TREIZIÈME INTERROGATION
Voilà encore une doctrine qui nous a été jusqu'à présent inconnue , ayant toujours cru qu'il était licite déjouer avec qui que ce fût, et qu'on pouvait s'approprier ce que l'on gagnait. Mais puisque vous avez dit qu'il se glissait en..-ore des péchés dans la manière déjouer, ayez la complaisance de nous e\nliqner quand cela peut arriver.
REPOKSE.
Le jou étant une espèce de contrat, pour qu'il ne renferme rien crillicite , il faut qu'il soit revêtu des conditions essentielles que l'une et l'autre partie doivent observer. On peut les violer en deux manières , dit saint Thomas, ou par fraude, ou par violence. Par fraude on peut les violer, ou bien elles le sont réellement par certains fripons qui,s'enlendant entre eux, se mettent à jouer, et par le moyen d'une conversation à voix basse, de termes extraordinaires inconnus, et de certains signes convenus, cherchent à tromper un joueur qui est de bonne foi. Il y a fraude pareillement , quand on connaît les cartes du jeu , ou qu'on les arrange de telle manière, (iu'on sait faire tomber adroitement sous sa main celles que l'on désire , ou qu'à certaines marques on reconnaît celles de ses adversaires par mille autres sortes de tours et de ruses que la malice humaine invente et continue à inventer par amour tlu gain. Ce que faisant , non-seulement les joueurs pèchent, mais ils sont obligés à restituer tout ce qu'ils ont gagné par de telles fraudes et de telles supercheries.
11 y aura encore péché, quand on fera intervenir la violence, c'est-à-dire quand on usera de son autorité et de son crédit pour entraîner au jeu quelque personne d'une condition inférieure et qui n'a que des connaissances imparfaites de celui auquel on la sollicite de jouer ; ou bien quand on se servira de prières importunes et de moyens d'excitation tels, qu'il lui est comme impossible de résister. Tout cela détruit l'égalité dans le jeu, tout cela est violence, et conséquemmentsont tenus à la restitution ceux qui , par ces artifices , auront obtenu un gain quelconque. 11 en est encore qui feignent d'être inhabiles au jeu, quoiqu'ils s'y entendent très-bien , poiu' tromper ainsi leurs adversaires trop crédules , et tout en pouvant gagner les premières parties, les perdent pour causer à leurs compagnons de jeu des pertes très-grandes ; ces astucieux joueurs sont obHgés, comme les autres, à la reslitiitiou. Que dirai-je enfin de tant d'autres péchés qui se commettent à présent parla manière dont on joue? A quels transports décolère, de fureur ne s'abandonnent pas ceux qui perdent? quels blasphèmes horribles ne prononcent-ils pas ? quelle profanation ne font-ils pas du nom redou!ni)le de Dieu? quels oulragos leur Louche ne vomit-elle pas contre la sainte Vierge et les Sai'its? Peul-on se porter à de plus graves excès? Oui, Chrétiens,
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frémissez d'horreur en apprenant ce dont sont capaiîles le-; joueurs, et ce qu'on n'a jamais oui dire ni lu nulle part d'un catholique , quelque impie et quelque méchant qu'il ait été , c'est qu'on en a vu qui , comme des forcenés , lançaient des pierrecontre l'image de la sainte Vierge, cassaient les bras de l'Enfant Jésus et mettaient en pièces le Crucifix, par désespoir d'avoir perdu au jeu. On vénère, dans une église de Rome, une image de la sainte Vierge, couverte d'un sang qui sortit miraculeusement de l'endroit où l'avait frappée avec des pier- Tcs un impie joueur. En France, un soldat, furieux d'avoir fait des perles au jeu , brisa avec le même instrument un bras de l'Enfant Jésus qui était dans ceux de la Vierge; il s'en échappa une grande quantité de sang. En Allemagne, un grand joueur, après avoir sacrifié tout sou bien , ne sachant sur qui décharger sa colère , se transporta dans une église , renversa de des-' sus l'autel l'image du Crucifix, la mit en pièces, et déchira celle (le la sainte Vierge qui était au pied delà croix. Ne croyez pas que de semblables faits ne soient arrivés qu'une fois ; ils se sont renouvelés si souvent, qu'en les réunissant on a pu en former un gros volume. Je ne vous ai parlé que de trois , parce que ma langue et mon cœur se refusent à en raconter d'autres. Ah ! jeu funeste , de combien de péchés tu es la cause , de combien d'iniquités et d'horreurs lu es la source corrompue î Quel est celui qui , ayant appris à quels excès le jeu conduit , ne s'en abstiendra pas?
QUATORZIÈMB INTERROGATION.
De semblables crimes font horreur. Cependant ils ne se commettenipas par des personnes bien élevées et honnêtes, mais seulement par des hommes de la lie du peuple, par la classe la plus ignoble et la plus corrompue de la société. Ce sont ceux-là qui, quand ils perdent au jeu, s'abandonnent à la colère , font des jurements afireux et prononcent des blasl)hèmes ; dès-lors il n'y a pas lieu de s'étonner qu'étant emportés par leurs passions fougueuses, ils ne se souillent quel- (juefois par les excès que vous venez de mentionner. C'est par celte vile race qu'est adoptée la ruse dans les jeux ; elle leur est lamilière. La plupart des malheureux qui la composent s'en sont fait une profession et un état ; ils n'y apportent que des manières grossières et méprisables,aux(iuelles sont bien étrangers les gens de bonne famille, dont l'éducation a été bien soignée et qui, sans prendre mauvaise humeur, même lorsqu'ils perdent, gardent un profond silène? dans le jeu. Mais
avançons, parce que nous désirons qu'enfin vous nous fassiez connaître le mal que Ton pourrait commettre en jouant dans un temps plutôt que dans un autre.
RÉPONSE
Pour répondre à ce que vous venez de me demander, je vous dirai d'abord que je n'ignore pas que les personnes honnêtes et bien élevées ne sont pas capables de se déshonorer par des actes aussi brutaux. Je sais qu'elles ne sont point dansThabitude d'employer ces fraudes et ces tromperies qui sont familières à celles de basse condition. Cependant je ne puis m'empêcher de dire que la corruption des mœurs, l'amour du gain poussent certains joueurs qui appartiennent même à des familles riches, à user de certaines friponneries et de certaines ruses dans le jeu, quoiqu'avec beaucoup de précautions et de réserve. Je sais enfin que, parmi ces hommes de qualité, on n'entend pas ces vociférations ni ces disputes que l'on entend parmi ces misérables et vils joueurs sans éducation ; néanmoins on ne pourra pas nier que lorsqu'ils sont malheiu'eux au jeu, ils n'éprouvent une envie secrète et maligne contre ceux qui triom|)hent, et que,bien qu'ils n'exhalent pas leur dépit intérieur par des jurements ou des imprécations, et qu'extérieurement, et avec une apparence d'héroïsme dont nous avons déjà parlé, ils se montrent insensibles au gain comme à la perte, ils n'en sentent pas moins dans le fond du cœur de grandes colères. Mais comme on ne finirait pas, si l'on voulait passer en revue tous les abus qui se commettent dans le jeu, je dirai seulement quelque chose sur le mal qu'il peut y avoir à jouer dans un temps plutôt que dans un autre.
Pour que le jeu soit licite et permis, il faut y faire intervenir la condition ou la convenance du temps que l'on peut y «'mploycr. Nous nous en sommes déjà convaincus par la doctrine de l'angélique docteur saint Thomas (2. 2. q. IfiS. art. 2. risp.) qui dit : Congnuit personœ et tempori. Comme toutes «•es choses ont leur temps [Eccl. 3. 1) : Omnia Icmpiis habent, do même, si en quelques circonstances, après une application sérieuse el soutenue, il est permis de récréer son esprit par «inolqnejcn innocent, il est des temps et des jours où le chrélien (li)it s'abstenir des jeux même qui sont les plus innocents et les phis permis. Ces temps sont ceux des fêtes, jours uni- <iueniei)t consacrés au culte et à l'homieur de Dieu ; ils ne nous îipparliennenl point. Dieu se les est réservés. Comme nousl'avoiis démontré suflisamment en son lieu, le chrétien doit les
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passer dans l'iissistance au saint sacrifice delà Messe, dans les chanlsdes canliqiies, dans la récitation des offices divins, dans les saintes lectures; il doit venir entendre les instructions, vaquer plus souvent que de coutume à la prière, méditer les divins mystères. A présent, je vous le demande, les joueurs ronsacrent-ils les jours de fêtes à ces exercices spirituels et autres semblables qui n'ont pour but que le culte et l'honneur de Dieu? S'abstiennent-ils alors de leurs vains amusements? Tout au contraire: si jamais ils s'y livrent avec plus de fureur et d'acharnement, c'est alors, parce qu'ils ont plus de facilité de trouver des hommes oisifs qui accepteront les parties qu'ils proposent. 11 arrive même que ceux qui, pendant toute la semaine, se sont occupés de leurs alTaires, choisissent ces féies pour en faire des jours d'amusements et de jeux, comme s'ils pouvaient en disposer àleurgré. Les prédicateurs auront beau se fatiguer dans les chaires à annoncer les vérités de la religion, les pasteurs zélés commenter du haut des autels le saint Evangile, faire le catéchisme, expliquer ou quelque article du Symbole des Apôtres, ou quelque commandement du Décalogue, ou la manière de pouvoir dignement s'approcher des Sacrements, vous ne verrez jamais les joueurs assistera ces exercices. On exposera le Saint-Sacrement, on fera le chemin de la Croix, on proposera des indulgences à gagner, ne craignez pas qu'ils assistent à aucune des bénédictions qui se donnent, qu'ils fassent les œuvres dont nous venons de parler; n'appréhendez pas non plus que ce soient eux qui visitent les hôpitaux et les malades qui y languissent. Croyant avorr satisfait à leurs devoirs en venant entendre une messe basse, dont ils ne feront pas difllcuUéde se passer même souvent, ils sacrilienl tout le reste du jour au jeu. 11 n'est que trop vrai que nous sommes arrivés à une époque où l'on pense comme les impies dont l'Esprit-Saint parle dans le livre de la Sagesse (15. 12): Que notre vie n'est qu'un jeu, que le but de toute société humaine doit être le gain et la poursuite des richesses par les moyens les plus iniques. Eslima^'eriait liisnm esse viiam noslrani, cl comcrsnlioneni vitœ coinposilam esse ad hicnim, cl oporlcre iinileeumijne eliavi ex malo acquircre.
D'où ilarrivequ'on joue le jour, et qu'on joue ausslla nuit. El quel spectacle horrible et étrange, dit l'orateur cite, prcsen- Icnl ces joueurs qui, tantôt dans les auberges, tantôt dans d'autres maisons, troublent le repos et le sommeil des voisins î En quel temps? Dans le temps même que tant de bons religieux et de vierges s'arrachent aux douceurs du sommeil pour chau-
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ter les louanges du Seigneur, invoquer son nom, tandis quK quelques pas de là une foule bruyante de ces malheureux, élevant autel contre autel, invoquent et appellent à leur secours une fortune aveugle. D'un côté, on entend les psaumes sacrés cl les hymnes de l'Eglise, de l'autre, des cris et des disputes. D'un côté, ce sont des religieux et des vierges qui veillent, prient, se mortifient, se donnent la discipUne pour apaiser la colère de Dieu ; de l'autre, ce sont des joueurs qui l'irritent plus que les premiers ne peuvent la calmer. Ah! Chrétiens mes frères, n'est-ce pas renouveler le spectacle déplorable qui faisait gémir dans la Synagogue les anciens prophètes,quand ils voyaient leurs concitoyens, les uns occupés à construire, les autres à détruire et à ruiner l'ouvrage qui coûtait aux premiers tant de peines ? ou, pour mieux dire, n'est-ce pas par la conduite insensée que tiennent les joueurs que se renouvelle cette circonstance cruelle où se trouvait Jésus dans le temps de sa douloureuse passion ? Du haut de sa croix il voyait à ses pieds sa très-sainte Mère, le disciple bien-aimé et Magdeïeine, avec d'autres saintes femmes, qui pleuraient abondamment, prenant une immense part à son agonie et à ses douleurs ; et il voyait à côté ceux-mèmes qui l'avaient crucifié, S4 l)arlageant ses vêtements, comme je l'ai dit ailleurs (Joan. 19. 24). C'est cependant là le spectacle dont est témoin si souvent Jésus-Christ parmi les chrétiens qui sont ses enfants. Voili'i <lonc le grand nombre de pécb.és qui se commettent dans le jeu par ceux qui jouent, par rapport à ceux avec qui l'on joue, à la manière dont on joue, et enfla par rapport au temps dans lequel on joue.