‹ Instructions paroissiales sur le sacrement de mariageChapitre 20 sur 21 · CONTRACTES ENTRE PROCHES PABENTS · texte numérisé non relu

CONTRACTES ENTRE PROCHES PABENTS

Le docteur Lefort, naguère médecin attaché à la maison de la Dauphine, et quoiqu'il n'eût cessé de donner des soins à la fille de Louis XVI que le jour de son départ pour TAutriche, avait^ grâce à la popularité de sa science et à l'ardeur de sa charité, traversé les mauvais jours de la Révolution sans éprouver la moindre inquiétude personnelle. En culottes courtes, les cheveux poudrés, vêtu d'un large habit noir et appuyé sur sa canne à bec-de-corbin, il n'avait jamais cessé de faire le matin, à pied, ses visites dans le faubourg Saint-Honoré, qu'il habitait, de monter en voiture à midi, et d'aller porter l'aide de son savoir à ses clients des autres quartiers. C'était, en résumé, un cœur d'or, une parole brusque et une main aussi habile à amputer un membre qu'à glisser une bourse sous la couverture du lit d'un malade pauvre.

A l'époque où, grâce à Dieu et à Napoléon, la France commença à respirer un peu plus librement et à s'affranchir des horreurs de la Convention et des turpitudes du Directoire, le docteur Lefort comptait soixante-quatre ans , et il avait pour élève favori René-Théophile Laennec, né à Quimper, interne des hôpitaux militaires.

Comment ces deux hommes en étaient-ils venus à s'accrocher l'un à l'autre et à s'aimer comme l'eussent fait un père

et im lils? Je n'eu suis rien, car ils présentaient en toutes choses les contrastes les plus absolus. Sans compter que Laennec n'avait guère que vingt-quatre ans, et qu'il mettait autant d'ardeur ii suivre les modes nouvelles que Lefort à pratiquer les anciennes, chaque jour, et malgré les instances de son vieux maître, il passait deux heures à la salle d'escrime et même chez le professeur de bâton. Or, il n'était point encore passé dans les mœurs, comme de notre temps^ que le bâton fût un art et le complément indispensable d'une bonne éducation. Ce contraste de caractères déroutait naturellement toutes les idées du vieux médecin. 11 en naissait entre le maître et l'élève des discussions qui se terminaient toujours à l'avantage du dernier, grâce à quelque argument bouffon qu'il jetait au bonhomme et qui le faisait rire aux éclats. Et cependant Laennec, à ses mauvais jours, ne respectait rien. Par exemple, il prétendait qu'Hippocrate n'avait jamais existé ; que le vieillard de Cos n'était qu'un mythe, un personnage d'invention. Il voulait prendre ce thème pour sujet de la thèse qu'il allait soutenir, et Lefort combattait de tous les arguments de sa logique ce qu'il regardait, non seulement comme un paradoxe, mais comme une impiété.

Vers la fin du mois de mai 1804, par un magnifique soleil, ils agitaient entre eux cet éternel sujet de discussion, tout en se dirigeant vers Saint-Roch, qui venait d'être rendu au culte catholique. Us voulaient assister au mariage du jeune vicomte de V..., qui se célébrait ce jour-là avec une grande pompe. Les abords de l'église se trouvaient encombrés d'équipages et de foule. Les deux amis eurent quelque peine à traverser les flots de curieux, à monter les degrés du temple et à arriver jusqu'à la nef. Au moment où Lefort s'efforçait de se frayer un passage jusqu'à la nef principale, protégé par Laennec '^t son inséparable gourdin, le vieux médecin se trouva face à face avec le père de la mariée, qui pressa affectueusement les mains de Lefort.

— Merci, mon ami, merci, dit-il, d'être venu prendre part à cette fête de famille ! Convenez-en, je suis le plus heureux des hommes. Marier sa fille unique au fils unique de sa sœur !

réunir deux grandes fortunes en une seule!... Ils sont jeunes, ils sont beauxj ils s'aiment ! Antoinette a dix-sept ans et Georges vingt-cinq; on le cite déjà comme une des lumières du conseil d'Etat. On leur donne aujourd'hui cent mille livres de renies et un magnifique hôtel. J'espère qu'on ne saurait entrer d'une façon plus riante dans la vie.

Pendant qu'il s'exprimait ainsi,, le docteur Lefort et Laennec tenaient leurs regards sur les jeunes mariés; Laennec était ébloui.

Il eût été difficile, en effet, de rencontrer un couple plus parfait. La mariée, mignonne, svelte, élégante, son visage rose et frais enveloppé d'un de ces voiles vaporeux dont Isabey excellait à reproduire l'effet délicieux, s'appuyait avec tendresse sur le bras de son mari. Les traits pâles et délicats de ce dernier révélaient une nature plus intelligente qu'énergique. Ce qui rendait ces deux enfants encore plus charmants, c'était une ressemblance qui les eût fait prendre plutôt pour un frère et une sœur que pour des époux. Blonds tous les deux, tous les deux frêles, ils avaient tous deux le même type de beauté et de race, le même regard, le même sourire.

— N'est-ce pas, docteur, que je suis bienheureux et que l'avenir me réserve une douce vieillesse ? dit M. de V...

— Dieu vous entende et vous exauce, monsieur le comte î répondit le vieillard en soupirant.

Puis il salua M. de V..., et il alla s'agenouiller dans une chapelle latérale, où il pria longtemps avec ferveur.

Quand il sortit de l'église, et qu'il eut repris le bras de Laennec :

— Qu'avez-vous,cher maître? lui demanda le jeune homme. Vous semblez triste.

— Je le suis en effet, mon enfant, répliqua Lefort. M. de V... est un des hommes que j'aime et que j'estime le plus au monde...

— Et quand on est le plus heureux des hommes, vous prenez une figure désolée !

-— Heureux ! tu me parles du bonheur de cet homme, et

lu es médecin! Tu n'as donc pas remarqué ces deux jeunes mariés, leur fatale ressemblance, et la déplorable conformité de leur tempérament? Tu n'as donc pas entendu ce père nous dire qu'ils étaient cousins-germains et issus de cousins-germains? Ce double titre est une malédiction inexorable qui pèsera sur toute leur vie, et qui changera leur bonheur d'aujourd'imi en une existence de désespoir. Dieu ne permet pas qu'on enfreigne impunément les lois qu'il a imposées à la nature. Il veut le croisement des races et des familles; et riiomme, divin par l'àme, mais animal par le corps, ne saurait, pas plus que les autres êtres, se soustraire aux fatales conséquences du mépris de cette règle universelle. Déjà les pères de Georges et d'Antoinette étaient frères, et c'est à cette consanguinité que les deux enfants doivent leur tempérament lymphatique. Tu deviendras leur médecin, puisque je suis celui de leur famille. Si habitué que tu sois aux douleurs des hôpitaux, aux cris des amphithéâtres, aux misères les plus hideuses de la souffrance humaine, tu verras dans la maison de ces gens, si heureux aujourd'hui, des maux qui feront pàhr d'effroi ton front, quelque impassible qu'il devienne; tu t'en éloigneras avec un sentiment indicible d'horreur. A moins que mes prières de tout à l'heure n'aient obtenu de Dieu un miracle, il vaudrait mieux pour cette pauvre Antoinette, que j'ai mise au monde, qu'elle mourût en entrant dans le Ht nuptial que de vivre de la vie qui lui est réservée... Et j'ai prévenu son père ; il n'a pas voulu m'écouter; il a souri de mes craintes ; il m'a parlé du bonheur qu'il avait trouvé dans une semblable union. Quel fatal aveuglement !

En achevant ces mots, il essuya ses yeux humides et ne rompit le silence qu'au moment oii, de retour chez lui, il se trouva au milieu des nombreux malades qui l'attendaient pour le consulter.

Dix ans après, le docteur Lefort avait succombé depuis longtemps à une de ces affections mystérieuses qui déconcertent la science humaine et la réduisent non seulement à l'impuissance, mais encore à l'aveu de son ignorance. Laennec,

devenu un médecin célèbre, luttait par son savoir et par son éloquence, dans les cours publics, avec Dupuytren, continuait glorieusement les travaux de Bichat, et prenait place au premier rang. Aussi ne se souvenait-il plus ni du mariage du vicomte de V..., ni des prédictions du docteur Lefort, lorsqu'un matin il reçut une lettre qui le priait de vouloir bien passer chez le vicomte de V..., préfet du département de..., venu à Paris avec sa famille pour demander les soins du célèbre professeur.

Laeunec se rendit à l'hôtel de V .., situé au milieu des quartiers encore nouveaux de la Chaussée d'Antin, et fut introduit dans un salon où se trouvaient réunis un vieillard, une jeune femme et le vicomte.

— Monsieur, dit ce dernier, ma femme, mon beau-père et moi, nous sommes venus de bien loin pour vous consulter, et nous attendons votre arrêt avec une grande anxiété. M""*' de V... a mis au monde, il y a cinq ans, un enfant longtemps désiré. Cet enfant, fils unique, nous inspire les craintes les plus graves. Il balbutie à peine quelques mots, et son intelligence n'a pris encore qu'un faible développement. Je vais vous le faire amener, afin que vous puissiez juger de son état, et, je l'espère, dissiper nos inquiétudes.

Le vicomte sonna, et une femme de chambre apporta l'enfant dans ses bras. Laennec, qui sentait les yeux de la jeune mère attachés sur lui, les baissa pour qu'elle ne pût y lire rimpression douloureuse que lui inspira la vue du pauvre petit infortuné. Il avait suffi d'un regard à l'habile praticien pour constater dans cette tête trop lourde, dans ce front étroit, dans ce crâne mal développé, dans ce regard éteint, dans cette langue pesante et qui ne savait balbutier que des sons confus, les symptômes d'une incurable idiotie.

Il regarda longtemps l'enfant et soupira.

M™^ Antoinette de V... tomba évanouie ; elle avait compris qu'il n'y avait aucun espoir de guérison.

~ Docteur, dit-elle en sanglottant lorsqu'elle eut repris connaissance, monsieur, sauvez mon enfant, et la moitié de ma fortune vous appartient. Dites-moi du moins que son in-

telligence se développera un jour, que tout espoir ne iioU3 reste pas inlonlit.

— Madame, répondit-il gravement, personne ne désire plus (jue moi se tromper dans son diagnostic. Faites une consultation, réunissez Esquirol, Dupuytren, Bichat, Corvisart, Leroux, Boyer, interrogez-les tous; une telle réunion d'hommes ne saurait se tromper. Quant à moi, je n'ose vous donner d'espoir que dans le temps, qui parfois déconcerte par ses miracles les prévisions les plus raisonnées de la science.

La consultation eut lieu, elle confirma Topinion de Laennec, et la vicomtesse de V... repartit la mort dans Tàme, emmenant avec elle cet enfant que sa misère lui faisait chérir encore davantage.

En 1823, la santé de Laennec se trouva des plus compromises.

L'auteur de tant d'admirables travaux sur les maladies de poitrine, l'infatigable inventeur qui trouva et pratiqua Tauscultation et qui le premier essaya de faire entrer en lutte la science et la plus fatale des affections, ne tarda pas h ressentir les atteintes de la phthisie pulmonaire. Dieu permet qu'il en arrive souvent ainsi, comme pour mieux démontrer le néant du génie Immain.

Personne moins que Laennec ne pouvait s'abuser sur son état. Il prit courageusement un parti extrême, quitta ses travaux, sa clientèle et les disciples qui arrivaient de toutes les parties de TEurope au pied de sa chaire pour recueillir ses leçons.

Loin de Paris, au fond de la Bretagne, il alla demander à Tair du pays natal, à l'isolement et au repos, les moyens de combattre le mal qui allait le consumer.

Ce fut à Kerlouanec, au fond du Finistère, qu'il se réfugia, dans une belle ferme transformée pour lui en habitation. Sa chambre à coucher se trouvait au dessus d'une étable dont les émanations et l'air tiède l'enveloppaient constamment et alimentaient sa respiration. Il se couchait avec le jour, ne prononçait que de rares paroles, et ne répondait, la plupart du temps, que par signes, ou en écrivant sur des tablettes.

aux personnes dévouées qui Tentouraient d'une sollicitude de tous les instants. Aucun étranger ne pénétrait jusqu'à lui, et toutes les tentatives que firent pour le Yoir des admirateurs enthousiastes ou des disciples ardents restèrent sans résultat. Laennec se rattachait à la vie avec toute Ténergie de son âme ; c'était entre lui et le mal une lutte vraiment sublime, car le médecin, plus encore que Fhomme peut-être, voulait triompher.

Une nuit, Laennec fut éveillé en sursaut par des cris ', à quelque distance de la ferme, un violent incendie venait de se déclarer dans une habitation dont les propriétaires vivaient aussi solitaires que Laennec lui-même. On parlait d'une dame veuve et de quatre enfants. L'homme de cœur se réveille en Laennec. Oubliant sa maladie et les minutieuses précautions dont il s'entourait pour la combattre, il fit atteler sa voiture et se rendit sur les lieux du désastre.

11 ne restait rien debout de l'habitation brûlée. Une femme jeune encore, mais vieillie avant Tâge et entourée de trois enfants dont le plus jeune ne comptait guère que huit ans, se tenait au milieu des ruines fumantes, tandis qu'un jeune homme, poussant des cris de joie, allait de débris en débris, les poussait du pied, en faisait jaiUir des étincelles, battait des mains et jetait des cris sauvages auxquels répondaient les trois autres enfants.

Laennec s'approcha de l'inconnue et lui offrit, pour elle et pour sa famille, un asile dans sa maison. Elle leva sur lui ses regards désespérés. — Merci, monsieur, dit-elle, mais je ne suis pas de ces infortunées qu'il faille recueillir chez soi -, je traîne avec moi le malheur. Je suis mère de quatre enfants, et tous quatre sont frappés d'idiotie. L'incendie qui vient de dévorer ma maison a été allumé par l'aîné de mes fils ; depuis trois ans mon mari est mort do chagrin ; moi, monsieur, je suis venue habiter cette solitude pour me consacrer à quatre infortunés privés de leur raison, qui ne vivent pas^ qui végètent. Depuis quelques jours, l'aîné éprouvait une agitation contre laquelle il a fallu, hélas ! employer les ressources de la con-

traiiUe ; il frappait et blessait tous ceux qui l'approchaient. Cette nuit il s'est soustrait à la surveillance des personnes (jui le gardaient, et vous voyez autour de vous son ouvrage. Comprenez-vous la vie que je mène, monsieur , veuve avec (juatre enfants idiots !

En ce moment, on amena une voiture dans laquelle elle fit monter les quatre pauvres fous, qui ne voulaient point quitter les belles flammes dont ils s'amusaient, et elle se disposa à partir pour une autre maison de campagne qu'elle possédait

dans le voisinage.

— Monsieur, dit-elle avant de s'éloigner, permettez-moi de vous remercier d'une offre dont je vous suis bien reconnaissante, et de vous demander le nom d'une personne qui m'a témoigné tant de bienveillance.

— Le docteur Laennec, répondit-il en s'inclinant. Elle tendit sa main tremblante au célèbre médecin.

— Moi, je suis la vicomtesse de V...

Et elle s'éloigna en pleurant.

Quant à Laennec^ on sait que l'auteur du Traité d'auscultation médiate succomba à une affection des poumons , dans sa ferme de Kerlouanec^ le 13 août 1826.

Ce fut la maladie qui, après cmq ans de lutte, vainquit le médecin.

Sam.

(Feuilleton de la Gazette de Lyon.)

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