DE LA CONSERVATION DES FOURRAGES
11 n'est pas en France de cultivateur qui ne sache combien il lui importe de ne rien laisser perdre de sa provision de fourrage sec, et il n'y a qu'un bien petit nombre d'exploitations où rien ne soit négligé pour le conserver en bon état. En donnant ici, en détail, tous les procédés rationnels de conservation des fourrages, applicables selon les diverses conditions de climat local, on a principalement pour but de faire bien comprendre aux cultivateurs l'indispensable nécessité de mettre tout en œuvre pour s'épargner de cruels embarras durant l'hivernage , et éviter la dépréciation de leur bétail, leur principale richesse, qui a perdu la moitié de sa valeur vénale quand, faute d'une
provision suffisante de bon fourrage sec, il a longtemps souffert de la faim en hiver.
Les principes exposés ci-dessus, quant à la manière de bien faire les foins , ne sont pas applicables partout. En Allemagne, surtout dans le Hanovre et dans les provinceprussiennes voisines du littoral de la Baltique, région où l'excessive humidité du climat oppose assez souvent des obstacles sérieux à la fenaison, la méthode de Klapmager modifiée est appliquée à la conservation du foin des prais ries naturelles; c'est ce qu'on nomme, dans ce pays, faire du foin brun. Quand il survient des pluies tièdes persistantes, à l'époque de la récolte des foins, et qu'il y a impossibilité évidente de dessécher convenablement l'herbe des prairies pour en faire du foin vert, voici comment on * procède. L'herbe mouillée est mise en menions que l'on comprime assez fortement, afin que Tair ne pénètre pas trop facilement à l'intérieur, ce qui la ferait, non pas fermenter, mais moisir; au bout d'un temps plus ou moins long, selon l'état de la température, l'herbe fermente activement; elle exhale une odeur vineuse, et se change en une masse brune compacte qui n'a pas perdu beaucoup plus de son poids qu'elle n'en aurait perdu en passant à l'état de foin vert; mais son volume est sensiblement réduit. On transporte ie foin brun sous un hangar ou dans une grange dont on tient les portes ouvertes ; il s'y dessèche tout à fait, et peut alors être conservé pendant un temps indéfini. Pour distribuer le foin brun aux bestiaux, il faut le couper par tranches avec le fer bien affilé d'une bêche, quelquefois même à coups de hache. Tous les herbivores domestiques le mangent avec plaisir; il convient spécialement aux bœufs à l'engrais.
Tous les agronomes allemands qui ont décrit et pratiqué la méthode précédente pour faire du foin brun ont eu soin d'ajouter qu'il ne faut préparer le foin de cette manière que quand on ne peut pas faire autrement, et qu'on ne doit recourir à cette méthode que quand la fenaison est contrariée par la persistance des pluies, et qu'il n'y a pas moyen de convertir l'herbe en foin vert.
De même, en France, où cette méthode est peu connue, on ne doit en conseiller l'apphcation que dans les localités sujettes aux grandes pluies à l'époque de la fenaison ; on peut alors sauver une récolte de foin et en tirer le meilleur parti possible en la convertissant en foin brun.
Quoique en général le fom mouillé plusieurs fois pendant la fenaison ait toujours perdu une partie de ses propriétés alimentaires, il y a néanmoins une exception à cette règle. Quand le foin des prés marécageux, où doininent les herbes aigres et dures, a été rapidement séché par un beau temps, il est quelquefois tellement coriace que les bestiaux le rebutent, et qu'il n'est bon qu'à servir de litière. Si cette herbe a reçu plusieurs jours de pluie avant d'être séchée, elle est attendrie, ramollie, et, pourvu qu'on y ajoute une faible dose de sel, ce foin, quoique grossier, est accepté par le bétail, et le nourrit aussi bien que tout autre; il ne faudrait pas abuser de cette exception à la régie qui prescrit de sécher le foin le plus vile et le plus complélement possible; mais il n'est pas inutile de savoir que de l'herbe habituellement employée comme litière peut devenir mangeable pour le bétail quand elle a été mouillée pendant la fenaison; c'est une ressource qui n'est nullement à dédaigner.
Le foin vert, récolté dans de bonnes conditions, peut être
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conservé soit en meules, soit dans les greniers, ordinairement placés au-dessus des écuries et des étables; la conservation en meules est de beaucoup la meilleure. Dans les greniers qui surmontent les étables, le foin reçoit les émanations du fumier et de la transpiration des bestiaux, ce qui en altère sensiblement la qualité; rien n'empêche les rats et les souris de s'y établir et d'y multiplier à Taise; leurs déjections et la poussière résultant de leur travail à rintérieur de la masse du foin rendent celui-ci malsain pour les animaux herbivores. Dans les meules, surtout quand on ne recule pas devant les frais à faire pour les établir sur une plate-forme en planches, le foin est beau coup moins exposé aux attaques des petits rongeurs; il ne fermente pas quand la meule est construite avec du foin bien sec, et qu'elle est revêtue d'une bonne couverture de chaume; le foin peut s'y conserver dans le meilleur état possible d'une année à l'autre.
Le soin le plus indispensable pour assurer la bonne conservation, soit dans les meules, soit dans les greniers, du foin des prairies naturelles ou artificielles, c'est de le faire comprimer fortement, couche par couche, plutôt par des hommes robustes que par des femmes ou des enfants. Quand il est suffisamment comprimé, le foin, en supposant qu'il y reste des traces d'humidité, peut s'échauffer jusqu'à un certain point; mais il ne saurait ni fermenter au point de se gâter ou de s'enflammer spontanément, ni contracter la moisissure, qui le rend si malsain pour le bétail.
La forme à donner aux meules n'est nullement indifférente; elle peut et doit varier selon les circonstances locales. Dans les pays du centre de la France, peu sujets aux pluies violentes et prolongées et aux tempêtes du climat
océanique, la forme la plus rationnelle et en même temps la plus usitée est celle d'un cône tronqué à la base, jusqu'à deux mètres de terre, et, à partir de cette, hauteur, d'un autre cône entier sur lequel est établie la couverture de chaume. Par cette disposition, le toit de chaume de la meule de foin s'arrête à la naissance du cône tronqué; l'eau qui dégoutte du toit en cas de pluie tombe à terre à 25 ou 30 centimètres de la base de la meule, dans une rigole circulaire, ménagée pour lui procurer un prompt écoulement.
Cette forme des meules n'aurait pas assez de solidité pour résister aux ouragans, si fréquents dans nos départements maritimes; un des côtés de la meule conique serait aussi trop exposé à être pénétré par la pluie accompagnée de vents furieux de l'ouest et du sud-ouest. C'est pourquoi, dans les départements du littoral de la Manche et de l'Océan (Normandie et Bretagne) , les meules de foin sont habituellement construites en carré long surmonté d'un comble ayant exactement la forme du toit d'une maison. La direction de cette sorte de bâtiment en foin est du nord au sud, ayant par conséquent un de ses pignons à l'ouest. Ce pignon est, de même que le toit, couvert du haut en bas d'un revêtement de chaume. De longues tresses de paille de seigle, aux deux bouts desquelles sont attachées de lourdes pierres, sont jetées transversalement par-dessus ce genre de meules, de distance en distance, ce qui en complète la consolidation. La provision de foin ainsi conservée n'est jamais entamée que du côté de l'est; le toit diminue de longueur en proportion de l'enlèvement du foin pour la consommation du bétail. Tout cet arrangement est le meilleur qu'on puisse adopter pour la conservation du foin
en meules, parfont où le climat est sujet aux pluies abondantes et aux tempêtes périodiques.
Dans beaucoup de grandes exploitations où le nombre considérable des animaux à nourrir rend nécessaire un large approvisionnement de fourrage sec pour l'hivernage du bétail, on emploie un autre procédé de conservation du foin en meules. Sur une plate-forme carrée, pavée en briques, on dresse quatre perches supportant une très-légère charpente, seulement assez forte pour porter une couverture en toile goudronnée. Au moyen d'une corde et d'une solide poulie , cette toile s'abaisse à volonté, de façon a préserver de la pluie la provision de foin sec mise en meule sur la plate-forme, sans jamais se trouver en contact immédiat avec elle. La provision est entamée par le haut; la couverture mobile descend à mesure que la meule de foin diminue.
Lorsqu'on adopte la méthode très-rationnelle de ne distribuer aux bestiaux que du fourrage haché, il est mieux de faire fonctionner le hache-paille, une fois ou même deux fois par semaine, que de couper d'avance une trop grande quantité de fourrage. Si le foin sec a été bottelé, chaque botte étant d'un poids à peu près uniforme, le poids du fourrage haché est suffisamment connu sans recourir à une nouvelle pesée; la portion de fourrage qui vient d'être hachée ne doit point être conservée temporairement en tas dans le grenier, où elle serait exposée à la poussière et aux attaques des rats et des souris; elle doit être enfermée dans un coffre d'une contenance déterminée, où le fourrage haché ne peut ni se détériorer ni se perdre partiellement.
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On cultive toute l'année; on ne fait la moisson qu'une fois par an : il faut donc s'arranger pour ne pas perdre par incurie une partie du produit le plus précieux de toute une année de travail, faute bien plus fréquente qu'on ne peut le croire. Le point capital, celui auquel Mathieu de Dombasle recommande de donner la plus sérieuse attention, c'est de tenir tout prêt d'avance et de n'être jamais obligé de retarder un travail urgent pour une cause accidentelle qui aurait pu être évitée. On doit s'assurer d'un nombre suffisant de travailleurs, laisser reposer les attelages, et leur donner un supplément de nourriture, afin qu'ils puissent au besoin donner un vigoureux coup de collier; tenir les liens préparés pour lier les gerbes et disposer la place pour monter les meules; aucun de ces préparatifs indispensables ne doit être fait pendant le travail de la moisson, que rien ne doit ni interrompre ni retarder.
Il y a en France des départements entiers, surtout dans la région de l'Ouest, où l'on fait la moisson d'une manière vraiment incroyable. Les céréales sont sciées à la faucille, telle que l'employait Triptolème il y a trente siècles; pour ne pas se fatiguer en se courbant, les moissonneurs laissent sur pied la moitié de la hauteur des chaumes, et les éteules restent en place jusqu'à ce que les intempéries des saisons les aient en partie détruites. Ailleurs, on moissonne à la faucille en se courbant en deux, position ftiti- .gante qui ne permet pas au moissonneur d'abattre plus
(le 20 ares de seigie ou de froment en une journée do dix heures de travail. La besogne marche un peu plus vite quand on se sert de la faux; mais, quand les blés son» forts, le travail du faucheur qui les coupe est si rude que, quand il a travaillé de cette manière pendant six heures, il en a assez.