‹ Instructions practiques sur la pisciculture: suivies de mémoires et de rapports sur le méme sujetChapitre 22 sur 22 · DES OEUFS DE SAUMON ET DB TRUITE · texte numérisé non relu

DES OEUFS DE SAUMON ET DB TRUITE

Voici la lettre adressée par Jacobi , en 1763, à l'éditeur du Magasin de Hanovre (Hanovcr Magasin) sur la fécondation et Téclosion artificielles des œufs de Saumon et de Truite. Dans le désir de reproduire fidèlement le texte de cette lettre, nous avons sacrifié la forme au fond. •

« J'ai regardé comme un devoir, pour moi, de donner au public mes observations sur la fécondation des truites el des saumons ainsi que sur d'autres sujets. Il serait inutile, et ce n'est point à présent mon but, de mentionner ici chacune des expériences insignifiantes que j'ai faites pendant les soize années qui ont immédiatement précédé ma découverte; et peut-être serai-je amené à donner un compte rendu plus détaillé de mes recherches à cet égard pour loj^ vingt-quatre années suivantes, relativement à la multiplication artificielle des truites et des saumons.

» La boîte, l'auge ou lit d'eau dans lequel on répand les œufs fécondés par la laitance du mâle n'exige aucune fornii» particulière, cependant je dois donner une description i\o celle dont j'ai fait usage.

Section I.

» I. J'avais des boîtes de différents bois ; j'ai trouvé que les meilleures étaient celles de chêne, d'environ \ 2 pieds (h» lon<r, 1 pied ot demi de large, et () pouces de profonrleur.

LBTTRE DE JACOBI. 131

» II. Au haut de l'auge, que l'eau doit traverser, on laisse une planche épaisse d'environ 2 pouces et demi ou 3 pouces, de 1 pied de large, et aussi longue que l'aogeest large. Au milieu de celle planche on fait un trou de 6 pouces de long et de 4 pouces de large, avec une rainure aux quatre côtés de ce trou d'environ 1 pouce et demi de large, et de hauteurassez grand, pour recevoir un châssis carré delà grandeur du trou. Ce châssis est recouvert d'une grille métallique de force ordinaire, assez serrée pour empêcher le passage des plus petite parasites d'eau ; autrement tout le frai et le jeune poisson ferment m dai^fer d être dérvoré».

» III. Vers îe nàhm ôê celte ioge, se trouve en travers une aulrepîancbe épaisse, aussi longue que l'auge est large, 0l d'à peu p(ès 6 pouces de large, qui, lorsqu'elle est clouée 9tir le» bords des plffiiches latéraiee, les maintiendra plus fermes et plus scrfides,

» IV. Donnez à la planche qui est inférieure par rapport au courant de l'eau, 3 pouces au moins d'épaisseur ; car c'est là que s'exerce la plus grande pression ; laissez-y, en haut, une ouverture de 6 pouces de large et 4 pouces de haut. Pratiquez à l'extérieur et à l'intérieur une rainure assez épaisse pour laisser dans l'intervalle une planche de 1 pouce au moins d'épaisseur, et assez large pour qu'on puisse y introduire extérieurement un châssis avec une grille à fil métallique, comme § II, qui se ferme de haut en bas Les fils ne doivent pas être distants de plus d'une ligne et demie (comme ci-dessus et pour la même raison). Au fond, en face de l'ouverture, enfoncez dans une rainure un morceau de planche, de manière à intercepter l'eau ou à régler son courant, suivant qu'on jugera à propos, ou encore à la lever entièrement quand toute l'eau doit s'écouler.

» V. Il doit y avoir deux forts couvercles : l'un entre les deux traverses désignées §§ II et III; et lautre au-dessous de la traverse du milieu à l'extrémité inférieure (§ IV).

» Les deux couvercles doivent être munis de fortes charnières en arrière, et de poignées en avant, de façon à être levés à volonté. Et comme ces planches sont sujettes à se

LETTKK DE J;lCOBI.

tléjeter à tause de l'eau qui s'y irouve et de l'aclion rie

l'air, il est nécessaire de les fixer au moyen de deux ou trois traverses.

. VI, Si vous jugez à proposde donner aus jeunes poissons plus d'air qu'il n'en pénètre par lu grille, vous pou-

vez fiiirc dans cliaque couvercle des grillu^cs. J:fait par précaulion, mais j'on ai reconnu l'inulilité.

» l. L'eau courante sur fond de rorlie ou do cailloux est la plus convenable pour l'éclosion des truites cl dos saumons; mais quand il n'y en a pas, tout aulre courant d'eau («Ht servir, pourvu que ce courant y soit assez fort pour ne pas prendre dans les fortes gelées.

• II. Si le courant n'a t>oint assez de chulc, vous devcx i-onslruirounepctitei'cluseii l'entour, d'unoudedoux pied; plus élevée que le haut de voire auge. Kiiites \enir de li< votre eau par un conduit ou une gouttière, jusqu'à la |in'iiiiùru grille, qui se Irovivc en liautdn votre auge (socl. I. § II;; donnez au conduit i pouc« carré d'étendue, et coupei la rigole ii 3 pouces de la grille. L'eau qui en découle doil être amenée obliquement. Si vous préférez a\oir plus d'une auge pour l'éclosion, elles doivcntëtro placées dans la même

LETTRE DE JACOBl. 133

direction , et l'on doit ménager, en haut du courant , un conduit plus considérable qui se déversera en conduits plus petits, dirigés vers les auges, de manière à porter à chacune la quantité d'eau qu'il lui faut. Cette eau peut encore être amenée au moyen de robinets métalliques. Mais ces détails sont abandonnés au choix et au gré de chacun, qui trouvera bientôt la méthode la plus convenable.

M ITI. Après que l'auge est convenablement construite, on doit la placer horizontalement sur deux supports de bois, de pierre ou de brique, et à l'intérieur, on doit mettre un lit de sable lavé gros comme des fèves ou des pois, de l'épaisseur de 2 pouces, puis répandre là-dessus quelques graviers plus serrés. Les plus petits, de la grosseur des fèves, et quelques uns plus gros que des noisettes. De la sorte, la surface des plus petits cailloux laisse des trous suffisamment profonds, pour que le mouvement continuel des eaux n'emporte pas les œufs, et de façon que ces œufs restent en place.

» IV. Alors faites courir l'eau dans l'auge suivant la direction indiquée au § II, et élevez-la et abaissez-la suivant les instructions de la section I, § IV, de façon que les cailloux soient toujours couverts de 1 ou 2 pouces d'eau. Cela fait, vous avez accompli tout ce qui est nécessaire quant à l'appareil d'éclosion pour les truites et saumons.

Section 111.

» L'époque du frai commence à la fin de novembre, et finit à la fin de janvier ou au commencement de février. Mais le temps du fr§ii pour chaque truile ne dure que huit jours; car les œufs de la femelle et le sperme du mâle arrivent chez les uns plus tôt, chez d'autres plus tard.

» Les truites se réunissent dans les ruisseaux en grand nombre, à l'époque ci-dessus indiquée ; et celles qui sont prêtes à frayer se fixent près du gros gravier où le courant est for t.

» Là, elles secouent et grattent leur ventre contre le fond

iZll LETTRE DK JAGOBl.

pierreux, et si violemment, qu'elles font souvent de grandes traces. La femelle et le mâle se débarrassent par ce mouvement, l'un de son frai et l'autre de ses œufs.

» Comme une simple émission de sperme renferme une grande quantité d'animakules pour féconder des centaines d œufs, et comme par le fait de cette émission Teau est remplie de ces animalcules, il n'y a rien d'étonnant que chaque œuf devienne un poisson.

» Tous les œufs de la femelle arrivent à leur maturité à la même époque et le même jour. Mais il n'en est pas ainsi du sperme ou de la laitance blanche ; car elle se présente comme une substance solide séparée en deux parties, près du dos (l); elle devient graduellement liquide, et se résout en un tluide qui devient crémeux à la partie inférieure. Le mâle en émet environ la sixième partie chaque jour, si bien qu'en huit jours, tout le sperme est devenu liquide et s'est écoulé.

Section IV.

)' L Pour féconder de jeunes truites suivant cette invention, il faut avoir des truites pochées dans les ruisseaux en décembreet janvier, quand elles se rassemblent pour frayer. Si , après avoir pressé leur ventre avec les doigts, il s'en échappe du sperme ou du frai, ces deux éléments sont mûrs. On doit mettre les truites dans un grand seau ou une cuve à cet usage.

» IL Prenez alors un grand vase de bois, de terre ou de cuivre ; versez-y une pinte ou davantage d'eau claire ; prenez dans votre seau poisson par poisson , pressez-le avec la main de haut en bas jusqu'à ce que le frai s'en échappe dans le vase. Vous n'avez pas à craindre le choc, car ces œufs peuvent, sans danger, supporter une grande pression. Ensuite, frottez le ventre do la truite mâle de la même façon, jusqu'à ce qu'il s'échappe dans l'eau de la laitance (un peu sufût). Agitez ensuite le tout avec la main, pour opérer le mélange et pour que tous les œufs ou tout le frai soient

(1) Testicales.

fécondés. Introduisez alors un peu plus d'eau claire pour opérer leur séparation. Car lorsque les œufs ont été imprégnés de sperme, ils s'accolent volontiers les uns aux autres, ce qui finit par leur nuire ; il est donc nécessaire d'élendre leur véhicule et de les arroser dans lauge où ils ont été fécondés.

ï) Un petit espace peut recevoir une grande quantité do frai; pourtant il ne doit point être trop tassé, autrement, quand les œufs sont trop serrés les uns contre les autres, ils se putrélient en quelques jours, et il semble qu'on ait jeté sur eux une belle toile de laine (1). S'ils restent dans cet état, ils sont inféconds. Pour prévenir cet inconvénient, prenez un mince feuillet de bois ou une baguello large comme la main et promenez-la d'avant en arrière, là où le frai est trop serré, de façon à le séparer.

• III. Il est nécessaire de renouveler cette opération une ou deux fois par semaine et de promener la petite baguette partout où vous voulez mettre les œufs en contact avec les eaux en mouvement ; car si vous laissez l'eau toujours claire, alors en peu de jours une ordure s'attache aux œufs, y dépose un germe de corruption, lors môme que le jeune poisson vit dans lœuf; il est donc nécessaire de les débarrasser par un procédé délicat.

» IV. Lorsque les œufs ont été trois semaines environ dans cet état, on peut voir à travers la peau épaisse un point noir bien séparé : ce sont les yeux du jeune poisson. Le corps est trop transparent pour être vu à l'œil nu. Mais au bout de quatre semaines, si vous prenez un des œufs dans vos doigts, vous verrez le poisson qu'il renferme se mouvoir et tourner dans son intérieur; alors vous distinguerez sa forme. Enfin, après être restés cinq semaines en cet état sous un courant continu d'eau vive, les jeunes poissons sortiront leur tête de la peau de l'enveloppe, et par le mouvement de leur corps, ils s'en délivreront entièrement au l}Out d'unedemi-

(1) Jarolii veut iiarlor ici îles byssiis i\i\\ se (U^oloppciit sur les a'iifs aU«'r«'s.

heure, ayant le jaune (la vésicule ombilicale) de l'œuf maternel pendant au ventre comme une poche... Aussitôt qu'ils sont sortis de l'œuf, ils se cachent dans les espaces que laissent entre eux les cailloux. Ils ont l'apparence d'une tôte d'épingle fixée à un pois rougeâtre, figuré par cette poche pendante.

» Durant Irois ou quatre semaines, les jeunes poissons se nourrissent de la substance contenue dans cette poche, mais elle disparaît à mesure qu'ils grandissent. Ils prennent graduellement leur forme définitive, et comme ils ne sont plus alimentés par celte poche, ils cherchent eux-mêmes leur nourriture. D'autre part, dans un espace aussi petit que le baquet à éclosion, ils ne peuvent trouver une quantité suffisante de petits insectes ; alors ils s'agitent et se meuvent pour avoir plus de place et trouver au dehors de la nourriture en plus grande abondance. Ils suivent le courant de l'eau, et s'échappent sous la grille métallique qui ferme la boîte.

» A cet endroit, vous adapterez un grand tube de bois semblable à un serpentin de brasseur ou un petit réservoir à poissons bien propre, couvert de sable pour les recevoir, ils y grossiront singulièrement en six mois.

Section ¥■

» I. Pour instruire mes lecteurs autant que possible, j'ajouterai quelques observations sur la formation de ces jeunes truites.

» Après qu'un œuf a été fécondé par le sperme màle, qui y est introduit par une ouverture invisible, le sperme se loge dans la liqueur blanche, sous la pellicule, et autour de la vésicule qui est d'une couleur jaune, liquide et transparente, et paraît remplir la plus grande partie de l'œuf à l'exception de la couche blanche qui l'entoure.

» II. Aussitôt que ce petit animalcule a pris la forme du pois.<on, on voit le jaune de l'œuf séparé de l'épaisse nieinl)rane extérieure par une pellicule très fine.

» III. Le poisson lui-même, les yeux exceptés, est très transparent et aussi liquide qu'une eau un peu mucilagineuse, mais de forme allongée.

» Il se trouve replié dans l'épaisse membrane de l'œuf autour de la pellicule qui couvre le jaune.

» ÏV. A partir de ce moment, le poisson doit être considéré comme un corps qui se développe près du jaune en parlant de l'ouïe vers la queue; celle-ci a en longueur à peu près le quart de la circonférence intérieure de l'œuf. Cejaune, qui ressemble à une poche, devient le ventre et n'a point d'entrailles.

» V. Sur ce ventre étendu, surtout dans la truite saumonnée, on peut voir beaucoup de vaisseaux sanguins, et si distinctement, qu'on peut reconnaitre à l'œil nu les veines et les artères. Gela n'est pas étonnant, puisqu'il a déjà été dit que cette vésicule pendante est disproportionnée avec le volume du poisson, de sorte que les vaisseaux sont développés proportionnellement, et peuvent se voir très distinctement tant que le poisson garde sa transparence.

i) VI. Si vous ouvrez une de ces poches avec une aiguille, il s'en échappe une liqueur jaunâtre. La poche se rétrécit comme une vessie vidée, et le poisson meurt.

)) Après que le poisson est sorti naturellement de l'eau, pendant quinze jours environ, une fine pellicule le sépare de la membrane intérieure de la vésicule, qui diminue graduellement, jusqu'à son entière disparition. Lorsque le ventre est réduit enfin à ses proportions naturelles, cette peau intérieure se resserre et forme les intestins. De la bouche, elle se fait un passage à travers l'estomac, et se prolonge, de plus en plus rétréci, jusqu'à l'extrémité des intestins qui reposent l'un sur l'autre dans l'abdomen.

» Il est superflu de dire que la tête des truites qui commonront à prendre la forme de poisson n'a pas encore sa contiguration normale. 11 semble que le nez ait été coupé au raz des yeux ; mais à mesure que leur ventre diminue, leur tête grossit; leur bouche se forme, et au bout de trois .'•'(Mnain(\s la tête a revêtu sa forme propre.

)) En terminant, j'ajouterai quelques observations qui découlent des premiers faits, et qui résultent d'expériences que je n'ai point, pour le présent, l'intention de publier.

Section ¥1.

» D'après la marche naturelle, ni les truites ni les saumons ne sont reproduits soit dans les étangs , soit dans l'eau stagnante.

» Ils ne pourraient s'y reproduire, y eût-il un million d'œufs.

» Les jeunes truites, dans les premiers temps, ont une grande résistance vitale ; car après la mort de leur tête le corps peut vivre deux jours encore. Ceci s'entend des poissons sains, gardés dans une eau courante et pure.

» Quoique les truites aiment à nager suivant le courant, pendant les six semaines qu'ils habitent la l)oîte , on peut avec des ménagements particuliers les garder six semaines de plus.

» On ne peut pas les prendre facilement à cause de leur petitesse et de la rapidité de leurs mouvements; cependant on peut les recueillir dans un seau

» On peut alors les porter dans l'eau convenable, en le.-^ mettant, à laide d'un entonnoir, dans une bouteille; et ori peut les porter n'importe où, pourvu que l'eau ne gèle pas.

» Les œufs mûrs de la truite, après qu'ils sont morts en apparence depuis quatre ou cinq jours, et dans une sorte» de putréfaction, peuvent cependant être encore fécondés.

» Les œufs de truite ne peuvent pas donner naissance à des poissons, tant qu'ils sont en rapport avec 1 ovaire.

» La marche naturelle d'après laquelle les animalcules spormaliques pénètrent dans les œufs peut ôtre considéra blement augmentée.

» J'ai vu, dans plusieurs expériences , deux animacules glissés dans un œuf, et il en naquit un monstre double qui, avec deux corps, n'avait cependant qu'un seul eslomac.

A D^iis la plupart de ces productions monstrueuses, les embryons étaient en face l'un de l'autre , et avaient un estomac commun. Quelques uns de ces monstres étaient fixés par le côté : c'est lorsque deux animalcules avaient pénétré dans le même œuf, et étaient séparés par un angle droit.

» J'ai vu un seul monstre double, chez lequel les dos étaient en travers l'un de l'autre, près de la queue; de kelle sorte que ces poissons imitaient une croix. Ceci arrive quand deux animalcules pénètrent dans un œuf, et se placent l'un en face de l'autre do* manière à faire un angle droit.

rj Ces monstres se sont accrus ensemble, depuis la tête jusqu'à l'ouverture ventrale, et quant au reste ils étaient réunis, mais les dos étaient libres. Toutes ces productions monstriieuses meurent en quatre ou cinq semaines, après que leur double sac au ventre est vidé : car comme chacun fait dans sa direction des efforts en cherchant de la nourriture, ils s'empochent l'un l'autre de se nourrir, de sorte qu'ils sont incapables de réaliser lenr intention; et comme ils ne peuvent ni l'un ni l'autre recevoir leur nourriture, ils sont condamnés à mourir.

» Tout monstre , de saumon ou de tout autre animal, avec un estomac unique , est le résultat de la fécondation d'un œuf par plus d'un animalcule (I).

» Toutes les observations faites sur la truite s'appli- (jueni en tous points au saumon. »

Jacobi.

{\) \.c rô\c (proii fait jouer, tlans loiit^ celte section, aux aiiiinalcilles si'( rmali(Hics , n'est plus en rapport avec les découvertes inoilcnies.

Page 1