ONZIÈME INTERROGATION
V^ous nous restreignez bien ; cependant il faut convenir que ceux qui ont une famille et des enfants à entretenir, des dettes à payer, pèchent très grièvement en jouant. Mais au moins vous avouerez que ceux qui n'ont pas de semblables devoirs à remplir, qui n'ont à rendre compte de leurs biens à personne, peuvent jouer quand ils veulent. Mon bien est à moi, nesuisje pas libre de le jeter à la mer ou dans la rivière? en un mot, n'ai-je pas le droit d'en disposer suivant mon bon plaisir?
RÉPONSE
Non, mes Frères, il ne vous est pas libre d'en faire ce que vous voudrez. C'est là la grande erreur dans laquelle se trouvent une infinité d'hommes, de croire pouvoir user suivant leurs caprices de ce qu'ils possèdent. Mais détrompez-vous : ou vos biens , votre argent sont nécessaires pour subvenir à l'entretien de votre famille et satisfaire à vos obligations, ou non ; s'ils sont nécessaires, vouspéchez comme je vous l'ai déjà dit, en les exposant (au jeu ; s'ils ne vous sont pas nécessailes, vous ne pourrez , suivant votre expression , ni les jeter à la mer ni dans la rivière , ni courir la chance de les perdre dans ces parties de plaisir , sans vous rendre gravement coupables. Mais c'est notre bien , répliquez-vous , et nous n'en serons pas maîtres? Non, encore une fois, parce que si vous avez du superflu , vous êtes obligés en conscience d'en faire part aux pauvres. Ce que vous nous dites sera probablelueiil la doctrine de quelque rigoriste? Non, non , celte doctrine est celle du saint Evangile (£'/c. 11. 41). C'est lui qui nonordonne dp 'l<v>i!ei' le superflu de nos bieiss à ceux qui so-v
dans l'indigence : Qnod superesi, date eleemosxjnam. C'est Jésus-Clirisl, Fils de Dieu, souverain et suprême législateur, souverainement puissant sur la terre et dans le ciel, qui vous le prescrit ; vous ayant donné tous les biens dont vous jouissez, il peut conséquemment vous enjoindre que vous en fassiez l'usage qui lui plaît. Tel est le rigoriste qui vous impose l'oblipiation d'employer ce superflu en aumônes : Qaod superesi, duie elcemosyiiain. Oli ! à combien de joueurs Jésus-Christ dira, au dernier et épouvantable jugement : J'ai eu faim et soif, j'ai été nu et mourant de froid dans les prisons, malade dans les hôpitaux, dans des maisons particulières, dans Timpossibilité d'aciiuilter mes dettes, j'ai éprouvé tout cela dans la personne des pauvres; et vous, au lieu de pourvoir à mes besoins, de venir à mon secours, vous avezsacritié dans les jeux cet argent dont vous ne saviez que faire; allez-vous-en, maudits, brûler avec les démons dans le feu éternel : Discedite à me, nialcdicti, in irjnem œlernum (Mattll. 25. 41).
Secondement, quant aux personnes qui jouent, quel péché ne commettrait pas celui qui s'adonne au jeu, s'il était ecclésiastique ou religieux, puisque les saints canons , comme on vous Ta enseigné, le leur défendent sous des peines extrêmement sévères. 0 Dieu! des hommes qui devraient toujours être appliqués à lire les Livres saints, à chanter les divins oflices, à méditer les maximes éternelles, passeraient leur temps à jouer aux cartes ! Quoi î des mains consacrées par l'onction du saint chrême seraient en contact avec ces funestes instruments du péché! Quoi! les ministres de Dieu seraient le matin à l'autel pour offrir, entourés des Anges, le corps et le sang de Jésus-Christ, et l'après-dinée et dans la soirée, ils se trouveraient dans la compagnie des joueurs! Le patrimoine des pauvres, dit encore en gémissant l'orateur cité plus haut , les oblations des fidèles , les biens des fondateurs , le sang des peuples, celui de Jésus-Christ, seraient pour ainsi dire enlevés du pied des autels et des tabernacles pour être exposés au jeu! Ah grand Dieu! à qui les comparerai-je ces malheureux? aux Juifs? non, parce que les Juiis mêmes, quand Judas jeîa à leurs pieds les trente deniers qu'il avait reçus pour prix de sa trahison , ne voulurent pas les prendre , disant que c'était le prix du sang : Quia prclium stnigmnis est (Matth. 27.6). Savez-vous à qui je les comparerai? aux bourreaux qui, après avoir crucifié le divin Rédempteur, tirèrent au sort à qui tomberaient en partage ses vêlements (Joan, 19. 24).