Instruments et musiciens;
A cette époque, je n'avais pas encore de rhumatismes, et six mois de Tannée je travaillais dans mon bateau. C'était à dix lieues en amont de Paris, sur un joli coin de Seine, une Seine de province, champêtre et neuve, envahie de roseaux, d'iris, de nénufars, charriant de ces paquets d'herbage, de racines oii les bergeronnettes fatiguées de voler s'abandonnent au fil de l'eau. Sur les pentes de chaque rive, des blés, des carrés de vigne; çà et là quelques îles vertes, Tile des Paveurs, File des Moineaux, une autre toute petite, sans nom, vrai bouquet de ronces et de branches folles, dont j'avais fait mon escale de prédilection. Je poussais ma yole entre les roseaux, et lorsque avait cessé le bruissement soyeux des longues cannes, mon mur bien refermé sur moi, un petit port aux eaux claires^ arrondi dans l'ombre d'un vieux saule, me servait de
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cabinet de travail, avec deux avirons en croix pour pupitre. J'aimais cette odeur de rivière, ce frôlement des insectes dans les roseaux, le murmure des longues feuilles qui frissonnent, toute cette agitation mystérieuse, infinie, que le silence de l'homme éveille dans la nature. Ce qu'il fait d'heureux, ce silence ! ce qu'il rassure d'êtres ! Mon île était plus peuplée que Paris. J'entendais des furetages sous l'herbe, des poursuites d'oiseaux, des ébrouements de plumes mouillées. On ne se gênait pas avec moi, on me prenait pour un vieux saule. Les demoiselles noires me filaient sous le nez, les chevennes m'éclaboussaient de leurs bonds lumineux ; jusque sous l'aviron des hirondelles venaient boire...
Un jour, en pénétrant dans mon île, je trouve ma solitude envahie par une barbe blonde et un chapeau de paille. Je ne vois que cela d'abord, une barbe blonde sous un chapeau de paille. L'intrus ne pêche pas ; il est allongé dans son bateau, ses avirons croisés comme les miens. Il travaille, lui aussi, il travaille chez moi!... A première vue, nous eûmes l'un et l'autre la même grimace. Pourtant on se salua. Il fallait bien : l'ombre du saule
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était courte et nos deux bateaux se touchaient. Gomme il ne paraissait pas disposé à s'en aller, je m'installai sans rien dire; mais ce chapeau à barbe si près de moi dérangeait mon travail. Je le gênais probablement aussi. L'inaction nous fit parler. Ma yole s'appelait Y Arlésieîuie, et le nom de Georges Bizet nous mit tout de suite en rapport. '
— Vous connaissez Bizet?... Par hasard, seriez-vous artiste ?
La barbe sourit et répondit modestement : « Monsieur, je suis dans la musique. » En général, les gens de lettres ont la musique en horreur. On connaît l'opinion de Gautier sur « le plus désagréable de tous les « bruits ; Hugo, Leconte de Liste, Banville, Saint-Victor la partagent. Dès qu'on ouvre un piano, Goncourt fronce le nez. Zola se souvient vaguement d'avoir joué de quelque chose dans sa jeunesse ; il ne sait plus bien ce que c'est. Le bon Flaubert, lui, se prétendait grand musicien; mais c'était pour plaire à Tourguéneff qui, dans le fond, n'a jamais aimé que la musique qu'on fait chez les Viardot. Moi, je les aime toutes, en toqué, la savante, la naïve, celle de Beethoven, celle des Espagnols de la rue Taitbout,