INVENTION DES INSTRUMENTS
Peut-être ne fallait-il que quelque perspicacité , avec un certain penchant à quitter les sentiers battus, pour parvenir à faire mieux ce qui avait été fait depuis longtemps par d’autres ,
pour imiter ce qu’il y avait d’un peu remarquable dans la coutellerie anglaise; en un mot, pour obtenir tous ces premiers perfectionnements dans la fabrication des instruments ordinaires ou communs de chirurgie. Mais il fallait du génie pour tant de produits nouveaux, dont l’invention a marché de front avec les progrès de l’art chirurgical lui-même , et, comme nous l’avons déjà fait entendre, y a réellement concouru. On peut le dire sans exagération, après les merveilles de la mécanique, qui ont préparé les grandes œuvres de l’industrie, et encore les procédés si ingénieux dont on a usé pour construire les instruments scientifiques de précision, les produits modernes de la coutellerie destinés à la pratique chirurgicale occupent le premier rang , comme création du génie industriel. Il ne s’agit pas, ici, d’assigner celui qu’ils méritent au point de vue de leur destination. Il faudrait agiter la question de savoir quelle place doit occuper l’art qui a pour but de soulager l’homme dans ses souffrances, de mettre un terme à ses maux, de prolonger son existence, en le comparant avec d’autres arts dont l’homme profite , et aux progrès desquels il s’intéresse parce qu’ils concourent à son bien être et lui préparent des jouissances physiques ou morales; mais considérons seulement les choses en elles-mêmes et dans leurs rapports avec leur destination spéciale.
Toutefois, ce mouvement, par suite duquel l’arsenal de la chirurgie s’est tant agrandi et tant enrichi, n’est pas à louer sans restriction ou sans réserve. Il a eu , nous le croyons , du moins, ses inconvénients. Peut-être a-t-il fait que les chirurgiens se sont un peu méfiés d’eux-mêmes? Peut-être la facilité qu’ils ont trouvée à faire exécuter les moyens propres à l’accomplissement de leurs conceptions diverses, et quelquefois même de conceptions bizarres, les a-t-elle portés à abuser de l’emploi d’instruments remarquables par leur ingénieux mécanisme, mais très-compliqués? Peut-être ont-ils été trop enclins à abandonner, pour les opérations , les procédés simples d’exécution qui avaient suffi à leurs prédécesseurs? Peut-être, et pour tout dire en un mot, la chirurgie moderne
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est-elle devenue trop instrumentale, même dans les œuvres ordinaires et faciles? Peut-être tend-elle à perdre un peu de sa belle et noble simplicité, et oublie-t-elle trop que ses actes n’ont quelque chose de grand et d’élevé que par l’intelligence de la main qui les exécute? Il serait bien temps qu’elle s’arrêtât sur cette pente fâcheuse.
Quoi qu’il en doive être à cet égard, on ne pouvait pas s’empêcher d’admirer, à l’Exposition de Londres, tant de perfectionnements utiles apportés par nos fabricants français aux instruments déjà connus et dès longtemps en usage; et tant de produits nouveaux, d’inventions nouvelles, que les fabricants anglais s’étaient appropriées, c’est-à-dire, qu’ils avaient déjà imitées en reconnaissant la source où ils avaient puisé. Tous avouaient qu’ils avaient suivi l’impulsion donnée par la France, et que, s’ils nous avaient précédés, quant à ce qui concerne la fabrication générale des instruments et la perfection dans le travail qu’il est possible de donner à ceux-ci, nous avions le pas sur eux pour la création et la confection des instruments nouveaux que les progrès modernes de la chirurgie ont exigés.
Presque tous ces instruments nouveaux, comme beaucoup d’autres simplement perfectionnés, sortaient des ateliers de M. Charrière. Ce sont ceux-là que nous nous plairons le plus à signaler, ou sur lesquels nous avons l’impérieux devoir de jeter un coup d’œil rapide. Nous exprimerons tout d’abord le regret que, cédant peut-être à un petit sentiment d’orgueil national, le jury général de l’Exposition de Londres n’ait pas été mis en mesure d’agréer et de sanctionner la résolution qui avait été d’abord prise par le jury spécial, et que M. Charrière n’ait point obtenu la médaille à laquelle il avait tant de droit. C’eût été pour lui le couronnement des récompenses de plus en plus élevées qui lui avaient été décernées, à plusieurs époques, dans nos expositions françaises.
Mais , tout en reconnaissant la grande supériorité de M. Charrière et ses incontestables droits à la renommée qu’il s’est acquise en donnant une grande impulsion à l’une de nos in-
dustries les plus utiles, il faut être juste envers d’autres hommes qui, de simples ouvriers qu’ils ont été , comme il l’a été lui-même, et formés par lui, se montrent maintenant dignes de leur maître , marchent sur ses traces , et ont déjà attaché leur nom à d’ingénieux produits de leur art. M. Luër et M. Mathieu, M. Luër surtout, ont mérité, à l’Exposition de Londres, une place honorable à la suite de M. Charrière. Nous aurons à mentionner quelques-unes des inventions qui leur sont dues.
Inventions de M. Charrière.
Commençons par celles du maître , par celles de l’homme qui a été le plus fécond , mais dont, il faut le dire, les premiers travaux remontent déjà à plus de trente ans.
Peut-être n’est-il pas un seul instrument parmi les plus simples et les plus vulgaires, parmi ceux dont l’usage est le plus ancien, auquel il n’ait touché, pour en perfectionner le jeu, pour en rendre l’action plus efficace, et cela, par un changement des plus simples dans sa construction. Voyez les ciseaux, débarrassés de ce clou à vis destiné à joindre leurs deux branches croisées , et rendus susceptibles d’être montés, nettoyés, montés de nouveau en quelques secondes de temps, sans que jamais la rouille puisse encrasser l’entablure, et la jonction des deux lames conservant toujours la même solidité : les mêmes instruments , rendus, pour certains cas particulièrement, susceptibles d’une action plus régulière et d’une coupe plus nette, au moyen de la jonction des branches portée en dehors de leur axe, et par ce qu’on peut appeler une articulation excentrique : tous les instruments faisant pinces à anneaux, les uns légers, comme les pinces à pansement, les autres destinés à agir avec une certaine force, comme les tenettes, modifiés par le croisement simple ou le croisement double , ou le décroisement des branches , de manière à en réduire considérablement la grosseur, soit au dehors soit au dedans d’une plaie, soit en deçà des mors, soi’
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au-dessus des anneaux. Ces mêmes instruments, pinces, tenettes ou forceps , rendus aptes à exercer une pression continue sans l’action permanente de la main du chirurgien ou sans le concours d’un aide, par l’adjonction d’un petit système à crémaillère. Les petites pinces élastiques ordinaires, telles que celles dont on use pour les dissections ou qui servent à saisir les vaisseaux pour en faire la ligature, transformées en pinces à pression continue, sans autre mécanisme que le croisement des deux parties dont elles se composent. Nos algalies de trousse et tous autres instruments en tube et brisés, ayant leurs deux parties soumises à un nouveau système de jonction, qui, momentanément, leur donne une grande fixité, système sans inconvénient aucun et presque indestructible. La seringue, cet instrument si vulgaire, mais qui, avec des formes et des dimensions variées, est usité dans un assez grand nombre d’opérations chirurgicales, soit pour aspirer soit pour injecter un liquide, ou en même temps comme pompe foulante et aspirante, comme dans le bdellomètre , dans le clysoir; la seringue, disons-nous, devenue un instrument presque nouveau, par un heureux emprunt fait à la pompe de Bramah et par l’application d’un système en usage dans la haute mécanique, celui du piston à double parachute, ou, si l’on veut, à double diaphragme ou double valvule. Les scies de tous genres, perfectionnées et devenues d’un usage plus simple et plus sûr, soit par une meilleure trempe, soit par une forme plus heureuse des lames. N’est -il pas reconnu maintenant, en effet, contrairement à l’opinion ancienne, qu’il n’est pas besoin , pour le jeu des scies ordinaires, que le bord dentelé soit plus épais que le bord opposé, et qu’en général les scies à lames minces coupent aussi bien que les lames épaisses et très-fortes?
L’indication des changements apportés à ce dernier instrument, la scie considérée sous sa forme la plus vulgaire et comme faisant partie des instruments généraux, nous conduit naturellement à ce qui concerne les instruments spéciaux dont la création exigeait un plus grand savoir et un plus
grand effort de l’intelligence. Des scies d’une certaine sorte portent, en effet, jusqu’à un certain point, ce caractère, parce quelles ont une destination limitée; elles constituent les ostéotomes proprement dits. La scie à chaîne, cette scie flexible, qu’on nomme encore scie Jeffries, nous vient des Anglais: mais, en lui donnant plus de force, M. Charrière en a rendu le jeu plus sûr, et applicable à un plus grand nombre de circonstances. En inventant la scie a molettes , il a fait oublier la scie de Kleine, instrument d’un mécanisme fort ingénieux sans doute, mais par trop compliqué : voire même la scie ou plutôt l’instrument de M. Ferdinand Martin, qui fut un premier perfeclionnement ou une première modification de la scie de Kleine. Par ses efforts, tant pour perfectionner la scie commune que pour corriger ou pour simplifier les ostéotomes proprement dits, M. Charrière a eu sa part dans les beaux actes qui ont signalé la chirurgie française depuis trente ou quarante ans, ou pour ce qui concerne l’ablation des tumeurs des os et les résections de tous genres.
Que si maintenant nous parcourons les différentes régions du corps, les divers appareils d’organes, et les opérations spéciales qu’on peut avoir à y pratiquer, difficilement pourrait-on énumérer tout ce qui s’est fait, soit en perfectionnement d’instruments déjà en usage, soit en instruments nouveaux par les actes chirurgicaux déjà institués, soit pour les indications nouvelles à remplir ou des opérations nouvellement conçues.
Tout ce qu’a pu produire l’esprit inventif de M. Charrière, sous ce double rapport, figurait à l’Exposition de Londres. Pour ne rappeler que les choses principales, on y voyait : le trépan à une manivelle pour la perforation de l’os unguis , trépan construit d’après les indications de Dupuytren; l’instrument de M. Félix Hatin pour la ligature de polypes des arrièrenarines et du pharynx; ceux de M. de Pierris et de M. Guyot, par lesquels on a tenté de rendre plus facile et plus simple, sinon toute l’opération ou l’opération dans son ensemble,
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au moins telle ou telle autre des manœuvres si délicates dont se compose la staphyloraphie , ou suture du voile du palais; d’autres, trop mécaniques peut-être et dont le jeu laisse aussi trop en dehors l’adresse, le coup cl’œil et l’intelligence du chirurgien, tels que ceux de M. Gloquet, de Fahnostock, pour la rescision des amygdales, et qui portent le nom d’amygdalotomes; une pompe à jet continu, imaginée d’abord pour opérer la prompte extraction des corps vénéneux introduits dans l’estomac, et dont on a étendu l’usage aux injections à faire dans le vagin et dans le rectum; les divers entérotomes avec lesquels on entreprend la cure d’une des infirmités les plus graves qu’il y ait, l’anus contre nature; les spéculum uteri de toutes sortes et de tant de formes diverses, parce cj ue chaque praticien a eu la prétention d’avoir le sien propre, instrument dont l’usage est devenu si général, soit seulement comme moyen d’exploration ou d’examen des parties intérieures de l’appareil génital chez la femme, soit comme moyen préparatoire ou auxiliaire dans plusieurs des opérations qu’on pratique sur ces parties, et sans lequel même quelques-unes de ces opérations seraient impraticables; divers urétrotomes ou simples scarificateurs, soit de l’urètre proprement dit, soit de la prostate, construits pour satisfaire aux vues des divers chirurgiens qui, dans les temps modernes, se sont le plus occcupés du traitement des maladies des voies urinaires; instruments près desquels il faut placer les différents porte-caustiques de l’urètre. Venait ensuite tout l’appareil instrumental affecté à la taille et à la lithotritie, appareil dans lequel, après une simplification apportée au lithotome, connu sous le nom d’instrument de frère Côme; après le lithotome double, dont l’invention fut provoquée par Dupuytren, quand il eut la pensée de faire revivre l’ancienne taille de Gelse, qui a pris le nom de taille bilatérale; après les tenettes rendues d’un maniement plus facile et plus sûr, et aussi plus solides sous un moindre volume, comme cela a déjà été dit à propos des changements introduits dans la fabrication générale des instruments; après cela vient tout ce
qui se rapporte à la lithotritie, opération qui n’a atteint que par des degrés lents et successifs la perfection à laquelle elle est maintenant parvenue. Et par combien de tâtonnements il a fallu passer! Que d’essais infructueux n’a-t-il pas fallu faire! A combien de tentatives sans fruit n’a-t-il pas fallu se livrer ! Combien d’alliances des vues inspirées par la science et des élans du talent industriel n’ont eu que les plus faibles résultats et maintenant oubliés, ou sont, du moins, sans application immédiate, et ne figurent plus que pour mémoire dans l’histoire de l’art! Pour que cette opération toute française, la lithotritie, devînt une opération méthodique, praticable, comme la taille, par la généralité des chirurgiens, et offrant au moins les mêmes chances de succès que cette dernière, il a fallu que des chirurgiens tels que M. Civiale, M. Amussat, M. Leroy d’Etiolles, M. Heurteloup , M. Ségalas, trouvassent dans M. Charrière un artiste qui pût comprendre leurs vues, les suivre dans tous leurs projets, et concevoir ou réaliser des moyens d’exécution en rapport avec leurs pensées. On peut dire qu’en associant son intelligence avec celle des chirurgiens que nous venons de nommer, M. Charrière a contribué pour beaucoup à la création de la lithotritie. C’est par lui principalement , et presque parlui seul , qu’ont été construits les premiers instruments qui ont rapport à cette opération : le lithomètre avec lequel on parvient à connaître, d’une manière très -approximative, la forme et les dimensions d’un calcul contenu dans la vessie ; les différentes sortes de pinces droites à trois branches, avec tous les moyens de térébration de la pierre; l’instrument de Jacobson, les pinces à deux branches simplement coudées, qui sont celles dont on fait usage maintenant, et pour le jeu desquelles on emploie la percussion, ou la simple pression graduée, ce qui suppose pour celle-ci l’emploi ou d’une manivelle, ou d’un pignon ou de quelque autre appareil mécanique propre à régler cette pression jusqu’à son degré extrême; ce qui suppose aussi que l’instrument principal est doué d’une grande force de résistance; et d’autres lithotriteurs d’un moindre volume, et d’une autre
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forme à leur extrémité terminale, pour extraire de la vessie les plus minces débris d’une pierre, ou briser de très-petits fragments; et des lithotriteurs urétraux, c’est-à-dire, de petits lithotriteurs droits destinés à agir seulement dans l’intérieur de l’urètre sur des fragments de pierre ou de petits calculs entiers arrêtés dans leur trajet; et la curette articulée à tige droite, instrument si avantageux pour extraire des fragments ou des calculs encore plus petits retenus dans quelque point de l’urètre, tous instruments dès longtemps imités par les fabricants anglais, et qu’on retrouvait parmi leurs produits à l’Exposition de Londres.
Après tous ceux-là venait une série d’instruments qui se rapportent à l’art obstétrical : différents céphalotribes, des forceps aussi de tous genres, céphalotribes et forceps dans la construction desquels M. Charrière a fait une si heureuse application de sa nouvelle manière de tremper l’acier; manière par laquelle, comme pour certaines pinces , pour les tenettes et pour tous les instruments destinés à exercer de fortes pressions, on peut concilier toute la force dont on peut avoir à disposer avec un volume médiocre de l’instrument lui-même; puis, à côté des scies à amputation perfectionnées, la grosse scie connue sous le nom de rachitome, dont la première idée appartient à un médecin anglais , M. Tarral , instrument trèsfort, à double lame, en crête de coq, au moyen duquel on peut enlever nettement et avec rapidité la paroi postérieure de la colonne vertébrale, et procéder aux recherches à faire sur la moelle épinière ou ses dépendances.
Il ne faut pas oublier certains objets ou appareils qui n’appartiennent pas essentiellement à la coutellerie ou qui ne procèdent pas directement de l’art du coutelier , mais, qu’en artiste ingénieux autant qu’habile M. Charrière a su construire, sur les indications de la chirurgie: surtout des appareils de prothèse, tels que des obturateurs pour la voûte palatine et le voile du palais, des nez artificiels, un appareil pour obvier aux incommodités d’un anus contre nature, de nouveaux modèles pour des membres artificiels , principalement pour ceux qu’on
adapte après l’amputation de la cuisse, après celle de la jambe au-dessous du genou , et plus spécialement encore après l’amputation sus-malléolaire : derniers appareils pour lesquels, il faut en convenir, M. Charrière, tout en ayant montré une grande habileté et ayant acquis une certaine perfection , avait été précédé, en France, parM. Ferdinand Martin, par M. Delacroix, par M. Duroir, et a peut-être été dépassé en pays étranger. C’est ainsi qu’on voyait, à l’Exposition de Londres, des modèles de jambe artificielle, avec pied mobile dans toutes ses parties, vraiment remarquables par leur solidité et leur légèreté, autant que par leur forme gracieuse et leur ingénieux mécanisme. L’artiste américain qui les avait présentés , obligé qu’il était de faire usage lui-même d’un membre artificiel, pouvait faire observer, sur sa personne, ce que son invention avait de bon et d’utile.
Une si grande disposition , de la part de M. Charrière , à perfectionner ce qui existait déjà, à produire incessamment des choses nouvelles pour répondre à des besoins nouveaux attira de bonne heure l’attention sur cet artiste, et plusieurs récompenses, qu’il obtint successivement dans nos diverses Expositions françaises, avaient fait rechercher ses produits, nonseulement dans toute la France, mais encore dans les pays étrangers. Faut-il s’étonner si, de simple ouvrier qu’il fut d’abord, M. Charrière est devenu le chef d’un établissement industriel tel qu’il n’en avait jamais existé , chez nous , du même genre? si, de quelques ouvriers qu’il employait dans les premières années, il en fait travailler maintenant deux cent cinquante à trois cents? si, depuis déjà nombre d’années, il a conquis la confiance de l’administration militaire, celle de la marine et du plus grand nombre de nos hôpitaux civils , pour les collections d’instruments dont il a fallu pourvoir tant d’établissements consacrés à la pratique de la chirurgie? s’il a su donner une grande impulsion à une industrie qui était restée si limitée en France, et dans laquelle nous n’avions jamais pu lutter avec nos voisins d’outre-mer? Faut-il s’étonner qu’à son exemple, sous ses yeux, d’autres hommes se soient pro-
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duits, encouragés qu’ils étaient par ses succès et désireux de conserver à notre nation un genre de supériorité dont elle est maintenant en possession, et auquel on a pu croire, dans un temps, qu’elle n’arriverait jamais? Tout en signalant cet immense progrès d’un art particulier, il serait injuste, toutefois, de ne pas reconnaître la part d’initiative qui revient, pour beaucoup de choses, à la chirurgie. Bien souvent celle-ci a devancé et stimulé le génie industriel en l’appelant à son secours , et , soit qu’il en ait été ainsi , soit qu’ainsi que cela a eu lieu dans d’autres circonstances, la première inspiration soit venue de l’artiste fabricant, il y a toujours eu là une des plus heureuses alliances qu’on puisse voir de la science et de l’industrie.
Inventions des autres artistes français.
Bientôt, nous l’espérons , un fils de M. Charrière se montrera digne du nom qu’il porte, continuera l’école à laquelle il a été formé, et produira ses propres œuvres dans les prochaines expositions. Mais d’autres, qui l’ont précédé dans la vie, se sont montrés de brillants disciples et d’heureux émules du père, par les produits qu’ils ont présentés à l’Exposition de Londres. Tous ont soutenu l’honneur de la fabrication française, et le moment est venu de signaler leur talent réel et leur mérite incontestable. Deux surtout ont rivalisé pour la la qualité des objets qu’ils avaient fabriqués pour le Palais de cristal : même excellence de la trempe et des tranchants; même fini dans le travail ; mêmes résultats et mêmes indices d’une fabrication comparable au moins à la fabrication anglaise : cela était même pour quelques produits d’une association qui ne paraît cependant pouvoir se maintenir, et dans ceux en petit nombre, d’un industriel de Brest, M. Boissard, qui n’avait pas craint, sinon de lutter avec nos grands fabricants de Paris, au moins de montrer quelques œuvres sorties de ses mains.
Entre les produits, toutefois, il y a à distinguer en premier lieu ceux de M. Luër, puis ceux de Mathieu. Que M. Luër
persiste dans son amour du perfectionnement et son désir de faire bien ; qu ainsi qu’il l’a déjà fait tant de fois et si heureusement, il sache s’inspirer des pensées et des vues nouvelles qui peuvent surgir en chirurgie, et bientôt il sera placé sur la ligne de celui qui s’est élevé au premier rang. La mention honorable qu’il a reçue à l’Exposition de Londres de la part même du jury international est déjà la récompense bien méritée de ses travaux passés, et doit être, pour l’avenir, un grand encouragement. Il y a lieu d’espérer que le même zèle animera M. Mathieu , et que , déjà engagé dans une bonne voie , il saura , par de nouveaux efforts, conserver au moins la place qu’il s’est acquise après M. Luër.
Indépendamment du caractère qu’ils ont su donner à leur fabrication générale, chacun de ces deux artistes fabricants avait, à l’Exposition de Londres, des objets particuliers perfectionnés ou inventés par lui.
L’arsenal particulier de M. Luër, c’est-à-dire l’ensemble des instruments et appareils de son invention, est déjà fort considérable. Tous ces instruments ou appareils sont vraiment remarquables par le fini du travail et par le parfait accord de leur mécanisme avec les actes chirurgicaux qu’ils sont destinés à accomplir; tels sont particulièrement :
i° Sa pince pour la ligature des vaisseaux placés profondément dans une plaie;
2° Sa pince à mors larges, sans dents de loup, et fenêtrés, avec de longues branches pourvues d’une crémaillère qui rend fixe et invariable la pression exercée par l’instrument, pince destinée à saisir, sans le lacérer, un corps mou et d’un certain volume, comme la langue, comme le col de l’utérus, et à remplacer les érignes ;
3° Une série assez nombreuse d’instruments particuliers et nouveaux pour quelques-unes des opérations si délicates qu’on pratique sur l’appareil de la vision , principalement pour l’opération de la cataracte faite ou par extraction ou par abaissement, et pour l’opération de la pupille artificielle;
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4° Un spéculum oris , remarquable par sa simplicité, et qui , s’il n’est pas applicable en toutes circonstances indistinctement, peut, néanmoins, être employé avantageusement dans beaucoup de cas pour les opérations à faire dans l’intérieur de la bouche ;
5° Un amygdalatome d’un ingénieux mécanisme en soi, mais qui, ainsi que d’autres instruments de la même sorte, a l’inconvénient d’être un peu compliqué pour une opération généralement d’une exécution facile, de ne pouvoir bien fonctionner que là où cette opération , la rescision des amygdales , peut être exécutée avec des instruments très-simples et d’un usage commun ;
6° Une pince tranchante et dilatrice, avec laquelle on peut rigoureusement, et dans quelques circonstances favorables, pratiquer presque en un seul temps la laryngotomie ou la laryngo-trachéotomie ;
7° Une double canule à soupape, destinée à entretenir libre le passage de l’air après toute ouverture artificielle pratiquée aux voies aériennes ;
8° Des brise-pierre modifiés, tel qu’un brise-pierre à pignon tournant et un autre à levier ;
9° Un forceps à double pivot;
io° Un porte-aiguille pour la ligature des artères placées très-profondément ;
ii° Une pince-gouge pour de petites résections à la surface des os, heureux complément des instruments connus sous le nom de sécateurs endostéotomes de Liston ;
12° La pince à brides élastiques aplaties, destinée à saisir, à étreindre l’une des parties les plus petites d’un membre, comme un doigt, et le pouce plus particulièrement, pour le soumettre à une extension, et surmonter ainsi des obstacles autrement insurmontables à la réduction dans quelques cas de luxation : instrument d’une heureuse invention et qui a déjà rendu de grands services.
Il faut ajouter qu ainsi que l’ont fait d’autres industriels,
M. Luër a su manier heureusement le caoutchouc vulcanisé; il le fait servir à la confection de divers petits appareils qui ne sont pas des instruments proprements dits, et par lesquels on satisfait à des indications prothétiques. C’est ainsi que déjà on voyait de lui, à l’Exposition de Londres, et que, depuis, il a modifié et perfectionné des obturateurs du voile du palais ou de la voûte palatine, des nez artificiels, des parties de joues, des lèvres également artificielles, fabriquées avec cette substance si simple, si flexible, si légère et parfaitement inofïensive, le caoutchouc vulcanisé.
Après ces divers objets sortis de la fabrique de M. Luër et qui étaient de son invention, venaient les choses appartenant à M. Mathieu, qui déjà remarquables en elles-mêmes et se rapportant à quelques innovations plus ou moins heureuses en chirurgie, présagent, pour ce fabricant, un brillant avenir. Il y a peut-être cependant à dire de lui comme de M. Luër, comme de M. Charrière, que leur si grande aptitude à saisir toute inspiration nouvelle de fart chirurgical , en même temps qu’à caresser les leurs propres, puis à imaginer, à construire des instruments , des appareils destiné? à l’accomplissement de tel projet ou de tel autre , n’a pas été avantageuse absolument et sous tous les rapports. Nous aimons à le dire, elle a eu, comme elle a encore son mauvais côté. Peut-être a-t-elle trop détourné, et détourne-t-elle trop encore des procédés simples en chirurgie : peut-être entretient-elle trop, surtout parmi les jeunes praticiens, le goût des instruments compliqués : peut-être les éloigne-t-elle trop de ce qui constitue la simplicité en chirurgie, mais simplicité qui exige, il faut en convenir, une heureuse application des sens et l’intelligence de la main ?
Quoi qu’il en soit, et en ne considérant que le mérite de l’artiste, plusieurs des instruments présentés par M. Mathieu à l’Exposition de Londres méritaient bien d’être remarqués à côté de ceux de M. Charrière et de M. Luër : tels étaient des aiguilles brisées et à charnière , pour l’opération de la cataracte par abaissement; un instrument pour pratiquer une pupille
Xe JURY. — IIIe SUBDIVISION, artificielle; un ophthalmostal à crémaillère , dont on peut faire varier les dimensions , et facilement maniable à cause de son peu de volume; un nouveau spéculum oris ; un amygdalatome oscillant ou à bascule, dont la partie tranchante agit comme il serait à désirer que pussent agir tous les instruments destinés à diviser nos parties, c’est-à-dire, en sciant; deux instruments différents pour la stapbyloraphie; différents scarificateurs de l’urètre, ou urétrotomes, particulièrement celui de M. Reybard; différents brise-pierre, ayant chacun un mécanisme particulier, et des pulvérisateurs de la pierre avec autant de moyens d’action différents; un céphalotribe avec clef à pignon, double crémaillère et crochets mousses, pour assurer la fixité de la tête du fœtus entre les deux parties principales de l’instrument; des couteaux et des scies à amputation, à manche volant ou amovible, mais avec un nouveau mode de jonction de la lame sur le manche; enfin, divers objets en gomme élastique vulcanisée ou en gutta-percha : tels particulièrement de larges godets pouvant faire l’office de ventouses, et cela par la seule élasticité de leurs parois, après qu’on en a fortement déprimé le fond , des aspirateurs du mamelon agissant par le même mécanisme, etc.
A moins cl’une sorte de révolution dans la science chirurgicale, ou d’une sorte de conceptions telles qu’il ne s’en produit en réalité que de loin en loin, de longtemps on ne verra l’art instrumental faire des progrès aussi remarquables que ceux que nous venons de signaler. Il n’y a presque pas de vœux à former pour une plus grande extension de l’arsenal de la chirurgie. Le plus légitime qu’on puisse faire, celui dont l’accomplissement est le plus à désirer, c’est qu’après s’être distingués comme ils l’ont fait depuis un quart de siècle, après être parvenus à égaler au moins, si même ils ne font pas surpassée dans la construction générale des instruments, une nation qui avait avait acquis une véritable supériorité, après s’être fait remarquer par un grand esprit de perfectionnement et d’invention , nos fabricants français se maintiennent dans la voie qu’ils ont si heureusement parcourue;
INSTRUMENTS DE CHIRURGIE, c’est que d’autres se forment à leur exemple, et continuent à faire progresser une industrie qui a tant et de si belles applications.