‹ Instructions practiques sur la pisciculture: suivies de mémoires et de rapports sur le méme sujetChapitre 19 sur 22 · MÉMOIRE SUR LES MOYENS · texte numérisé non relu

MÉMOIRE SUR LES MOYENS

géra tous les ans vers de lointains parages, où leur instinct les retiendra jusqu'à l'âge adulte, orientés plus tard parles courants qui les y auront conduits, remonteront le cours des fleuves quand viendra l'époque de la ponte, comme ces oiseaux voyageurs que chaque printemps ramène au lieu où ils ont coutume de construire leur nid, délever leur famille. Le retour périodique de ces émigrations descendues à la mer au moment de la naissance, et revenues au temps on chaque individu, chargé d'œufs et de laitance, a déjà pris une grande taille, apportera aux populations riveraines l'inépuisable tribut d'une nouvelle conquele de la science. La semence que chacun de ces individus renfermera dans son sein, soigneusement recueillie avant qu'ils soient livrés à la consommation, sera, à son tour, confiée à la fécondité des eaux , pour leur rendre beaucoup plus encore qu'on ne leur aura pris.

La législation des poches devra subir alors dans sa disposition fondamentale une transformation diamétralement opposée à l'esprit qui, en interdisant la pratique à l'époque des pontes, a mis cette législation heureusement en harmonie avec l'état actuel des choses. Mais lorsque la science aura fourni à l'industrie les moyens d'opérer les éclosions dans des réserves destinées à 1 ensemencement général des eaux, il faudra que la loi autorise ce qu'elle interdit maintenant. C'est donc au moment môme où les femelles sont prêtes à déposer leurs œufs que la poche sera permise, pourvu que le nouveau règlement détermine avec précision les conditions qui doivent assurer la récolte des œufs.

L'idée de faire concourir les fleuves à l'ensemencement et à l'exploitation des mers par l'éclosion artificielle des espèces qui vivent alternativement dans les eaux douces et dans les eaux salées, me conduit naturellement à parler de 1 utilité qu'il y aura à organiser, dans les lagunes qui avoisinent l'embouchure du Rhône, un établissement analogue à celui que nous fondons près d'Huningue, mais un établissement particulièrement consacré à la propagation et à l'acclimatation des animaux marins. Cet établissement sera

le complément du premier, et, à l'aide de ce double moyen d'action, nous pourrons disposer, à noire gré, de toutes les conditions que la nature elle-même offre aux ôlres qui vivent dans le sein des eaux douces, salées, mixtes, froides ou tempérées.

Les pratiques que j'ai vues réussir dans les nombreux étangs salés que l'on rencontre sur le littoral de l'Adriatique, dans les marais Pontins, dans le golfe de Naples, réussiront aussi dans les lagunes du midi de la France, où je me suis assuré que les conditions sont identiques.

Les bancs artificiels d huîtres que l'on a formés dans le lac Fusaro ( le vieil Achéron), et donl on recueille la progéniture sur des pieux et des fascines où on la laisse grandir pour la récolter quand elle y est devenue comestible; ces bancs artificiels, imités en grand dans les étangs de Marignane, de Berre, de Thau, etc., fourniront av.ec abondance une espèce d'aliment qui manque complètement aux habitants de la Provence, du Languedoc et du Roussi lion.

Le radeau formé de pièces mobiles que l'on peut désarticuler à volonté et sur le plancher duquel un gardien de l'arsenal de Venise sème des moules qu'il élève dans un bassin reculé de cet arsenal , où elles grossissent avec une prodigieuse rapidité; ce radeau, imité aussi dans les mêmes conditions que les bancs artificiels d'huîtres dont je viens déparier, donnera d'inépuisables récoltes. Il deviendra en même temp?, par une exploitation bien réglée, une source permanente pouvant servir au repeuplement des localités épuisées par les abus de la pêche.

Le mécanisme à la faveur duquel on attire dans la lagune de Commachio, transformée par la main des hommes en un véritable appareil d'exploitation de la mer, les jeunes poissons qui viennent d'éclore dans l'Adriatique ; celui qui les entraîne, quand ils y ont grandi, dans des pêcheries fixes, où ils s'engagent de leur propre mouvement; ce mécanisme, qui consiste dans le jeu alternatif tantôt de l'eau douce, tantôt de l'eau salée, que l'on met en communica-

118 MÉMOIRB 6CJR LES HO YENS

tion avec cette lagune, sera facilement applicable à Tune de celles du littoral de la Méditerranée qui avoisinent Tembouchure du Rhône. L éclosion des langoustes , des homards, etc., aura lieu aussi dans cette lagune, comme celle d'autres crustacés dans celle de Commachio-

L'expérience des siècles a déjà prononcé sur les plus importantes des questions que je signale en ce moment à la sérieuse attention de T Académie et du gouvernement ; car, dans les contrées que je viens d'explorer, j'ai vu la plupart de ces industries en plein exercice, mais le plus souvent sur une échelle si restreinte, que le résultat avait paru jusqu'ici plus propre à piquer la curiosité qu'à devenir le point de départ d'une grande application; ou dans des lieux si peu fréquentés, que de temps immémorial les plus admirables pratiques se sont perpétuées comme des traditions dont on n'a pas compris toute la portée. Les documents que je rapporte les sortiront de cette obscurité et leur donneront toute la célébrité qu'elles méritent.

Ces documents seront la preuve visible que Tindostrie humaine, guidée par des lumières que la science est dès à présent en mesure de lui fournir, peut étendre sa sphère d'action au delà des limites où elle s'exerce ; qu'elle peut créer au sein des mers, fertilisées par la multiphcation artificiello des espèces qui les habitent, une source d'alimentation proportionnée aux besoins des populations, qui en récolteront les produits dans des appareils de d^ivation organisés sur le rivage ou dans l'intérieur des terres ; appareils de dérivation dont on a déjà des modèles dans la lagune de]Commachio, dans le lac Fusaro, dans le lac Lucrin et au pied du mont Circé, dans une des piscines de Lucullus qu on y exploite encore et sur le bord de laquelle j'ai visité les ruines de la splendide villa qu'y avait fait bâtir le vainqueur de Mithridate.

Si, comme je l'espère, le gouvernement continue à nous fournir les moyens de marcher dans cette voie , je me rendrai sur le littoral de la Provence pour y organiser un plan d'expérimentation sur la propagation artificielle des ani-

maux marins. M. Gerbe, naturaliste distingué, qui m'a accompagné dans ma tournée d'exploration et qui^est au courant de tous les procédés pratiqués en Italie, restera pour exécuter ce plan, tandis que j'irai sur le Volga, avec M. Detzem, chercher les esturgeons, les sterlets, les œufs de ces espèces que nous rapporterons à notre établissement, où M. Berlhot donnera ses soins au convoi que nous réservons pour rensemenccment du Rhône. Toutes nos opérations marcheront donc de front , et nous ne perdrons pas une heure pour la réalisation de cette grande entreprise.

Mais pour que la récolte ne soit pas détruite avant la moisson , l'administration devra veiller à l'exécution de la loi sur la pèche avec plus de rigueur encore qu'elle n'en met à poursuivre la répression des délits de chasse. Elle aura pour atteindre ce but, deux mesures à prendre :

1 ° En ce qui concerne la pêche fluviatile, à confier à la gendarmerie le soin de poursuivre les maraudeurs; car l'intervention du garde champêtre est insuffisante et souvent inutile.

:2" En ce qui concerne la pêche marine , à supprimer, sans ménagement, sur tout le littoral français de la Méditerranée, ces pratiques désastreuses , qui, sous le nom do pèches au bœuf, de gangui, etc., portent la dévastation dans tous les lieux où jadis les animaux marins trouvaient un abri pour déposer leur frai, et où une aveugle industrie leur supprime maintenant la plupart des conditions où ils peuvent se multipher.

J'ai vu ces immenses filets traînants, tirés par deux tartanes accouplées, labourer le golfe de Foz, ramasser dans leur vaste poche les plantes marines déracinées, et avec ces plantes tous les jeunes poissons, tous les jeunes crustacés, qu'ils engouffrent et qu'ils broient sur toute la longueur du sillon sans fin que creuse Tarmure de ces redoutables attelages. C'est un spectacle profondément triste que celui d'assister à un pareil carnage et de voir celte œuvre de destruction consommée par les bras même de ceut dont elle

Page 1