‹ Instruction sur la fortification des villes, bourgs et châteauxChapitre 3 sur 5 · ALBERT DURER · texte numérisé non relu

ALBERT DURER

Les néceffités de la guerre pèfent plus lourdement & d'une, manière nouvelle fur notre fiècle ; auffi ai-je cru néceflaire de fixer l'attention fur les méthodes employées pour conftruire la fortification, afin que Rois, Princes, Seigneurs & États puiflent fe défendre les uns contre les autres. Je n'entends pas feulement aider les uns contre les autres les membres de la grande famille chrétienne, mais je veux furtout prémunir ceux qui font voifins des Turcs contre la puiffance & les armes de ces barbares.

A cet effet j'ai travaillé à un traité fuccind concernant la manière d'élever de pareilles conftructions, comptant pour l'amélioration de mes idées fur les hommes qui ont beaucoup vu & beaucoup appris dans une longue pratique militaire.

Et d'abord, j'ai la convidion qu'aucune conAruclion deftinée à rêfilter à la grotte artillerie ne doit s'élever avec des murs d'aplomb & (ans talus. Que l'on faffe jouer en effet contre elles fix, huit, ou dix pièces, elles feront ruinées à mi-hauteur, quelque épailTes qu'elles foient, & au bout de deux ou trois folves, le poids de la partie fupérieure l'entraînera ; fa chute fera d'autant plus rapide qu'elle fera plus épaiffe.

Mais û l'argent manque, ou s'il y a néceffité preffante de faire diligence, on fe fert de grandes chauffées ou levées de terre, en avant defquelles on creufe des foffés & l'on plante des paliffades, pour fe défendre plus hardiment. Cette méthode n'eft pas mauvaife, mais je n'en veux rien dire ici, car les gens de guerre favent bien la mettre en pratique, & ceux que la néceffité y pouffe y deviennent vite paffés maîtres. Seulement, quand le befoin de ces conftructions ne fe fait plus fentir, perfonne ne s'en occupe & elles s'eâacent peu à peu.

Pour une grande ville, pour un château refpe&able, entourés de murailles, flanqués de tours & précédés de foffés revêtus, il convient d'employer des conflrucTions conformes, c'efl-à-dire des ouvrages en maçonnerie. Alors, lorfqu'on n'a plus befoin d'eux, ils n'en reftent pas moins en état de fe défendre jufqu'à ce qu'on réclame de nouveau leurs fervices. Il faut pour cela que leurs murailles foient fortement conftruites ; & fi l'on redoute un infiant l'énormité de la dépenfe, que l'on fe fouvienne des rois d'Egypte, qui employèrent de groffes fommes pour élever les pyramides, conftrucHons inutiles, tandis que les nôtres rendent des fervices. Chaque État d'ailleurs n'a que trop de fujets pauvres, foutenus feulement par l'aumône : en les fàifânt travailler pour un falaire journalier, ils ne pafferont plus leur temps à mendier, & feront d'autant moins portés à la révolte. Il fuffit d'une intelligence médiocre pour comprendre qu'il vaut mieux pour un prince employer en confirmations de groffes fommes qui ne fortent pas de chez lui, plutôt que de rifquer d'être battu par fes ennemis & chaffé de fes États.

Quelques perfonnes prétendront qu'il n'eft pas néceffaire de conftruire des murailles auffi épaiffes que celles que nous propofons ci-après, & que l'on pourrait à moindres frais élever des conftruclions moins importantes & non moins fortes. On eft bien libre de tenter cette expérience. Pour moi, je prétends que celui qui veut conftruire foigneufement & à l'abri de toutes chances de ruine, doit adopter les fortes dimenûons que j'indiquerai ci-deffous; elles font abfolument néceffaires

pour réfifter à la violence des proje&iles dont on a coutume aujourd'hui de fe fervir.

Je n'ai pas la prétention d'inftruire ici nos excellents architedes & ceux qui font déjà habiles dans l'art de conftruire; mon but eft feulement d'indiquer aux hommes d'une inftruction médiocre, appelés fubitement à faire quelques conftru&ions, comment il faut les bien ordonner dans les plans & élévations. Perfonne d'ailleurs n'eft obligé d'adopter mes idées, & chacun peut agir fuivant fon avis & fon plaifir.

Avant de conftruire un ouvrage, on étudie d'abord le fort & le faible des murailles de la ville. Puis, s'il y a befoin de plus d'un Tourrion 1 pour obtenir une protedion réciproque, on les place aux points qui font le moins expofés aux coups des affiégeants. Ces ouvrages occupent donc les endroits les plus forts, qu'il faille les fonder fur le roc, fur le terrain ordinaire, ou fur pilotis. On continue autour d'eux le fo!Té de la ville avec un revêtement; fa largeur fera de 200 pieds au moins, quand la fituation du lieu le permettra, & fa profondeur de 55 Pieds \

Dans ce foffé on en creufe un autre plus petit, large de 18 pieds &

1 Ce mot tourrion reviendra plus d'une fois dans le cours de cette traduction, & je dois au lecteur une explication à fon fujet. Le mot allemand employé par Durer eft paftey. En tranfformant le p en b, l'éditeur de 182; en a fait bafley, qu'il ferait permis de traduire alors par baftion. Mais ce ferait lui donner une lignification moderne que ne connaîtrait pas Durer. Si cette expreflion italienne exiftait au milieu du feizicme fiècle, elle n'avait pas davantage fa valeur actuelle, & le mot baluardo ou beloardo (boulevard) était feul employé pour les genres d'ouvrages analogues à celui que propofe notre auteur; antérieurement, Martini les defignait fous le nom de Torroni ou Torrioni. C'cfl cette dernière appellation franciféeque nous avons cru devoir adopter comme rendant le mieux poffïble l'idée de Durer.

L'édition latine de H)( traduit généralement le mot paftey par munitio; quelquefois elle emploie le mot vallum, ou le mot agger. Mais elle ne connaît pas encore le baftion, ni même le boulevard.

Ne ferait-ce pas d'ailleurs à cette expreffion paftey, appartenant à l'ancien allemand, que nous aurions emprunté le mot pâté avec fa lignification d'ouvrage de fortification? Je ferais tenté de le croire d'après la double analogie qui exifte pour la forme & pour le fond de l'idée.

î Le texte latin porte par erreur trois cents pieds de largeur & cinquante pieds de profondeur.

profond de 12. Il eft placé contre le Tourrion, à l'intérieur duquel circule une voûte de défenfe allant d'un côté du mur de la ville à l'autre, &, grâces à lui, quand l'ennemi faute dans le grand foffé, il ne peut arriver de fuite aux embrafures de cette voûte.

Le Tourrion doit faillir en avant du mur de la ville & de fes fofles d'une quantité raifonnable, comme on l'indiquera ci-deflbus. Il fera placé de manière que l'on puiffe fe défendre auffi bien fur les côtés que par devant, & û l'on peut avoir auffi une défenfe par derrière, cela n'en fera que mieux.

Ce que je viens de dire eft pour les fofles fecs ; mais il vaudra mieux encore les avoir pleins d'eau, û cela eft poffible.

Nous avons deffiné {fig. 1), le plan inférieur de l'ouvrage. Les deux lignes a & c donnent l'ouverture de l'angle du mur de la ville fur lequel on veut conftruire le Tourrion. Au point où elles fe rencontrent on met la lettre b. On trace enfuite une ligne droite d e, longue de 300 pieds, telle que les deux lignes b d& b e aient la même longueur; fes deux extrémités font cotées d & e, ainfi que l'indique le deffin. Au refte, quand je parlerai plus en détail de la conftrudion, j'éclaircirai ma penfée par une figure plus grande que celle-ci.

Par l'angle b & le milieu de la ligne d e, on mène une droite / g; les deux lignes d e&f g forment quatre angles égaux. La lettre g eft placée du côté du foffé, & la lettre h défigne le point central des quatre angles égaux. Le point 1 eft marqué fur la ligne g h à 90 pieds de diftance de h, vers g.

On place enfuite la pointe d'un compas fur la ligne fh en un point K à déterminer, & avec l'autre pointe on décrit la ligne circulaire d i e. Cette ligne eft, en plan inférieur, le tracé convexe du Tourrion du côté du foffé. Il faut maintenant régler le tracé de la partie intérieure, du côté de la ville, laquelle n'a généralement pas befoin d'avoir une

muraille auffi élevée que celle qui eft en avant de la ligne d e. Toutefois, fi le Tourrion doit être également fort en front & à la gorge, il vaut mieux, & cela eft même néceflaire, le tracer avec des foffés tout autour. Quoi qu'il en foit, fon extrémité eft limitée à 60 pieds en arrière de la ligne d e, & aux deux extrémités de la ligne limite, on met les lettres l &. m. Ainfi le Tourrion a fon pourtour entièrement tracé.

Si l'on veut ifoler complètement cet ouvrage, on peut conftruire l'intérieur en tout femblable à l'extérieur ; on obtiendrait ainfi une œuvre forte & commode, dont aucun côté ne ferait attaquable. Avant de pourfuivre, je veux décrire avec détails ce plan & celui de la partie carrée tournée du côté de la ville, à l'aide des lignes dont j'ai parlé ci-deflus.

Déterminons d'abord l'épaifleur des murailles. Premièrement, on laiffe celles de la ville, aux abords du Tourrion, avec l'épaifleur qu elles ont dans les autres points, cela eft furtout avantageux dans l'angle luimême touchant l'ouvrage. Puis, fur la ligne d e on place un mur droit, de 18 pieds d'êpaifleur. Pour régler le plan du mur circulaire extérieur d i e, qui a auffi 1 8 pieds d'êpaifleur, on pofe une des pointes de compas fur le point K, & avec l'autre on limite ce mur par un arc de cercle arrêté des deux côtés à la ligne d e; aux points d'arrêt font les lettres n & o {Jig. 3). De ces points on tire des lignes en arrière jufqu a la ligne / m, pour limiter les deux murs de côté. On ne donne que 10 pieds d'êpaifleur au mur qui fuit / m reliant les deux précédents; on en donne 18 au mur d'équerre fuivant K h i; on place en outre deux autres murs circulaires en dedans du premier; leur épaifleur ou leur largeur diminue proportionnellement vers d e, ainfi que leurs intervalles vides.

On arrive à cette réduction de la manière fuivante : prenant fur la perpendiculaire h g la diftance qui exifte entre le mur du milieu d e & le mur extérieur d i e, on marque fur la ligne h i l'épaifleur du mur circulaire d i e en un point & celle du mur droit de etxxm

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