QUERELLES ET RAILLERIES
est piquante et fréquente, si elle fait peine à celui qu'on raille, s'il en rougit, cette raillerie est péché ; et si elle va jusqu'à troubler la paix, et altérer considérablement la charité, elle est criminelle. Se railler des choses saintes, des cérémonies de l'église, des maximes de la religion, et des mystères, c'est une impiété et un sacrilège.
V. Pour réduire en pratique tout ce que nous avons observé en ce chapitre et les précédents, souvenezvous, jeunes gens, de deux avis. 1. Si vous avez eu le malheur de quereller, si vous avez dit à votre prochain quelques injures atroces, ou fait quelques reproches piquants, ou quelques railleries malignes qui aient blessé la charité, ou refroidi l'amitié, allez vous réconcilier avec ces personnes. N'oubliez jamais cette maxime de l'évangile, qu9 vous ne devriez pas même vous présenter à Dieu pour faire une offrande, lorsque vous savez que votre prochain a quelque ressentiment contre vous, surtout si c'est par votre faute : à plus forte raison ne de* viiez-vous pas vous présenter à l'autel pour y recevoir votre créateur, lorsque par votre faute, votre frère a quelque chose contre vous. " Allez pre- " mièrement, dit Jésus-Christ, vous réconcilier « avec votre frère " ; et parlez-lui dans cette réconciliation avec douceur, avec amitié. " A la « table divine, dit Tertullien, le sacrifice même ne " réconcilie point avec Dieu ceux qui ne sont pas
réconciliés ensemble. "
2. Le second avis que j'ai à vous donner pour prévenir tous ces désordres, c'est de ne jamais parler 'par passion, ni par colère, ni par précipitation. Ne répondez jamais avec aigreur à celui qui vous insulte.
Une parole de douceur, dit le Sage, fait cesser la
colère, " et adoucit celui qui vous attaque. Enfin souvenez-vous dans vos discours, et à qui que ce soit que vous parliez, de ne pas dire tout ce que vous pensez, ni tout ce que vous savez. Ne croyez pas facilement le mal que vous entendez, et ne le découvrez pas. ^' Mettez une serrure sur vos lèvres,
dit le Sage, et que la crainte de Dieu en tienne la « clef.''
ck^pitrï: XVII.
Des amitiés.
1. Les amitiés portent au bien ou au mal, selon qu'elles sont bonnes ou mauvaises. Les jeunes gens n'ont ni assez de lumières pour discerner les bonnes, ni assez de vigilance pour se précautionner contre celles qui sont dangereuses. Il est donc important de les instruire sur ce point.
Il y a de la différence entre Pamour du prochain et l'amitié. Il faut aimer tout le monde, mais on ne peut pas avoir de l'amitié pour tous parceque l'amitié est un amour mutuel et plus étroit. L'amitié est une communication de sentiments et d'alfections réciproques, par laquelle deux personnes se chéris-
DES AMITIES
sent spécialement, et se procurent mutuellement des secours et des services, des conseils et de la consolation.
1. L'amitié est bonne, dangereuse ou criminelle, selon le principe, le motif et Pobjet sur lequel elle est fondée. Si on aime dans la personne une chose mauvaise ; par exemple, si on aime une fille, parce qu'elle est coquette et galante, ou un jeune homme parcequ'il est libre en paroles et dissolu, l'amitié est mauvaise et vicieuse. Si on aime pour une chose vaine et frivole, pour la beauté, pour la bonne grâce l'amitié est frivole et vaine. Si on aime pour une chose bonne, parcequ'une personne a de la vertu, de la science, un bon naturel, parcequ'elle est patiente, parcequ'elle est officieuse, et qu'elle vous a rendu service, cette amitié est louable et bonne.
IL L'amitié, pour être sainte, doit avoir trois conditions. Il faut qu'elle soit fondée sur la vertu, qu'elle tende à la vertu, et qu'elle soit réglée par la vertu, 1. Fondée sur la vertu, c'est-à-dire, qu'il faut aimer une personne, à cause des bonnes qualités qu'on voit en elle. 2. L'amitié doit tendre à la vertu, parceque l'amitié doit souhaiter le bien et l'avantage de la personne que l'on aime. Or, la vertu et le salut sont les plus grands et les plus nécessaires de tous les biens ; ainsi l'amitié qui ne procuie aux amis que quelques avantages temporels, et qui néglige la vertu, n'est pas une amitié solide, mais une affection purement naturelle, et qui souvent est dan-
im
gereuse. 3. L'amitié doit être conduite par la vertu ; c'est-à-dire; qu'il faut que la vertu en soit la règle, et que l'on ne fasse rien par amitié qui soit contraire à la vertu et à la loi divine. L'amitié qui fait olFenser Dieu est une amitié criminellej parce qu'elle fait aimer une créature plus que Dieu.
Par ces trois conditions vous pouvez discerner facilement les amitiés que vous devez fuir, et celles que vous devez rechercher.
1. Vous devez fuir l'amitié des personnes en qui vous ne connaissez ni vertu ni perfection, et fuir encore plus l'amitié des personnes sujettes à quelque vice, à l'impureté, à la débauche, à la vengeance, à la coquetterie, à la médisance, aux jurements. L'amitié et la société, avec ces sortes de personne vous seraient funestes, et vous feraient contracter leurs défauts. Vami des insensés^ c'est-à-dire, des vicieux, leur deviendra semblable, dit le Sage,
2. Fuyez toute amitié qui ne tend pas à vous rendre meilleur : ces sortes d'amitiés n'étant pas à votre édification, pourraient à la suite devenir pernicieuse. Telle est l'amitié des personnes qui ne cherchent dans la vôtre que leur utilité, et une vaine complaisance qu'elles prennent à vous aimer et à être aimées de vous. Telle est aussi l'amitié de ceux qui ne sont amis que pour la table, et qui ne lient société que pour le divertissement et le jeu. Telle est encore l'amitié de ceux qui ne vous avertissent jamais de vos fautes. Le meilleur de mes
DES AMini:s.
amîsy dit St. George, est celui qui me reprend de mes fautes»
Mais surtout détestez l'amitié des personnes qui vous sollicitent au mal, de ceux qui vous flattent et qui vous entretiennent dans vos désordres, ce sont de faux amis et des amis plus pernicieux à votre ame, que vos plus grands ennemis.
3. Fuyez Pamitié de ceux qui ne se soucient point d'offenser Dieu pour vous plaire et pour vous rendre service. Souvenez-vous de cette maxime de St. Ambroise, que " celui qui est infidèle " à Dieu ne saurait avoir d'amitié sincère pour soi> ^« prochain, " et quand il en aurait, vous ne pouvez entretenir une telle amitié sans vous exposer à devenir ermemi de Dieu.
Recherchez au contraire l'amitié de ceux qui vous porteront à la vertu pnr leur exemple et par leurs conseils, qui ne vous flatteront pas dans vos défauts^ qui vous en avertiront avec charité, et qui dans leur amitié auront pour règle la crainte de Dieu, et pour fin votre salut.
Ce sont là les saintes et les véritables amitiés, qui sont d'autant plus précieuses qu'elles sont plus rares. C'est de ces amitiés dont le Sage parle, quand il dit : " Que l'ame fidèle est une puissante piotection " qu'il n'y a rien au monde qui soit comparable à cet
ami ; qu'il vaut mieux que l'or et que toutes les
richesses de la terre." Quand vous aurez trouvé un tel ami, ne l'abandonnez point par un esprit vo-
lage et change ant, ni pour quelque déplaisir que vous en avez reçu ; car il faut souffrir de ses amis. Celui qui ne veut rien souffrir d'un ami est indigne d'en avoir aucun.
4. Quand aux amitiés particulières entre des personnes de différent sexe, on ne les condamme pas toutes, mais on doit s'en défier. Ces amitiés sont ordinairement suspectes, souvent dangereuses, et quelquefois criminelles. Toute inclination n'est pas toujours louable,et le principe en est souvent vicieux. Toute amitié avec le sexe ne vient pas toujours de Dieu : le démon sait inspirer certaines amitiés, qui paraissent innocentes au dehors, et qui sont en ellesmêmes très-mauvaises. Pour éviter le danger et les pièges, et pour rendre ces amitiés saintes, veillez sur votre cœur, sur vos regards et sur votre penchant. Evitez la familiarité, l'assiduité, les conversations secrètes et particulières, surtout celles qui se font seul à seule, les rendez-vous, &c. Observez avec soin ce qui a été dit ci-devant sur la pudeur et sur la chasteté. Sans ces précautions, votre amitié ne serait plus, dit ^t. Cyprien, qu'une amitié honteuse, une amitié meurtrière de votre ame."
EXEMPLE
Il n'est point de plus grands services que ceux que nous recevons de nos amis, quand ils nous avertissent de nos fautes. Une fille nommée Apolline l'éprouva à son avantage. Par les avertissements d'une vertueuse compagne qui était sa bonne amie, elle se
DES AMITIES
retira d'un état bien dangereux pour son salut. Apolline parlait depuis quelque temps à un jeune homme : les premières entrevues avec ce jeune homme paraissaient innocentes jmais après un mois d'entretiens assez fréquents le jeune homme commença à se familiariser trop librement avec Apolline. Il semblait qu'elle ne prenait point plaisir à tous ces badinages, et qu'elle y résistait en honnête fille ; néanmoins sa compagne s'aperçut de quelques changements dans la conduite de cette fille : Apolline n'était plus si modeste ni si réservée : on commençait à voir en elle certains airs de vanité ; elle ne contentait plus sa mère ni sa famille comme auparavant.
Sa compagne, qui l'aimait véritablement, crut qu'il y aurait du danger pour cette fille, si elle attendait plus longtemps de l'aveitir. L'ayant un jour rencontrée, elle lui parla de la sorte : Ma chère " Apolline, vous ne doutez pas que je ne sois une " de vos meilleures amies : je veux aujourd'hui vous " donner une marque de mon sincère attachement, en vous avertissant d'une chose à laquelle vous ne faites pas assez d'attention. Vous parlez souvent à un jeune homme, et vous lui parlez seule ; voilà déjà une faute, parceque vous vous exposez " en lui parlant ainsi ; mais vous y ajoutez bien ^- d'autres fautes. Vous avez la lâche complai- " sance de lui permettre des embrassements fré- I " quents, des cajoleries et des caresses famiUères ! et trop libres ; qu'est-ce que votre conscience vous dit de tout cela?"
— " Ma conscience ne me reproche rien là-dessus, " répondit Apolline^ ce jeune homme est sage ; il m'assure qu'il n'a aucune mauvaise intention ; et de mon côté, je vous prie de croire que je n'ai " aucune intention criminelle. — Ce jeune homme, dites-vous, reprit sa compagne, n'a aucune mauvaise intention ; qu'en savez- vous ? êtes-vous obligée de l'en croire sur sa parole ? et quand il n'en aurait point, ne lui donnez-vous point occasion d'en avoîr.par votre complaisance et votre facili- " té à vous laissez cajoler '? Quant à vous, êtes-vous bien assurée que vous n'avez eu dans ces entretiens aucunes pensées dangereuses et qu'il ne s'est rien passé dans votre ame qui ait déplu à Dieu? Si vous " le croyez, vous pourriez bien vous tromper ; vous "ne savez pas tout ce qui s'est passé alors dans votre " esprit et dans votre cœur ; le démon vous l'a peut- " être caché, comme il le cache à bien d'autres. — Dites-en tout ce qu^. vous voudrez, reprit Apolline, c'est par amitié tout ce que nous en faisons, et je n'y pense point de mal." ■ — Il est vrai, répliqua la compagne, que c'est " par amitié ; mais ne savez vous pas qu'il y a plusieurs sortes d'amitiés ? Il y a des amitiés innocentes qui sont selon l'esprit de Dieu, et il y a des <^ amitiés dangereuses et sensuelles qui sont selon " l'esprit du démon. Tout jeune homme qui ne cherche qu'à badiner et à se familiariser avec une Affilie, n'apoint une amitié sainte ; ses intentions
DES AMITIES
^* quoi qu'il en dise, ne sont point pures ; et une fille «•^ qui permet tous ces folâtres et indécents badi- " nageSj n'est point innocente devant Dieu. Croyez- " moi, ma chère Apolline, étant plus âgée que vous, " je connais votre fragilité mieux que tous.
Dans les entretiens et les libertés familières avec ^» des personnes qui sont d'autre sexe, le démon ga-
gne toujours : on en remporte dans Pame des im- " pressions pernicieuses; la pudeur peu à peu s'af- " faiblit dans une fille ; dès que la pudeur est affai-
blie dans une fille, elle perd bientôt toute crainte
de Dieu. Voilà ce que l'amitié et le zèle que
j'ai pour vous m'ont inspiré de vous dire pour votre " bien ; et je crois que vous m'en saurez bon gré."
Apolline pendant ce discours fut sur le point de demander à sa compagne de quoi elle se mêlait, mais elle dissimula et la quitta brusquement sans lui rien répliquer. Comme elle avait un bon fond et la crainte de Dieu, elle repassa dans son esprit tout ce que sa compagne venait de lui dire ; et la grâce agissant dans son cœur, elle prit la résolution de consulter son confesseur. Elle ne déguisa rien. Son confesseur qui était un homme d'expérience, lui fit remarquer, du côté de ce jeune homme, beaucoup de fautes dont elle était l'occasion ; et beaucoup de péchés intérieurs qu'elle avait commis dans ces entretiens, dont elle ne pensait pas même à s'accuser.
Apolline étonnée de tant de fautes qu'elle avait commises, lui dit : Mais, mon père, tout cela est-il
péché mortel ? — Non^vraiment, lui dit le confesseur ; mais une ame qui craint Dieu^ ne doit-elle appréhender que le péché mortel. Ensuite il ajouta : Souyenez-vous, ma sœur, qu'en cette matière tout ce qui se passe de lascif et d'impur dans l'esprit et dans le cœur, dès qu'il est de propos délibéré, est péché mortel ; et que ce serait un grand scandale, et une témérité de dire qu'un baiser de bouche donné ou reçu par sensualité, n'est qu'un péché léger. Telle est la doctrine de l'église de J. C. — Ah/ mon Dieu^ s'écria Apolline en soupirant, j'ai donc fait bien des péchés?— Vous en avez fait plus que vous ne croyez, reprit le confesseur. Vous avez fait plus de mal depuis un mois- que vous n'en aviez fait dans toute votre vie. L'amitié que ce jeune homme avait pour vous, et celle que vous aviez pour lui, vous ont été funestes ; s'il vous avait plongé un poignard dans le cœur, il vous eût fait perdre la vie du corps ; mais il ne vous eut pas fait tant de tort qu'il vous en a fait, en vous exposant à perdre votre ame. Il est temps de vous relever de vos chutes, et de prévenir de plus grands maux. Apolline ne pouvant retenir ses larmes, interrompit son confesseur, et lui dit : Je vous prie, mon père, de me différer pour quelques jours l'absolution, et de me donner du temps pour gémir sur mes infidélités, et pour ôter de mon cœur cette dangereuse attache, afin qu'étant mieux disposée, je reçoive avec l'absolution plus de grâces pour me soutenir dans la crainte de Dieu. Le confesseur y consentit, et \]û donna des avis prudents pour la suite.
DES AMITIES
Apolline, au sortir du tribunal de la pénitence, alla se prosterner au pied de l'autel^ et versa une abondance de larmes en présence de J.-C. Quoi ! mon Dieu, disait elle, faut-il que je vous aie déplu, et que pour si peu de chose je me sois exposée à me per^ dref Elle rappela dans son esprit tout ce que lui avait dit sa charitable compagne, et sur-le-champ alla lui faire part de son changement. En Pabordant, elle se jeta à son cou : Ah ! lui dit-elle, que je vous ai d'obligation! sans vous, je courais à ma perte sans y prendre garde ; je ne connaissais pas les péchés et les attaches qui étaient dans mon cœur, mais à présent je les reconnais et j'en rougis. Je vous demande pardon, ma chère amie, du scandale que je vous ai donné, et d'avoir simal reçu hier les paroles que votre charité vous inspirait de me dire ; je vous prie de me continuer votre amitié et vos avis : ils ne seront pas sans fruit.
Quelques jours après, le jeune homme retourna voir Apolline. Retirez-vous, lui dit-elle avec une sainte colère ; si j'ai eu la faiblesse de vous permettre les libertés qui ne conviennent point à un jeune homme craignant Dieu, ni à une fille chaste, de ma vie je n'y retomberai ; les moments quej'ai passés avec vous feront le reste de mes jours le sujet de mes gémissements et de ma douleur. Ce jeune homme lui fit ses excuses ; il prit congé, et ne lui parla plus. Ce reproche d'Apolline fut utile à ce jeune homme : il fit des réflexions, et vécut dans la suite avec plus de retenue.
Cet exemple vous apprend deux choses :
1. Qu'une amitié dangereuse, surtout entre personnes de différent sexe, peut vous perdre. 2. Que vous devez écouter et suivre les avis de ceux qui vous aiment pour votre bien, et avoir des amis qui vous portent à la vertu, et qui] vous avertissent de vos défauts.
CMAFITISIE XVIH.
Du mensonge.
I. Le mensonge est toujours péché, parcequ'il est toujours contre la conscience de celui qui parle : et quoiqu'il ne soit pas toujours péché mortel, néanmoins l'habitude de mentir n'est pas une chose légère . cette habitude ouvre la porte à une infinité de désordres.
Les menteurs habituels sont pour l'ordinaire des esprits doubles, qui disent d'une façon, et pensent d'une autre : qui ne s'ouvrent point, qui agissent par finesse et par détours, et qui se déguisent. Un homme de ce caractère est ordinairement fourbe et trompeur dans sa con(luite,in{idèle dans ses promesses, dissimulé dans ses desseins, flatteur et lâche quand il faut dire la vérité, hatdi et efi'ronté à produire ses mensonges, impudent à les soutenir, artificieux, pour cacher ses entreprises. Il est enfin défiant, juge mal des autres, parcequ'étant dans l'habitude de se déguiser et de mentir, il croit aussi que les autres mentent toujours et se déguisent.