LE SACRÉ COEUR DE JÉSUS
La dévotion envers le sacré cœur de Jésus-Christ n'est pas fort ancienne dans l'Eglise. Sur la fin du xvii^ siècle. Dieu, dont la miséricordieuse bonté se plaît à entretenir des communications intimes avec les enfants des hommes, fit descendre sur une de ses plus humbles servantes son esprit de foi et de lumière, atin que par elle celle dévotion se répandît dans toute la chrétienté.
Dans un des couvents de la Visitation vivait une de ces âmes ardentes qui sont dévorées du zèle de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes. Sœur î\Iarguerite-Marie, appelée dans le monde M'^^ Alacoque, obtint de grandes faveurs du ciel à l'occasion de sa dévotion fervente au sacré cœur de Jésus; mais elle eut aussi de douloureuses épreuves à iraver-
ser. Elle fut regardée comme visionnaire par quelques unes de ses compagnes et taxée d'imprudence^ comme voulant introduire des pratiques qui n'étaient point prescrites par lu règle de la maison. Ce ne fut qu'après plusieurs années de souffrances que Dieu permit que la sainte mission de sa servante fût comprise. Mais ce qui marqua bien sensiblement que la main de Dieu conduisait les choses, c'est qu'à la suite des premiers exercices de piété en l'honneur du sacré cœur de Jésus, il y eut dans toute la maison un renouvellement de ferveur.
Les grâces et les bénédictions que Dieu se plut à faire descendre sur cette humble religieuse se manifestèrent bientôt d'une manière sensible par le développement que reçut la dévotion au sacré cœur de Jésus. Elle fut d'abord établie à Moulins et à Dijon, et il fut institué une fête spéciale qui se célébra le jour même désigné par notre Seigneur à la sœur Marguerite, savoir le premier vendredi après l'octave du Saint-Sacrement, et le culte du sacré cœur prit un si grand développement, qu'il se trouve aujourd'hui établi dans tout l'univers chrétien et y produit des fruits merveilleux.
Lorsqu'il commença à se propager, les jansénistes se déchaînèrent contre lui; ils comprirent aussitôt qu'il serait le moyen le plus efficace pour détruire leurs monstrueuses doctrines, qui n'élaientpropres qu'à dessécher le cœur età luiôter la vie. Les pasteurs de l'Eglise restaient en suspens, attendant que le ciel se manifestât avec une évidence nouvelle. Ce moment n'était pas éloigné, et il fit entendre sa grande voix, la voix du miracle. Depuis deux ans, la Provence était ravagée par une peste furieuse. La ville de Marseille fut attaquée la première de ce fléau, qui, en peu de mois, emporta la moitié des habitants de cette grande ville. Mgr de Belzunce, voyant l'insuffisance des nrioyens humains, résolut de recourir à Celui qui tient dans sa main les clefs de la mort et de l'enfer. H cherciia dans le culte public du cœur de Jésus-Christ un remède contre un mal qui n'en avait point sur la terre, et son espérance ne fut pas trompée. Il exhorta tous ses diocésains à entrer dans l'esprit dont il était lui-môme animé;
il ordonna que la fête du cœur de Jésus fût solennisée désormais le vendredi après Toctave de la Fête-Dieu, et qu'elle fût célébrée comme une des plus grandes fêtes de l'année. Il alla plus loin et fit une consécration solennelle et publique de tout son diocèse et de lui-même au sacré cœur de Jésus.
Sa prière fut exaucée sensiblement; dès ce jour, le mal, jusque là si intense, commença à diminuer considérablement, et en peu de temps il cessa tout à fait. Mais Dieu réservait à la ferveur du pontife et de son peuple une protection encore plus marquée.
En 1722, au mois de mai, la peste se ralluma dans la ville et y fit des ravages effrayants ; on ne voyait plus partout que des morts et des mourants; on jetait les cadavres et on les abandonnait dans les rues, faute de porteurs et de fossoyeurs. 230 prêtres y succombèrent. Mgr de Belzunce ordonna une procession, et il sortit, comme autrefois saint Charles Borromée, pieds nus et la corde au cou; il cria miséricorde pour son peuple, mais en vain. A la sollicitation du saint prélat, les magistrats en corps firent vœu d'aller tous les ans, au nom de la ville, à Téglise de la Visitation, le jour de la fête du Sacré Cœur, pour y recevoir la sainte communion, offrir un flambeau de cire blanche du poids de quatre livres, orné de récusbon de la ville, et enfin assister à la procession générale que le prélat se proposait d'établir à perpétuité en ce même jour. Ce vœu fut exaucée sur-le-champ, car tous les malades guérirent, et personne ne fut plus atteint de la peste.
Après les informations d'usage, Clément XIII approuva la fête et l'office du Sacré Cœur pour le royaume de Pologne. Pie VI approuva de nouveau cette salutaire dévotion et condamna ceux qui osaient la combattre. Elle s'est ensuite propagée dans toutes les parties du monde avec une étonnante rapidité. Diverses confréries se sont érigées dans le but d'honorer spécialement le cœur sacfé du Sauveur. L'Eglise les a enrichies de très-précieuses et de très-nombreuses indulgences. Il est à désirer que tous les fidèles s'empressent à se faire inscrire sur les registres de quelques unes, et ils s'en féliciteront.
XXXr INSTRUCTION.
li'Eueliaristle principe d'immortalitë.
Qui manducat meam carnem et bibit meum sanguinem, habet vitam œternatn, et ego ressuscitabo eum in novissimo die.
Celui qui raange ma chair et boit mon sang, a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour.
Il y a celte différence entre les sacrements et l'Eucharistie, que les autres sacrements ne produisent directement leurs effets que sur l'âme seulement, tandis que 1 Eucharistie, contenant l'auteur même de la grâce, Jésus-Christ, qui est composé d'un corps et d'une âme, produit des effets spirituels et corporels ; tout en sanctifiant notre âme, elle vivifie nos corps et nous donne un droit tout particulier à la résurrection glorieuse. C'est l'arbre de vie dont le fruit divin devait rendre l'homme immortel ; car la sainte Ecriture nous apprend que Dieu avait planté dans le paradis terrestre cet arbre dont le fruit faisait triompher l'homme de la tyrannie de la mort, de sorte qu'elle n'avait ni pouvoir ni empire sur lui. On l'appelait l'arbre de vie, parce que son fruit devait rendre immortel non seulement le premier homme, mais encore tous ses dcscen-
dants, tant qu'ils eussent persévéré dans la grâce de Dieu et dans la fidélité à observer ses divins commandements. Les poètes païens disaient qu'à l'origine des choses le printemps était éternel, que les hommes avaient pour nourriture et pour breuvage l'ambroisie et le nectar qui possédaient la vertu de les maintenir dans une éternelle jeunesse. Sous cette fiction il est facile de retrouver l'arbre de vie et les admirables effets qu'il devait produire dans l'homme, c'est-à-dire de le conserver dans la perpétuelle vigueur de la jeunesse.
Mais d'où venait à cet arbre une telle propriété ? Etait-ce une qualité surnaturelle que Dieu avait mise en lui et qui devait opérer ces merveilles dans tous ceux qui mangeraient de son fruit, à peu près comme les sacrements produisent aujourd'hui la grâce dans tous ceux qui les reçoivent dignement? Cela nous paraît probable; mais nous pouvons juger de là ce que c'est que le péché, puisqu'il nous fait perdre le beau et magnifique privilège de l'immortalité, et nous ôte le droit à une vie infiniment plus heureuse et plus parfaite encore que celle du paradis terrestre. Cependant admirons la bonté et la miséricorde de Dieu qui a daigné établir un sacrement pour nous faire recouvrer nos droits. Jésus-Christ nous dit expressément : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. C'est moi, le Verbe incarné, le Dieu fait homme, qui vous parle ainsi, et qui vous promets de vous ressusciter par ma chair précieuse. y> Alors s'accomplira cette magnifique promesse qu'il
avait faite par son prophète : « Vos morts, ô mon Dieu, ressusciteront par l'attouchement et l'union qu'ils ont avec mon corps. »
Au quatrième livre des Rois, il est raconté qu'après la mort du prophète Elisée des personnes portaient en terre le corps d'un homme qui venait de mourir; mais ayant aperçu des voleurs moabites qui s'approchaient , elles furent saisies d'une si grande crainte, qu'elles jetèrent aussitôt le mort dans le sépulcre du prophète, afin de fuir plus promptement; mais à peine le cadavre eut-il touché les os du prophète, qu'il ressuscita et se remit sur pieds. C'était une figure expresse et une prophétie évidente que le corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie ressuscitera un jour tous ceux qui l'auront reçu dignement, parce que notre chair, par l'heureuse union qu'elle contracte avec la chair sacrée de Jésus-Christ dans cet auguste sacrement, reçoit une admirable propriété, en vertu de laquelle elle ressuscitera un jour immortelle et glorieuse. Ecoutez quelle est à ce sujet la doctrine des Pères de l'Eglise.
Qu'est-ce que l'Eucharistie? « C'est, répond saint Ignace, martyr, une semence d'immortalité, un antidote contre la mort et un moyen de nous faire vivre en Dieu par Jésus-Christ ; c'est un remède qui chasse tous les maux. »
Saint Justin nous enseigne que le corps de Jésus- Cihrist nourrit notre chair, non pas en l'augmentant de quantité, mais en le changeant invisiblement de qualité, et lui imprimant une vertu par
laquelle elle ressuscitera un jour et sera nourrie pour la vie éternelle.
Saint Irénée, instruit par saint Polycarpe, disciple de saint Jean, prouve la résurrection de nos corps contre certains hérétiques qui la niaient, par le mystère de l'Eucharistie. «Notre esprit, dit-il, n'est pas seulement uni à l'esprit de Jésus-Christ, mais notre chair est unie à sa chair. Comment donc notre chair ne participerait-elle pas à l'immortalité, puisqu'elle est si étroitement unie à la chair immortelle et glorieuse de Jésus-Christ? Notre chair est augmentée et fortifiée par le corps adorable de Jésus, et c'est de lui qu'il prend sa consistance. Cela ne doit pas seulement s'entendre de l'homme intérieur et spirituel ou de notre âme, mais de celui qui est composé de chair, d'os et de nerfs, qui est notre propre corps. Ce qui ne veut pas dire que le corps de Jésus-Christ se convertisse au corps de celui qui communie, ou que la chair de Jésus-Christ soit changée ou altérée; mais elle répand en notre chair une qualité secrète, une impression céleste, une admirable propriété, en vertu de laquelle elle ressuscitera un jour glorieuse. »
«. Jésus-Christ est mêlé par le moyen de sa chair aux corps des fidèles, dit saint Grégoire de Nysse, atin que par l'union à ce qui est immortel l'homme devienne aussi participant de l'incorruption ; et il lui communique cette prérogative par la vertu delà bénédiction, changeant en son corps la nature des choses qui apparaissent à nos yeux, c'est-à-dire la substance du pain qui était sous les espèces. »
ù La nature corruptible de notre corps, dit sainî Cyrille d'Alexandrie, ne pouvait obtenir la vie et l'incorruptibilité, s'il n'était uni au corps de Celui qui a la vie par sa nature. « Si vous ne mangez ma «chair, vous n'aurez pas en vous la vie, »dit Jésus- Christ, c'est-à-dire la vie en votre propre chair. Le Verbe divin est la vie par sa nature, engendré par lo Père éternel, etconsubstanliel à Cekii qui est la vie même. Semblablement aussi son corps n'est pas moins vivifiant, soit parce qu'il est porté et comme enté sur cette tige sacrée, soit parce qu'il est uni d'une manière ineffable au Verbe qui vivifie toutes choses. Le corps de Jésus-Christ n'est pas de la môme substance que le Verbe, mais il est devenu avec lui une même chose, à cause de l'union personnelle qui existe entre la nature divine et la nature humaine. La chair du Verbe devient donc vivifiante, parce qu'elle est unie à Celui qui est la vie même ou au Verbe divin ; et quand nous mangeons cette chair, nous avons la vie en nous, puisque nous sommes unis à elle comme elle est unie au Verbe qui habite en elle.
« Ce serait absurde, ajoute le même Père, de reconnaître que le miel peut introduire sa qualité dans les choses qui n'ont pas naturellement de douceur, et rendre douces comme lui celles auxquelles il est mêlé, et de croire que la nature vivifiante du Verbe ne pût élever à sa propre excellence d'être vivifiant le corps dans lequel elle habite. Vous me direz que nos corps, après avoir reçu l'Eucharistie, sont dissous, pourris et réduits en poussière par la mort-
Rien n'est plus vrai ; mais ils retiennent toujours le droit de ressusciter glorieux et le germe d'immortalité que le corps de Jésus-Christ leur a communiqué. Comme si quelqu'un prenait un charbon ardent et le cachait dans la paille pour conserver une semence de feu, ainsi notre Seigneur Jésus- Christ cache en nous la vio par sa propre chair, et y dépose une semence d'immortalité en chassant de nous toute corruption ; et de même qu'un léger souffle sur le charbon ardent caché dans la paille produit une vive flamme, ainsi au moindre souffle qui sortira de la bouche de Jésus-Christ notre corps ressuscitera avec une vie toute céleste et une vigueur divine. >>
-< Vous jetez en terre un grain de blé, dit saint Paul, il se pourrit et devient de la terre ; cependant il pousse bientôt, grandit, fleurit en son temps et porte des fruits. Mais comment est-il sorti de la pourriture? En vertu du germe qui s'y trouvait renfermé. Ce germe était imperceptible, et il est devenu néanmoins fécond et vivifiant. » Vous enterrez le corps d'un pieux fidèle, et bientôt il est réduit en poussière. La sentence de Dieu est irrévocable, si bien que l'homme ne saurait se réhabiliter que par l'opération de i'Homme-Dieu et qu'en accomplissant les conditions qui lui sont imposées. C'est pour cette raison que Jésus-Christ est appelé le Père du siècle futur ou le Père de l'éternité : il engendre à la gloire ceux qui le reçoivent dans l'Eucharistie, et ce grand sacrement est comme le germe de cette divine génération. Voulez-vous en connaître la raison? Notre
àine n'a pas la propriété de son corps, elle n'en est pas la maîtresse absolue, elle n'en a que l'usage; elle ne saurait ni le détruire, ni le mutiler, ni l'employer à ce que bon lui semble; elle doit seulement s'en servir pour la gloire de Dieu et pour mériter le ciel. Si elle agit autrement, elle usurpe un droit qu'elle n'a pas, et si ce corps vient à être ruiné et réduit en cendre par la mort, l'âme n'a ni le moyen ni le pouvoir de le relever. Jésus-Christ le redressera et le remettra sur pied, et l'âme n'y aura plus de droit ; elle ne pourra le recouvrer que par la permission de notre divin Sauveur.
Cette vie immortelle que l'Eucharistie communique aux fidèles est en même temps une vie de gloire, parce que c'est une participation à la vie glorieuse de Jésus-Christ. Or, le Verbe divin, en prenant notre nature, l'a pénétrée de sa propre vie et l'a déifiée. ^< La plénitude de la Divinité habite corporellement en lui, a dit saint Paul; c'est pourquoi il est dans la gloire de son Père et il est assis à sa droite. » C'est l'effet de cette divine prière qu'il lui adressa la veille de sa mort : « Et maintenant, mon Père, glorifiez-moi près de vous et devant vous ; glorifiez-moi de celte gloire que j'ai possédée avant même que le monde fût créé ; glorifiez-moi de cette gloire divine qui fait partie de ma propre nature, commcDieu; accordez ccttegloireàmon humanité. » Savez-vous comment nous deviendrons nous-mêmes un jour participants de cette gloire divine? Par le sacrement de l'Eucharistie. La gloire des corps de tous les élus- sera un écoulement, une émana-
tion de la gloire éminente du corps adorable de Jésus. « ISous attendons, dit saint Paul, notre Seigneur Jésus-Ghrist, notre Sauveur, qui réformera notre corps si vil et si méprisable pour le rendre semblable à son corps glorieux, et cela par la vertu qui lui soumettra toutes cboses ; » c'est-à-dire qu'il donnera à nos corps la môme forme, les mômes avantages et les mêmes qualités qu'à son corps glorieux. Saint Jean Chrysostôme en est ravi d'étonnement; il ne peut assez admirer que Jésus veuille tant honorer nos corps que de les rendre conformes à son corps qui est à la droite de son Père, adoré de toutes les Puissances célestes , élevé au-dessus de toutes les Principautés, des Dominations, des Chérubins et des Séraphins.
Celui qui aura vaincu. Dieu lui donnera une manne cachée. Qu'est-ce donc que cette manne cachée, sinon l'Eucharistie, ou les précieux effets de cette divine nourriture? L'apôtre ajoute que Jésus- Christ accordera à celui qui aura vaincu l'insigne honneur de le faire asseoir avec lui sur son trône, comme il a vaincu lui-même et qu'il est assis sur le trône de son Père. « Voyez-vous, dit saint Thomas, quelle gloire Dieu accordera à ses élus? Les anges seront debout, et les élus seront assis; les anges environneront le trône de Dieu, elles élusseront assis sur le trône môme. C'est ainsi que Jésus-Christ les associe à sa gloire et qu'il les rend conformes à lui-même. »
Le grand saint Léon nous dit encore que par l'incarnation et l'ascension du Fils de Dieu, et par
l'union que nous avons avec lui, nous n'avons pas seulement reçu le droit de rentrer au ciel, mais de pénétrer jusqu'au plus haut des cieux et d'être assis à la droite du Père éternel ; étant incorporés à Jésus, devenus comme un même corps et une môme chair avec lui, nous avons le droit d'être élevés audessus des anges et placés à la droite du Tout-Puissant.
Le Fils de Dieu mérite sans aucun doute plus de confiance que toute autre autorité. Or, dans cette belle prière qu'il adresse à son Père après l'institution de la divine Eucharistie, il lui demande de donner à ceux qui auront cru à sa parole la gloire que son Père lui a donnée dans sa résurrection, gloire ineffable, incompréhensible et divine : Claritatem quam tu dedisti mihi, dedi eis. Il s'exprime à la façon des prophètes qui parlent de l'avenir comme du passé, parce qu'il était très-assuré d'être exaucé de son Père et d'obtenir cette gloire, et il dit qu'il nous l'a communiquée, parce que, par la réception chrétienne de l'Eucharistie, nous avons droità cette gloire.
Saint Paul disait aux chrétiens de Corinthe : « Si nous semons en vous les biens spirituels, n'estil pas juste que nous moissonnions les biens temporels? » Appliquons-nous ce principe : Si Jésus dépose dans nos cœurs et dans nos corps la semence d'une gloire immense, inconcevable et éternelle, n'cst-il pas juste qu'il recueille au moins une gloire finie et temporelle? Il a deux trônes de gloire, l'un dans le ciel et l'autre sur la terre, l'un pour nous
donner très-libéralement une portion de sa gloire, l'autre où il veut recevoir de nous celle que nous pouvons lui rendre ; car il nous dit lui-même : « Je glorifie ceux qui me glorifient, et ceux qui me méprisent seront ignobles. » Honorez-donc Jésus- Christ dans vos maisons; car, de quelque côté que vous tourniez vos regards, vous avez toujours de vantvous quelque église; portez-y votre espritcent fois parjour : puisque votre trésor y est, votre cœur doit y être aussi. Honorez-le dans l'église: n'y paraissez jamais qu'avec le plus profond respect et la plus grande modestie; évitez d'y parler et d'y regarder de tous côtés; souvenez-vous que vous êtes en présence de Jésus-Christ qui a les yeux sur vous.
Honorez-le en le recevant souvent, mais dignement, dans la sainte communion ; les fidèles qui communient souvent avec de saintes dispositions auront un corps plus glorieux et plus éclatant que ceux qui le reçoivent rarement. Car quiconque reçoit saintement le corps précieux de Jésus-Christ participe à ses perfections ; celui qui communie plus souvent y participe donc plus que les autres, comme celui qui s'applique à Tétude avec plus d'ardeur devient plus savant que les autres, en supposant un talent égal de part et d'autre.
Quand nous vous exhortons à la pratique de la pénitence, vous trouvez que c'est une chose trop pénible à la nature ; vous aimez trop voire corps pour l'afiliger sans cesse; vous ne pensez au contraire qu'à le bien nourrir et à l'orner. Mais, de grâce, ayez-en soin pour la vie éternelle. « Qu'on ne
me parle point de l'enfer, dit saint Chrysostôme; je ne mets point en considération le feu éternel, les supplices et les tortures qu'on souffre dans cet abîme, en comparaison de la perte que nous faisons lorsque nous perdons cette gloire qui était préparée à notre corps; et quand le monde entier fondrait en larmes pour pleurer le maltieur des réprouvés lorsqu'ils perdent cette gloire, on ne le pleurerait pas encore dignement. »
En parlant de ceux qui prennent trop de soin de leurs corps, saint Paul nous fait entendre ces paroles : « Il y en a plusieurs dont je vous ai souvent parlé, et je le répète encore les larmes aux yeux ; ils sont ennemis de la croix de Jésus-Christ, ils n'ont d'autre dieu que leur ventre, ils n'ont d'espérance qu'en lui, ils attendent de lui la santé de leurs corps et la conservation de leur vie. Pour nous, nous n'agissons pas delà sorte, nous attendons le Sauveur. »
Dites donc comme saint Bernard : « Pauvre corps humain, pourquoi murmures-tu? pourquoi te révoltes-tu contre l'âme? Lorsqu'elle t'humilie, te mortifie et te prive des voluptés sensuelles, elle agit sagement et montre qu'elle t'aime d'un amour véritable ; il y va de ton intérêt autant que du sien : c'est pour te rendre digne de la gloire qui t'est préparée. Pourquoi portes-tu envie aux gens du monde qui ne rougissent pas d'emprunter l'ouvrage des vers et la dépouille des animaux pour orner leurs corps? Ta gloire sera bien différente : ce sera Dieu même qui de sa propre main te redressera et
t'embellira, et te communiquera sa propre beauté. Attends cette main toute-puissante, et afin que tu ne sois point privé de cette gloire infinie, ne permets pas à tes membres de se livrer jamais aux plaisirs criminels; cette main divine qui t'a formé te reformera pour ne plus mourir, mais pour vivre et régner avec Dieu dans le ciel. » Amen.