LES BANCS ARTIFICIELS D'HUITRES
DU LAC FDSAUO.
Lu h l'Acadcinie des sciences, 10 mui 1855.
Au fond (lu golfe de Baia, entre le rivage et les ruines de la ville de Cumes, on voit encore, dans l'intérieur des terres, les restes de deux anciens lacs, leLucrin et l'Averne, communiquant jadis ensemble par un étroit canal , dont l'un, le Lucrin, donnait accès aux flots de la mer à travers l'ouverture d'une digue sur laquelle passait la voie Herculéenne; bassins tranquilles qu'un soulèvement de ce sol volcanisé a presque complètement comblés, et où , comme disaient les poètes , la mer semblait venir se reposer. Une couronne de collinc^s liérissées de bois sauvages projetant leur ombre sur leurs eaux en avait fait une retraite inaccessible ([ue la superstition consacra aux dieux des enfers, et où Virgile conduit Enée. Mais , vers le septième siècle, quand Agrippa les eut dépouillées de cette végétation gigantes(iue, et que fut creusée la route souterraine (grotte de la Sibylle ) (lui conduisait du lac Averne à la ville de Cumes, le mythe dévoilé disparut de-
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vant les travaux de la civilisation. Une forêt de splendides villas bâties et ornées avec les dépouilles du monde prit la place de ces sombres bocages. Rome entière se donna rendez-vous dans ce lieu de délices où Tattiraîent un ciel si donx et une mer d'azur. Les sources chaudes, sulfureuses, alumineuses, salines, nitreuses, qui coulaient du sommet de ces montagnes, devinrent le prétexte de ces émigrations de patriciens que Tennui chassait de leurs demeures.
L'industrie épuisa ses ressources pour accumuler autour d'eux toutes les jouissances que recherchait leur mollesse, et, parmi ceux qui se vouèrent à cette entreprise, Sergius Orata, homme riche, élégant, d'un commerce agréable, et qui jouissait d'un grand crédit, imagina d'organiser des parcs d'huîtres et de mettre ce mollusque en renom. Il fit venir ces huîtres de Brindes, et persuada à tout le monde que celles qu'il élevait dans le Lucrin y contractaient une saveur qui les rendait plus estimables que celles de l'Averne, ou même des contrées les plus célèbres.
Son opinion prévalut avec une telle rapidité, que, pour suttîre à la consommation , il finit par occuper presque tout le pourtour du lac Lucrin de constructions destinées à les loger, s'emparant ainsi du domaine public avec si peu de ménagement, qu'on fut obligé de lui intenter un procès pour le déposséder de son usurpation. Au moment où lui survint celle rnt^aventure, et pour exprimer le degré de perfection où il avait amené cette industrie, on disait de lui, par al)uâk>n aux bains suspendus dont il fut aussi
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l*inventeur, que si on l'empêchait d'élever des huîtres dans le lac Lucrin, il saurait bien en faire poussei^ sur les toits. Sergius, en effet, ne s'était pas borné à organiser des parcs aux huîtres , il avait créé une nouvelle industrie, dont les pratiques sont encore appliquées à quelques milles du lieu où il l'avait exercée. C'est du moins ce que j'espère démontrer un peu plus lohi.
Entre le lac Lucrin, les ruines de Cumes et le cap Misène, se trouve un autre étang salé , d'une lieue de circonférence environ, de 2 mètres de profondeur, au fond boueux, volcanique, noirâtre, l'Acliéroii de Virgile enfin, qui porte aujourd'hui le nom de Fusaro, Dans tout son pourtour, et sans qu'on sache à quelle époque cette industrie j a pris naissance, on voit, de distance en distance, des espao>es^ le plus ordinairement circulaires, occupés par des pierres qu'on y a transportées pour simuler des espèces de rochers qu'on a recouverts d'huîtres de Tarente, de manière à transformer chacun d'eux en un banc artificiel. 11 y a quarante ans environ, les émanations sulfureuses du cratère occupé par les eaux du Fusaro ayant pris une trop grande intensité, les huîtres de tous ces bancs artificiels i)érirent, et, pour les remplacer, on fut obligé d'en faire venir de nouvelles.
Autour de chacun de ces rochers factices, qui ont en général deux toises de diamètre, on a planté des pieux assez rapprochés les uns des autres , de façon à circonvenir l'espace au centre duquel se trouvent
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les huîtres. Ces pieux s'élèvent un peu au-dessus ili* la surface de l'eau, afin qu'on puisse facilement les saisir avec les mains, et les enlever quand cela devient utile. Il y en a d'autres aussi qui, distributs par longues fdcs, sont reliés par une corde à laquelle on suspend des fagots de menu bois, destinés à multiplier les pièces mobiles qui attendent la récolte.
Lorsque la saison du frai arrive, les huîtres effectuent la ponte; mais elles n'abandonnent pas leurs œufs comme le font un grand nombre d'animaux marins. Elles les gardent en incubation dans les plis de leur manteau , entre les lames branchiales. Ils \ restent plongés dans une matière muqueuse qui est nécessaire à leur évolution , et au sein de laquelle s'achève leur développement embryonnaire.
Après l'éclosion de ces œufs, la mère rejette les jeunes qui en sortent déjà munis d'un appareil de natation qui leur permettra de se répandre au loin, et d'aller à la recherche d'un corps solide où elles puissent s'attacher; appareil formé par une lèvre caduque, ciliée, découverte par M. le docteur Davaine, et décrite dans le remarquable travail (|u'il a entrepris et exécuté sous les auspices de notre confrère M. Rayer.
Le nombre des jeunes qui sortent ainsi, à chaque portée, du manteau d'une seule mère, ne s'élève pas à moins de 100,000; en sorte qu'aux époques où tons les individus adultes qui composent un banc laissent échapper leur progéniture, cette ix)ussière vivante s'en exhale comn)(» un épais nuage qui s'éloi-
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giie du foyer dont il émane et que les vagues dispersent, ne laissant sur la souche qu'une imperceptible partie de ce qu'elle a produit. Tout le reste s'égare, et quand la chute de l'appareil natatoire fait perdre k ces myriades d'animalcules la faculté de vaguer, ils descendent au fond, où la plupart deviennent la proie des polypes fixés au sol.
Ce serait donc rendre un grand service à l'industrie, que de lui fournir un moyen d'éviter ces pertes immenses et de fixer toute la récolte. Les pratiques (lu lac Fusaro, si l'on sait en étendre l'application, lui donneront ce bénéfice. Ces pieux et ces fagots dont on y entoure tous les bancs artificiels ont précisément pour but d'arrêter au passage cette poussière propagatrice, et de lui présenter des surfaces où elle s'attache comme un essaim d'abeilles au tronc d'arbre où se fixe la coloniç, au sortir de la ruche.
Elle s'y fixe , en effet, et y grandit assez rapidement pour qu'au bout de deux ou trois ans, chacun des corpuscules vivants dont elle se compose devienne comestible.
Alors on retire les pieux et les fagots dont on enlève successivement toutes les huîtres venues à maturité, et après avoir cueilli les fruits de ces grappes artificielles, on remet l'appareil en place pour attendre qu'une nouvelle génération amène une seconde récolte. D'autres fois, sans toucher aux pieux, on se borne à en détacher les huîtres au moyen d'un crochet à plusieurs branches.
La source d'où ces générations émanent reste donc
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permanente , se perpétuant et se renouvelant sans cesse par l'addition annuelle de l'infime niinoritt» qui ne déserte pas le lieu de sa naissance ; curieuse industrie dont j'ai pu étudier avec soin toutes les pratiques, grâce à l'obligeant concours de notre savant confrère M. Bonuci, inspecteur général des monuments de la couronne, qui a bien voulu m'accompngDcr partout pendant mon exploration du golfe. Elle donne à la liste civile, malgré son application restreinte, 32,000 fr. de revenu, mais elle serait bien autrement lucrative si, des mains désintéressées du prince, la propriété du lac passait dans celles de la spéculation. Son importation dans les étangs salés de notre littoral sera donc une véritable richesse pour nos populations ; étendue , en la modifiant , à l'exploitation des bancs naturels qui existent au sein des mers, elle prendra les proportions d'une entreprise d'utilité générale. Je vais dire comment.
En comparant les pratiques du lac Fusaro avec le mode d'exploitation des bancs naturels qui existent au sein des mers, il n'est pas difficile de s'apercevoir que , si ce mode d'exploitation n'est pas supprimé, la source de production en sera bientôt infaillililement tarie. La spéculation, en effet, sans prendre aucun soin des générations nouvelles qu'il serait pourtant si lucratif de retenir, et de conserver, ne se préoccupe que de perfectionner les instruments dont elle use pour arracher les couches superficielles des gisements d'huîtres qu'elle porte sur nos marchés. Son génie no s'applique donc qu'à rendre les moyens
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de destruclion plus efficaces ; car ces couches sont précisément celles où croissent les jeunes qui , en naissant, n'ont point abandonné la souche. Or, puisqu'elle attaque avec une égale puissance de destruction ce qui est ancien et ce qui est nouveau , il s'ensuit qu'un gisement quelconque est fatalernent destiné à disparaître par cela seul qu'il est exploité; tandis qu'on pourrait en retirer des récoltes incomparablement plus abondantes, sans jamais toucher à , la souche qui les produit, c'est-à-dire à ce qui fait aujourd'hui l'unique ressource de l'industrie.
Pour atteindre un résultat si important , il suffirait d'appliquer , en y introduisant toutes les modifications commandées par les milieux où il faudrait opérer , les procédés employés avec tant de succès dans le Fusaro. On pourrait donc faire construire des charpentes, alourdies par des pierres enchâssées à leur base, formées de pièces nombreuses, hérissées depieuxsolidement attachés, armées de crampons. Puis, à l'époque du frai , on les descendrait au fond de la mer pour les poser, soit sur les gisements d'huîtres, soit autour d'eux. Elles y seraient laissées jusqu'à ce que la poussière reproductrice en eût recouvert les diverses pièces, et des câbles, indiqués à la surface par une bouée, permettraient de les retirer quand on le jugerait convenable.
Ces espèces de bancs mobiles pourraient être transportés dans des localités où l'expérience aurait démontré que les huîtres grandissent promptement, prennent une saveur estimée; ou bien dirigés vers
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quelque lagune où on les aurait toujours sous la main, comme dans un laboratoire.
Déjà M. Garbonel, frappé du dépérissement de l'industrie , a essayé d'appeler l'attention du gouvernement sur la nécessité de créer, sur notre littoral, des bancs nouveaux. Cet utile projet mérit(3 certainement d'être pris en considération , mais la question de la permanence de ce repeuplement ne sera définitivement résolue que par l'adoption d'un mode d'exploitation analogue à celui qu'on pratique, de temps immémorial, dans le golfe de Naples, et qu'en faisant concourir les étangs salés, tels que le bassin d' Arcachon et les lagunes de la Méditerranée , à la production.
J'ai dit, au commencement de ce mémoire , que l'industrie du lac Fusaro était connue des anciens et que , probablement , Sergius Orata en était l'inventeur : voici un monument historique qui tend à prouver qu'elle remonte peut-être au siècle d'Auguste, ou au temps de l'orateur Ci*assus, avant la guerre des Marses.
On a découvert, aux environs de Florence, un vase de verre antique, illustré par Sestini (1), et sur lequel on voit la représentation d'un vivier communiquant avec la mer par des arcades. On lit sur ce vase : Stagnum palatium, et plus bas : Ostrearia,
Ce qui frappe à la vue du dessin de ce vivier, c'est la disposition des pieux enchevêtrés en sens divers,
(I) Illuslrazioni di un vaso antico di velro trovato passo populariaf Fiorenze^ 1812.
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disposés en cercles, qui n'étaient évidemment là que pour recevoir et garder la progéniture des huîtres. L'itiduslrie du Fusaro n'est donc qu'une pratique imaginée par les anciens Romains, continuée par leurs descendants, et qui fut pour Sergius Orata, luxurlorum mogistcr, comme l'appelait Cicéron (1), la source d'un immense bénéfice ; car, au dire de Pline, ce n'est pas si^ulement pour son plaisir, mais pour l'amour du lucre, qu'il se livra à cette entreprise : Ostrearum vivarium primus omnium Sergius Orata invenit inBojano^ œtate L, Crassioratoris^ anle Marsicum bellum : nec guiœ causa, sed avaritiœ^ magna vectigalia tali ex ingenio suo percipiens (2).
(1) De fin., I. II.
(2) IHst, nat., I. IX, c. 54.