‹ Insuffisance des philosophies de l'intuition... [microform]Chapitre 10 sur 18 · SIS · texte numérisé non relu

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bien lisse et bien savonné, auquel on ne monte pas; et l'on arriverait assez vite, par une dégradation progressive des consciences, au règne brutal des instincts. Pourquoi? C'est que la justice de la terre ne suffit pas à faire que la morale soit juste.

On nous parle, il est vrai, d'un progrès indéfini de l'humanité; on nous fait entrevoir une sorte d'Éden futur où les manques actuels auront disparu. L'homme y sera, dit-on, complètement adapté à son milieu physique et moral. Le devoir ne coûtera plus aucun effort; l'homme l'accomplira comme l'abeille construit son alvéole. C'est alors, c'est à ce terme final où tout s'achemine que la raison et la sensibilité se donneront le baiser de paix : la vertu ne sera plus douloureuse et s'irradiera en joie dans notre être tout entier.

Mais que d'illusions fantastiques dans cette pensée pourtant généreuse ! On a reproché à H. Spencer de n'avoir pas respecté les lois les plus élémentaires de la physique et de la chimie (1); on peut ajouter qu'il méconnaît encore plus celles de l'âme humaine.

Où a-t-on vu des marques d'un progrès qui doit

(1) Denys Cochin, l'Évolution et la vie, p. 101-127, Pari», 1882. — Will. James, Pragm., p. 39.

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aller jusqu'à la pleine adaptation de l'homme avec lui-même et son milieu?

Il est vrai qu'à certains égards nous sommes supérieurs aux anciens, du moins si l'on entend par là les Grecs et les Romains. Nous l'emportons sur eux dans l'art de lancer des ponts, d'ouvrir des tunnels, de construire des armes et des bateaux; les sciences et leurs applications ont pris chez nous un développement considérable. On peut dire aussi que nous avons poussé plus avant les problèmes philosophiques et religieux qu'ils ont eux-mêmes posés et déjà pénétrés si profondément. Mais, d'un autre côté, nous ne dépassons sûrement pas les Grecs par la puissance de la pensée; et nous sommes loin, très loin de cette finesse esthétique, peut-être aussi, sous certains rapports, de cette finesse du sens moral que l'on constate dans leurs chefs-d'œuvre. Si ces hommes affinés vivaient encore, ils seraient tentés de nous regarder, nous aussi, comme des barbares ; et, vu la supériorité de leur culture, ils n'auraient pas tout à fait tort (l). Le point par lequel l'humanité a le

(1) a Qu'on nous enlève, dit John Ruskin, ce que les Grecs nous ont donné; et je puis à peine concevoir dans quelle abjection se trouvera l'Européen moderne » (la Couronne d'olivier sauvage, p. 55^ trad. G. Elwall, Paris, 1908). — « Dans le monde de l'art et de la science, nous sommes tous, disait de son côté Théod. Reinach, les héritiers ou les larrons de l'idéal grec » (Débats, 23 mai 1908). Et, si l'on ne sent pas la justesse de telles paroles, c'est sans doute que l'on n'est pas sorti de la catégorie des primaires. Il est curieux de voir un témoignage

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plus grandi, c'est le sens du bien : à travers la civilisation chrétienne, l'idéal du devoir est descendu plus avant dans les âmes et leur a donné comme un surplus d'énergie morale. Un Néron serait impossible aujourd'hui, et l'antiquité n'a pas eu de saint Vincent de Paul. Mais, précisément, ce fruit de vie procède d'un principe qu'on n'a nul droit jusqu'ici de rattacher à la suite naturelle des événements. Si la critique a remporté des victoires de détail, lé bloc demeure; et le Christ continue à nous dire avec la même autorité qu'autrefois : «Je suis la vérité et la vie. »

Qu'est-ce, d'ailleurs, que les données que nous possédons, quand il s'agit de formuler la courbe décrite par l'humanité dans sa marche à travers les âges? Il y a des files de siècles avant nous, des files de siècles après nous dont nous ne savons absolument rien : notre expérience, y compris ses inductions et déductions, ne forme qu'un point dans l'éternelle durée. Par suite, quand même on constaterait un progrès dans la partie de la vie humaine que nous connaissons, le fait n'aurait encore au-

dans le même sens, issu de l'Ecole de Chartres, ce refuge de I antiquité au moyen âge : « Si nous voyons plus loin qu'eux, dit l'écolâtre Bernard au douzième siècle, ce n'est pas à cause de la puissance de notre vue, c'est parce que nous sommes élevés par eux et portés à une hauteur prodigieuse. Nous sommes des nains montés sur les épaules des géants » (voir E. Mâle, l'Art religieux du treizième siècle en France^ p. 104, Arm. Colin, Paris, 1902). Ces paroles font penser à celles que Pascal a dites sur le même sujet.

cune valeur pour l'ensemble : on n'en pourrait inférer aucune loi générale. On n'y serait pas plus autorisé qu'un astronome à faire une théorie du ciel, pour avoir vu briller une étoile du fond d'un puits. Ce qui résulte des faits, c'est que les hommes tendent à se grouper entre eux, à former des sociétés, à diminuer ainsi la somme de leurs souffrances. Mais, si haut que s'élèvent ces organisations, elles demeurent toujours très imparfaites, surtout au point de vue du bonheur. De plus, elles ne conservent que fort peu de temps leur maximum de force et d'harmonie. A peine ont-elles atteint leur point de maturité, qu'elles s'inclinent déjà comme d'immenses fleurs ; puis, elles disparaissent pour toujours, et parfois avec une étrange rapidité. Quoi de plus prompt, par exemple, et de plus inopiné que la décadence de la civilisation grecque! La théorie du progrès indéfini est une hypothèse dont nous ignorons jusqu'à la possibilité. Et c'est cela que l'on nous propose comme le vrai mobile de la vie morale. On veut que l'homme se dévoue à pareille utopie; on veut qu'il lui sacrifie tousses intérêts et sa vie elle-même, si le besoin s'en présente. Mais qu'ya-t-il donc de plus irrationnel que ce culte de l'inconnu? Qu'y a-t-il de plus ridicule qu'un semblable fétichisme?

Supposé même que l'hypothèse du progrès indéfini soit possible; supposé que la nature en comporte la réalisation : reste encore à la réaliser; il

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faut que Ton s'y élève peu à peu. Or, par quelle

voie?

Vous voulez que l'individu s'immole au grand Tout; et, pour le mettre en train, vous commencez par lui dire que la générosité de sa conduite ne lui donnera nul profit, mais qu'elle servira de quelque manière au bien des générations futures, qu'il travaille pour sa part à l'éclosion d'un paradis terrestre dont il ne jouira que par procuration. Parler ainsi, c'est supposer que la lumière du soleil peut mettre en branle une machine à vapeur. Le dévouement n'est qu'une exception dans le monde ; encore faut-il des motifs très graves, pour le provoquer. Vous demandez à cet homme de quitter sa vie de plaisirs. Et la raison que vous lui proposez, ce n'est pas qu'il risque de se faire donner les étrivîères; ce n'est pas non plus qu'il y a un souverain justicier, devant lequel il doit un jour ou l'autre rendre compte de ses actions les plus cachées. Vous lui dites simplement qu'il est très coupable, puisque son inconduite retarde la marche du progrès. Allons donc ! répondra-t-il ; alors, je continue : car, supposez que mon plaisir vaille un million de livres, le tort que je cause à la marche du progrès •ne vaut pas un liard. Ainsi des autres passions, ainsi de tous les intérêts dès qu'ils deviennent sérieux. Ils prévaudront généralement, si l'on n'a pour les combattre que la raison de l'utilité sociale. Vu l'état actuel de l'humanité, la morale évolu-

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tionniste se nie elle-même, elle se tue dans l'œuf, par le fait même qu'elle exclut les sanctions futures.

Reste encore une porte à fermer. Nous venons de raisonner dans l'hypothèse où Tidéal évolutionniste serait réalisable. Supposons maintenant qu'il soit réalisé : transportons-nous par la pensée vers ces siècles lointains où l'harmonie sera complète, où l'effort et la douleur auront à peu près totalement disparu. L'homme va-t-il s'en tenir à cette félicité toute terrestre? Pas encore, et parce qu'il a sans cesse de l'infini en perspective.

On dit d'ordinaire que l'habitude s'achève dans l'automatisme. Cette formule a quelque chose de trop absolu pour être conforme à la variété des faits. Toute habitude est l'accroissement de l'aptitude où elle se crée. Par suite, les habitudes qui se créent dans la conscience elle-même, en sont le développement, non la diminution. Et c'est ce qui se révèle à la lumière de l'expérience. Chez les gourmets, le goût s'aiguise par l'exercice et à l'indéfini : ils arrivent avec le temps à distinguer, dans une goutte de kirsch, tous les parfums des forêts dont elle est imprégnée ; ils y boivent un printemps. A force de pratiquer l'observation dans le même sens, les artistes finissent par découvrir dans les visages de leurs semblables des beautés et des laideurs que les profanes n'y soupçonneront ja-

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mais. Tout chercheur se fortifie par le travail dans sa spécialité : il y a un sens de l'histoire, un sens des mathématiques, un sens des sciences expérimentales, qui constituent autant d'habitudes de l'esprit laborieusement acquises; et c'est là, je croîs, ce que Buffon voulait faire entendre, en disant du génie qu'il est « une longue patience » . On peut objecter, il est vrai, que le plaisir va s'émoussant chez le gourmand, l'ivrogne et le débauché. Mais ces cas ne sont que d'apparentes exceptions à la règle que l'on vient d'établir. S'il arrive parfois que la jouissance physique diminue avec l'exercice, c'est que l'organe dont elle dépend se désaccorde par l'abus qu'on en fait, et devient de plus en plus incapable de donner sa note naturelle au concert de nos joies. Aussi, voyez ce qui passe pour nos émotions d'ordre intellectuel et moral : elles gagnent toujours en profondeur, à mesure que nous les éprouvons un plus grand nombre de fois; l'enthousiasme de l'artiste et du savant, l'amour de l'apôtre pour l'humanité ne font que croître avec le nombre des ans.

De ce rôle de l'habitude découlent des conséquences importantes relativement à la destinée de la réflexion. Elle ne se convertira jamais en instinct, elle ne s'endormira jamais dans son œuvre; cette espèce de sommeil final dont parle H. Spencer peut être conforme à l'évolution des crustacés, il est contraire aux lois essentielles de l'esprit humain.

Supposez, comme on le veut, que la terre soit un ciel qui se réalise : la réflexion, quand se produira le dernier terme, se sera fait une somme d'énergie considérable. Et cette somme d'énergie, elle ne la perdra point par la suite; elle ne pourra que l'augmenter, vu que la matière à son exercice ne fera jamais défaut.

D'abord, il lui faudra surveiller sans cesse le jeu du mécanisme immense et infiniment complexe qu'elle se sera construit; car tout tendra toujours à s'y détraquer insensiblement, comme dans nos souvenirs quand on les livre aux hasards de la routine. Et quelle étonnante dépense d'énergie! Que l'on observe seulement ce qu'il faut d'attention pour éviter les accidents dans un simple réseau de chemins de fer, à supposer même que chacun y suive exactement sa consigne. De plus, si bien que la vie soit réglée, elle apporte toujours du nouveau; c'est dans son essence même. Il y faut donc sans cesse de nouvelles adaptations; et par suite, elle requiert sans cesse un nouveau concours de la réflexion. Excitée du dehors, cette faculté maîtresse le sera plus encore du dedans, vu le développement prodigieux qu'elle aura pris au cours des siècles passés. L'infini, l'insondable infini, se dressera plus que jamais devant elle, précisément parce qu'elle comprendra mieux ce qu'elle en ignore; et de là un aliment inépuisable à sa noble curiosité.

Mais le propre de la réflexion est de rompre le

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charme des biens d'ici-bas; elle le rompt d'autant plus vite qu'elle a gagné davantage, soit en ampleur, soit en acuité; car alors elle voit mieux ce qu'ils ont de vide et de caduc : elle sent plus à fond leur radicale insuffisance. « En admettant, dit Stuart Mill, que les réformateurs de la société et du gouvernement aient vu le succès couronner leurs efforts; que tous les membres de la communauté aient conquis, avec la liberté, les conditions du bien-être matériel ; que les entraves de la lutte et de la privation aient cessé de nous retenir loin des plaisirs de la vie, la question serait encore de

savoirsi tous ces avantages constitueraient des biens véritables ; et je sentais qu'il fallait à l'humanité de meilleures espérances et qu'à moins d'en découvrir, j'avais de bonnes raisons de persister dans mon abattement (1). « Voilà le vrai, je crois; voilà notre nature prise sur le vif au moment où, cessant de s'étourdir, elle se recueille pour se découvrir elle-même.

Le ciel des positivistes, cet Éden où l'Éternel ne descend pas, ne peut qu'aiguiser en nous le tourment de l'infini et s'y traduire par une immortelle désespérance.

Un chagrin sans douleur, vide et sombre,

Un lugubre chagrin, étranglé, sans passion.

Qui ne trouve aucune issue naturelle, aucun soulagement :

(1; Mes Mémoires, p. 127-128, Paris, 1894.

Tel est le fruit par excellence du » Jardin " que promettent les évolutionnistes à Thumanité future. Mais vivre ainsi, ce n'est pas encore vivre. L'existence, dans ces conditions, n'aura pas plus de prix qu'auparavant; elle en aura même moins, vu que l'insignifiance des bien» terrestres s'accuse avec plus de force à mesure que la réflexion croît en vigueur. On cessera donc de s'intéresser à la conquête si laborieusement obtenue : le péché renaîtra, sous l'inspiration du pessimisme; avec le péché reparaîtra le germe du déclin. Et cela, sans que les fonctions supérieures de l'homme, celles qui constituent son essence, aient jamais touché leur objet connaturel.

Quelque ingénieuses que soient les inventions de l'esprit humain, il faut toujours que l'on revienne à la même conclusion. Otez le ciel; et vous supprimez le plus fondamental des droits, celui de l'homme de bien au bonheur. Otez le ciel; et vous retranchez la justice de la loi morale. D'un autre côté, retranchez la justice de la loi morale; et son influence pratique est paralysée du même coup : elle n'a plus de prise sur les consciences. C'est audessus de la nature que le devoir trouve son principe de vie.

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La vie morale.

Nous avons vu jusqu'ici les conditions auxquelles on peut construire un idéal moral. La conclusion a été partout la même : les données de l'expérience n'y suffisent pas. Regardons maintenant à la manière dont les âmes réagissent à cet idéal une fois constitué.

Le fait, c'est que cette réplique individuelle en face du même objet présente un nombre infini de degrés, depuis la conduite du saint jusqu'à celle du scélérat.

Souvenez-vous, par exemple, de saint Vincent de Paul; et voyez avec quelle force il se porte vers le bien. Dès qu'il s'est rendu compte de son devoir, il n'y a plus de séduction qui le détourne, plus de péril qui l'épouvante ni d'obstacle qui le décourage. « Qui me séparera de l'amour du Christ? » Cette devise de saint Paul est aussi la sienne; et il la suit avec une vaillance indéfectible, toujours également dominé par l'idéal qu'il conçoit (I).

Au contraire, imaginez un criminel. Il se peut qu'il ait gardé la notion du devoir et qu'il en con-

(1) Emm. DE Broglie, Saint Vincent de PauL chao xii Lecoffre, Paris, 1897. ^ '

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çoive encore la valeur; c'est même ce que Ton observe assez souvent. Tel était le cas des Lacenaire, des Troppman et des Marchandon (l) . Ce ait également celui des deux malades dont frère Battaooli nous a décrit Tétat psychologique, «s avaient run et l'autre « une mémoire heureuse et prompte, resprit fin, des connaissances nombreuses et variées .. Ils possédaient plus d'intelligence qu il n'en faut pour comprendre le mal; et de fait ils le comprenaient : ils a voyaient » , suivant Texpression typique de Tauteur (2). Mais ce reste de lu- Hiière, que les criminels conservent encore comme à la pointe de leur raison, ne les empêche pas de commettre les plus horribles forfaits; leur volonté n'en reçoit presque aucune influence : ils demeurent capables de tailler dans la chair palpitante avec l'indifférence que d'autres mettent à scier un

bloc de marbre.

Entre ces deux extrêmes s'échelonne toute une hiérarchie d'âmes où l'on trouve aussi l'intelligence du devoir, qui reconnaissent son prix souverain et qui pourtant ne se soumettent que d'une manière inégale à son auguste loi. ,,. , 9

D'où procèdent ces différences si multiples? D'où vient que la connaissance du devoir deteraiine les uns, tandis que chez les autres eHe n'exerce pas d'actioo ou n'a qu'une prise inefh-

(1) Revue philos. y mars 1887. • ^ irra

(2) Relaùone statistica di san servolo, Venise, 1880.

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cace? De la somme d'énergie morale dont chacun dispose : le fait ne tient pas à l'idée même du bien; il tient au nombre et à l'intensité des sympathies que cette idée suscite dans les profondeurs du sujet.

Mais d'où découlent ces sympathies elles-mêmes? Elles ont, sans nul doute, leur germe dans la nature. Car il en est du développement moral comme du développement intellectuel ; il ne donne que ce que le sujet peut fournir. La fleur de la sainteté ne pousse pas sur les souches de bois. On a beaucoup parlé des prodiges que la grâce a réalisés dans le curé d'Ars; et je suis loin d'y vouloir contredire. Mais il est facile aussi de remarquer qu'il y avait dans son âme une noblesse native de sentiments et une finesse d'esprit qui sortaient du commun. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à lire quelques-uns de ses prônes et certaines de ses réparties : ils indiquent assez visiblement que, si ce prêtre admirable n'était ni savant ni philosophe, il ne laissait pas d'avoir une manière très personnelle de voir et de sentir les choses (1).

(i) J. Vllney, le Bienheureux curé d'ArSy p. 3, 10, 11, 12, 35, 39, 49, 105-111, 118, 148; on trouve en ces pages dcf paroles telles que celles-ci : [Les habitants d'Ars qui mènent du foin le dimanche] « charrient leurs âmes en enfer » ; [à propos de la paire de culottes qu'il venait de donner à un pauvre], « je les ai prêtées à fonds perdus » ; u Le saint esprit repose dans les âmes justes, comme la colombe dans son nid h ; « Les épines suent le baume et la croix transpire la douceur » ? « Les saints sont des rentiers » ; [à Mlle Smet], « vos croix sont

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Po.iraint, si riche que soit la nature, elle ne -lit pas d'elle-même à se déployer dans Tharmonie; à son œuvre il faut ajouter la nôtre : la vertu est le fruit d\ine thérapeutique morale patiemment et vaillamment appliquée.

Notre premier devoir est de nous faire à nousmêmes des convictions profondes. Il faut lire, interroger et penser jusqu'à ce que nous ayons des raisons de croire au bien qui ne s'épuisent plus. Car l'homme ne se dresse pas à la pratique du devoir comme un chien à la chasse. Il est doué de réflexion. Or cette faculté, pour peu qu'elle ait de force, va toujours remuant toutes choses. C'est sa fonction naturelle, vu qu'elle a l'infini pour domaine ; et cette fonction, elle l'exerce avec d'autant plus d'intensité que le milieu social est lui-même plus adulte et plus imprégné de criticlsme. La réflexion est un fait, c'est le fait humain par cxcelcellence; et l'on ne saurait réussir à lui harrer la route. Supposez, par suite, qu'elle en vienne, dans sa marche progressive, à dépasser pour de bon nos motifs de croyance, ceux que nous avons plus ou moins passivement reçus d'une éducation insuffisante : c'est le doute qui pénètre dans notre âme: et tout s'ébranle parla racine. Tout s'ébranle d'autant plus vite que le devoir suppose le sacrifice et

de» fleurs qui donneront bientôt des fruits ». De semblables formules font penser tout naturellement à saint François de Sales.

que les passions sont toujours là pour reprendre leur empire. N'est-ce pas là ce qui s'est produit, à notre époque, et dans des proportions terrifiantes? Nul siècle, peut-être, n'a remué autant d'idées que le nôtre; nul siècle ne s'est attaché avec autant de passion, non seulement à découvrir les lois de la nature, mais encore à déchiffrer l'énigme de notre origine et de notre destinée. On a mis à contribution toutes les bibliothèques de l'Europe; on a interrogé tour à tour les papyrus de l'Inde, les tombeaux de l'Egypte et les briques de l'Assyrie. On est descendu dans le sein de la terre pour y discerner les lois de sa formation; sur tous les points de la planète se sont élevés les laboratoires, en vue de définir les phases que traverse la vie dans son développement. Parallèlf ment à ce labeur d'ordre expérimental, s'est produit un mouvement philosophique non moins persévérant : on a vu paraître toute une suite de génies qui, poussés par le désir irrésistible du meilleur, ont dépensé leur énergie à scruter les lois de notre esprit et les bases de nos croyances. C'est une sorte d'enquête œcuménique que l'on a faite en notre temps, entreprise unique dans les annales humaines. Et de là sont sorties des conséquences inattendues. L'histoire, l'exégèse, les conceptions philosophiques elles-mêmes : tout a été plus ou moins profondément transformé.

Comment se sont comportés les représentants

de la vérité morale en face d'une situation si nouvelle? Au lieu de se rendre compte qu'il y a une suite de l'esprit humain, au lieu de comparer en toute patience k passé et le présent afin de découvrir les traits de profonde parenté qui les relient, ils ont fermé portes et fenêtres, ainsi que faisaient d'ordinaire les paysans de 1889 en présence de la révolution déchaînée; puis, ils ont continué, comme auparavant, à répéter de vieilles formules que le public n entendait plus, ou qu'il n'entendait que pour en constater Tinsuf-

fisance.

De ce défaut de parallélisme entre la science et la science morale devaient résulter des conséquences funestes. Elles se sont accusées avec une énergie singulière : nous avons tout perdu, jusqu'aux consciences. Nos maisons d'enseignement ont produit surtout deux classes de gens, des anémiques et des révoltés, des croyants de vitesse acquise et des penseurs de marque qui nous ont quittés en jetant ces paroles significatives : entre eux et nous, il y a dix mille lieues de silence. On n'en est plus là depuis quelque temps. Le réveil s'est produit, à la lumière de l'observation : nous avons adopté les vraies méthodes et nous les appliquons avec entrain. Mais la leçon demeure; et sa dureté ne fait que la rendre plus éloquente.

Il est nécessaire de s'instruire des motifs du devoir; c'est d'autant plus nécessaire que la culture

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intellectuelle devient plus forte (1). Mais il importe aussi de ne point s'en tenir à ce labeur d'ordre théorique. La pratique de la méditation s'impose à quiconque veut gagner en énergie morale. C'est elle qui ravive sans cesse la science du devoir et Fempéche de se changer en un vain u psittacisme à la mahométane » ; c'est elle qui la fait entrer toujours plus avant dans les profondeurs de notre pensée, à la manière dont les rayons du soleil enveloppent et pénètrent les fleurs des champs; c'est elle aussi qui propage son influence jusqu'à notre cœur. Pour qui médite, la vérité morale se transforme en beauté : elle revêt un charme croissant qui gagne la sensibilité elle-même et la fait sympathiser aux vues de la raison.

Cette condition du progrès dans l'amour du bien, Leibniz l'a bien discernée et magnifiquement décrite. « On raisonne souvent en paroles, dit-il, sans avoir presque l'objet même dans l'esprit. Or cette connaissance ne saurait toucher; il faut quelque chose de plus vif pour qu'on soit ému... Nous supposons et croyons, ou plutôt nous récitons seulement

sur la foi d'autrui ou tout au plus sur celle de la mémoire de nos raisonnements passés, que le plus grand bien est dans le meilleur parti, ou le plus

(1) M. M. BiRRÈs dit avec justesse : « On ne conquiert pas le monde avec des raisonnements, bien qu'il soit nécessaire d'en avoir par derrière de solides. >» fDu sang, de la volupté et de la mort, p. 101, Paris, 1903.)

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.grand mal dans l'autre. Mais quand nous ne les envisageons point, nos pensées et nos raisonnements, contraires au sentiment, sont une espèce de psittacisme, qui ne fournil rien pour le présent à l'esprit; et si nous ne prenons point de mesures pour y remédier, autant en emporte le vent... Les plus beaux préceptes de morale ne portent coup que dans une âme qui y est sensible... Gicéron dit bien quelque part que, si nos yeux pouvaient voir la beauté de la vertu, nous l'aimerions avec ardeur; mais cela n'arrivant point ni rien d'équivalent, il ne faut point s'étonner si, dans le combat entre la chair et l'esprit, l'esprit succombe tant de fois, puisqu'il ne se sent pas bien de ses avantages!... »» " Cependant rien ne serait plus fort que la vérité, si Ton s'attachait à la bien connaître et à la faire valoir (1). ^

Il faut que le bien pénètre en nous par l'entendement; il faut aussi qu'il y pénètre par les sens.

Platon demande que Ton fasse aux jeunes Athéniens un milieu purificateur; il veut qu'on leur crée une ambiance morale où rien ne vienne ternir leurs sens ni blesser leur imaginât n, oii tout tende au contraire à les pénélrer d'une saine et forte influence; son désir, c'est qu'on les établisse comme dans une atmosphère de beauté. Aristote, à son tour, parle du même sujet dans

(1) N. ess.y L. II, XXI.

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le même sens. « Le législateur, dit-îl, doit bannir de sa cité les propos indécents, comme tout autre \ ce; car l'habitude de dire des choses honteuses ei celle d'en faire se touchent de près. Il doit veiller surtout à ce que les jeunes gens ne disent ni n'entendent .; . de semblable.» Il faut aussi « que les chefs d'État soient attentifs à ce qu'aucune statue ou peinture n'imite de telles actions..., et que l'on fasse une loi pour interdire aux jeunes gens d'assister à la représentation des drames satyriques et des comédies, avant d'avoir atteint l'âgo auquel ils peuvent prendre place dans les repas communs " .

C'est dire tout ce que nous avons à faire pour atteindre l'idéal des anciens. Rien n'est moins pur en général que la statuaire, la peinture et le théâtre de notre temps; il s'en dégage presque toujours un certain relent de volupté. Platon et Aristote n'en ont pas moins raison : leur principe est vécu et il demeure. Voulez-vous, par conséquent, que votre âme n'ait point à souffrir de vos sens? Voulez-vous qu'au contraire ils deviennent pour vous des auxiliaires du bien? Ecartez-en tout ce qui n'est pas noble; entourez-vous d'amis, de livres et d'objets qui soient comme autant de symboles de la beauté morale. Car, sans que nous nous en doutions, rien n'est fort à la longue comme l'influence du milieu; l'on en vit à son insu, comme les plantes vivent de l'air et de la lumière.

Il importe aussi, et plus encore, de plier la machine. La pratique du bien, voilà le moyen le plus efficace de se faire une réserve toujours croissante d'énergie morale. Et la raison en est facîle à fournir; elle se rattache aux lois de Thabitude. L'action est créatrice : plus elle se répète, plus elle développe la puissance qu'elle affecte; elle s y traduit par une addition toujours plus grande d'activité. Or c'est le propre de l'action morale d'intéresser toutes nos facultés à la fois : l'intelligence qui la conçoit, le vouloir qui la décide, le cœur qui la subit ou s'y complaît, l'organisme qui l'exécute. C'est donc l'être entier qu'elle assouplit aux lois de la justice et qu'elle y fixe avec le temps; elle en fait comme une lyre vivante et bien accordée, qui ne rend plus que des sons d'une divine harmonie. Il en coûte à l'origine, et parce que, comme Tobserve Pascal, « notre cœur se sent déchiré entre des efforts contraires " . Mais la tâche s'adoucit à mesure qu'elle avance; et l'on finit par faire avec amour ce que l'on a commencé dans la douleur.

Telle est la discipline à suivre, pour quiconque veut s'affermir dans la pratique de la vertu. La force morale consiste en ce que toutes les puissances de notre être sympathisent avec le bien le plus profondément possible; et cette sympathie elle-même est l'effet d'une longue culture où rien

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n'est négligé, où l'on développe de front l'entendement, les sens et ce que Pascal appelle l'automate. C'est ce que la religion chrétienne réalise à souhait. Elle a sa philosophie; elle entend que cette philosophie soit poussée assez loin pour satisfaire la raison. Mais, en même temps, elle n'oublie pas que nous avons un corps de chair et de sang : elle s'adresse à notre cœur, elle parle à nos sens. M. Séailles l'a remarqué dans son livre sur Le génie dans l'art; et je ne résiste pas au plaisir de citer la belle page que lui a suggérée cette observation. a Contre les entraînements de la sensibilité, ditil, c'est trop peu de la réflexion, seul l'amour est fort contre l'amour. C'est pour cela, c'est afin d'être aimé, c'est afin d'être fort dans les âmes, que Dieu s'est fait aimable en se faisant homme, qu'il a fait apparaître le divin dans un corps, dans la vie la plus belle, la plus séduisante, la plus irrésistible. L'œuvre du chrétien, c'est de vivre dans l'intimité de Jésus, c'est de se pénétrer de son àme douce et puissante, de penser comme il pensait, de faire ce qu'il faisait, c'est d'être le compagnon, le disciple, l'imitateur du divin Maître. Symbolisé dans la vie de Jésus, le bien prend la séduction d'une beauté sensible. Tout se colore et s'anime; les préceptes sont des récits charmants. La tempérance, le courage, la justice, la charité, le respect des parents, la douceur envers tous, la piété envers Dieu, ne sont plus des maximes générales, ce sont des pa-

rôles exquises, des actes émouvants. Quel poème! Dieu, l'être tout-puissant, que Tesprit ne peut comprendre, Tlnfini, l'abîme, devant lequel le cœur et la pensée sont pris d'épouvante, Dieu acceptant tout de la vie, les infirmités, les cris et la soumission de l'enfance; toutes les tristesses, toutes les douleurs de l'homme, pour donner du courage à tous ceux ({ui souffrent, pour opposer un acte de vertu à toutes les tentations; pauvre et refusant Tempire du monde, les yeux au ciel pour donner Texempleàceux qui surtout en ont besoin; descendant au dernier degré de l'humiliation, voulant le supplice des esclaves, souffrant la mort, le martyre avec des gémissements pour ne pas être surhumain, pour donner droit aux larmes, pour ne pas être l'orgueil, mais la résignation soutenue par l'espérance (1). »

Former l'être moral, c'est former l'homme tout entier : voilà le principe dont il faut se convaincre. Et dès lors, on comprend qu'il se soit produit une réaction contre les habitudes régnantes. Les uns, par dédain pour la culture intellectuelle et surtout par crainte des dangers que l'on y peut courir, s'en tenaient à un mode d'éducation principalement liturgique : au lieu de développer leurs élèves du dedans, ils les développaient du dehors, persuadés que l'art de fixer la vertu dans les âmes,

EN MORALE

c'est de l'inculquer par les nerfs. Les autres, animés d'une confiance illimitée dans la puissance de la raison, s'imaginaient que c'est assez de convaincre l'esprit pour gagner le cœur; ils croyaient qu'avec des syllogismes on remporte toutes les victoires. Mais la liturgie, qui ne dresse que les gestes, ne suffit pas; et les arguments, qui n'intéressent que l'esprit, ne suffisent pas davantage, comme me le disait un jour Fun de nos évéques. On sentait toujours plus le besoin d'une méthode moins incomplète; et le « dogmatisme moral » parut, provoqué par les lacunes des deux procédés en vogue.

L'entreprise partait d'un bon naturel; mais ceux qui en assumèrent l'initiative ne furent pas assez heureux pour se préserver eux-mêmes de redoutables écarts, entraînés qu'ils étaient par le courant de la pensée contemporaine. Sous prétexte de combattre le rationalisme, ils nièrent la raison. Le remède était pire que le mal. La vie, le culte de la vie, la vie intense! Oui, sans doute. Mais sans la raison, il n'y a plus de métaphysique; et sans métaphysique, la vie ne trouve plus en face d'elle que des apparences : elle n'a plus qu'un simulacre d'aliment et le sol lui manque de toutes parts.

Il faut recourir à la métaphysique pour trouver le fondement du devoir; il faut y recourir pour en trouver l'objet; il faut y recourir aussi pour en définir le sujet; c'est à sa lumière également qu'on

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