‹ Instructions sommaires sur la doctrine chrétienneChapitre 175 sur 318 · N*' 229. LA FIN DE LAMENNAIS · texte numérisé non relu

N*' 229. LA FIN DE LAMENNAIS

Voici la page où iMgr Ricard raconte comment finit Lamennais :

Quand il eut soixante ans, Dieu lui ménagea une grande grâce, celle du recueillement que donne la solitude absolue (1).

C'était à Sainte-Pélagie.

Au plus haut de la prison, sous les toits, dans une assez grande pièce basse, dans une sorte de cachot aérien, Lamennais a passé sa soixante etunième année.

Il devait vivre encore treize ans.

Dans quelle tristesse, dans quelle amertume (2) ! On

(1) Lamennais avait été condamné à un an de prison, pour délit de pre-se, par la Cour d'assises de la Seine, le 20 décembre 1810.

(2) Un de ceux qui le fréquentaient dans les derniers temps de sa vie nous a raconté que pendant qu'il traduisait Dante, Lamennais lui donna un jour le spectacle d'une scène vraiment saisissante. Il en était à cet endroit où Dante, arrivé au troisième degré du septième cercle de l'enfer, aperçoit Capanée, l'impie dont les tortures n'ont pas brisé l'orgueil, et qui blasphème encore. Il interroge Virgile, son guide :

Au dernier vers, Lamennais bondit de sa chaise, dans un élan subit, et sa physionomie s'éclaira d'un feu sinistre. Sou jeune interlocuteur en fut épouvanté. « Qu'avez-vous, Monsieur de Lamennais? » (it-il. — Puis, réfléchissant à la pensée exprimée par la. vendetta allegra, il ajouta: «Serait-ce parce que vous vous reconnaissez là? » Lamennais le regarda fixement, l'œil rayonnant, et laissa échapper un oui! dont M. E... ne perdra jamais le souvenir.

peut en juger, en lisant les pages désolées où, dès longtemps auparavant, il racontait Tétat de son âme dans la dernière partie de sa vie.

Quels sombres retours sur lui-même! Quelle peinture lugubre de « l'aridilé de son âme, que rien ne » rafraîchit, que rien ne rassérène, ni le soleil, ni le » chant de l'oiseau, ni le bourdonnement de l'insecte » sur l'herbe !...

» Mon âme, pourquoi es-tu triste? s'écriait-il sans » cesse. Mon âme, pourquoi pleures-tu?

Et il ajoutait : « Ah ! laissez, laissez pleurer ceux » qui n'ont pas de printemps. »

11 appelait la mort!

La mort arriva !

Il habitait alors, et depuis longtemps, Paris.

Dans la rue du Grand-Chantier, parallèle à la rue du Temple, le vieillard occupait le troisième étage d'une maison, tout en pierres de taille, non loin de l'hôtel Carnavalet qu'habita madame de Sévigné.

La porte cochère, large, mais noire et surbaissée, est ornée d'un grand médaillon qui la surmonte. Une sorte de casque phrygien vient s'y adapter et lui donne un aspect étrange. On dirait un reste de 93. Les conventionnels devaient habiter de ces maisons-là.

Au fond d'une cour peu spacieuse et sévère, un auvent protège le perron et l'escalier dhonneur.

Vuus montez au troisième étage, c'est-à-dire celui qui n'est séparé du toit que par les mansardes.

C'est là, dans une chambre où il n'y avait ni crucifix, ni statuette de la Vierge, ni bénitier, rien de ce qu'on trouve dans les chaumières et les manoirs de

Bretagne, dans une chambre froide et désolante, où rien n'annonçait le prêtre, c'est là que mourut Lamennais.

Un dimanche de février 1854, ses nouveaux auiis entouraient la couche où le malade respirait à peine.

Il pressa leurs mains : « Ce sont les bons moments, » dit-il.

L'un d'eux répondit : « Nous serons toujours unis avec vous ! »

Il fit un signe de tête : « C'est bien : nous nous retrouverons. ))

La nièce du moribond, appelée de l'Abbaye-aux- Bois, arriva. Elle vit d'un coup d'œil l'imminence de la mort.

— Féli, dit-elle, en s'agenouillant, veux-tu un prêtre?... Tu veux un prêtre, n'est-ce pas ?

— Non, répondit Lamennais.

— Je t'en supplie, reprit la nièce.

— Non, qu'on me laisse en paix!

On emmena la visiteuse éplorée dans le salon.

— Il est bien triste de le voir mourir comme cela, disait-elle, car enfin c'est lui qui m'a faite chrétienne.

Lamennais sembla se ranimer.

— Je veux être enterré, dit-il, au milieu des pauvres. On ne mettra rien sur ma tombe, pas même une simple pierre.

Le curé de la paroisse vint frapper à la porte du malade.

On réconduisit.

Il avait écrit dans son testament :

« Mon corps sera porté directement au cimetière, )) sans être présenté à aucune église. »

Un des amis, qui veillaient autour de sa couche, lui dit:

— Comment vous trouvez-vous?

— Toujours plus tranquille, répondit-il.

Pais, la main d'un assistant ayant voulu écarter le rideau pour lui faire voir le jour une dernière fois.

— Laissez, dit-il, il vient me chercher ! Il vécut encore sept heures.

On lui dit que l'archevêque de Paris demandait à le voir.

Il voulut parler.

Mais, ne pouvant plus se faire comprendre, il se retourna vers la muraille avec un mouvement d'impatience découragée.

Que se passa-t-il, à ce moment, dans son âme?

C'est le secret de Dieu.

Il se retourna péniblement.

Puis, il promena autour de lui un regard douloureux, et, peut-être, ne voyant pas ceux qu'il cherchait, il se prit à pleurer.

L'agonie vint. Le regard perdu dans le vague, il cherchait toujours, et, à travers les ombres, ii interrogeait.

Une larme, la dernière coula lentement sur sa joue creuse.

Il était -mort!...

Sa vie, comme il l'a définie lui-même, avait été une de ces vallées étroites et longues qui commencent par un beau ciel, par un sol fécond, et qui finissent par des nuages sombres, par un sol aride, par des rochers mornes et des arbres déracinés.

Ainsi disparut de ce monde cet homme né pour être grand :

Ce rare esprit, victime de sa force de logicien impitoyable mise au service d'un principe faux;

Ce prêtre, qui finit par être un sectaire, et un sectaire sans dogme;

Ce philosophe, qui ne fut plus à la fin qu'un rêveur.

Ce journaliste, qui n'était plus qu'un pamphlétaire ;

Ce politique, qui aboutit au démagogue.

Uq ami courut chez Gerbell

Il le trouva avec Salinis, alors évêque d'Amiens; Gerbet Técouta, atterré, et, quand le récit lugubre fut fini, trop affecté pour pouvoir parler longuement, Gerbet tomba à genoux, fondant en larmes, et disant : « Seigneur, grâce et miséricorde! »

Les funérailles eurent lieu presque furtivement. L'heure en fut avancée par la police, qui craignait des troubles. Six personnes suivaient le corbillard, dont la force armée écartait la foule. Mort le 27 février, il fut enterré le l^"" mars 1834.

Le cercueil, raconte son neveu, exécuteur testamentait des volontés du défunt, fut descendu dans une de ces longues et hideuses tranchées où l'on enterre le peuple.

Lorsqu'il fut recouvert de terre, le fossoyeur demanda : « Y a-t-il une croix? » Barbet répondit : « Non! » Et les amis partirent.

Ainsi finit le prêtre qui était né pour être le Bossuet du XIX' siècle I

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