Instruction sur la fortification des villes, bourgs et châteaux
Voici déjà plusieurs années que la traduction que j'offre aujourd'hui au public est terminée. Elle avait été entreprise dans un but d'instruction personnelle, et je ne pensais pas d'abord à la livrer à la publicité. Adonné par goût et par position à l'étude de l'art défeusif , qui a pour base la fortification , et désireux d'en approfondir toutes les ressources, je me suis livré à l'étude des anciens auteurs. Seulement on ne peut se dissimuler que cette étude est pénible , et souvent même fort ingrate : une de ses grandes difficultés consiste dans la nécessité de connaître la langue des divers écrivains; et puis combien de pages inutiles faut-il lire pour arriver à quelques lignes intéressantes! La patience manque, et aussi le temps.
Pour remédier à ces inconvénients, on a publié un certain nombre d'ouvrages destinés à faire connaître sommairement les œuvres des auteurs principaux. En France je citerai l'Essai sur la fortification, par Mandar, et V Étude sur le passé et F avenir de l'artillerie, par le prince Louis- Napoléon Bonaparte, aujourd'hui l'empereur Napoléon III. En Allemagne, M. de Zastrow a publié son Histoire de la fortification permanente, qu'une traduction de mon camarade et ami, M. le lieutenant-colonel du génie de la Barre Duparcq, a naturalisée parmi nous. Je suis le premier à reconnaître l'utilité do ces ouvrages; ils suffisent parfaitement à la plupart des ingénieurs militaires pour leur apprendre ce qu'il leur est indispensable de savoir sur les idées de leurs devanciers; mais pour ceux qui veulent approfondir davantage l'histoire de la fortification , ils ne font que donuer un plus grand désir de couuaitre les auteurs primitifs.
INTRODUCTION
C'est justement ce qui m'était arrivé; je cherchais alors à me rendre un compte exact des influences diverses qui avaient amené dans les régions d'outre-Rhin, après 1815, l'abandon du tracé bastionué et l'adoption du système dit polygonal. Or, je vis tous les auteurs allemands s'accorder 1 pour chercher une origine nationale à ce dernier, et pour mettre en avant le nom d'Albert DùreT, resté célèbre à juste titre comme peintre et dessinateur, mais bien inconnu jusqu'alors comme auteur militaire. On avait exhumé de la poussière des bibliothèques l'ouvrage que nous donnons aujourd'hui au public frauçais, et l'on proclamait que c'était à Durer que revenait l'honneur d'avoir le premier traité par écrit , ex professo , des modifications à apporter aux anciens systèmes défensifs pour les mettre en harmonie avec la puissance destructive nouvelle de l'artillerie. Je voulus connaître l'ouvrage de Dûrer, et je le traduisis pour moi seul. Ce fut alors que parut l'ouvrage de M. le général Tripier , intitulé La Fortification déduite de son histoire. Le titre du livre était l'expression d'une idée juste, celle de donner pour principe originel à la fortitication moderne tous les travaux de nos prédécesseurs sur le même sujet. Présenter les progrès successifs d'une science sous l'impulsion de l'activité de l'esprit humain, montrer l'enchaînement des faits basé sur le raisonnement et la logique, indiquer la marche progressive de la science défensive suivant la progression de la force offensive , puis tirer ensuite parti de cet examen rétrospectif, et conclure ce qui doit être de ce qui a été, de ce qui est aujourd'hui, tel est le programme immense que suggère immédiatement à l'esprit le titre de l'ouvrage précité.
En effet, l'histoire de la fortification est bien loin d'être faite; je pense même qu'elle est complètement à faire. L'Essai de Mandar n'a pas plus de valeur que son titre n'a de prétention : le chapitre premier de son cinquième livre, réuni aux planches de l'ouvrage, forme certainement un catalogue chronologique très-intéressant, mais il n'est pas une histoire de la fortification, et il contient beaucoup d'erreurs. L'ouvrage de M. de Zastrow est une œuvre consciencieuse sans doute, et assez complète historiquement parlant; mais elle s'occupe peu de la logique et de l'enchaînement des faits; les systèmes divers, que l'on passe en revue par ordre d'écoles, y sont appréciés trop indépendamment les uns des autres, et à un point de vue exclusif d'ailleurs; l'auteur ne peut se défendre d'une certaine partialité pour l'école à laquelle il appartient. Les Études sur le jmsé et f avenir de t artillerie offrent un enchaînement d'idées beaucoup plus suivi, beaucoup plus logique; elles montrent bien comment les faits découlent les uns des autres, mais cet ouvrage donne peu de détails sur la fortification qui ne pouvait y occuper qu'une place secondaire. Les Études historiques de M. le commandant Prévost n'ont pas la prétention d'être une histoire complète, et l'auteur le dit lui-même
< Il faut excepter M. !.. RIcmod, dam ks Mémoim «r la fortification
1MRODLCTION
dans son premier chapitre. D'autres ouvrages, aujourd'hui sous presse ', traitent la même question , mais nous croyons qu'ils ne l'exposent pas davantage en son entier. L'histoire raisonné* de la fortification permanente est donc à faire , et la base de cette science n'est pas encore établie. En se servant seulement des œuvres incomplètes que nous venons de citer, en ne recourant pas toujours aux sources premières, travail difficile, il est vrai, on risque de commettre quelques erreurs à la suite des auteurs secondaires auprès desquels on a puisé. Le désir de contribuer pour ma faible part à faire éviter cet écueil , m'a décidé à reprendre mon travail sur Albert Durer, et à le livrer au public.
Ce n'est point seulement chose si aisée que de donner une traduction de 1' ouvra ge d'Albert Durer. Texte et dessins sont également difficiles à comprendre. Pour le texte, on se trouve en face d'une orthographe profondément modifiée, de formes grammaticales antiques, de mots inusités, en uu mot d'une langue qui est à l'allemand actuel ce que la langue de Rabelais est au français de nos jours. Pour un apprenti germanisant, il y avait là de grandes difficultés, et, je le déclare bien humblement, je n'aurais jamais pu les surmonter si je n'avais eu un premier secours dans une édition latine, et aussi dans une espèce de traduction de l'ouvrage de Durer, en allemand moderne ; je reviendrai tout à l'heure sur ces textes divers. Puis j'ai trouvé une autre aide dans la bonne volonté d'une personne versée dans la langue allemande, que la mort a enlevée à mon affection avant que l'œuvre à laquelle elle avait coopéré fût mise au jour. Je veux lui donner ici une preuve de souvenir et de reconnaissance.
Les dessins présentent des difficultés d'un autre ordre; les règles de la projection des figures n'étaient pas encore bien connues du temps de Durer, qui ne s'en écarte que trop souvent; il mélange des coupes, des élévations, des profils; il ajoute ou supprime des projections; et parmi toutes ces lignes il n'est pas toujours aisé de démêler au juste son idée. Il y a en outre des transpositions ou des oublis de lettres désignatrices. Ce n'est donc qu'à force de soin , de patience et d'attention que l'on peut s'y retrouver.
Quelques indications bibliographiques ne paraîtront peut-être pas inutiles à nos lecteurs, car il s'agit d'un livre devenu assez rare. On a d'Albert Durer, né à Nuremberg en 1471, et mort dans la même ville en 1528, trois ouvrages dont voici la liste par ordre de date de publication :
1" L'ouvrage ou mémoire sur la fortification, dont je donne aujourd'hui la traduction. Il fut publié en 1527, à Nuremberg, un an avant la mort de l'auteur;
1 Quand j'écrWais ce* lignes, l'Essai historique nir la fortification, de M. le commandant Cotaeron de VillemoUy, n'atait pas encore paru.
l.M ROm CTlO>
2' Une description des proportions do corps humain, en quatre livres, publié* en 1528, avec le monogramme de l'auteur;
3* Dix ans après la mort de Durer, en 1538, on publia son Traité sur la mesure et la description, avec la règle et le compas, des lignes, des plans et des volumes; il se compose de trois livres. Cette édition porte le même monogramme.
Il me suffit d'avoir signalé les deux derniers de ces ouvrages, quoique fort intéressants d'ailleurs; je vais moccuper spécialement du premier. C'est un grand in-4* de 0", 31 de hauteur sur 0", 20 de largeur; il comprend quatre feuilles entières d'impression et cinq demi-feuilles repliées sur elles-mêmes, et contenant les planches. La pagination est indiquée par la série des lettres de a à f, avec l'indice de I à 4 pour chacun des quatre feuillets; mais cette indication est irrégulièrement faite, contient une inversion , et de plus ne s'applique pas à toutes les planches. En réalité, il y a vingt-six feuillets dont dix sont doubles à cause des planches, et trente-huit pages de texte dans lequel sont encore intercalées quelques figures.
Sur le recto de la première page s'étalent les armes du prince Ferdinand, frère de l'empereur Charles-Quint , roi de Hongrie et de Bohême, infant d'Espagne, archiduc d'Autriche, duc de Bourgogne et de Brabant, comte de Hapsbourg, de Flandre et de Tyrol, roi des Romains. Au verso est la dédicace d'Albert Durer à ce prince. Le verso de la dernière page contient encore les salutations et remerclments de l'auteur à ce même prince, et se termine par ces mots : Imprimé à Nuremberg, l'an 1527 après la naissance du Christ, dans le mois d'octobre.
Peu d'années après, en 1535, on publia à Paris une traduction latine assez exacte de l'ouvrage de Durer, toujours sous le format in- f, par les soins de sa veuvo, Agnès Durer; l'éditeur fut Chrétien Wechelus. Les planches Bont calquées sur celles de Durer, et conservent les mêmes lettres indicatives. Les armes du prince Ferdinand, et la dédicace qui lui était adressée, sont supprimées; celle-ci est remplacée par une autre de l'éditeur à un sire Guillaume Langrcus, qualifié de très-illustre par sa naissance et son érudition. Je veux seulement y signaler une précaution assez originale du sieur Wechelus : « Comme l'ennui, dit-il, pourrait atteindre le lecteur en lisant les préceptes de Durer, j'insère pour le récréer en cette occasion, en tète, la description du palais du Soleil, tirée des Métamorphoses d'Ovide, et à la fin, celle de la ville de Babylone, tirée de Quinte-Curce ■>. Je crains fort que mon lecteur ne trouve pas toujours trèsamusantes les idées de Durer et les miennes; cependant je ne prendrai pas la même précaution que cet excellent Wechelus, qui aurait pu d'ailleurs, à mon sens, mieux choisir ses sujets de récréation.
INTRODUCTION V
U parut en 1603 une deuxième édition allemande des trois ouvrages de Durer, publiée par Johau Janssen, à Arnheim, dans la principauté de Gueldre. Elle est absolument conforme aux éditions premières; elle ne s'en distingue que par l'indication de la daie de la publication et celle du nom de l'éditeur. Je dots avouer que j'en parle seulement par ouï-dire; je ne l'ai pas eue entre les mains.
Eu6n à Berlin en 1823, in der Maiircrschen Buchhandlung , on publia l'édition allemande in 8* de laquelle j'ai déjà dit un mot, et dont l'éditeur est resté anonyme. On ne voulait plus reproduire le texte même du vieil auteur allemand, mais le rajeunir et le traduire dans la langue actuelle. L'idée ne me paraît pas heureuse; il eût mieux valu, je crois, conserver le langage suranné, l'orthographe vieillie d'Albert Durer, quitte à joindre un glossaire à la reproduction textuelle. Qui voudrait aujourd'hui en France acheter nos vieux poètes, nos anciens chroniqueurs traduits en bon français? j'entends le français du dix-septième siècle? Ou n'eût pas d'ailleurs assumé la responsabilité que prend toujours un traducteur. Il est vrai que l'on a toujours conservé les planches telles qu'elles sont dans Durer, en les réuuissanl seulement à la fin du volume : elles ne sont pas gravées, mais simplement lithographiées.
Cette édition est intéressante surtout par son Introduction, que je ne trouve pas exacte en tous ses points, mais qui renferme néanmoins de précieuses indications et des appréciations bonnes à étudier : je reconnais y avoir puisé assez largement pour celte étude. Si j'en crois une addition faite à l'encre ordinaire sur l'exemplaire que je possède, lequel provient de la bibliothèque de M. Blesson, l'auteur de cette Introduction
serait un M. Sydow, dont le nom m'est du reste inconnu.
Cette préface donne une autre indication que je n'ai pu vérifier : suivant quelques auteurs, l'ouvrage intitulé : La manière de fortifier villes, châteaux, et faire lieux forts, mise en français par François de La Treille, Seigneur de Béroil, commissaire en f artillerie (Lyon, in 4*, 1556, 74 pages), lequel est signalé par plusieurs bibliographes, et notamment par Mandar, ne serait qu'une traduction de l'œuvre d'Albert Durer. Mais ce n'est pas l'opinion de Mandar, ni celle de Scheibel dans la deuxième partie de sa Bibliographie mathématique, et ce dernier affirme avoir vérifié le fait sur le livre même de La Treille. M. Carlo Promis, dans son mémoire sur les auteurs italiens qui ont traité de la fortification avant l'année 1560, dit que le livre de La Treille n'est que la traduction française de l'ouvrage de Giovan Battista de Zauchi, imprimé en 1554 et ayant pour titre : Del modo di fortificar le cil/a , in 4*. Venise. J'ai bien cet ouvrage, mais je n'ai pu encore me procurer celui de La Treille pour vérifier le fait de plagiat; je l'ai demandé dans les bibliothèques de Paris et dans celle de Lyon , et je ne l'y ai pas trouvé, à mou grand regret. Je dois ajouter que les raisons apportées par M. Carlo
INTRODUCTION
Promis ne me semblent pas concluantes, et le plagiat reste douteux pour moi jusqu'à vérification '.
C'est donc bien pour la première fois qu'une traduction de l'œuvre de Durer permettra au public français do l'apprécier, de la juger. Je l'ai déjà dit, ce n'était pas une entreprise facile que j'abordais, et je veux donner quelques explications au lecteur sur le plan que j'ai adopté. Il y a à cousidérer le texte et les planches. Pour le texte, deux méthodes se présentaient : ou traduire littéralement, en n'hésitant pas à conserver, au mépris de l'Académie, un certain nombre de germanismes; ou au contraire s'étudiera écrire dans le meilleur français possible, au risque de modifier la pensée de l'auteur, ou au moins de la paraphraser. C'est cette dernière méthode qui a été employée dans l'édition de (823, et je ne la trouve pas meilleure pour une édition française que pour une édition allemande. On peut aussi accuser l'édition latine de n'avoir pas toujours serré le texte d'assez près. Comme mon but principal est de mettre le lecteur à même déjuger l'œuvre de Durer, et d'éviter par conséquent tout ce qui peut la modifier, j'ai adopté la première manière, et je prie le lecteur de me pardonner mon style un peu barbare.
La même alternative se présente pour les planches : on peut reproduire celles de Durer sans modifications, ou les modifier d'après les règles des projections. L'éditeur allemand de 1823 a choisi le premier mode, et j'ai au contraire accepté la responsabilité de modifications conformes aux règles. Il n'y a pas, comme on pourrait le croire au premier abord, contradiction entre les deux idées qui m'ont guidé, l'une pour le texte, l'autre pour les planches. Durera bien dit dans son texte ce qu'il voulait dire : l'instrument était à la hauteur de sa pensée ; je dois donc la rendre avec une fidélité ponctuelle. Dans les planches, au contraire, l'imperfection des méthodes connues de son temps l'a forcément égaré, l'instrument lui a fait défaut, et je ne puis avoir de scrupule eu rectifiant des erreurs qu'il serait le premier à reconnaître, pourvu que je n'apporte aucune modification à ses idées. L'archéologue se plaindra peut-être de ma détermination; mais l'ingénieur militaire me saura gré de lui avoir évité un travail assez pénible, celui de mettre les planches en concordance avec le texte. Je dois ajouter que M. de Zastrow, qui donne quelques-unes des figures de Durer dans son Histoire de la fortification, permanente, a suivi la même méthode que moi. Seulement, je lui reproche d'avoir introduit quelques modifications qui ne sont pas tout à fait conformes au texte.
Après ces préliminaires, et avant d'aborder l'examen de l'œuvre même de Durer, je vais dire un mot de la prétention que l'on a eue de poser l'auteur comme le premier de ceux qui ont écrit sur la fortification à partir de l'invention de la poudre. Cette ques-
» On m'a signalé aussi une édition grand in-8« de lourrag* de Durer, Berlin, I8i0, cbei Heymann; mai» je ne la connais pas.
INTRODUCTION VII
tion est peu importante au fond ; mais il ne convient cependant pas de la passer sous silence, afin que justice soit rendue à chacun suivant ses œuvres.
Mandar, assez complet dans la nomenclature des différente auteurs qui ont traité de la fortification, place Albert Durer en tète de tous. Il dit bien que certains ouvrage* italiens sur ce sujet parurent vers 1510, mais il ajoute qu'ils ne sont pas arrivés jusqu'à nous. M. de Zastrow est plus affirmatif encore, en disant que c'est à Albert Durer que revient le premier l'honneur d'avoir écrit sur les modifications à apporter à la fortification antique; il n'y a pas de doute, dit-il, qu'il fut le premier qui écrivit depuis l'antiquité sur l'architecture militaire.
il y a là une erreur; dans toute la seconde moitié du quinzième siècle on s'était au contraire beaucoup occupé de fortification, surtout en Italie, et de curieux ouvrages manuscrits existaient sur ce sujet. Ne pourrait-on compter d'abord au nombre des auteurs s'étaut occupés de fortification Christine de Pisan, dont les œuvres sont remplies de préceptes sur cet art. On connaît aussi l'ouvrage de Giorgio Martini , édité à Turin, en 1841, avec des mémoires très -intéressants de M. Carlo Promis sur cette question historique. On a encore sur le même sujet des dessins de Léonard de Vinci exécutés vers 1 502 ou 1 503 . Je ne crois pas, il est vrai , que l'on possède aucun incunable sur cette branche des connaissances humaines; l'art de l'imprimerie n'avait pas pris autant de développement en Italie qu'en Allemagne, où fut son berceau. Cependant le petit ouvrage si original de Baptiste de la Valle, intitulé Vallo, fut imprimé pour la première fois en 1524, c'est-à-dire trois ans avant l'ouvrage de Durer; il est vrai qu'il s'occupe plus spécialement des réparations et améliorations à exécuter aux anciennes fortifications au moment d'un siège : laissons-le donc de coté. Il n'est pas permis d'ignorer et de passer sous silence l'art de la guerre de Machiavel, qui fut publié pour la première fois vers 1519 ou 1520. Dans le septième livre, le grand politique italien, qui se montre aussi un grand homme de guerre, donne sur la fortification des idées qui présentent un système complet : il y manque des planches, mais l'auteur n'était ni architecte ni dessinateur. On a le droit d'être étonné qu'il ait été absolument passé sous silence par M. de Zastrow aussi bien que par Mandar. Cet oubli a été réparé dans les Études sur le passé et tavenir de t artillerie, qui malheureusement à leur tour oublient l'œuvre de Durer, laquelle avait droit cependant de leur part à une mention spéciale, non-seulement pour ses propositions sur la fortification, mais encore pour ses propositions sur l'artillerie '. C'était d'ailleurs dans le but de résister à ces nouveaux engins de des truction que Durer avait offert ses types .
' Le nom d'Albert Durer n'est cité dans cet ourrage qu'au sujet d'un canon turc dont l'artiste allemand a fait le dessin reproduit à la planche t.. Mais ce dessin n'appartient pas à Tarage sur la fortification.
vin
INTRODUCTION
Je dirai donc qu'Albert Durer n'est pas le premier auteur didactique qui ait écrit sur la fortification à partir de ce qu'on pourrait appeler sa renaissance ; et j'ajoute qu'il a dû, suivant toutes les probabilités, avoir connaissance du mouvement intellectuel qui depuis un siècle se manifestait en Italie sur cette science. Le peintre de Nuremberg connaissait certainement les œuvres de Léonard de Vinci, et parmi elles, peut-être, les dessins que je citais tout à l'heure.
J'arrive maintenant à l'étude même de l'ouvrage de Durer ; il se compose de sept parties, bien distinctes par les sujets qu'elles traitent, quoiqu'elles ne soient pas séparées dans le texte original. Dans l'édition latine il a été admis quatre grandes divisions qui portent les litres suivants : De struendii aggeribus ratio, Rationes condendœ arcis, De castellis œdificandis, Atttiquœ civitatis muniendœ ratio, La première division latine comprend mes trois premières parties; les parties quatre, cinq et six correspondent aux divisions deux, trois et quatre, et la septième partie fait simplement suite à la quatrième division. Dans l'édition allemande de 1823, le texte a été partagé un peu arbitrairement en vingt-six paragraphes différents, comprenant les dédicaces.
La première partie est uu projet d'ouvrages à élever de dislance en distance, et autant que possible sur les angles des murs d'enceinte des villes. Ce sont de véritables tours, d'une saillie très-minime à l'extérieur, mais d'une très-grande force de résistance passive, grâce au mode de construction employé. Il n'y a donc là aucune nouveauté; l'enceinte des villes reste ce qu'elle était au moyen âge; seule la tour éprouve quelques modifications, dont on peut môme à la rigueur contester loute la valeur. La plus importante à mon point de vue consiste dans la disposition de la plate-forme supérieure, suflisamment agrandie pour porter une quantité notable de pièces d'artillerie (20 pièces), unissant tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Mais ces pièces sont absolument inutiles pour le flanquement des fossés, même en admettant que les deux courtines voisines soient dans le prolongement l'une de l'autre. A l'intérieur, les deux pièces 6 et 16 [fig. 7) ne les flanquent pas davantage.
Les casemates inférieures balayent par des feux rasants la partie du fossé qui précède le tourrion, mais elles ne donnent aucun flanquement.
Enfin, la construction est solide sans doute ; elle forme en réalité un énorme massif de maçonnerie pleine, puisque les vides sont remplis d'une espèce de béton. Mais autant par l'exagération de ses dimensions que par son modedeconstruction, son utilité devient hors de proportion avec la dépense qu'elle nécessite. C'est au reste un des défauts des propositions d'Albert Durer, d'exagérer la grandeur de toutes les parties de ses ouvrages, fossés, escarpes, etc.
INTRODUCTION
Je no vois donc pas dans ce premier projet un progrès bien réel pour la défense. Si le tourrion acquiert plus de résistance que n'en avait l'ancienne tour, si son fossé est mieux défendu, s'il porte plus d'artillerie pour la défense éloignée, en revanche il n'y a plus de flanquemeuts pour les fossés des courtines intermédiaires, et de plus l'ouvrage coûte horriblement cher. Durer avait d'ailleurs prévu que l'on reprocherait à son tourrion l'énorme dépense qu'il occasionne; aussi terroiuc-t-il sa description en disant que pour économiser on peut supprimer toutes les maçonneries intérieures, et remplir l'ouvrage do terre. II ne fait même pas grâce' aux casemates inférieures, mais il les remplace par une espèce de fausse braye derrière laquelle est l'artillerie à feux rasants ; et pour que les pièces ne soient pas plongées du bord de la contrescarpe, on les recouvre d'un plancher formé de fortes poutres, appuyées d'un côté sur le mur de la fausse braye, de l'autre sur le tourrion.
Dans les détails, ce qui frappe peut-être le plus, saus que l'on puisse affirmer qu'il en soit l'inventeur, ce sont les précautions de Durer pour éviter l'inconvénient de la fumée dans ses casemates, et l'inclinaison donnée aux assises de la maçonnerie, normales au talus du mur. Quant à la forme arrondie des parapets en pierre de taille, elle n'est pas nouvelle; je l'ai rencontrée en particulier dans les châteaux de Collioure et de Salses, qui sont du quinzième siècle. Le but de cette disposition était de faire ricocher les projectiles et de rendre l'escalade plus difficile.
Cependant l'ouvrage ainsi organisé dominait la campagne de plus de 30 pieds, et l'artillerie avait déjà acquis assez de puissance pour atteindre d'une manière grave ces hautes maçonneries, si solides fussent-elles. Aussi, dans les propositions qui forment la seconde partie de l'œuvre d'Albert Dùrer, il lient compte de cette nouvelle nécessité. Son but est toujours de donner un modèle de tour d'angle, et celui-ci est $ans aucun doute préférable au premier. D'abord ses dimensions superficielles sont beaucoup plus considérables ; il peut donc avoir plus d'artillerie sur sa plate-forme. En outre, par suite de la forme même du tourrion, c'est-à-dire de sa saillie beaucoup plus considérable tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, les deux courtines voisines sont bien flanquées. Enfin, l'escarpe ne s'élève pas au-dessus du sol naturel ; elle échappe donc aux coups éloignés venant de la campagne; ceux-ci ne peuvent atteindre qu'une large plongée inclinée environ à 3 de base pour 2 de hauteur, et formée d'un massif de maçonnerie dallé, sur laquelle les boulets doivent ricocher. J'ajoute que do magnifiques espaces voûtés existent dans la partie intérieure; le centre de te partie extérieure est rempli de terre.
On voit les nombreux progrès qui distinguent le second système du premier. Cependant il faut dire que la galerie casematée qui circule au pied de l'escarpe, et dont
INTRODUCTION
la voûte très-large et très-élevée s'appuie sur celte escarpe même, est soumise au défaut ordinaire de ce mode de construction : si l'escarpe est battue en brèche un peu bas, ce que permet la largeur du fossé, la voûte s'écroule et entraine avec elle tout le reste ; mais cet inconvénient était peu à redouter du temps de l'auteur, car d'une part l'artillerie de l'époque aurait eu bien de la peine à faire brèche à un pareil mur, et de l'autre l'art des mines était encore dans son enfance : d'ailleurs, il n'était pas facile de pénétrer dans ce fossé et de le traverser sous le feu des pièces rasantes pour venir saper la muraille.
Dans sa troisième proposition, Albert Dùrer revient aux formes et aux dimensions anciennes; sou tourrion est carré, sauf la face qui est légèrement convexe, pour résister à l'artillerie; la maçonnerie domine la campagne el les murailles voisines; enfin, la plate-fonne n'a que 60 pieds de largeur et autantde profondeur. L'ouvrage cependant se distingue des anciennes tours, d'abord en ce que son intérieur est plein et fortement cloisonne par des mure disposés suivant la méthode employée dans le premier tourrion, et ensuite par la galerie casematée qui règne au pied de son escarpe, et qui est armée d'artillerie. Je lui reproche d'avoir une plate-forme supérieure trop petite pour recevoir la quantité d'artillerie désirable; mais si on ne tient pas compte de ces dimensions, il faut avouer que sa disposition est préférable à celle qui a été proposée la première ; elle est inférieure à la seconde, et il semble que Durer, retenu par les liens des anciennes idées, ait fait ici un pas en arrière.
Cette même indécision, cette même difficulté pour se détacher des anciens errements de la fortification du moyen âge, se retrouvent encore dans la quatrième partie, celle que l'édition latine appelle : Rathnes condendœ aras , quoiqu'il n'y soit plus question de réorganiser d'anciennes enceintes, mais qu'il s'agisse au contraire d'un travail neuf. Durer donne le projet d'une grande habitation fortifiée destinée à un prince puissant. Au centre est le palais du prince, de l'organisation duquel il ne s'occupe pas. Il l'entoure d'une enceinte carrée dont la disposition appartient exclusivement aux siècles précédents, sauf que les tours, au nombre de quatre, sont placées au milieu des faces au lieu d'être sur les angles : je ne vois pas la raison d'un changement qui retire a des points faibles la force dont ils étaient munis. La hauteur des murailles est de 90 pieds, celle des tours de 135. Ces deruières font sur le mur une saillie insuffisante pour pourvoir convenablement au flanqucmcnt des fossés. A l'un des angles est un véritable donjon. On se retrouve donc ici en plein moyen âge, et devant une organisation que désavoueraient les ingénieurs du treizième et du quatorzième siècle, comme mal entendue.
Au-delà de cette première enceinte est la ville, car le prince ne peut vivre seul ; il convient qu'il soit accompagné de la noblesse, qu'il ait sous la main les ouvriers que
INTRODUCTION XI
nécessitent ou le luxe de sa cour, ou l'armement de ses troupes, et enfin que tout ce monde trouve des marchands pour fournir aux différentes nécessités de la vie. Tout l'intérêt de cette quatrième partie se concentre à mes yeux sur la manière dont on fortifie cette ville. Ici Durer entre franchement dans une voie nouvelle; il dit adieu aux tours, aux ouvrages flanquants élevés, et il cherchela protection de ses fossés dans des casemates construites dans les fossés eux-mêmes, s'emparant ainsi d'une idée dont l'origine est probablement italienne.
La ville est pourvue d'une double enceinte carrée, sauf un léger pan coupé aux angles, destiné évidemment à faciliter la disposition des casemates flanquantes; chacune de ces enceintes, revêtue et précédée d'un fossé, porte un rempart terrassé avec gorge en maçonnerie. Une casemate est disposée à chaque angle, et une autre au milieu des côtés; mais l'auteur ne donne sur elles aucun détail de construction. Quelle est leur disposition intérieure? Combien renferment-elles de pièces? sont-elles voûtées, ne le sontelles pas? c'est ce que le lecteur ignore. Il est probable que Durer se tait à ce sujet, parce qu'il veut les faire semblables à celles qu'il décrira plus loin dans sa cinquième proposition. Outre ces casemates flanquantes, une galerie d'escarpe pour feux d'artillerie rasants règne au pied des deux enceintes; les embrasures sont à 50 pieds les unes des autres. La deuxième enceinte a 10 pieds de hauteur de moins que la première, et cependant Durer, plus sage en cela que Montalembert et que beaucoup d'autres auteurs modernes, ne suppose pas que le feu simultaué des deux enceintes puisse avoir lieu sans danger pour les défenseurs de l'enceinte extérieure, et il prescrit de faire des trous sur le rempart extérieur dans lesquels le défenseur se mettra à l'abri des coups provenant des parapets en arrière.
Au-delà de ces deux enceintes en est une troisième formant une espèce de chemin couvert, ou pour mieux dire de bourrelet de terre [lo spolto des Italiens) précédé d'un fossé, le tout à terres coulantes. Son but est de couvrir le campement des troupes placées en arrière de son rempart, sur le terre-plein 0. Peut-être aussi, mais ce n'est qu'une hypothèse, le parapet de ce troisième retranchement était-il encore destiné à couvrir l'escarpe du deuxième. Il en couvre une partie en effet, mais est-ce avec une intention formelle, c'est ce que je n'oserais affirmer. Le dernier fossé manque de flahquement; il forme donc en réalité une magnifique tranchée préparée pour un assiégeant.
Albert Durer consacre un assez grand nombre de pages à décrire l'organisation de la ville proprement dite, de ses rues, de ses monuments, de ses maisons. Sans doute cela n'a aucun rapport avec la fortification , mais je ne trouve pas, comme le dit l'éditeur de 1823, que cette description soit si fastidieuse pour le lecteur. N'est-il pas intéressant de suivre les idées développées par un autoritaire du commencement du seizième
XH INTRODUCTION
siècle sur certaines parties de l'organisation sociale d'alors? Cette organisation ne feraitelle pas tressaillir d'aise Fourrier et Saint-Simon? Et la ruche saint-simonienne n'a-t-elle pas une certaine analogie avec la ville d'Albert Durer? On pourrait même prétendre, non sans quelque apparence de raison, que ses heureux habitants, parqués dans leurs quartiers respectifs, devaient y jouir du droit au travail.
Enfin, il ne faut pas omettre de faire remarquer que l'auteur prescrit de ne laisser construire aucune bâtisse un peu solide dans un rayon d'un mille autour de l'enceinte, c'est-à-dire à portée du tir d'une eouleuvrinc. Les zones de servitude autour des places fortes ne sont pas, comme on le voit, d'invention récente.
J'arrive maintenant à la cinquième partie, de Castellis œdificandis. Albert Durer y expose le projet de fortification d'un défilé situé entre la montagne et la mer et donnant accès dans un pays important. Les moyens de défense doivent être par conséquent en rapport avec la grandeur du résultat à obtenir, et rien n'est oublié dans ce but.
La fortification s'étend en ligne droite de la montagne à la mer. En son milieu est la pièce principale : c'est une grande place forte, composée d'une enceinte circulaire de 350 pieds de rayon extérieur et de 150 pieds d'épaisseur, avec une escarpe qui s'élève de 70 pieds au-dessus du sol; en avant est un fossé de 50 pieds de profondeur; la hauteur totale de l'escarpe est donc de 120 pieds. Le massif de cette enceinte n'est pas terrassé, mais il est creux, et formé de voûtes diamétrales accolées, bien préférables à tous égards aux voûtes circulaires parallèles aux revêtements. Une plate-forme supérieure à air libre, pourvue d'un fort parapet, est destinée à l'artillerie. La garnison se loge dans les deux étages de voûtes ; il y a un troisième étage souterrain pour les écuries et les magasins. Enfin, au pied de l'escarpe, règne une galerie casematée pour l'artillerie rasante.
En avant de cet ouvrage principal est une espèce de contre-garde ou de couvre-face, deuxième enceinte de 20 pieds moins élevée que la première, c'est-à-dire ayant encore 50 pieds au-dessus du sol. Elle couvre donc à peu près ce que l'on pourrait appeler le corps de place, mais elle-même n'est pas couverte. L'intervalle entre son escarpe et son mur de gorge est rempli de terre ; il règne, au pied, la galerie d'escarpe ordinaire armée d'artillerie à feux rasants. Un large fossé, avec contrescarpe en maçonnerie, enveloppe le tout.
Les fossés de l'ouvrage principal et de sa contre-garde, en outre des feux rasants des galeries d'escarpe, sont flanqués par des casemates armées d'artillerie, comme les fossés des enceintes carrées du projet précédent. Seulement il faut avouer que l'application de ce mode de défense est moins heureux dans ce second cas, par suite de la
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forme circulaire du fossé. Quant à l'organisation intérieure de la casemate, le texte, même aidé par les dessins, n'est pas extrêmement clair; il est certain cependant que ces ouvrages sont voûtés, au moins en partie, et que leurs murs de face ont un profil analogue à celui des galeries d'escarpe précitées.
Le retranchement qui va de part et d'autre à la mer et à la montagne est tracé en ligne droite ; c'est une construction creuse analogue à l'enceinte du corps de place, bien que n'ayant que la hauteur de l'enveloppe dont elle semble le prolongement. Il est pourvu de fossés des deux côtés, mais ils n'ont pas de flanquement, et sont seulement battus par les feux rasants de la galerie inférieure d'escarpe. Un seul passage est ménagé dans cette coupure, à travers une tour. Des faubourgs, dont les maisons sont construites en pans de bois, peuvent être installés le long de la contrescarpe.
Durer ne restreint pas l'exécution de ce projet à la fortification d'un défilé : il dit bien que l'on peut se servir de la place principale en d'autres circonstances.
En somme, je ne vois guère que deux remarques importantes à faire sur ce projet : T l'emploi d'une contre-garde pour masquer à l'ennemi les constructions creuses du corps de place, et V le flanquement des fossés par les caponnières ou casemates. Ces deux propositions ne sont sans doute, ni l'une ni l'autre, dues à l'esprit d'invention de l'auteur, mais elles n'en sont pas moins intéressantes par la manière magistrale avec laquelle il los donne comme modèles.
Dans sa sixième partie, Andqxtœ civitatis muniendœ ratio, Albert Durer revient aux anciennes villes, et il indique la mauière de renforcer une enceinte devenue trop faible pour résister à l'artillerie nouvelle. Il la laisse subsister comme dernier refuge du défenseur; puis en avant d'elle, ou au moins en avant des points les plus menacés, il en construit une seconde, un véritable ouvrage de géants par ses énormes dimensions. L'escarpe qui a 20 pieds d'épaisseur au fond du fossé, ne s'élève pas au-dessus du sol naturel ; mais comme le fossé a 80 pieds de profondeur, on voit que la hauteur de cette escarpe est encore respectable. Les terres du fossé, rejetées en arrière, forment un rempart de 400 pieds de large, dont moitié est réservée pour le terre plein D, et l'autre moitié pour une plongée E, inclinée au quart, et s'élevant par conséquent à 50 pieds au-dessus du sol. Cette plongée est pavée de pierres de taille, de manière que le boulet ricoche sur sa surface. La contrescarpe est revêtue; la gorge du rempart est soutenue par un talus.
Le flanquement du fossé s'obtient à l'aide de casemates de deux espèces différentes :
d'abord, de deux cents nieds eu deux cents nieds. soul des canonnières analogues à
I NT ROI) UCTION
celles que l'on vient de décrire dans le cinquième projet; puis à moitié distance entre elles , est une casemate circulaire munie d'un certain nombre d'embrasures. Cette dernière, qui est évidemment inutile, est une réminiscence chez Albert Durer : les Italiens employaient en effet depuis longtemps des casemates flanquantes en forme de tours basses, ainsi que le prouve l'ouvrage de Giorgio Martini déjà cité.
Je n'ai aucune observation à faire sur un projet qui a d'ailleurs été traité par son auteur d'une manière très-sommaire. Il ne me semble que d'une importance secondaire, ne présente rien de nouveau, et enfln il est d'une exécution impossible dans ses proportions colossales.
La septième partie est la description d'un affût qui semble assez bien ordonné. Je ne la cite d'ailleurs que pour mémoire ; j'ai même hésité à en donner la traduction et la figure; je ne m'y suis décidé que pour ne pas laisser incomplet l'ouvrage d'Albert Durer.
L'examen précédent a été fait daus le but de rechercher quelle influence réelle les idées et l'ouvrage de l'architecte de Nuremberg ont pu avoir sur la marche générale de la fortification, et particulièrement sur le changement de système opéré en Allemagne après les événements de 1815. Or, eu résumant toutes les idées de Durer, et en écartant toutes les dimensions exagérées qui ne tiennent pas au fond même du système et qui imposeraient des dépenses hors de toutes proportions avec les résultats à obtenir, on trouve qu'il en est deux qu'il met constamment en pratique, et sur lesquelles il ne varie pas :
1* Au pied et en arrière de l'escarpe doit se développer une galerie armée d'artillerie pour fournir dans le fossé des feux rasants directs;
2* Le flanquement des fossés s'obtient par des casemates spéciales, armées d'artillerie à feux rasants.
Sur les autres points principaux de la fortification, ses idées ne sont pas arrêtées : ainsi, dans ses propositions n" 2 et 6, il reconnaît la nécessité de cacher le tourrion aux coups extérieurs, mais il conserve la muraille de la ville élevée de 25 pieds au-dessus de la campagne, sans rien faire pour la préserver ; puis dans son projet n" 5, il expose à ces mêmes coups, sur une hauteur de 50 pieds, non-seulement l'escarpe remparée de sa contre-garde, mais aussi tous les murs de la coupure, bien plus fragiles cependant, puisqu'on arrière sont des galeries voûtées. 11 est vrai que la contre-garde masque les constructions creuses du corps de place dans la cinquième proposition; mais est-ce
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dans ce but qu'elle existe? C'est ce que je n'ose affirmer en voyant les voûtes de la coupure si exposées. Durer ne profite d'ailleurs ni de la hauteur de cea escarpes, ni de leurs constructions creuses, pour obtenir plusieurs étages de feux d'artillerie, et s'il redouble ses feux, c'est à l'aide d'une contre-garde.
De même dans les projets 2 et 5, il prodigue les voûtes destinées à servir de logements et de magasins, et il n'en propose aucune pour l'enceinte du n* 4. Il est vrai qu'il recommande dans ce projet de voûter un certain nombre d'édifices publics.
Il n'exprime non plus aucune préférence pour la forme des enceintes et même des tours; il fait les premières carrées, polygonales ou circulaires; les secondes sont composées d'arcs de cercle ou de parties de lignes droites.
Or, si l'on examine toutes ces propositions, on n'en trouve pas une seule qui paraisse appartenir en propre à Albert Durer. Des galeries d'escarpe donnant des feux rasants dans les fossés se rencoutrent dans des constructions antérieures : ainsi il en existait au château de Milan, suivant uneancienne gravure allemande reproduite par M. Viollet-Leduc dans son Essai sur l'architecture militaire au moyen âge. L'idée du flanquement des fossés par le moyen de casemates spéciales est aussi plus ancienne; on en trouve la preuve dans les ouvrages de Giorgio Martini, de Machiavel, etc. Celle de masquer les escarpes aux coups extérieurs est née le jour où les boulets ont été assez puissants pour ruiner la maçonnerie à distance; on mettait, il est vrai, toute la mauvaise grâce possible à lui céder; les seigneurs ne pouvaient s'habituer à voir leurs orgueilleuses murailles obligées de s'humilier devant cette nouvelle puissance, et les hésitations de Durer sont l'indice certain de cette répulsion à laquelle on doit aussi toutes les propositions des ingénieurs italiens et français relatives au renforcement de l'escarpe. D'ailleurs on craignait beaucoup les escalades, favorisées par le manque de chemins couverts et d'ouvrages extérieurs; l'abaissement des magistrales conduisait alors à des profondeurs énormes do fossés. Quoiqu'il en soit, et bien que la proposition d'abaisser les murailles n'appartienne pas en propre à Durer, il est, je crois, le premier qui l'ait présentée d'une manière aussi nette, aussi radicale, en demandant qu'elles ne dépassent pas le niveau de la campagne.
Quant à l'emploi des constructions creuses pour y loger les hommes et le matériel, il a toujours existé chez les anciens comme au moyen âge, et je citerai encore une fois à ce sujot le château de Salses parce que Durer le connaissait d'abord, etaussi parce qu'il offre certaines similitudes avec quelques-unes de ses propositions. Les remparts de cette forteresse sont creux, magnifiquement voûtés sur deux ou trois étages, et la garnison comme les approvisionnements trouvaient sous ces voûtes d'excellents abris. Mais leur
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prix si coûteux les fit abandonner jusqu'au jour où l'emploi multiplié de la bombe et des projectiles creux les remit en usage.
Pour achever de traiter de l'œuvre d'Albert Durer, il convient de se demander s'il en a fait lui-même quelques applications. Ici je vais suivre pas à pas, pour ainsi dire, l'un de ses admirateurs, l'auteur anonyme de l'édition de 1823 : j'emprunte ce qui va suivre au huitième paragraphe de sa préface. C'est à tort que l'on attribue à Durer nou-sculemcot la construction d'une partie do l'enceinte de la ville de Nuremberg, mais encore celle des quatre grandes tours rondes que l'on appelle aujourd'hui Neue-Thor, Frauen-Tfior, Lnuffer-Thor et Spittler-Thor, lesquelles étaient encore en 1823 d'une magnifique conservation. La voix publique prétend que ces ouvrages auraient été exécutés en un temps de famine, Durer étant principal magistrat de la cité, pour fournir du travail au peuple: mais ce fait est contredit par les différents ouvrages historiques publiés sur la ville de Nuremberg : tous lîxent j>our l'époque de ces constructions l'intervalle qui s'écoula de 1355 à 1560. On nomme même l'architecte qui dirigea la construction des trois dernières tours, lequel s'appelait George Unger et était à la solde d'Albert de Brandbouriç-Culmbach. Il est peu probable d'ailleurs que l'architecte ait suivi les idées de Durer; d'un coté l'histoire n'en dit rien, et de l'autre il n'y a aucune conformité entre ces tours et les propositions de l'artiste nûrembergeois. Seule la tradition peut être invoquée, mais elle ne suffit pas pour légitimer cette attribution arbitraire opposée à l'histoire et au raisonnement.
Je vais examiner maintenant le rôle que l'on a voulu faire jouer en Allemagne à Albert Durer et l'importance qu'on lui a faussement attribuée. Je chercherai ensuite ce que Montalembert u pu emprunter à cet auteur et s'il le lui a réellement emprunté. De Montalembert, je passerai aux fortifications construites en Allemagne depuis 1815, et je verrai en quoi Durer peut y avoir contribué. Enfin, je discuterai les idées de l'éditeur anonyme de 1823 et celles de M. de Zastrow dans son Histoire de la fortification permanente.
Lorsque I on adopta en Allemagne des idées nouvelles sur la fortification, on crut généralement qu'elles puisaient leur origine dans les ouvrages de M. de Montalembert. Mais cela ne faisait pas le compte du patriotisme allemand exalté par les événements politiques et militaires de la fin du dernier siècle et du commencement de celui-ci ; il ne suffisait pas à nos voisins de repousser les idées que l'on acceptait en France, et qui s'y étaient développées de manière à y acquérir le droit de nationalité; ce n'était pas assez d'adopter celles que les chefs du corps du génie français avaient le plus ardemment repoussées'; il fallait encore donner une origine nationale à ces dernières, et
1 On peut voir à oc sujet l'opinion d'un auteur allemand, H. L. Bleuon, dans ses Mémoire* sur la fortification.
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les consacrer allemandes de naissance. On y parvint facilement, car les exigences patriotiques ne se montrent généralement pas sévères sur la logique et sur la vérité historique. Cependant ou ne pouvait nier que les systèmes allemands ne procédassent directement de Montalerabert ; alors on 6t de celui-ci l'imitateur, j'allais presque dire le contrefacteur, d'auteurs allemands anciens, et particulièrement d'Albert Durer.
J'ai déjà montré que les idées de ce dernier n'étaient que le reflet de celles de son temps sur la fortification; peut-on affirmer que M. de Montalembert lui ait emprunté les siennes? Je ne crois pas que l'on ail fourni de ce fait aucune preuve matérielle, et il faut s'en tenir aux probabilités ou aux aveux de l'auteur lui-même. Or les systèmes de l'auteur de la Fortification Perpendiculaire se distinguent par l'emploi des moyens suivants : 1* Tracé de l'enceinte en lignes droites formant un système polygonal convexe ; V Emploi de doubles canonnières placées sur le milieu de ces côtés pour en flanquer les fossés; 3* Emploi de casemates pour l'artillerie, à plusieurs étages, soit dans les escarpes, soit daus les caponnières; V Emploi de tours isolées servant de réduits; 5* séparation des escarpes et des remparts. Parmi ces moyens, quels sont donc ceux qui sont empruntés à Albert Durer?
Et d abord est-ce à cet auteur que M. de Montalembert aurait pris le tracé polygonal de l'enceinte et l'usage des caponnières flanquantes, à Durer qui se sert des tours d'angles, comme les anciens, qui propose une grande enceinte carrée, c'est vrai, mais qui en propose une autre circulaire immédiatement après, et qui de plus met ses casemates aux angles des carrés, de préférence à toute autre position? Il faudrait, pour admettre une pareille supposition, une preuve directe; or, Montalembert se charge de fournir l'origine de son idée et sa marche progressive : c'est dans l'organisation des redoutes de campagne, dans le flanquement de leurs fosses par des palanques, qu'il l'a puisée, et elle a pris successivement dans son esprit les développements que nous connaissons. Peut-on nier une filiation indiquée par l'auteur lui-même? Or, ce n'est pas dans Durer que la fortification passagère a été chercher un mode de défense employé bien avant lui en France et ailleurs. Je conclus donc que le tracé polygonal proposé par M. de Montalembert avec une caponnière flanquante centrale, est absolument indépendant des idées de l'artiste de Nuremberg.
Serait-ce aussi dans le même ouvrage que M. de Montalembert aurait trouvé l'organisation de ses galeries casematées à plusieurs étages, doublant, triplant les feux d'artillerie des escarpes, les feux d'artillerie des flancs? Mais d'abord Durer ne présente aucun exemple de ces étages superposés de casemates à canons, et en outre l'auteur français déclare que cette idée lui a été suggérée par la manière dont sont organisées les batteries des vaisseaux.
XVUI INTRODUCTION
Albert Dûrer n'a pas davantage donné l'exemple de l'emploi des tours isolées, soit comme ouvrage principal, soit comme réduit d'ouvrage. Toutes ses tours sont accolées aux murailles, et différent fort peu des tours antiques; elles sont d'ailleurs massives, tandis que celles de Montalembert sont essentiellement des constructions creuses. On a voulu voir une tour, je le sais, dans l'enceinte circulaire de la cinquième proposition; mais, franchement, il faut avoir pour cela des yeux bien prévenus, et il suffit, pour détruire cette idée, d'observer que Montalembert se sert de voûtes circulaires, et non do voûtes diamétrales.
Il n'y a pas moyen d'attribuer à l'auteur allemand la séparation des escarpes et des remparts.
Je crois donc qu'il est de toute probabilité, je dirais même de toute évidence, que les idées d'Albert Durer n'ont été pour rien dans les conceptions do M. de Montalembert. Est-il besoin d'ajouter que les systèmes allemands dérivent tout naturellement de Montalembert et de Carnot, et qu'ils n'ont réellement rien emprunté à l'ingénieur de Nuremberg ? La démonstration de ce fait est vraiment inutile, tant il me parait clair et évident pour quiconque connaît ces trois auteurs et les fortifications d'outre-Rhin. Le mode de tracé est polygonal, c'est celui de Montalembert ; le flanquement vient d'une canonnière centrale proposée par le même auteur; l'idée de l'escarpe détachée appartient à Carnot, ainsi que celle des feux verticaux couverts; enfin l'emploi des tours est aussi prescrit à chaque page par Montalembert qui en abuse sans raison. Voilà tous les principes de la fortification allemande dérivant directement des deux auteurs français. Pour y faire participer les idées d'Albert Dûrer, il faut les tourmenter à plaisir, quand on a sous la main une filiation si naturelle par les faits, si naturelle aussi par l'esprit anti-français qui les a fait adopter. Montalembert et Carnot étaient également repoussés en France, il était tout simple qu'ils fussent prônés en Allemagne. Il faut excepter cependant de cette filiation l'idée de battre les fossés des petits forts par des casemates basses situées en avant des angles saillants; mais si Dûrer l'a employée, j'ai déjà dit qu'il n'en était pas l'inventeur.
Il me reste maintenant à discuter les idées émises par l'éditeur anonyme de 1823, et par M. de Za6trow; la tâche sera facile, après ce que je viens de dire.
D'abord, d'après l'auteur de l'édition de 1823, Durer est le premier qui se soit occupé dogmatiquement de la fortification : j'ai déjà montré ce que l'on devait penser de cette assertion, et combien elle est inexacte. Il prétend aussi qu'à Durer revient l'honneur d'avoir établi plusieurs étages de défeuses les uns au-dessus des autres, pour compenser le développement des attaques de l'assiégeant. Or, s'il parle seulement
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des enceintes redoublées, elles étaient connues bien avant Durer; s'il est question des casemates inférieures, celles de Durer n'ont aucune action sur la campagne, elles n'augmentent pas les feux de la défense extérieure : voici donc encore une appréciation erronée. D'ailleurs les bouches à feu de ces casemates inférieures ne peuvent même agir sur le sommet de la contrescarpe, c'est-à-dire sur les batteries de brèche ; cela résulte évidemment des dessins fournis et du texte lui-même. Les batteries casematées rasantes n'agissent que dans les fossés, contrairement à ce que dit l'auteur que je critique.
C'est la cinquième proposition de Durer qui excite le plus l'admiration de l'éditeur anonyme. Elle est, dit-il, l'annonce d'idées qui de nos jours ont opéré un renouvellement do l'art de la fortification, et qui ont servi déjà plusieurs fois à des forteresses importantes. Il loue surtout l'adoption do la forme circulaire, et cependant tout le monde sait quelle est sa faiblesse résultant de la divergence des feux. Il ajoute enfin que ce fut la mine précieuse dans laquelle fouilla l'ingénieux Monta lembert, et que la construction des nouvelles forteresses allemandes (il écrit en 1823) si généralement admirées, présente l'application de l'élite des idées de Durer. Je n'ai pas à revenir sur toutes ces erreurs.
J'arrive enfin à l'étude de M. de Zastrow. La notoriété si justement acquise à son Histoire de la fortification permanente me conduit naturellement à attacher une plus grande importance à son appréciation de l'ouvrage d'Albert Durer. Le livre de M. de Zastrow est en effet classique en Allemagne, et ses opinions reflètent par conséquent d'une manière assez exacte les idées de nos voisins d'outro-Rhin. Or, à mes yeux, celles qu'il émet sur Albert Durer ne sont pas marquées au coin de l'impartialité; elles tendent à en faire un chef d'école, le précurseur d'une fortification nationale ; c'est l'erreur que j'ai déjà signalée, erreur due à un patriotisme sincère sans doute, mais un peu exagéré.
Voici le résumé de ses appréciations : Durer est le premier qui, depuis l'invention de la poudre, ait écrit sur la science de la fortification. Ses propositions contiennent le germe des principales idées présentées par Monlalembert, lesquelles ont fait une révolution dans l'art de fortifier, et il est probable, si ce n'est certain, qu'elles n'étaient pas inconnues à cet auteur. Dans ses projets, il a toujours pour but de donner aux fossés un flanquement rasant, et d'opposer à l'ennemi un double étage de feux pour empêcher l'établissement des batteries. Il est l'inventeur de la défense intérieure qu'il obtient par l'isolement de ses tournons, et les nombreux espaces voûtés qu'il a construits montrent quelle importance il attachait à mettre en sûreté les hommes et les approvisionnements. Mais c'est surtout dans le détail de ses casemates à feux rasants qu'il est remarquable ; il y déploie une telle supériorité que les plus célèbres ingénieurs restè-
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renl, dans leurs solutions, bien inférieurs à lui. Enfin la fortification circulaire est le type qui a servi de base à celle des principaux auteurs qui ont adopté ce tracé , et il y a donné la première idée d'une enveloppe pour couvrir l'enceinte principale.
Tous ces éloges, tirés textuellement de l'ouvrage de M. de Zastrow (traduction de M. de La Barre Duparcq), ne peuvent être acceptés sans une discussion qui sera la conclusion de ce travail. Le lecteur qui se rappelle les pages qui précèdent, a pu déjà faire la part des exagérations et même des erreurs contenues dans les lignes ci-dessus. Ainsi, j'ai montré que Dùrern'était pas le premier auteur didactique sur la fortification à partir de l'invention de la poudre, et qu'il n'était rien moius que sur que Montalembert lui dût ses idées sur la fortification, tandis qu'il est hors de doute que les nouvelles idées allemandes sont des produits immédiats de celles de Montalembert et de Carnot. J'ai dit aussi que Durer n'était nullement l'inventeur de la défense intérieure; il ne l'est pas plus des enveloppes ou contre-gardes; on eu a construit de tout temps : qui ne connaît les enceintes successives d'Ecbatane, les lices de Carcassonne, les fausses-brayes italiennes, et certaines enveloppes très-nettement indiquées dans les dessins de Giorgio Martini. Enfin j'ai prouvé que nulle part Durer n'avait opposé à l'ennemi situé dans la campagne, et même sur le bord de la contrescarpe, un double étage de feux partant de la même enceinte, que ses casemates inférieures n'avaient d'action que dans le fossé, et que s'il redoublait les feux, c'était à l'aide d'enceintes successives.
Que reste-t-il donc de toutes les appréciations de M. de Zastrow? Un fait important sans doute, quoiqu'il ait été exagéré, une disposition à laquelle je me plais à reconnaître une véritable valeur, je veux parler de l'organisation des casemates et des voûtes. Je ne la trouve certainement pas à l'abri de toute critique; je ne crois pas que Durer y soit resté supérieur aux plus célèbres ingénieurs qui sont venus après lui ; mais elle n'en est pas moins très-remarquable. Le principe de la voûte de décharge, c'est-à-dire de la voûte qui ne s'appuie pas sur l'escarpe, mais qui lui est normale au contraire, et vient ainsi la consolider, me semble appartenir en propre à Albert Durer, et on ne lui en a peut-être pas fait assez honneur. Il hésite quelquefois dans leur application, c'est vrai; dans certaines de ses propositions il conserve la voûte parallèle à l'escarpe; mais le principe n'en est pas moins posé, et l'avenir s'est chargé de le justifier.
Enfin, pour apprécier la valeur des nombreux abris voûtés qu'il destine à la garnison et aux approvisionnements, il faut se transporter au commencement du seizième siècle, alors que les projectiles creux et les bombes étaient à peu près inconnus, ou au moins n'étaient pas en usage. A ce point de vue les abris voûtés étaient sans utilité, et l'argent prodigué dans leur construction était assez mal employé. Mais il n'est pas inutile d'observer que les abris voûtés et les casemates ont toujours trouvé chea les peuples du
INTRODUCTION
Nord plus de faveur que chez ceux du Midi. Celte préférence n'est pas la suite d'une meilleure entente de la fortification ; elle n'est pas davantage issue d'une différence de caractère entre lesdeux peuples : il faut, je crois, l'attribuer à des différences de climat. Si les auteurs allemands ont proposé la construction de nombreux abris voûtés, plus nombreux que ceux que présentaient les auteurs italiens et français, c'est que la rigueur de leur climat leur faisait préférer ce genre de construction quoiqu'il fut très-coûteux. Aussi, lorsqu'il devint nécessaire d'employer ces abris contre l'orage de bombes et de projectiles creux envoyé par l'assiégeant, l'esprit des peuples du Nord se trouva mieux préparé à faire à ce sujet des sacrifices auxquels les peuples du Midi avaient peine à se soumettre. Ainsi peut s'expliquer naturellement la tendance que les Allemands montrèrent toujours vers ce genre de défense, et le peu d'empressement que l'on mettait ailleurs à l'adopter.
J'ai cherché à apprécier dans les pages précédentes l'ouvrage d'Albert Durer. C'est en étudiant cet ouvrage lui-même avec l'attention qu'il mérite que le lecteur pourra juger en connaissance de cause la valeur de mon appréciation.
Quelques notes jointes au texte ou annexées à la table des planche* sont en outre destinées à éclaircir certains points et à rendre raison soit de la version que je propose i soit des' changements apportés aux dessins de Durer.
A. RATHEAU,
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