VIII
Résumé des indications curatives du choléra-
morbus.
Tous les phénomènes qui caractérisent cette maladie, considérés dans leur marche, dans l’ordre de leur succession, et dans leur ensemble, nous montrent l’organisme gravement affecté par une cause morbifique spéciale, par un principe délétère, qui agit à la manière de certains poisons à la fois stupéfians et irritans (narcotico-âeres).
Cette cause morbifique est jusqu’ici imperceptible à nos sens et à tous nos moyens d’investigation. Son existence ne nous est révélée que par ses effets. Nous ne connaissons ni sa nature, ni ses voies et moyens d’introduction dans l’organisme. Nous n’avons donc aucune possibilité d’agir directement contré elle , soit pour la saisir et la soustraire, soit pour la neutraliser par des moyens chimiques ou autres.
Ainsi, point d’indications curatives à déduire de la cause.
Mais nous savons que tout corps organisé vivant, est doué de la propriété de pourvoir à sa propre conservation, et d’opposer une résistance
active à tous les agens de trouble et de destruction; c’est la loi primordiale de sa nature, et le premier fondement de toute science médicale : Morborum natura medicatrix.
Nous savons aussi que, dans cette lutte (souvent inégale) de l’organisme contre les agens de trouble et de destruction , indépendamment des chances diverses qui résultent, soit de la nature et de l’intensité de la cause morbifique, soit des dispositions de l’individu réagissant, soit de la réaction elle-même, qui peut être en défaut ou en excès, une multitude d’incidens et de circonstances peuvent encore influer sur le résultat définitif.
Et c’est sur l’observation attentive , sur l’étude consciencieuse de toutes ces choses que nous fondons les indications curatives , lesquelles ont toujours pour objet, en dernière analyse, non pas précisément de guérir (ce qui est l’œuvre de la nature ) , mais de faire naître des circonstances favorables à la guérison : Medicus naturœ minister et interpres.
En examinant, d’après ces principes, le choléramorbus épidémique, nous remarquons d’abord un sentiment de faiblesse et de malaise universel qui annonce une affection des centres nerveux par la cause morbifique inconnue. Nous reuiar-
quons, de plus, une coïncidence et lin rapport manifestes entre cette affection du système nerveux et les troubles divers des fonctions digestives qui signalent les premières atteintes de la maladie ( vomissemens , diarrhées , borborygmes , coliques, etc.).
Soit que la cause morbifique agisse primitivement sur le canal intestinal, soit qu’elle affecte de prime-abord les centres nerveux, en pénétrant
par les voies de l’absorption ou par les extrémités
des nerfs à travers les tissus tégumentaires, soit enfin qu’elle attaque à la fois ces deux appareils organiques, toujours est-il qjie nous voyons le canal intestinal et le système nerveux simultanément affectés, et exerçant l’un sur l’autre une influence réciproque.
Ainsi, dans le progrès de la maladie, lorsqu’elle marche assez lentement pour que ses différentes phases puissent être observées, tantôt l’aggravation des symptômes gastriques et intestinaux entraîne une aggravation parallèle et correspondante des symptômes nerveux (crampes, douleurs, angoisses, défaillances, refroidissement) 5 tantôt, au contraire, les symptômes nerveux semblent marcher en première ligne, et tenir sous leur dépendance les symptômes gastriques et intestinaux.
Tant que les deux appareils organiques primitivement aflectés réagissent seuls, on ne voit pas de solution de la maladie. Les centres nerveux s’épuisent en efforts douloureux et inutiles, tandis que le canal intestinal réagissant à sa manière, verse par ses milliers de bouches exhalantes et par tous ses organes sécréteurs, une surabondance de liquides qui devient une nouvelle cause d’épuisement et d’énervation.
Mais lorsque, en vertu de cette loi de consensus et de sympathie qui unit toutes les parties de l’individu vivant, l’organe central de la circulation vient à s’émouvoir, lorsque la réaction de l’organisme devient générale, si elle s’exerce dans une mesure convenable, une sueur chaude et bienfaisante s’établit sur toute la surface du corps. Aussitôt les crampes, les douleurs et les angoisses cessent, de meme que les vomissemens et la diarrhée; le calme succèdeà l’orage, et la maladie est, sinon terminée, au moins jugée , pour me servir d’une expression consacrée par l’école hippocratique. Que s’est-il donc passé? qu’est devenue cette cause morbifique qui agissait à la manière d’un poison des plus délétères? A-t-elle été éliminée ou assimilée? Je ne sais. Mais apparemment elle est absente y puisque ses terribles effets, par qui
seuls sa présence nous était révélée, ont disparu.
On vient de voir comment procède la nature pour la guérison du choléra-morbus. C’est en imitant ces procédés , ou plutôt c’est, en les secondant, c’est en faisant naître toutes les circonstances les plus propres à les faciliter, que le médecin peut espérer de se rendre utile.
De là, d’abord, deux indications curatives fondamentales :
Premièrement. Modérer les efforts de réaction des deux appareils organiques primitivement affectés, qui sont, avons-nous dit, le système ner-
veux et le canal intestinal;
Secondement. Provoquer un certain degré de réaction générale de l’organisme.
Chacune de ces indications principales embrasse un si grand nombre d’objets, qu’elle pourrait fournir matière à plusieurs chapitres fort étendus. Les bornes de cet écrit ne me permettant pas les développemens, je me contenterai, quant à présent, de grouper, par grandes masses, les moyens thérapeutiques correspondans à chaque indication.
Pour la première, trois ordres de moyens se présentent : iu les adoucissais et sédatifs, qui
comprennent, outre les moyens antiphlogistiques, les préparations narcotiques, auxquelles on associe, suivant les circonstances, d’autres modificateurs du système nerveux, tels que l’éther et les stimulans diffusibles, les eaux distillées aromatiques, le quinquina, les gommes fœtides, etc.; 2° les astringens ou styptiques; 3° les évacuans (vomitifs et purgatifs), qu’on emploie dans certains cas pour exciter une perturbation vive et passagère, au moyen de laquelle on tarit certaines exhalations ou sécrétions surabondantes, plus sûrement et plus promptement qu’on ne saurait le faire par les adoucissans et les narcotiques.
À la seconde indication correspondent tous les moyens dits sudorifiques : boissons chaudes, couvertures de laine, appareils caléfacteurs de tout genre, frictions, massage, etc. Les synapismes et les affusions froides concourent aussi, quoique d’une manière différente, à remplir la même indication.
J’ai à peine besoin de faire remarquer que ces mots première et seconde indication ne sont employés que pour l’ordre des idées et la clarté de l’exposition. On concevra facilement que l’ordre des médications, et leurs combinaisons diverses, doivent varier suivant une infinité de circonstan-
ces, relatives à la marche de la maladie, à la prédominance de tels ou tels symptômes , etc.
Mais les procédés de la nature, sur lesquels nouavons fondé les deux premières indications curatives, sont loin d’être infaillibles, puisqu’il est bien reconnu que le choléra- morbus épidémique, abandonné à lui-même, est le plus souvent mortel. Il faut donc rechercher quelles sont les circonstances qui peuvent entraver ou rendre infructueuse cette réaction générale de l’organisme, dont nous voyons quelquefois des effets si merveilleux.
Ici se présente un des faits les plus saillans de, l’histoire de cette maladie, un fait caractéristique, et qui la distingue du choléra sporadique et de tous les choléras épidémiques observés précédemment en Europe. Je veux parler de ces symptômes d’asphyxie qui se manifestent dans la dernière période de la maladie. Ils paraissent bien plus en rapport avec l’affection des centres nerveux qu’avec les symptômes gastriques et intestinaux.
En effet, on voit quelquefois des malades qui ne vomissent pas , qui même ônt peu de diarrhée, sans coliques, sans douleurs d’entrailles, et qui, au bout de quelques heures, sont pris tout à coup de crampes horriblement douloureuses dans les
membres et dans les muscles du tronc, d’angoisses inexprimables, et de défaillances. Ces derniers symptômes sont toujours promptement suivis de la chute du pouls, de la coloration bleue, de l’anhélation , et de tout le cortège de l’asphyxie. (Ceux que j’ai vu succomber de cette manière avaient des prédispositions morales fâcheuses.)
D’autres, au contraire, avec des déjections cholériques excessives par en haut et par en bas, accompagnées de douleurs d’entrailles, et renouvelées pendant plusieurs jours, n’éprouvent ce* pendant que des crampes modérées, et finissent par guérir, sans avoir eu aucun symptôme d’asphyxie.
Quelle est donc la cause prochaine de cette asphyxie des cholériques? Doit-on la rapporter à une altération primitive du sang par la cause morbifique, ou bien à une affection grave de quelques parties des systèmes nerveux rachidien et ganglionnaire, qui tiennent sous leur dépendance les organes de la respiration et de la circulation , ou bien enfin à ces deux causes réunies? Des recherches ultérieures pourront peut-être répandre quelque jour sur ces questions.
Quoi qu’il en soit, nous voyons que cet état d’asphyxie est le plus grand obstacle au dévelop-
pement d’une bonne réaction. Il faut donc que nous nous appliquions, non-seulement à le combattre dès qu’il se manifeste, mais encore à le prévenir. Et comme nous ne pouvons rien contre sa cause, qui est inconnue, il ne nous reste, pour le combattre, que d’atténuer ses effets, et pour le prévenir, que de placer l’organisme dans les conditions les moins favorables à son développement. Or, le moyen le plus direct de remplir ce double objet, c’est sans contredit de diminuer la quantité du sang veineux.
Delà, l’indication de la saignée, indication culminante, puisque sans la saignée les autres moyens de traitement peuvent manquer leur effet , ou devenir même nuisibles. En général , il est avantageux de faire une première saignée dès l’invasion de la maladie, lorsqu’on ne trouve dans les dispositions individuelles , ou dans les circonstances extérieures, aucune contre-indication. On y revient ensuite lorsque la réaction générale commence à s’établir, et on la répète même plusieurs fois s’il est néces saire.
On citerait difficilement une autre épidémie, où la saignée , employée dans une mesure convenable , ait été plus généralement utile que dans celle-ci. Ce n est pas comme antiphlogistique qu’elle rend
ici les plus grands services; car elle exige le concours de plusieurs moyens ton t-à-fait opposés à cette médication, et l’on sait d’ailleurs que les cholériques ne périssent pas ordinairement par inflammation; mais c’est, si je puis me servir
de cette expression, comme anti-asphyxique.
D’autres circonstances peuvent encore entraver les efforts de la nature médicatrice, et faire naître des indications secondaires, qui deviennent quelquefois fort importantes.
Ainsi, des fluxions ou des congestions plus ou moins inflammatoires vers la tête, la poitrine ou le bas- ventre, déterminées par des causes antérieures à la maladie, ou par le fait même de la maladie, deviennent autant de foyers ou de petits centres d’activité , qui nuisent à l’action principale, outre qu’ils préparent les germes d’autres maladies, qui deviendront des complications fâcheuses.
L’importance de ces congestions locales varie suivant leur intensité, et surtout suivant leur siège. Elles exigent bien plus d’attention, par exemple, lorsqu’elles affectent le tissu même des principaux viscères, ou leur enveloppe séreuse, que lorsqu’elles sont limitées à quelques portions des membranes muqueuses.
Aussitôt qu’elles se manifestent par des points douloureux et par les autres symptômes qui leur sont propres, et qui varient suivant les localités affectées, si on les juge de quelque importance, il faut s’empresser de les combattre.
De là, l’indication des saignées locales par les sangsues ou les ventouses, des fomentations, des cataplasmes, et des dérivatifs ( vésicatoires, sinapismes, moxas, etc. ).
D’autres fois, la circonstance aggravante de la maladie est un état de spasme ou d’éréthisme, c’est-àdire une mauvaise disposition du système nerveux, qui se manifeste par des sensations bizarres, par des mouvernens vitaux désordonnés, par desanomalies de fonctions, étrangères à la marche habituelle de la maladie, telles que suppression des urines, hoquets, dysphagie, amaurose, etc. Dans un tel état, l’organisme semble quelquefois se cabrer contre les médications les plus rationnelles : la saignée épuise les forces sans diminuer les congestions sanguines; l’opium narcotise sans calmer les douleurs; et les dérivatifs, sur quelque point qu’on les dirige, ne produisent que de l’exaspération. Il faut alors que le médecin cherche, en dehors de ces médications, quelques moyens d’influencer utilement les organes de l’innervation.
De là, l'indication des antispasmodiques .
Mais rien n’est plus difficile que de faire un choix parmi les moyens propres à modifier l’action du système nerveux dans un sens déterminé. Ces moyens sont extrêmement nombreux, on pourrait même dire innombrables. En effet, y at-il dans la nature un seul agent, soit hygiénique soit thérapeutique, y a-t-il une seule influence, soit physique soit morale , parmi toutes celles auxquelles l’homme est soumis, qui ne puisse, dans certaines circonstances données, modifier d’une certaine manière le système nerveux? Rien n’est donc plus vague et plus indéfini que la qualification d 'antispasmodique donnée à telle ou telle substance, à tel ou tel modificateur thérapeutique. Il n’y a point, à proprement parler , de médicament antispasmodique; mais il y a une médication antispasmodique; et les moyens les plus divers, les plus disparates mêmes, peuvent
servir à cette médication. Le choix entre ces moyens est une affaire de tact et d’expérience, sur laquelle il serait impossible de donner des règles bien précises.
Dans les cas dont il est ici question, les moyens les plus généralement utiles pour concourir à la médication antispasmodique, sont les bains et les
affusions à une température fraîche, le musc, le camphre, et l’asa-fœtida, combinés avec les préparations opiacées.
Lorsque les accidens nerveux sont intermittens, même sans périodicité régulière, le quinquina est l 'antispasmodique- par excellence. On le combine, suivant les circonstances, avec l’opium, le musc ou l’asa-fœtida; on lui donne pour véhicule , tantôt une substance mucilagineuse et nutritive, et' tantôt une potion éthérée, ou une eau gazeuse.
Telles sont les principales sources des indications curatives, dans le traitement de l’épidémie actuelle.il y en a sans doute beaucoup d’autres; mais elles ne sont pas propres à cette maladie, et leur examen nous rejetterait dans tous les lieux communs de la thérapeutique.
Aussi ne m’étendrai-je pas sur le traitement de
la fièvre consécutive , quoiqu’elle exige beaucoup
de soins et de ménagemens. L’intensité de cette fièvre est proportionnée à la gravité des symptômes cholériques qui l’ont précédée. Dans ces atteintes légères, qu’on connaît dans le public sous le nom de cholérine , la réaction n’a pas toujours un caractère fébrile bien prononcé; et lorsqu’il y a fièvre , elle ne se prolonge pas, ordinairement, au delà de vingt-quatre heures. Mais, lorsque les
symptômes du choléra ont été très-graves, lorsqu’il y a eu, outre les déjections cholériques, des crampes violentes, de l’oppression, et quelque nuance de coloration bleue, la fièvre de réaction est à elle seule, une maladie considérable : elle peut , comme toutes les lièvres continues, se compliquer d’accidens très-variés, et dégénérer en typhus.
I^es accidens cérébraux sont surtout à craindre,
lorsque, dans le traitement de la maladie primitive, on a prodigué outre mesure les remèdes excitans, les opiacés, ou les saignées. L’excès des deux premières médications détermine des congestions cérébrales actives, dont il n’est pas toujours possible de prévenir les suites. L’excès de la troisième, c’est-à-dire des émissions sanguines, détermine des congestions cérébrales passives, auxquelles il est plus difficile encore de porter remède.
Au reste, les indications qui naissent de ces divers accidens sont les mêmes que dans le traitement des fièvres cérébrales et des typhus ordinaires.
Dans le typhus cholérique, on observe quelquefois, comme dans le typhus nosocomial, des parotides qui tendent à suppuration ; et, plus rarement, des escarres gangreneuses superficielles aux
orteils, ou aux extrémités des doigts. Ces symptômes, qui appartiennent à La dernière période de la fièvre, sont, en général, du plus mauvais augure.
Chez quelques malades, il y a eu une éruption cutanée , assez analogue à celle du typhus de 1 8 1 4 , et coïncidant presque toujours avec quelques autres phénomènes critiques. La plupart de ces malades ont guéri.
La convalescence du choléra-morbus est caractérisée par un état d épuisement et d’énervation, qui exige les soins les plus délicats. Les forces reviennent très-lentement; et, long-temps après que la fièvre a cessé, le pouls conserve de la faiblesse, tantôt avec un peu d’accélération, et tantôt, au contraire, avec un ralentissement remarquable.. Les digestions sont lentes et difficiles. Mais ici , comme dans toutes les convalescences de maladies graves, la faiblesse est accompagnée d’une grande irritabilité. Il faut donc être très-réservé sur l’emploi des excitans et des toniques. Si l’on croit devoir conseiller, pour faciliter les digestions, quelques prises d’extrait de quinquina, quelque vin amer, ou autres choses semblables, ces substances doivent toujours être prises avec les alimens, afin de modérer leur impression sur l’estomac.
Mais les moyens de régime suffisent le plus ordinairement pour rétablir les forces. Un bon choix d’alimens, l’usage très-modéré d’un vin généreux , une habitation saine et agréable, et des exercices appropriés à l’état des forces, sont les principales conditions de ce régime. On recommandera aux convalescens de porter de la flanelle sur la peau, et de ne négliger aucune précaution pour se garantir des vicissitudes atmosphériques, qui sont la cause la plus fréquente des rechutes.