II
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prend un sens pour nous. Otezle bonheur, au contraire; et la vie ne se « représente » plus, elle ne se « conçoit " plus, elle perd toute valeur à nos yeux, w Imaginez, dit Socrate dans le Philèbe, que quelqu'un possède toute la sagesse, rîntelîîgence, la science et la mémoire que l'on peut avoir; mais qu'il n'en ressente aucun plaisir, ni petit nî grand, ni pareillement aucune douleur; qu'il n'éprouve absolument aucune émotion de cette nature. Voudrait-il de ce genre de vie? — Cet état ne me parait pas plus digne d'envie que la vie de plaisir; et je ne crois pas qu'il paraisse jamais tel à personne (l). » Ces paroles sont la traduction vive de la réalité. Que le but de l'univers soit ce qu'il voudra, c'est affaire aux métaphysiciens de le chercher. Il reste vrai que la fin suprême de l'homme est le bonheur et qu'il ne saurait en avoir une autre, à moins qu'on ne le change tout entier.
Si le bonheur est notre fin, nous v avons droit; et ce droit est si foncier que les autres sans lui n'ont plus aucune signification. A quoi me servirait, par exemple, d'être respecté dans ma vie, dans mon honneur et dans les biens que je possède, si ces garanties n'étaient des conditions en dehors desquelles nul ne saurait être heureux? Toutes mes inviolabilités personnelles découlent de mon droit au bonheur, et parce qu'elles y concourent.
(1) ai'-aâ".
Par suite, nous devons arriver à ce terme final, si nous ne travaillons pas de nous-mêmes à nous en écarter; nous devons obtenir le bonheur dans la mesure où notre conduite est conforme aux exigences de la loi morale. Et cela, chacun le sent avec une force incompressible.
Imaginez un homme qui n'a point conscience d'avoir failli, et que le malheur frappe à coups redoublés. Imaginez que cet homme soit atteint tour à tour dans ses biens, dans ses affections les plus intimes et dans sa personne, comme un autre Job. Quelle énergie ne lui faut-il pas pour se résigner à la cruauté de son sort! Il garde pourtant son calme, il persiste dans la voie du devoir, persuadé que, si l'ordre se fait attendre, il aura pourtant son heure. Mais dites-lui que la vie n'a ni loi ni respect, que tout d'ailleurs se dissipe avec notre dernier souffle et qu'après la mort le juste et le coquin sont égaux dans la même poussière; soyez assez habile pour lui persuader qu'il n'y a pas d'autre issue au drame de notre existence morale. Aussitôt il se sent blessé dans l'instinct le plus profond de son être, qui est celui de la justice; il se révolte et conclut que la vertu ne peut être que de l'ironie. Le résultat est fatal. Et qui pourrait y trouver matière à blâme? Il ne procède pas seulement de la sensibilité meurtrie; il a son principe dans la raison elle-même. Il n'y a personne au monde pour rajuster la balance. Il faut s'immoler
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sans compensation : on sort de la vie d'autant plus diminué qu'on s'est plus donné, on s'en va plus maltraité pour avoir été meilleur; et cette destinée tient à l'essence des choses, elle ne comporte aucune espérance de changement. C'est donc que le bien se traduit en mal pour ceux qui travaillent dans l'angoisse à son triomphe, et à mesure qu'ils y travaillent avec plus d'énergie; c'est que la loi morale se résume dans l'iniquité. Et dès lors, quel droit peut-elle avoir à m'imposer le respect de ses ordres? Elle ne garde plus ni sens ni valeur. Vain mot que celui de la justice! Naïvetés sublimes, l'amour de la patrie et le dévouement à la famille humaine ! Il est victime d'un cruel mirage, celui qui prend ces riens solennels pour de nobles réalités. — Il faut tendre sans cesse à la réalisation du meilleur, et sans tenir compte de nos intérêts; il faut accomplir le devoir par respect pour le devoir, suivant la formule du Kant. — Je le veux bien. Mais à qui persuadera-t-on que ces maximes coûteuses valent la peine qu'on les mette en pratique, si la vie se conclut dans l'injustice?
La loi morale ne peut être efficace que si elle est juste; elle n'est juste que si elle se traduit en nous par une certaine somme de bonheur. Oa
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cette somme de bonheur, elle ne la donne pas dans la vie présente.
Oui, sans doute, au culte de la vertu s'attache un charme ineffable. Introduire en soi-même le règne de la justice, être pour les autres « la douce présence du bien partout diffus » , c'est une source de joies exquises et profondes. Mais ces joies sont d'espèce trop élevée pour attirer le commun des hommes; il y faut une qualité d'âme qui est rare. De plus, elles coûtent cher à la nature, même chez ceux qui ont assez de noblesse pour les rechercher; elles sont le prix d'un sacrifice perpétuel. Tandis que je les goûte comme à la pointe supérieure de mon être moral, tandis que mon vouloir y triomphe et fait part à mon cœur de sa victoire, je souffre dans ma sensibilité, qui obéit à d'autres lois : mon amour-propre est refoulé, mes passions crient et protestent; il se peut que le devoir m'atteigne dans mes affections les plus profondes; il peut même arriver qu'il me demande jusqu'à ma propre vie. Le plaisir du bien, qui s'épanouit dans ma raison, produit la douleur dans mes penchants; la vertu me fait jouir et souffrir tout à la fois.
De là résulte une sorte d'équilibre entre les mobiles qui laisse la volonté plus ou moins flottante, lorsqu'il faudrait, au contraire, qu'une puissante impulsion vînt Tincliner du côté de l'ordre. Et, cet état une fois donné, le résultat est connu
d'avance, si Ton ne fait intervenir dans le combat intérieur un principe d'origine praeterna tu relie : la plupart des hommes préféreront les plaisirs faciles de Grillus aux joies austères de Socrate. » Eh bien! je l'avoue, dit le héros de Théophile Gauthier, toute cette beauté immatérielle, sî ailée et si vaporeuse qu'on sent bien qu'elle va prendre son vol, ne m'a touché que médiocrement. J'aime mieux la Vénus Anadyomène, mille fois mieux. Ses yeux antiques retroussés par les coins, cette lèvre si pure et si fermement coupée, si amoureuse et qui convie si bien au baiser, ces cheveux ondulés comme la mer et noués négligemment derrière la tête..., me ravissent et m'enchantent à un point dont tu ne peux te faire une idée, toi le chrétien et le sage. » Ces paroles indiquent la pente fatale où s'engage une société, en dressant un mur d'airain contre le ciel. La lumière divine une fois interceptée, la vie morale s'en va.
Aussi, voyez ce qui s'est passé, par suite de la diffusion des théories positivistes. La conclusion principale qu'en a tirée le public, c'est que l'on ne trouve pas son bien dans le bien, c'est que vivre pour les autres revient à se duper soi-même. Et cette conclusion s'est traduite dans la pratique par une baisse morale des plus sensibles et des plus inquiétantes que l'on ait jamais vues. Depuis lors, le crime s'est multiplié sous toutes ses formes; il a pris une audace inconnue de nos
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pères; il s'érige en doctrine et finit par ébranler jusqu'aux fondements de notre civilisation. La dépression est d'ailleurs générale; les convictions, dans notre société, sont considérablement affaiblies et s'affaiblissent encore de jour en jour. D'ordinaire, on n'agit plus par devoir; il est question du succès : on veut avant tout se faire sa place au banquet de la vie. De là vient que l'ambition, l'art d'intriguer et la basse flatterie se donnent Hbre carrière et s'insinuent, par voie d'endosmose, jusque dans l'Église de Dieu.
Encore cette descente à l'abîme serait-elle plus générale et plus rapide, si nos âmes n'étaient affermies dans le sens du bien par dix-huit siècles de christianisme.
a Arrive que pourra, nous dit Huxley, arrive que pourra de nos croyances intellectuelles, de notre éducation même; les laideurs du mal demeureront, pour ceux-là qui ont des yeux pour les voir, non point de simples métaphores, mais des sentiments réels et profonds. >» De son côté, le docteur Tyndall nous déclare que, tout en ayant rejeté la religion de ses jeunes années, « il n'est aucuoe des expériences spirituelles qu'il connaissait alors, aucun accomplissement du devoir, aucune œuvre de miséricorde, pas un acte d'abnégation, pas une pensée solennelle, pas une joie dans la vie ou dans les aspects de la nature, qu'il ne veuille garder encore » .
En parlant de cette sorte, les coryphées du positivisme font penser » à ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice. » . On peut « nous enlever nos dogmes, mais non pas les effets qu'ont produits ces dogmes dans le cours des siècles. Dissimulés sous des formes diverses, ils nous environnent de toutes parts; ils se présentent à nous dans tous les intérêts et dans tous les plaisirs de l'humanité. Ils ont pris la vie d'assaut; ils y ont fait leur chemin. Comme une saveur cachée, ils ont pénétré tous les fruits du jardin. C'est comme une liqueur puissante, comme un stimulant actif, injecté dans tout notre organisme (1) « . Et voilà ce qui fait que nous sentons encore « les laideurs du mal» ; voilà ce qui fait que la miséricorde et l'abnégation gardent pour nous « un sens profond " . Si nous continuons à vivre, c'est surtout parce que les morts
'vivent en nous.
Supposez que le positivisme passe à l'état pur et devienne l'unique mobile de nos actions; il y aurait encore çà et là quelques âmes assez vaillantes pour se cramponner au devoir. On a vu des exemples de ce genre, pendant la décadence de la société gréco-romaine, il pourrait s'en produire encore. Mais la masse de l'humanité se détournerait de la loi morale comme d'un màt de cocagne
(1) Will. HuBREL MiLLOck, Vivre..., p. 93-94, Paris, 1882.
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