SAPE FLAMANDE
De tous les procédés en usage en Europe pour faire moisson des céréales, il n'en est pas qui puisse être com paré à la sape du inqueteiir flamand. Cette méthode re monte à une très-haute antiquité, car on la voit figurée telle qu'on la pratique de nos jours, sur les plus anciennes miniatures qui ornent les manuscrits du commencement du moyen âge. Voici en quoi elle consiste ; le moissonneur tient de la main gauche le piquet, long crochet de fer adapté à un manche de bois plat, retenu autour du poignet par une courroie. Avec le piquet, il isole une brassée d'épis, qu'il contient dans une position inclinée. Delà main droite , il tient une petite faux à manche court, qui, en raison de la forme particulière de son manche, tourne dans la main par un mouvement particulier dont on prend aisément l'haloitude; il frappe sur la base des épis isolés par le piquet, et range aussitôt de côté avec le piquet le blé abattu, de sorte que les javelles sont toutes préparées, il n'y a plus qu'à les lier. Le piqueteur avance latéralement de droite à gauche, et reprend de gauche à droite quand il est au bout de la ligne. Le grand avantage des instruments du piqueteur, c'est que la moisson se fait aussi facilement à la sape quand le blé est versé que
quand il est droit; un bon piqiieLeiir coupe sans excès de fatigue 40 ares de froment dans sa journée de travail. Pendant des siècles, quoique la Belgique, où Ton ne moissonne pas autrement qu'à la sape, touche à la France par une frontière de 400 kilomètres, toutes les céréales de nos champs ont été moissonnées à la faucille, rarement à la faux. Depuis 40 ans environ, la rareté de la main-d'œuvre dans les campagnes, au temps de la moisson, a ftiit accueillir les piqueteurs belges, qui viennent par bandes moissonner à la sape là où leur concours est réclamé. Ils ont commencé par les départements du Nord et du Pas-de-Calais; en 1830, ils ont franchi la Somme ; en 1830, ils franchissaient la Loire. Aujourd'hui (1861) la méthode belge, pour la moisson des céréales, est si bien appréciée qu'on se met à fabriquer, dans tous nos pays à blé, des sapes et des piquets et à apprendre à s'en servir; avant peu, on ne moissonnera plus autrement par toute la France.
MOYETTES.
Le blé coupé et lié en javelles était , selon l'antique usage, mis en tas sur le sol; le grain germait dans l'épi quand la terre était humide et que la pluie contrariait la rentrée des céréales; mais il n'y avait rien à dire : c'était Tusage du pays. Depuis quelques années seulement on commence à adopter, lorsque l'été est pluvieux pendant la moisson, l'excellente coutume belge de mettre les blés liés en moyettes à la flamande. Trois gerbes sont d'abord posées debout, appuyées l'une contre l'autre comme des armes en faisceau. Une quatrième gerbe est déliée à moitié, ouverte comme un parasol, et étendue, les épis en bas, en
guise de toit sur les trois autres. Plusieurs jours de pluie . n'endommagent pas les céréales mises en moyettes de cette ■ façon ; la pluie glisse dessus, et l'air qui circule entre les gerbes placées debout en assure la rapide dessiccation. C'est encore là une pratique appelée à faire le tour de l'Europe; elle assure la rentrée de la moisson en bon étnt, même sous l'empire des circonstances atmosphériques les plus défavorables.
Les fermiers des plaines du département du Nord, où la moisson à la sape est en usage de temps immémorial, suivent, pour mettre les blés en moyettes, une méthode particulière qui, selon les circonstances, peut avoir ses avantages, et que, pour cette raison, il est utile de faire connaître. Les femmes qui suivent les sapeurs ou piqueteurs, trouvant à terre le blé tout disposé en javelles, ramassent deux javelles seulement, et les attachent ensemble pour en former une petite gerbe au moyen d'un lien de paille de seigle modérément serré; chacime de ces gerbes ne doit pas avoir plus de 60 centimètres de circonférence, à la hauteur où elle est liée. Les gerbes restent à terre, en rang, toute la journée, à moins qu'il ne fasse trop mauvais temps. Vers le soir, quelque temps qu'il fasse , les ouvrières relèvent toutes les gerbes et les posent, deux par deux, l'une contre l'autre, debout, assez inclinées pour -qu'il reste entre leurs bases un espace libre, de 40 à 50 centimètres. Six ou huit paires de gerbes, ainsi posées à la suite l'une de l'autre, forment une sorte de galerie, dans laquelle il s'établit un courant d'air : c'est ce qu'on nomme dans le pays une chaîne. Deux javelles sont ensuite déliées, étendues les épis en bas pour remplir les fonctions du chapeau des moyettes flamandes ordinaires,
et contenues par un lien très-long de paille tordue qui fait le tour de la chaîne; on a soin de serrer suffisamment celte corde pour consolider le petit édifice de gerbes, et empêcher qu'il ne puisse être renversé par le venî : c'est ce qu'on nomme le manteau de la chaîne. Une chaîne revêtue de son manteau brave le mauvais temps mieux qu'une moyette ordinaire, d»mt, au reste, la chaîne n'est qu'une simple modification, reposant sur le même principe; elle a, dans les très-grandes exploitations, l'avantage d'économiser le temps et la main-d'œuvre. Quand les gerbes disposées en chaînes sont assez sèches pour être enlevées et mises en meules ou serrées en grange, la besogne marche d'autant plus vite que les charrettes ne sont pas forcées de s'arrêter à chaque pas pour charger les quatre gerbes dont se compose une moyette ordinaire. Le blé en petites gerbes, tel qu'il doit être lié pour être mis en chaînes, est plus facile à entasser régulièrement dans les granges ou dans les meules.
Le système des moyettes et des chaînes est applicable aux orges et aux avoines comme aux seigles et aux froments. Quant aux avoines, on sait qu'une forte rosée ou même quelques ondées de pluie, loin de nuire au grain, lui donnent de la quaUté; il ne faut, par conséquent, mettre l'avoine en moyettes ou en chaînes que quand cette céréale a subi l'influence utile d'une humidité modérée, en séjournant quelque temps à plat sur le sol. On peut, avec les mêmes avantages, mettre en moyettes ou en chaînes, conformément aux circonstances et au climat local, toutes les céréales moissonnées au moyen des machines, dont l'emploi commence à s'introduire dans les grandes exploitations, concurremment avec la moisson à la sape des piqueteurs belges
DE LA MOISSON DES CEREALES A L'aIDE DES MACHINES.
On a signalé ci-dessus (page 44) les avantages des machines substituées au simple travail manuel pour la moisson des céréales; quelques mots d'explication sur leur manière de moissonner rendront plus sensibles ces avantages. Dans son remarquable rapport sur le concours des machines à moissonner, ouvert en 1860 à la ferme de Pouilleuse du domaine impérial, M. Barrai traçait ainsi le rôle des machines en général dans l'agriculture contemporaine :
o: On a vu le charron et le forgeron de village faire mille efforts pour acquérir un peu de science, et perfectionner les grossiers outils de l'agriculture primitive. Peu à peu les machines agricoles sont nées. Au lieu de van, on a eu le tarare; le hache-paille et le coupe-racines ont remplacé le couteau et la hachette ; la machine à battre tend à faire disparaître le fléau ; le trieur mécanique épure plus rapidement et plus complètement les céréales pour semence que ne pourraient le faire les doigts des femmes et des enfants. Aujourd'hui la faucille, la faux, la sape peuvent être remplacées par les machines dans une grande partie des pénibles travaux de la moisson. »
Le nombre de ces machines, qui fonctionnent dès à présent en France, dans les pays de grande culture, montre que leur emploi est accepté des cultivateurs amis du progrès; il l'est aussi, et sur une assez grande échelle, parmi les colons européens de l'Algérie. Les avantages que peut procurer à l'agriculture l'exécution de la moisson par les machines doivent être envisagés ^us deux points de vue
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essentiels, celui de la promptitude et celui de Yéconomie» Le premier de ces deux aspects de la question de l'emploi des machines à moissonner est de beaucoup le plus important. En assurant, en tout état de cause, Texécution de la moisson en temps utile, en affranchissant le producteur de toute dépendance quant à l'insuffisance de la main-d'œuvre à un moment donné, les machines à moissonner rendront à la France, quand leur emploi sera général dans les pays de grande culture, des services évalués, par les agronomes les plus compétents, à l'équivalent d'une augmentation d'un cinquième sur la production totale des céréales en France. Ainsi, à dépense égale, en supposant que l'emploi d'une bonne machine à moissonner coûterait aussi cher que celui de la faucille, de la faux ou de la sape, par cela seul qu'avec les machines la moisson peut être faite et bien faite en temps utile, quel que soit l'état de la température, le service des machines est un progrès de la plus haute portée, et leur propagation doit être l'objet des soins de tous les amis du progrès de l'agriculture. Au point de vue de l'économie, il y a lieu de comparer le prix de revient du travail des moissonneurs et du travail des machines à moissonner. Un froment, dans de bonnes conditions, qui n'est ni versé ni trop dur, peut être moissonné à la faux, à raison de 50 ares environ dans une journée de travail; mais les faucheurs doivent se relayer, aucun ouvrier ne pouvant, sans être excédé et tomber malade, faucher du froment dix heures par jour. En comptant à 3 francs les deux demi-journées de deux bons faucheurs, ce qui est à peu près la moyenne des prix actuels en France (1861), 1 hectare de froment peut être fauché à raison de 6 francs.
La machine h moissonner de MM. Burgess et Key a moissonné, au concours de Fouilleuse en 1860, à raison de 60 ares par heure, dans un froment incomplètement mûr, sur un sol détrempé par plusieurs jours de pluie; on peut donc admettre cette vitesse d'exécution comme moyenne du travail ordinaire de cette machine, ce qui donne pour résultat six hectares moissonnés dans une journée de dix heures, avec le concours de deux ouvriers et le service de deux animaux d'attelage. Le service de la machine, avec son attelage et les hommes qui la dirigent, revient en moyenne à 30 fsancs ; elle moissonne donc à raison de 5 francs par hectare. Il est vrai qu'elle a, comme ' toutes les machines un peu compliquées, l'inconvénient du chapitre des accidents, des chances de dérangement i difficiles à réparer à la minute; mais si, comme pour les machines à battre, dont la rapide propagation a dépassé toutes les prévisions, il se rencontre des propriétaires de machines à moissonner, allant de ferme en ferme faire la moisson à un prix déterminé par hectare, ayant avec eux des ouvriers exercés et des pièces de rechange pour être en mesure de parer à tous les accidents, et de faire marcher le travail de la moisson sans interruption, la difficulté sera à la fois tournée et vaincue, et la moisson par les machines deviendra possible et avantageuse, dans les plus larges proportions. Tel est l'avenir qui paraît réservé aux machines à moissonner; tel est le rôle que ces machines sont appelées à remplir dans l'agriculture française.
(N. B.) Les variations fréquentes des prix des machines agricoles, en raison des simplifications qu'elles reçoivent de jour en jour, ne permettent pas de donner avec quelque certitude, leur prix moyen actuel, qui ne serait plusle prix de demain.