe dire :
« La moment où f écrit est déjà loin de moi. »
Mais encore il commettrait une erreur capitale s'il s'attachait eki quelque sorte i daguerréotyper la situation sociale à un instant fugitif. En effet , les causes purement accidentelles, dont l'empire s'efface du moment où on envisage une période d'une certaine étendue , exerceraient alors beaucoup trop d'influence et risqueraient de fausser les conclusions.
L'étude d'une térie de faits est nécessaire pour en avoir l'expression véritable. Une statistique bien conçue s'attachera donc à une époque déterminée sans se laisser déconcerter par la mobilité des phénomènes journaliers ; d'ailleurs les données qu'elle est appelée à recueillir sont de celles qui ont besoin d'une certaine période de temps pour se développer.
Cest ainsi que l'on arrive à dresser la statistique d'un pays ; si cette opération se répète d'époque en époque , on obtient des travaux successifs, qui deviennent comme autant de jalons , comme autant d'éléments d'une série nouvelle, plus vaste, plus compréhensive, série qui permettra d'apprécier les causes coruiantes et leurs effets. Il est permis d'espérer qu'à la longue, au moyen d'une heureuse application du calcul des probabilités , la science détrônera l'aveugle empire du hasard pour y substituer l'œuvre régulière de la Providence, en découvrant les lois qui dominent la vie de l'humanité.
Elle est la dernière , la plus sublime expression des travaux de~ la statistique , le couronnement de l'édifice dont nous ne pouvons aujourd'hui que rassembler les humbles matériaux.
Attachons-nous à constater les phénomènes sociaux à mesure qu'ils se produisent, leur rapprochement révélera la chaîne qui les lie. Cultivons la tttUittique pratique, positive^ et dans l'avenir la philosophie de la statistique, dont les premières lueurs commencent i se répandre ,
brillera d'un vif éclat pour résoudre les problèoics lr> plus controversés.
La statistique peut borner son ambition actaellc à raconter fidèlement les phénomènes sociaux , à les ooosh gner dans des tableaux clairs, bien eoordaanéa, au moyea de quotités numériques d'un sens défini et hoiDOgèac , ces tableaux par eux-mêmes donnent satisfaction à me curiosité légitime; ils suffisent pour guider dans fappréciation des questions d'un intérêt paissant « actad , immédiat. La vérité n'a pas besoin d'un grand loxe et quantités infinitésimales pour se manifester et pour (sin atteindre le but que poursuit l'étude de la atatûrtique.
Pascal a dit que > toute la suite des hommes pendant le cours de tant de siècles doit être considérée comme aa même homme qui subsiste toujours (1). ^ Ce dogme et la êoUdariié , consacré par la philosophie dams le domaiar de l'esprit , l'étude des faits le révèle dans les manifestations successives de l'existence sociale. Du joor vt l'hooune a vu les liens qui le rattachaient an passé et s l'univers , il a voulu se connattre lui-même , noo-eeslement dans son individualité bornée et passagère , maU dans les phases parcourues par les générations qui Y»valent précédé et dans le sort assigné aux divers groopf» de la famille humaine.
Depuis tantôt 4in siècle l'humanité semble se recaetUir elle veut arriver à la connaissance d'elle - mésne , «v-^/* (na-jTiiy. A des uotious vagues, instinctives, sncct^f une étude réfléchie, raisonnée. Là où le hasard sembU:: dominer , on est à la veille de saisir la loi des phénnarnés successifs. Une loi d'unité et de solidarité relie Um les êtres ; l'humanité est en marche vers la réalisslîoa ér ce dogme suprême. Déjà, pour beaucoup dTesprits . c«tk expression , le corps social^ qui ouvre un noavd barùoa à la pensée , a cessé d'être une métaphore.
L'étude des sciences sociales, en tête desqndles tîecnent se placer l'économie politique et la statistii|ne , s à la manifestation nécessaire d'une nouvelle pbase de Tc»prit humain. Sans doute on a fait de tout temps de Vèccnomie politique et de la statistique, car l'esprit, coaisi« le corps, marche sans connattre les lois de Féqnili^ mais on n'a songé que tout récemment i coordonner to principes , à réunir les faits , à constater les lois qai prrsident à la physiologie et à l'anatomie de la société.
La statistique tend à révéler les résultats matërieb rt moraux de la vie sociale; elle le fait an moy«n d'ar» langue qui lui est propre , celle des quantités analog«« ramenées à un commun dénominateur, exprianées psr des chiffres. Si l'on pouvait , d'époque à époque (car \n années ne sont que des jours pour la vie de rbnmamtr . «< une série d'années d'une certaine étendue est néttumn pour effacer l'empire des phénomènes aocidetilcis en sr conservant que les faits constants) ; si l'on poavait dre»ser un inventaire exact de la situation d'un peuple . k rapprochement des données numériques soigocaseeM»: ramenées à une valeur uniforme permettrait de ssoir l'^ symptômes du progrès ou de la décadence des nalicn^^ En supposant que le passé nous ait légué nne longue wrie de ces observations successives, câle-d bous léxtk rait la loi même de la destinée humaine ; elle noas permettrait de connaître les causes qui influent sur le boches' des Etats et de modifier celles qu'il est en notre poavar de changer. Ainsi que l'a admirablement démontre e* des hommes qui ont rendu à la science de la statisiî^ les services les plus signalés , M. Quetelet , les indsKlMe? de cette science se confondent avec les opératîaas da rs.^ cul des probi{bilités, La loi des grands nombres gomrrsi le monde moral comme le monde physique : amo^» regunt numeri; nous ajouterons avec Goetiie qae les •ambres fournissent les indices les plus sûrs à ceux q«i vs»lent savoir comment le monde estgonvemé.
(I) PtHtéet, I« p«rtie, «.elby LjCjOglC