LECTUKE DES BONS LIVRES
Seconde lecture vous sera plus salutaire que la première.
Les livres les plus utiles pour vous sont le Combat Spirituel^ Plmitalion de N. Seigneur5laVie des saints, le Nouveau Testament, les histoires saintes de Pécriture, ou quelques autres selon l'avis de votre confesseur.
II. Quand je vous exhorte à lire les bons livres je vous avertis en même temps de fuir les mauvais. Le démon n'a point trouvé de plus puissant moyen pour gâter l'esprit et le cœur, que la lecture des mauvais livres. Il a suscité un nombre infini de ces détestables ouvrages en toute matière et en toute langue : il en fait inventer encore tous les jours. La plupart de ces livres pernicieux sont déguisés sous quelques tours ingénieux d'éloquence et composés avec quelque délicatesse d'esprit ; et sous ces déguisements, ils cachent le venin mortel qu'ils font couler dans l'ame. Ces livres sont : 1. Ceux qui sont hérétiques, qui sont contre le respect dû à la religion et aux choses saintes, ou contre les décisions de l'ésjlise.
2. Ceux qui sont lascifs, qui traitent de l'amour profane et d'histoires galantes.
Fuyez ces livres comme des pièges que le démon vous tend pour vous perdre. Vous ne pouvez presque pas les lire sans vous exposer à pécher mortellement, car ou vous y recevrez des impressions funestes, ou vous vous exposez au danger d'en recevoir. Si vous avez quelques-uns de ces livres, ne les
gardez point et ne les donnez point à d'autres. Quelque résolution que vous ayez de vous abstenir de la lecture d'un mauvais livre, la curiosité vous tentera; et si vous ne veillez sur vous-même, vous succomberez. Un mauvais livre est un serpent que vous gardez, qui vous fera une blessure mortelle, lorsque vous y penserez le moins.
En vain dites-vous que ces livres sont composés avec esprit, que vous y apprenez la bonté du style^ la pureté du langage : que vous y trouvez des choses amusantes et agréables. Je vous répondrai avec St. Augustin, que c'est là un artifice du démon, "et que " par ces mauvais livres on n'apprend pas à bien par- 1er, mais à devenir vicieux ; et que par ces lectures amusantes on apprend à penser au mal,et à le com- " mettre sans retenue." Je vous dirai que vous pouvez puiser l'éloquence ailleurs que dans ces sources empoisonnées. Ah ! funeste éloquence, et maudite science, qu'on n'acquiert qu'au préjudice de son salut, en perdant la foi, en perdant la pudeur, en perdant son ame !
EXEMPLE
Si les pères et mères doivent procurer de bons livres à leurs enfants, ils doivent avoir encore plus de soins d'empêcher qu'ils n'en lisent de mauvais. Une dame de qualité, pour avoir négligé cet avis important, vit avec douleur dans ses enfants les effets de ces pernicieuses lectures. Cette dame avait deux fils et une fille. Son fils aîné passa sa jeunesse dans la crainte
LEC'rtJRE DES BOKS UVB.ES.
de Dieu, et se fit religieux. Sa lille, nommée Euphrosine, fut sage jusqu'à Page de 17 ans. Elle eut le malheur de faire amitié avec une jeune demoiselle à qui on laissait lire toutes sortes de mauvais livres, et qui les communiquait à Euphrosine : ces livres étaient contre la pudeur et contre la religion, remplis d'imposture, d'impiétés, d'obcénités, mais d'un style agréable. Euphrosine se perdit par la lecture de ces livres ; car à peine les eut-elle lus, qu'elle devint d'une arrogance insupportable et perdit tout sentiment de pudeur et de crainte de Dieu. Sa mère en gémissait, et ne savait à quoi attribuer le dérangement de sa fille.
Euphrosine ayant un jour laissé sa chambre ouverte, son jeune frère, qui avait 14 ans, y entra et se mit à lire un livre qu'il trouva sur la table. Il y lut des choses si étranges, que tout de suite il porta le livre à sa mère. Elle en lut une page : Ah ! s'écria-t-elle ! quel livre ! Voilà le livre maudit qui a corrompu l'esprit de ma fille. Pour vous, mon fils^ détestez ce que vous avez lu dans ce livre abominable, et gardez-vous bien de jamais en lire de semblables : le démon parle dans ces livres : il vaudrait mieux pour vous de prendre du poison, que de vous souiller l'esprit par de telles lectures.
Dans ce moment Euphrosine rentra. Ma fille, lui dit sa mère, est-ce là le livre de dévotion que vous lisez ? — Ma chère mère, lui dit Euphrosine, je vous prie de me le rendre afin que je le rende à la
personne qui me Pa prêté.— Vous le rendre ! dit la mère J'aimerais mieux voir le feu dans ma maison. Il n'est point permis, ni à vous, ni à moi, de remettre et de rendre un mauvais livre ; ce livre vous a perdue^ malheureuse, et il en perdrait bien d'autres. Ensuite elle le mit au feu.
Euphrosine avait encore d'autres livres très-mauvais ; elle les porta à son frère le religieux pour les lui cacher. Ce relideux eut la curiosité de les lire ; curiosité qui lui coûta la perte de sa foi et de son ame.
Il avait été jusqu'alors bon religieux, mais la lecture de ces livres détestables le pervertit de telle sorte, qu'il perdit, comme sa sœur, tout sentiment de piété et de foi. Six mois après, il apostasia et se retira à Genève, où il se maria.
Euphrosine, de son côté, donna dans un libertinage si outré, qu'elle se livra à toute sortes de dissolutions. Au milieu de ses désordres, elle fut frappée d'une maladie cruelle dont elle mourut. Un jeune homme qui Pavait fréquentée, et qui lui avait souvent prêté de mauvais livres, vint la voir quelques heures avant de mourir : " Ah ! lui dit elle, je suis effrayée de la "vie que j'ai menée; je me suis moquée toute ma vie
de la religion et des choses de l'autre monde, mais "je vous assure que maintenant je suis dans d'éiran- " ges alarmes. Ah ! mon Dieu ! que ces choses sont. " terribles ! je pense à présent là-dessus bien autre-
ment que par le passé, et je voudrais bien avoir tenu
une autre conduite." Loin de profiter de cette ins-
DES CONVERSATIONS
piratioii du ciel et des bons sentiments que Dieu lui donnait encore, elle étouffa les remords de sa conscience, et mourut dans Pimpénitence. Ce jeune homme, touché de cette mort funeste, y fit des réflexions et se convertit.
Ne lisez donc jamais des livres dangereux. Ceux qui sont contre la pureté des mœurs sçnt la source du libertinage et des grands désordres de la jeunesse dans les villes. Les livres qui sont contre la religion et l'église sont la source et l'appui de l'hérésie, et conduisent à l'athéisme. Si l'on voit aujourd'hui parmi quelques personnes d'une certaine condition si peu de religion et de pudeur, c'est parcequ'elles lisent toutes sortes de mauvais livres.
Il est étonnant que les gens d'esprit puissent goûter les mensonges, les obscénités et les absurdités de tant de livres impies. 11 faut être aveugle pour ajouter foi à des livres composés par des gens dissolus et passionnés,au mépris de tant d'excellents livres composés par les plus grands génies, par les plus grands saints, et dictés par l'esprit de Dieu.
Des conversations.
I. C'est dans les saintes conversations que l'esprit se forme doucement à la vertu. Le bon exemple des autres fait des impressions secrètes qui attirent sans qu'on s'en apperçoive. On apprend insensible-
CHAPIl-RE XXX.
ment leurs maximes ; on apprend à parler comme eux, et à faire le bien qu'on leur voit pratiquer. Un esprit bien né a une secrète confusion de se laisser surpasser en vertu par ses semblables, c'est pourquoi le Sage donne ces avis importants : " conversez avec les prudents, ayez pour amis des personnes vertueuses, Celui qui converse avec des sages deviendra sage." IL II y a deux sortes de personnes avec lesquelles vous devez converser. 1. Avec celles qui vous surpassent en âge et en expérience. " Cherchez, dit le Saint-Esprit, la compagnie des personnes sages et âgées, et unissez-vous à leur sagesse c'est-àdire, profitez de leurs prudents discours et de leurs exemples.
2. Conversez avec ceux de votre sexe, de votre âge et de votre profession, qui sont portés à la vertu. Les jeunes gens ne doivent pas faire société avec trop de personnes. Il vaut mieux avoir peu d'amis, mais qui soient vertueux, suivant cet avis de St. Jérôme à Népotien. " Ayez des compagnons dont la conversation ne fasse aucun tort à votre réputation ; qu'ils ne soient pas tant ornés par leurs habits que par leurs vertus, et qu'ils n'aient pas soin de porter tantd'ajustements,mais deportersureux-mêmesdes marques de pudeur et d'honnêté." Cherchez ceux de votre sexe qui sont tels, aimez leur compagnie, édifiez-vous par leur modestie et par leur piété, en les imitant par une sainte émulation, et ne soyez pas des derniers au service de votre créateur.
DES CONVERSATIONS
Jeunes gens, soiivenez«vous que si vous fréquentez des libertins et des libertines, des gens sans pudeur et sans dévotion, vous vous perdrez. Si vous voyiez Peifer vous entendriez des réprouvés s'écrier au milieu des flammes : maudit soit le jour que " j'ai vu un tel ou une telle ! ils sont cause de ma " damnation ; si jamais je n'avais été dans leur com- " pagnie, je serais à présent dans le ciel."
Si vous avez eu des fréquentations et des amitiés dangereuses, rompez ces liens funestes, et quittez toutes ces sociétés. Il vaudrait mieux pour vous, habiter avec des serpents et des lions, que de converser avec des vicieux,
m. Quand aux conversations avec les personnes de différent sexe, vous devez les craindre et vous défier de votre faiblesse : n'ayez de ces sortes de conversations qu'autant que la nécessité, la charité, ou la bienséance le demandent ; que ces conversations et ces visites soient saintes. Si vous aimez l'assiduité avec le sexe, c'est une marque que vous aimez le danger ; et le Saint Esprit vous avertit que celui qui aime le danger y périra." Les personnes du sexe ne doivent jamais oublier cet avis que St. Bernard donnait à Ste. Omboline, sa sœur : "Ma chère sœur en J.-C, lui disait-il, qu'au-
cun homme, jeune ou vieux, n'ait aucune con- " versation familière, ni aucune assiduité avec vous,
quelque juste, quelque saint, et de quelque carac-
tère qu'il soit. La familiarité et l'assiduité ont
souvent fait tomber ceux que la volonté n'a pu
" vaincre, parceqiie l'occasion du péché en fait " souvent venir la pensée et le désir." Que ces avis sont importants, et que d'ames perdues pour les avoir négligé.
EXEMPLE
Les conversations qui paraissent innocentes avec des personnes de sexe différent ne sont pas toujours sans danger. Tel qui commence par l'esprit ne finit pas toujours de même. La nièce de St. Abraham^ le solitaire, en est un triste exemple. Cette fille, nommée Marie, perdit son père et ?a mère à l'âge de sept ans. On l'amena à saint Abraham, son oncle, pour l'élever ; il lui fit bâtir une cellule à côté de la sienne, et prenait soin de l'instruire par une petite fenêtre qui était entre les deux cellules. Il lui inspira tellement le goût de la vertu, qu'elle vécut dans la pénitence et dans une grande sainteté jusqu'à l'âge de vingt ans; mais le démon lui tendit un piège. Un jeune solitaire, qui était ami de saint Abraham, et qui le visitait assez souvent, prit de là occasion de parler à sa nièce par la fenêtre. Tout était innocent du côté de Marie, et ce jeune moine ne semblait dans les commencements lui parler que pour profiter des pieux avis que Marie lui donnait.
Après plusieurs conversations, desquelles elle ne se défiait point, il entretint enfin cette fille de la passion qu'il avait pour elle. Elle y résista courageusement durant une année, mais ce n'était pas
ms CONVEIISATÎONS.
■ 'Jùz*. elle devait avertir son oncle du danger au- ^el elle se voyait exposée par les conversations de je jeune hypocrite 5 car ce malheureux la persuada e/ifin^ et Marie se laissa séduire.
Elle n'eut pas plutôt commis le crime, qu'elle fut pénétrée de honte et accablée par les remords de sa f conscience. Elle ne pouvait plus jouir d'un moment ' de repos ; sa faute, toujours présente à ses yeux, la faisait soupirer et verser des torrents de larmes. Ah 1 malheureuse, disait-elle, qu'ai-je fait ? j'ai perdu dans un moment le fruit de tant de pénitence et de bonnes œuvres : hélas ! que suis-je devenue ? ^ j'ai perdu mon ame, je lui ai donné la mort ; il me I semble que les démons sont autour de moi pour i '^insulter à mon crime et à ma perte. Que pensera " mon oncle ? Où irais-je pour me cacher à ses ^^yeux? Quel usage ai-jefait de ses saintes conversations et des instructions qu'il m'a données ? ^^je n'ose plus paraître en sa présence." A ces mots elle sortit. Le démon lui mit dans l'esprit que Dieu l'avait abandonnée ; et désespérant d'obtenir le pardon de sa faute, elle vint dans une ville où elle continua pendant deux ans à vivre dans le désordre.
On ne peut dire qu'elles furent les inquiétudes de St. Abraham, lorsqu'il ne vit plus sa nièce ; il cherche, il prie, il s'informe ; après deux ans de prières . de gémissement, il apprit où elle était. Il se ht oporter un habit de cavalier, monta à cheval 5 et
s'étant couvert d'un grand chapeau, pour n'être pas connu, il alla chercher sa brebis égarée. Etant ar-| rivé à l'hôtellerie où était sa nièce, il demandai qu'on fit venir dans sa chambre une fille étrangèrei qui était dans la maison. Elle vint aussitôt, et ne connut point son oncle ; mais le saint homme la re-ï connut: la voyant entrer avec un habit de courtisane,* il fut saisi de douleur jusqu'au fond de l'ame. Il; éleva son cœur à Dieu, afin qu'il lui inspirât ce qu'il; devait dire à cette malheureuse. Alors ayant ôtéle grand chapeau qui le couvrait, il lui dit : " c'est
moi, ma nièce : hé bien î Marie, me reconnaissez-
vous? Qu'êtes vous devenue, ma fille, depuis que "vous m'avez quitté? Qu'est devenu le meurtrier " qui a si cruellement traité votre ame ?"
Marie fut dans ce moment pénétrée d'une telle honte, et d'un si grand étonnement, qu'elle ne put ni parler, ni lever les yeux, et demeura immobile, et comme évanouie de confusion. " Vous ne me répon-
dez point, lui dit le saint; vous ne me regardez "point ; avez-voQS oublié qui je suis? rassurez- " vous, je ne viens point ici pour vous charger de " confusion, mais pour vous sauver. Prenez coura- " ge, ma nièce, je me charge de vos crimes. Dieu " aura pitié de vous, et vous les pardonnera." Marie, toujours interdite et sans parole, commença par verser une grande abondance de larmes. Son oncle continua de lui parler : " Hé quoi î vous défiez vous "de la miséricorde du Seigneur? Ne savez- vous
DES CONVERSATIONS. 177
^» pas qu'il peut pardonner et qu'il pardonne tous les ^'^ jours plus de crimes que vous n'en avez commis ? '**Eevenez à votre Dieu, pauvre ame, il vous tend les bras : ayez pitié de vous-même ; ayez auêsi pitié de moi 5 voyez les peines et les soins que ^^j'ai pris pour vous. Allons, ma fille, ne perdez " pas courage ; retournons dans nos cellules pour y servir Dieu." Marie lui répondit : "Ah ! mon ^^cher oncle, il y a donc encore du remède, et vous "m'assurez que Dieu aura pitié d'une misérable " comme moi !" Après ces paroles, elle se prosterna aux pieds de son oncle, lui demanda pardon, et passa le reste de la nuit à pleurer et à dire : " Mon ^^'Dieu, que ferais-je pour reconnaître et pour remer- " cier votre grande miséricorde ?" Elle résolut de retourner à sa cellule avec son saint oncle. Elle avait quelque argent et des habits qu'elle avait gagnés dans son libertinage ; son oncle les lui lit abandonner comme des richesses du démon, et l'ayant fait monter sur son cheval, il la conduisit lui-même à pied jusqu'à sa retraite. Marie n'y fut pas plutôt arrivée, qu'elle se couvrit d'un lude cilice, et se livra à des austérités continuelles, passant les jours et les nuits à prier, à sangloter, et à demander à Dieu sa miséricorde; elle pleurait ses péchés avec une si vive douleur et un si tendre amour de Dieu qu'elle faisait fondre en larmes tous ceux qui l'entendaient, et ranimait la ferveur des ames les plus tièdes. — Saint Abraham vécut encore dix ans, et sainte Marie mou-
rut cinq ans après son oncle. Dieu fit connaître par des miracles qui s'opérèrent après sa mort qu'il lui avait fait miséricorde.
Jeunes gens, apprenez de cet exemple deux choses 5 la première est de profiter des avis et des saintes conversations de ceux qui vous instruisent. Sans les avis et la charité de saint Abraham, sa nièce était perdue sans ressource : et si cette fille eût toujours été fidèle à profiter des instructions de ce saint parent, jamais elle ne fut tombée. La seconde chose que vous devez apprendre de cette histoire, est de n'avoir aucune assiduité ni conversation familière avec des personnes qui ne sont pas de votre sexe. Un solitaire se perd et débauche une sainte fille 5 ainsi, jeune homme, quand vous seriez aussi vertueux qu'un solitaire ; et vous, fille, quand vous seriez aussi pénitente qu'une sainte, vous souillerez votre ame, si vous avez les uns avec les autres des assiduités et des liaisons familières.
AUTRE EXEMPLE
Les compagnies les plus agréables sont souvent le piège le plus dangereux à la jeunesse, et l'artifice avec lequel les jeunes gens cachent leurs intrigues et leurs fréquentations est ordinairement le commencement de leur perte. — Tel fut le sort d'une jeune demoiselle nommée Julienne, âgée de seize à dixsept ans. Elle vécut en sage fille tandis qu'elle fréquentait des compagnies vertueuses, auxquelles sa • mère la recommandait. Mais cette femme fut la
DES COKVEjaSATIONS.
dape de sa fille^ commç le sont la plupart des mères qui se fient à leurs filles et qui les croient plus sages qu'elles ne le sont.
(Jn jeune homme qui demeurait dans une maison voisine conçut de l'inclination pour Julienne. ïl avait une sœur nommée Thérèse ; il la pria de faire amitié avec Julienne, et de Pamener à la maison» Thérèse était artificieuse et enjouée 5 elle sut si bien s'insinuer dans Pesprit de Julienne, que bientôt elle la dégoûta de ses anciennes compagnes, en lui disant qu'elles étaient trop sérieuses et trop réservées pour une fille de son âge.
Julienne prit goût aux conversations de cette jeune voisine, qui ne pensait qu'à se divertir, et qui ne parlait que de galanterie et de promenade. Après quelques entretiens et quelques rendez-vous, Julienne fut toute changée à son désavantage . Elle ne pensait plus qu'au plaisir, à la danse, à lire des romans, à se procurer de précieux habits, et à se parer. Elle quitta son confesseur, qui la conduisait saintement, et prit un confesseur du goût de Thérèse, qui était un homme qui la laissait vivre à sa fantaisie.
Pour avoir de quoi fournir à sa vanité et à ses intrigues, elle dérobait à sa mère, qui ne se défiait pas d'elle, et en accusait sa servante.
Les voisines et le curé prirent garde aux fréquentations dé Julienne, et eurent la charité d'en averti sa mère. Cette femme, loin de les remercier de ce bon office, leur demanda de quoi ils se znêlaient, et
ÎSO
îeur dit que Julienne était honnête fille et sans reproche. (Tel est Paveuglement des mères, qui fermant les yeux sur les désordres de leurs enfants, ne voient pas tout ce que le monde voit, et trouvent mauvais qu'on les en avertisse.) Cette mère idolâtre de sa fille fut punie comme elle le méritait. Julienne devint si arrogante et si fière, que cette mère commença à pleurer amèrement sur les complaisances qu'elle avait eues pour cette ingrate fille, et ouvrit enfin les yeux sur la conduite de cette jeune imprudente.
Dieu la vengea, et punit Julienne (car les enfants rebelles à leurs pères et mères sont punis tôt ou tard.) Un jour de fête, étant parée plus qu'à l'ordinaire, elle sortit malgré sa mère pour aller avec Thérèse et son frère à une promenade. Elle n'y fut pas plutôt arrivée, qu'elle sentit une vive douleur au visage, causée, à ce qu'on crut, par la piqûre d'une mouche envenimée, ou par quelque autre accident. Quelques moments après, elle eut mal au cœur, et tomba en défaillance. On la rapporta chez sa mère ; son visage enfla d'une manière si horrible que le chirurgien fut obligé de lui donner plusieurs coups de lancette qui lui défigurèrent le visage. Julienne se fit apporter un miroir, et aussitôt qu'elle vit son visage dans cet état affreux, les yeux et la bouche tous défigurés, elle poussa un grand cri : Ah ciel ! est-ce donc là ce visage que j'ai tant paré, et sur lequel j'ai permis et reçu tant de libertés î
DES CONVERSATIONS
Tous les remèdes furent mutiles ; il fallut se résoudre à mourir. Sa mère eut le courage d'annoncer cette nouvelle à sa fille. Quoi ! ma chère mère, il faut que je meure, lui répondit Julienne ; je suis jeune, j'étais, il n'y a que deux jours, en bonne santé, et il faut aujourd'hui que je meure ! je le mérite bien à cause des chagrins que je vous ai causés. Je n'ai plus qu'une grâce à vous demander^ ma chère mère, c'est de veiller sur la conduite de ma petite sœur, afin qu'elle ne se perde pas comme moi. Je vous supplie de me pardonner, de prier pour moi, et de me donner votre bénédiction. — Je vous la donne de tout mon cœur, répondit la mère en versant des larmes ; je vous pardonne je prie Dieu de vous faire miséricorde et de me pardonner le peu de soin que j'ai eu de votre conduite. Elle lui fit ensuite recevoir les sacrements.
Ses anciennes et sages compagnes, qu'elle avait quittées, la vinrent voir. Julienne aussitôt leur présenta la main et leur dit : Si j'avais toujours été dans votre compagnie, et profité de vos exemples, je ne serais pas dans les troubles où je me trouve : je vous demande pardon du scandale que je vous ai donné dans mon libertinage. Thérèse était dans la chambre : Ah ! lui dit Julienne, que penses-tu à présent de l'état où tu me vois ? Je voudrais bien ne t'avoir jamais fréquentée : je vais mourir, tout est passé pour moi ; et quand tu seras dans l'état où je suis que penseras-tu de tant de jours que nous avons pas-
CHAP^TBE XXXh
sés dans les vanités et dans les joies du monde 7 Que tu as fait de tort à mon ame ! j'aurais toujours été sage et innocente sans toi ! Je n'ai plus de temps pour mieux vivre ; mais je fais à Dieu de tout mon cœur le sacrifice de ma vie pour expier les péchés d'une jeunesse que j'ai si criminellement passée. Croismoi, ma chère amie, prends exemple sur moi 5 peutêtre bientôt seras-tu au lit de la mort comme moi. Souviens-toi des dernières paroles d'une amie qui va paraître au jugement de Dieu.
Pendant que Julienne parlait ainsi, Thérèse consternée pleurait amèrement ; et s'étant jetée à genoux pour lui demander pardon, elle tomba penchés sur son lit, et ne cessa de sangloter jusqu'à ce que Julienne eut expiré.
Profitez de cet événement : toutes les circonstances en sont instructives pour les jeunes gens et pour les pères et mères. Apprenez avec quelles personnes vous devez converser. Julienne se perd dès qu'elle fréquente une compagne mondaine.
Du travail et de l'emploi du temps.
I. Il n'j^ a point de désordres dont l'oisiveté ne puisse être la cause. " Elle est, dit St. Bernard, "l'égout de toutes les pensées dangereuses, la nour- ^^rice de la volupté, la meurtrière des vertus, Ja " mort de l'ame, le tombeau d'un homme vivant, le