N° 2. — UN PRÉJUGÉ
Un prêtre voyageait sur une rivière avec une société nombreuse et assez bien composée. Un jeune homme se distinguait entre tous les autres voyageurs.
Il avait reçu l'éducation du jour. Il savait des tirades de toutes les pièces de théâtre et des lambeaux de tous les romans; il parlait avec facilité; il semblait avoir beaucoup d'esprit. Il se mit à parler de religion, à déclamer contre les mystères, contre les cérémonies, contre les prêtres, il avait sans cesse à la bouche les mots de superstition, de fanatisme, de préjugés. Le prêtre jusqu'alors avait gardé le silence; mais, s'apercevant que plusieurs approuvaient les opinions du jeune homme, et craignant de compromettre les intérêts de Dieu s'il ne prenait pas la parole ;
« Monsieur, dit-il au jeune philosophe, je crois devoir rompre le silence que j'ai gardé jusqu'à présent. Vous n'ignorez pas que la politesse défend de tenir sans sujet des propos qui contristent quelqu'un dans une société; vous savez que je suis prêtre, mon habit vous l'annonce, et vous vous répandez en invectives contre les prêtres. Toutefois ce n'est pas ma défense que je veux prendre, mais celle de la religion que vous outragez sans la connaître. »
A ces mots, le plus profond silence s'établit dans l'assemblée ; tous les yeux se portent tantôt sur le prêtre, tantôt sur le jeune homme.
« Monsieur, dit le prêtre, dites-moi d'abord si vous comprenez bien le sens de ces mots : superstition, préjugé, fanatisme, que vous répétez sans cesse avec tant d'emphase? Ainsi, veuillez me dire ce que vous entendez par un préjugé? — Un préjugé... Un préjugé... J'entends... enfin un préjugé. — Mais monsieur, qu'est-ce qu'un préjugé? — Un préjugé... Un préjugé... cela s'entend tout seul. — Expliquez-moi, je vous prie, monsieur, ce que signifie ce mot, cela
ne vous sera pas difficile, vous paraissez avoir des connaissances approfondies. Qu'entendez-vous par un préjugé? — J'entends, enfin... tout ce que tout le monde entend. — Mais enfin, qu'est-ce que tout le monde entend par un préjugé? Le jeune discoureur est dans le plus profond embarras ; il ne sait que répondre ; chacun attend sa définition et s'étonne de voir complètement eu défaut celui qui venait de déclamer avec tant d'assurance contre la religion. Le prêtre ne veut pas jouir plus longtemps de ce spectacle. Eh bien! monsieur, puisque vous ne voulez pas me dire ce que vous entendez par un préjugé, je vais vous soumettre ce que j'en pense, et vous jugegerez si ma définition est exacte. J'entends par un préjugé une opinion témérairement conçue sans preuve ni examen. Est-ce là ce que vous entendez ? — Mais, oui, monsieur, c'est cela même. — Permettez moi de vous demander quel âge vous avez. — Monsieur, j'ai vingt ans. — Et moi, répondit le prêtre, j'ai soixante et dix ans, et j'en ai consacré cinquantecinq à l'élude de la religion ; or, je vous prie de me dire qui des deux peut être appelé un homme à préjugé, de vous, qui n'avez peut être pas consacré vingt heures à étudier la religion, ou de moi qui l'étudié depuis cinquante-cinq ans ?
Le jeune homme pour toute réponse rougit, porte la main au front, roule ses cheveux et tout le monde se repaît de sa confusion.