‹ InsulaireChapitre 1 sur 5 · IL A ETE TIRE A PART · texte numérisé non relu

IL A ETE TIRE A PART

Un exemplaire sur Japon.

Trente exemplaires sur vélin pur fil.

Xumcrotés à la presse.

à KAR1NE,

à feu REMY DE GOURMONT

En témoignage d'amour et de gratitude.

Gloire d'un pa^s qui superbement l'ignore, cet homme : Gourmont, — s'il n'était pas à pourrir dans la terre, tout entier, comme le premier Venu, et qu'il pût jeter un regard sur ma façon de « conter la bonne aventure », il hausserait les épaules sans doute, il sourirait. "Hais cela n'irait point, je devine, sans quelque indulgence amusée. Et je n'en demande pas davantage.

Quant à ma double dédicace, qu'on me reprochera d'aVoir osée, peut-être serait-il le seul à ne pas m'en tenir rancune. Il trouverait plutôt un singulier plaisir à se Voir survivre, dans une imagination, non parmi d'illustres

Vieux docteurs, mais en la compagnie d'une jeune créature de grâce et de beauté. Aussi n'ai-je pas hésité à unir étroitement, en tête de ce livre, deux noms qui semblaient ne devoir jamais Voisiner sur la même page : le tien, discret et frêle. Karine, chère petite femme, — et le Vôtre, si pathétique, ô cher grand homme, ô Rem^ de Gourmont !

Automne 1913. J'étais alors.

— (Non, rien à craindre de cette « première personne », nul égotisme de mauvais aloi. Je n'ai pas atteint l'âge où l'on se compose des mémoires, j'ai passé celui des confessions. Simple artifice, le « je », dans une histoire qui n'est pas la mienne ; il fait le récit plus rapide, plus familier, voilà tout. Sans compter que j'ai grand amusement à des ficelles de ce genre, et surtout à les couper moi-même, vite ! à devancer les malins, à rire.

Sérieusement, l'aventure sera celle d'un couple ami, les Durand, Georges et Louise. Elle me fut exposée par Georges en personne, qui m'en démonta, complexe, le précieux mécanisme d'abstractions. Je n'assumai le rôle que de la reproduire, m'engageant à n'y rien modifier, hors les noms propres. J'ai seulement tenté de lui donner une forme un peu plus concrète.

Mais encore, s'il plaît à certains de la supposer toute imaginaire, je veux bien. Vraisemblable, il me suffirait de la savoir telle. C «st que je m'accommode volontiers de vraisemblances : elles me tiennent lieu de vérités) . —

Alors donc (automne 1913) j'étais un jeune monsieur (27 ans) et Louise une jeune dame (22 ans) et notre réunion formait ce qu'ils appellent un jeune ménage (8 mois). Des chiffres, cela! Ils doivent posséder cette

suprême éloquence que notre siècle prête aux faits précis. Mieux vaut les laisser parler. Ils tromperont leur monde, c'est sûr ; mais à quoi bon rectifier ! Un commentaire ne convaincrait personne. Quels mots choisir, qui n'étaleraient leur impuissance? La lettre est vaine où le chiffre a passé.

Je décrirai plutôtlescourbes de nos visages, ou leurs angles, quelques particularités externes, afin de nous situer dans l'espace aussi nettement que nous le sommes désormais dans le temps. Tâche ingrate, à vrai dire, pour qui se revendiquerait impartial. Point mon cas. Je me connais : je n'arriverai jamais à donner qu'une personnelle impression sur l'un et l'autre de nous. Louise, que sais-je de la régularité de son nez, par exemple ? Je le trouvais charmant, c'est là tout mon souvenir. Ses cheveux, semble-t-il, étaient plus lumineux que les miens, mais châtain clair ou blonds, j'hésite. Je me rappelle que nous nous accordions à me qualifier de géant ; sans doute par rap-

port à elle qui devait être petite ; autrement, quelle explication à l'uniformité de mes signalements officiels : taille moyenne? ... Non, rien de plus embarrassant que d'objectiver, en pleine clarté physique, des personnagesqu'on a vécus soi-même, ou qu'on aima. Aussi bien, pour ma part, ne vois-je à cette lacune aucun inconvénient. L'intérêt possible d'un individu n'est pas toujours fonction des contingences : couleur des yeux, maisrreur, obésité. Et l'histoire intime de deux êtres humains ne peut-elle, par hasard, se passer de la description d'un tour de taille et d'une moustache ?

Même éducation, même milieu (j'en laisse deviner la qualité), tous deux sentimentaux et réfléchis, il nous avait suffi d'une demidouzaine de rencontres, au cours d'un hiver, pour mettre sur pieds de robustes fiançailles, singulièrement affermies par « un heureux équilibre entre nos fortunes respectives ». La question d'argent eut son heure, mais ce fut propre, aucun de nous n'acheta son par-

tenaire. Et puis elle me plaisait, je lui plaisais. A peine se connaissait-on, mais on s'aimait : suffisamment. JVlariage mixte, somme toute, où ni l'amour ni la raison n'avaient perdu leurs droits.

— Ah ! que la vie nous était belle !

Moi, ingénieur, cela va sans dire, et dans les affaires, déjà sous-directeur d'une vaste entreprise de métallurgie, ayant devant les yeux « un avenir magnifique », je me dépensais avec passion, usines et bureaux, de l'aube au crépuscule. Travailleur et savant, je m'imposais; et tous pensaient : il ira loin. A part ça, quelques idées très nettes sur la morale, la mode, la politique, etc.. mais elles avaient de la tenue, de la modération, une teinte d'honnête libéralisme. Et je m'appelais Durand.

A la maison régnait le sourire de Louise. Il m'accueillait dès le seuil et ne me quittait plus : un enchantement ! Petite femme douce, calme, tranquille, elle était bien gentille ; elle était toujours de mon avis. Souvent

laissée seule du fait de mes occupations multiples, elle possédait la grâce de ne s'ennuyer jamais ; non qu'elle sortît beaucoup, mais une tapisserie, des livres, quelques fleurs, un rien lui suffisait. Elle se montrait un peu trop silencieuse au juger de certains, pas à mon goût. Je lui trouvais seyante cette réserve, qui me permettait en outre, le soir venu, d'approfondir en paix les problèmes du lendemain. Mais nous avions pourtant des distractions communes : l'Opéra, la Comédie Française, la famille, le bridge, parfois les Courses, et les dîners en ville. L'été, pendant ma quinzaine de vacances, nous fréquentions Deauville, un hôtel très laid et très cher : par habitude — de même que nous allions à l'église tous les dimanches. En amour, jamais solliciteuse, Louise s'en rapportait à moi pour l'opportunité des caresses. J'avais ainsi le contrôle de nos effusions, auxquelles je prenais soin d'assigner les bornes d'une hygiène rationnelle. Loin de reprocher à Louise cette tiédeur de

tempérament, je l'estimais du meilleur ton chez une jeune femme bien élevée. Quant aux enfants, nous nous y attendions, ils étaient prévus. Les désirer, ce serait trop dire; mais nous comptions leur témoigner bon accueil, selon l'usage. Confiants, sans impatience, nous laissions faire la nature ; nous ignorions qu'elle se réservait de déjouer, coup sur coup, les espoirs les plus longuement fondés. (Avec le temps, cela ne manqua pas de nous devenir une question délicate. Louise m'opposa des silences, voire des larmes, elle que jamais auparavant je n'avais vue pleurer ! Je n'aimais pas les crises, j'évitai d'insister. Nous parlâmes d'autre chose.)

Que pourrais-je ajouter, qui soit un peu ce qu'était ma femme ?. . . Elle touchait du piano. Elle entendait l'anglais. Elle adorait les marrons glacés. Quoi encore?... Elle s'adonnait volontiers à l'art de la toilette, mais avec de la sobriété dans l'esthétique et sans non plus d'excès financiers. Bien que fréquentant de

préférence chez les premiers faiseurs, elle savait se tirer d affaire aux Galeries Lafayette . C'est un de ces talents qu'on apprécie toujours, en tant que mari.

Enfin, voilà. Comme je le disais tout à l'heure :

— Ah ! que la vie nous était belle !

Large et solide, droite à perte de vue, éclairée par la raison, elle offrait, cette vie, la sécurité d'une grande avenue passagère en plein soleil. Elle pouvait se prolonger à l'infini : nulle surprise à craindre, tout était prévu dans les moindres détails. Xi heurts, ni hésitations; nous cheminions du pas égal et sûr des gens qui ne daignent marcher que pour se rendre quelque part. D'avance, nous nous étions tracé notre existence, avec minutie, comme un itinéraire sur une carte ; nous en avions fixé les étapes de manière définitive. Et le voyage se déroulait selon notre impérieuse volonté, soumis aux goûts tempérés qui l'avaient conçu, rien d'excessif ne troublant jamais la régularité de son cours.

Nos pensées, nos sensations, nos faits et gestes s'enchaînaient si parfaitement les uns aux autres qu'il n'eût pas été du moindre intérêt d'en noter les phases, les transitions. Un aspirant mathématicien eût exulté de découvrir en nous la chimère que de fois rêvée dans ses veilles laborieuses : — résolue sitôt que posée — une équation sans inconnue. Nous étions ce qui défie la complexité chère aux analystes. Nous en tirions le bénéfice d'une absence d'histoire, à la façon des peuples heureux.

Et la société se félicitait de pouvoir nous utiliser, vivants, en qualité d'exemples aux règles de sa grammaire. Du moins était-ce à supposer d'après l'attitude de notre entourage au complet, qui nous prodiguait les sourires d'approbation, d'encouragement.

Tous chuchotaient sur notre passage :

« garçon sérieux », « charmante jeune femme », « excellent ménage », « un travailleur », des choses comme ça, très bien.

IO

J'ai dit : Louise.

Louise?... Vraiment, je ne sais plus. Mais c'est un nom qu'elle eût mérité tout aussi bien qu'un autre.

— Ah ! que la vie nous était belle !

Visage en feu, cheveux au vent, tous les sens grands ouverts sur r inconnu, Bernard s"1 enfonçait à gr ands p as au cœur d'un printemps jeune, léger, frais, dont les verdures naissaient à la vie parmi des parfums mouillés, des caresses de soleil et des musiques d' oiseaiix.

Frais et léger, c'était un jeune printemps à V instar de bien d'autres. Mais Bernard paraissait en attendre quelque chose d'insolite. Il y avait on ne sait quelle interrogation dans sa manière de sourire aux arbres, aux rochers, aux mousses, au bourdonnement de la mer

toute proche. A droite, à gauche, c'est au hasard qu'il jetait son corps en offrande à l'espace. Nul souci de la route à suivre; une certitude, peut-être, de ne pouvoir s'égarer. Et des regards qui prenaient possession, tel un fier aventurier de ces temps oit il était encore mondes lointains, aventures, découvertes. Et des sons trop stridents pour clamer sa joie; et, rien que pour écarter les branches, des gestes trop vastes qui brassaient Vair, qui le palpaient , qui V eussent voulu capter. Ivre! ainsi V eût-on cru, sans la noblesse que sa marche ardente laissait traîner au sol, comme un sillage.

Ce fut après une crête franchie qu'il s' arrêta soudain, devant l'inattendu spectacle d'une petite propriété très civilisée, banlieusarde, munie d'un homme en blouse qui arrosait avec ferveur un plant de fraisiers. Verger et potager formaient le cercle, docilement, autour d'une maisonnette en blanc et rouge, nette, impè-

rieuse y centre d'un monde. Bernard contempla longtemps, immobile. Sa présence s'avérait indifférente. L'homme n'avait pas même levé la tête, tout entier à son arrosoir : un peu de son âme semblait goutter par les trous de la pomme. Mais le sédentaire fut obligé d'interrompre sa conviction pour répondre à la futilité dît passant :

— Comment! vous travaille^?

— Pour qui me prenez-vous ? Non, mon bon monsieur, je m'amuse. Je in' amuse avec les légumes, les fruits, les fleurs. J' ai tant de plaisir à cultiver mon j ardin !

L'homme était jeune, trente ans à peine. Bernard lui sourit d'un air entendu :

— Parfait ! « Cultiver son jardin »... Vous deve% être un type dans le genre de Candide.

— Connais pas.

— Allons donc ! Vous save^ bien, Voltaire...

— Attend e^ ! attende^... on m'a pro-

nonce ce nom-là, autrefois, à V école. Mais ce n'est pas ma partie. Vous pourre; parler de ce Voltaire à mon voisin Barabbas qui s'amuse avec des lectures, il saura vous répondre. Moi, cela ne m intéresse pas. Le jardin m accapare. Nous wuissons de ses produits, les miens et moi. et j'en fais profiter quelques amis. Regarde^ ces fleurs : plaisir du ne$ et des yeux. Et les fruits, les légumes : œil et ne% aussi, je veux bien; mais encore, délicatesses delà bouche et de l'estomac! La cuisine est che$ nous savoureuse. Vous m'en dire\ des nouvelles.

— Vous jardine^ sans répit?

— Non. Je façonne le bois et Vosier-> f invente des jouets pour mes enfants, je pèche, je chasse, j'ai mon tabac à fumer, ma femme à aimer, mon vin à mettre en bouteilles ; et je vais, je viens, je nï arrête, je rumine... Il y aies souvenirs, les projets... Que de plaisirs! Les journées et les nuits n'y suffisent point.

— Oui, maïs... vivre?

— J'appelle cela vivre.

— Mais enfin, l'argent?

— Ah, ça!

Il indiqua du pouce une direction vague, par-dessus son épaule :

— Là-bas, je suis vidangeur.

Et de se pencher vers la terre, $ arracher une touffe d'ivraie, tandis que Bernard, crédule et lyrique, imaginait déjà des pompes toutes orientales, mais finissait par conclure « à la bourgeoise » :

— Il n'y a pas de sots métiers.

L'homme se redressa d'un bond :

— Vous trouve^ ? C'est sans doute que vous n'en ave% iamais exercé un seul.

Quant à moi, qui n'ai pas mal roulé ma bosse, je n'en connais que de sots. Nul d'entre eux ne vaut la millième partie du temps qu'on lui consacre et qu'à jamais onperd pour soi-même. Plutôt les fleurs. . .

Il tendait à Bernard une rose épanouie.

— Respirer ce parfum, voilà, par exem-

pie, qui follement vous paye du dérisoire effort que vous coûta sa cueillaison. Mais ce geste est un luxe ; et de nos jours, pour se permettre V inutilité des quelques secondes dépensées à V esquisser, il faut posséder une profession bougrement lucrative, il faut à tout le moins les salaires d'un vidangeur.

Il ajouta, rieur :

■ — Ne croye^ pas mon genre de travail plus répugnant que les autres. C'est après mûre réflexion que je m'y suis arrêté.

Médecin, avocat, politicien, commerçant... non! Puisque j'étais forcé de gagner mon pain dans la compagnie des hommes, du moins ai-jc choisi de les fréquenter dans ce qu'ils ont de plus strictement commun avec les animaux, f aime encore mieux remuer des excréments que des turpitudes.

— Vous êtes pessimiste !

— Je ne crois pas ; j'ai mes amours ; et je suis très heureux.

— De quel droit juge^-vous vos semblables?

— Je ne les juge point. An nom de quoi les juger ais-je? Je ne puis compter, comme eux, sur le secours d'une morale toute faite qui condamne ou qui glorifie.

— Mais vous vous estime^ meilleur qu'eux tous!

— Meilleur? Ce mot n a pas cours che% nous, je ne le comprends plus. Je vous dis seulement de mes semblables que je n apprécie ni leurs intérêts ni leurs plaisirs. Ce n'est là qu'une petite opinion personnelle, et je me garde bien de l'ériger en principe. J ai déserté les foules, trouvant ici plus d'occasions d'exalter ce qui me sert de beauté, voilà tout. Je ne détiens aucune vérité. J'ai mieux : un bonheur que je me suis construit. Si un porc est heureux, il a raison d'être porc. A chacun son auge, à chacun sa joie.

— J'aime le son de votre voix.

— Ah ! vous me comprenez enfin!

— iS —

Et comme Bernard prenait congé, Vhontme lui dit encore :

— Vous êtes nouveau-venu dansl'île, cela se remarque. Il faudra vous habituer à la liberté, on ne s'y fait pas du jour au lendemain. Quel est votre passe-temps favori?

— Je me promène.

— Cristi, mon bon monsieur, vous sere% le plus favorisé des hommes ! Il existe une telle quantité de promenades que vous ri arriverez jamais à les épuiser toutes. Vous aussi, vous trouvère^ bientôt que la vie ri est pas asse% longue !

Bernard lui tendait la main.

— Je me nomme Bernard. Et vous?

— Appelez-moi Zéphyr in et revenez bientôt. Je vous présenterai mon ami Barabbas. C'est un marcheur infatigable qui saura vous piloter de paysage en Paysage, de surprise en surprise.

Là-dessus, Zéphyr in reprit' son arrosoir. Et Bernard sa course à travers le printemps.

— ig —

// ne courut pas loin. Alors qu'il traversait une clairière au milieu des pins, il vit se lever à son approche un vieillard souriant et familier qui lui tendait les bras.

— Soye\ le bienvenu. Sonia ma parlé de vous. Comme elle vous désire!

Bernard s'exclama :

— Je cherche une vérité !

— Vous trouvère^ Sonia.

Mais, impétueux, Bernard s'élançait déjà plus avant, vers les futaies, réclamant à grands cris un nommé Barabbas, sans même entendre le vieillard, qui riait de rester seul devant l'écho de ses propres paroles :

— Je suis Barabbas.

Il y avait une infinie jeunesse dans le rire de ce vieil homme.

Au delà d'un coin de forêt touffu, sans

espace, Bernard fut ébloui : c'était V apparition démesurée de la mer et du ciel. Une pente herbeuse s'abaissait doucement jusqu'aux sables du rivage, et là, nues, folâtraient deux filles, dans une grésillante poussière de soleil. Elles s amusaient à des poursuites ', chaque fois écourtées par des chutes volontaires qui provoquaient une confusion dans les étreintes, un baiser neuf, une imprévue caresse. Les seins mentis et ronds, les hanches graciles, la fraîcheur des joues et des voix, tout en elles avait à peine vingt ans. Elles jouaient à l'amour avec entrain et simplicité : pareillement eussent-elles joué aux grâces. L'idée du péché leur semblait étrangère,- et les pudeurs adhérentes. Lorsque, soudain, elles aperçurent l immédiat voisinage de Bernard, dont le désir les fixait, aucune gêne apprise ne les fit honteuses et rougissantes ; elles cédèrent seulement à V instinct femelle par une fuite à petits cris, pas très farouche et

comme d' avance soumise à la défaite. Bientôt rattrapées, elles consentirent volontiers que se renouassent des ébats auxquels Bernard apportait un nouveau chaînon. Et la fête ingénue s'épanouit à la chaleur du mâle, ainsi qu'une fleur aux feux du midi. Nulles vaines paroles ; on ne déclina point d'états civils; la position sociale fut la seule à ne pas exciter les curiosités. Il les posséda Vune et V autre. Elles y trouvèrent du plaisir. Lui aussi. Mais, plus tard, à l'heure d'accalmie, comme il s' éveillait entre les deux femmes, c'est d'un seul élan qu'il se tourna vers Vune d'elles, la plus blonde , et, passionné:

— Sonia ! Tu es Sonia !

Elle n'eut qu'un bond jusqu'à ses lèvres :

— Ah! tu m'as devinée ! je suis heureuse.

Il voulut se nommer, mais :

— Je sais, dit-elle avec une imper cep-

tiblc ironie, je sais : Bernard. Tu ne peux être que lui.

Il se rendit sans peine à 1 inévidence, absorbé qu'il était ailleurs. Le « je t'aime » imminait, ou des mots analogues ; elle les conjura bien vite :

— Inutile. L amour est fait de grands silences.

Quand ils se déprirent, le soleil déjà plongeait au lointain des eaux, la plage avait tiédi. Près d'eux étendue, la compagne de Sonia leur offrait ungentil sourire .

— Que faisais-tu? lui demanda Sonia.

— Je revais à Vhomme qui pourrait me deviner .Je crains, hélas, qu'il ne paraisse de longtemps.

— Invente-le ! dit Sonia, non sans brusquerie.

Et revenant à Bernard, douce :

— Voici le soir, ami. Suis- moi. Nous irons che; Barabbas.

Six heures et demie : réveil, toilette. Sept heures un quart : collation, journaux. Sept heures quarante : départ, autobus, vingt minutes de réflexion. Huit heures : usine, bureau, achat, fabrication, vente. Retour à midi vingt-cinq : déjeuner, cigarettes, journaux. Treize heures quarante : redépart, autobus, réflexion, bureau, rendez-vous, réunions, cercle, jeu. Second retour à vingt heures vingt-cinq : dîner, cigares, journaux, et puis correspondance, paperasses, classements, projets. Vingt-deux heures trente : le lit, Louise. Vingt-trois heures : sommeil, repos.

Je fonctionnais ainsi du premier janvier au trente et un décembre; je ne fermais que les dimanches et jours fériés. Une fois pour toutes, je m'étais établi cette règle de conduite ; je m'en écartais le moins et le moins souvent possible. Elle me réussissait. Grâce à elle, je me rapprochais peu à peu du type idéal de la machine à faire de l'argent (machine à laquelle, d'ailleurs, on ne désespère jamais d'apporter quelques perfectionnements inédits).

Pendant ce temps, Louise existait de son côté, je ne sais trop comment. Je lui avais donné ma règle pour modèle ; mais elle ne semblait pas s'en inspirer fidèlement. Elle manquait de méthode. Aussi n'arrivait-elle à rien. Heureusement qu'elle n'avait nul besoin d'arriver à quoi que ce fût. Femme et « ma femme », voilà qui suffisait.

Quant à moi, rien à ajouter. M'étant taillé une existence sur mesure, j'en retirais une grande satisfaction, comme d'un veston réussi qui ne gêne pas aux entournures. Des jours

avaient coulé de la sorte, satisfaits, et des semaines et des mois ; d'autres couleraient, pareils : il n'y avait point de raison pour que cela ne durât pas longtemps, jusqu'à la vieillesse, jusqu'à la mort. «C'est la vie », pensais-je ; et j'avais l'habitude de ne pas me tromper.

Mais j'ai dit : automne 191 3.

Pourquoi ce retour à un si vieux passé ? et pourquoi, surtout, le choix précis de cette époque? Vraiment, lorsque je la traversai, elle ne me parut guère différer de mon ordinaire. A peine y notai-je au passage quelques petits faits bizarres qui m'étonnèrent, sans pourtant que je crusse devoir leur accorder une insigne importance. C'est plus tard que je découvris en eux les germes, voire les premiers symptômes, de l'étrange maladie qui si longtemps me tortura et dont je devais mourir, — mais pour ressusciter le troisième jour.

Un lundi, un samedi, je ne sais plus. En octobre, je crois. Le matin, ciel triste, la pluie, la boue, ruisselant, gluant: cela, j'en suis sûr. L'attente humide d'un autobus ; l'incivile ruée jusqu'au marchepied libérateur; pas une « place assise »; le tassement des corps, debout, sur la plate-forme. Et, soudain, mes regards, d'habitude indifférents, qui, se croisant avec ceux d'un individu, là, dans la masse, s'y arrêtent, ne peuvent s'en détacher !

Je le fixe, il me fixe. On croirait que je ne lui suis pas inconnu. Pour ma part, j'ai beau chercher : je ne le connais pas. Rien d'aimable entre nous, d'ailleurs ; plutôt une hostilité sourde. Nous détournons la tête ; sans cesser pourtant de nous épier l'un l'autre. C'est plus fort que moi ! Et cela dure un siècle : vingt minutes.

Et le bloc coléreux que nous formons ne tarde pas à s'effriter aux multiples chocs des arrêts et des démarrages. A force de se dévisager, on cède *à l'indulgence, on finit

par se découvrir un aspect moins rébarbatif. On n'a pas l'air aussi mufle qu'on ne l'est sans doute ; cela fait plaisir. On apparaît Messieurs du même monde. On offrirait un sourire, si l'on osait. Place de la République (la paix descend d'en haut), on ose. C'est une cordialité entre honnêtes gens, presque une sympathie.

Mais j'arrive à destination, je descends ; je perds cet homme de vue.

Je devais le retrouver le lendemain, à la même heure, dans la même caserne roulante.

Et ce fut pareil les matins suivants (il venait assurément de s'installer dans le voisinage). Sans hâte, à sept heures quarante, exact autant que moi-même, il arrivait à notre commune station : un refuge prometteur d'arrêts facultatifs. Nous échangions un léger signe d'intelligence. L'auto passait, nous emportait, et nous partagions en silence la monotonie de l'itinéraire. Chaque jour, il

me reg-ardait descendre (je le sentais) et repartait, semblant faire corps avec la voiture. Je ne savais rien de lui, sinon que son voyage était plus long que le mien ; et j'imaginais — Dieu sait pourquoi ! — qu'il se prolongeait au delà du terminus.

Jusqu'alors, j'avais toujours mis à profit la durée de ce trajet pour me recueillir avant la lutte de la journée, pour me résumer les problèmes qu'il me faudrait résoudre. Je travaillais. Replié sur moi-même , l'œil atone, je ne voyais rien, tout m'était étranger. Je ne me réveillais qu'au moment voulu, comme un cheval qui sent l'écurie.

L'irruption de cet individu dans mes habitudes les dérangea quelque peu . Je ne pus m'empêcher de l'observer, il m'intriguait . Il medevint un sujet de continuelles distractions. Non qu'il présentât la moindre particularité physique ; aucontraire : d'uneoreille à l'autre, et des souliers à la cravate, rien ne le distinguait ; sobre, correct, moyen, de vêtement et de visage, il ressemblait à tout le monde.

Mais le jeu du regard et des attitudes avait de quoi surprendre. Je m'étais dit : « Voilà un homme qui se rend à ses affaires ; il ne saurait y avoir d'autres motifs à un départ si matinal et si régulier. » Mais l'expérience démentait l'hypothèse. Il manquait par trop des qualités extérieures de l'emploi. On l'eût pris davantage pour un amateur de bilboquet ou un chasseur de mouches. « Quelle insouciance ! quelle futilité ! » pensais-je. Il ne s'absorbait point en réflexions, pas plus qu'il ne s'amusait au spectacle de ses voisins ; il ne lisait pas même un journal ! Non, rien! Sans cesse collé contre une fenêtre, il semblait vivre de l'autre côté, en plein vent. Il souriait à je ne sais qui, ou quoi : au soleil, à la pluie, à l'air! Il se penchait avec avidité sur les rues, les maisons, les gens ; avec des gestes d'étonnement, de pitié, de colère, de tendresse ; trépidant au contact de certains mouvements, se figeant devant certaines immobilités. Et cette comédie se renouvelait indéfiniment, sans lassitude. Et c'était pour-

tant, jour après jour, le même panorama qui déniait des deux côtés de notre course ; et souvent aussi, les vitres s'imprégnaient de buée, de boue, nous isolant du dehors. Peu importe! il regardait toujours. « Quelle folie ! pensais-je ; que peutil bien voir ? »

Un matin, comme je me tenais à l'écart, plongé dans le souci de certaines spéculations d'ordre financier, une bousculade imprévue m'en arracha soudain, et j'entendis une voix qui me disait à l'oreille :

— ■ Pardon... la foule... Excusez-moi, monsieur Durand.

C'était mon homme.

Mais il avait prononcé mon nom ! Je ne pus cacher ma surprise ; mes yeux interrogeaient. Il comprit, car il expliqua :

— Vous êtes très connu.

Ajoutant aussitôt :

— Dans le quartier.

Séduit, j'y allai d'un fatal :

— A qui ai-je l'honneur?...

— Monsieur Bernard, répondit-il.

Et nous nous serrâmes la main.

Il y eut la visite à Barabbas [suivie de plusieurs autres), des paroles fraîches, de frais silences, des promenades, d'inédits paysages; et Sonia fantasque et Zéphyr in bucolique — et quelles clartés! Il n'en fallait pas davantage à Bernard.

Quelques jours lui suffirent pour s' adapter au nouveau monde, qui le fêta. Insulaire désormais.

Mais il avait encore, de loin en loin, de ces questions naïves dont on s'amuse. Contournant le palais de Barabbas aux ètincelantes murailles, dédaigneuses de la pierre, toutes d'ébènc incrusté d'ivoire,

il s'étonnait de voir à tel usage un bois si précieux :

— Comment ceci rèsiste-t-il aux intempéries ?

— G est bien simple, répondait le vieillard en riant, nous avons supprimé les intempéries.

Et devant un geste de Bernard :

— Oui, continuait-il. f ai interdit aux pluies de mouiller ma maison, au soleil de la cuire, au gel de la glacer. Il y a beaucoup de ces petits inconvénients que foi écartes ainsi de la vie, par horreur de tous excès. Pour la température, je me suis assuré la constance d'une naturelle tiédeur, dont le moins qu'on en pourrait dire — s'il n'était sourd par principe — empoisonnerait de jalousie le glorieux inventeur du « chauffage central ».

Une autre fois, c'est Zéphyr in qui devait expliquer :

— Nouvelle? non, mon cher Bernard,

cette île ne Vest point ; elle a toujours existé. Et ne la croye^pas tellement isolée ! elle fait partie d'un asse\ notoire archipel. Longtemps, très longtemps, il y eut des hommes qui la peuplèrent. Mais, à la longue, je ne sais pourquoi, on la délaissa, on lui préféra ses voisines, on la perdit de vue ; elle devint lointaine, déserte, et bientôt elle était inconnue. C'est la gloire de Barabbas de V avoir retrouvée. Heureusement qu'il naît encore, parfois, de lumineux explorateurs !

— Serait-ce donc Barabbas?... Mais on ne le paya point de sa peine !

— Il était asse$ riche pour dédaigner V honneur qui consiste à toucher unpour~ boire.

— ■ Mais il n essaya pas d'attirer la renommée sur cette terre inattendue! Il ne traça nulle carte, il ne recruta nul colon, il ne prêcha nulle croisade !

— Non. Ayant découvert au milieu des eaux une façon de paradis, s'il ne voulut

point le vouer à son ègo'ismc, du moins ri eut-il jamais la prétention dy entraîner de force V humanité. Il savait que le vaste continent serait toujours habité ; et puis qu'il y a des milliers d'autres îles, des îles pour tous les goûts ; et que tout est parfait ainsi, puisque la vie continue. A ceux-là même qu'il devinait désireux de partager son domaine, il ne montra pas la route qui avait été sienne, en disant : suivez-la. Il savait que les routes sont innombrables et disait seulement :

cherche^ la vôtre.

— Mais pourquoi?

— Rien ne lui semble asse% sûr, asse^ vrai, pour offrir quoi que ce soit à la possession d'autrui. Éveiller des désirs, voilà dont il se contente.

— Vous appelé^ cette île un paradis?

— Oui, c'est le mien.

Alors, sitôt après, sur le haut des collines, comme Bernard se retrouvait aux

côtés de Barabbas, il s'exclama, sincère :

— Quel paradis !

Et fut bien surpris d'entendre son ami se récrier :

— Un paradis! pourquoi pas une morgue? Non, non, rien d'immuable, rien d'immobile dans notre cher royaume.

Des saisons s'y succèdent, tout est en perpétuel changement, tout y vieillit, tout y finit même par mourir ; mais on ne s'en aperçoit pas, on n'a pas le temps. Un paradis ! toujours le vieux rêve qu'on essaie de rajeunir. Parbleu ! terrestre, il tiendrait lieu de « l'autre » avantageusement. Mais quel cataclysme ! Ce serait terrible, on crèverait d'ennui. Un paradis ! mais c'est le bonheur, c'est fade, et cela dure ! Je préfère les joies ; elles sont éphêjnères, capricieuses, épicées, brûlantes, elles font mal un peu, et toujours il en reste devant soi d inconnues . Qui donc a pu vous parler d'un paradis?

— Zéphyr in.

— Ah bon! Un brave homme , Z éphvr in, et de, sensibilité rare, mais pas encore païen tout à fait. Il a de la peine à secouer les siècles de christianisme qui lui pèsent au ventre. Le péché n'est pas mort pour lui. Parce qu'il sait ne pas avoir péché, il se croit « juste » et s'imagine avoir conquis sa récompense. Il ne doit pas être très heureux. Si, peut-être, après tout... Je voulais dire : très libre. Rien de plus difficile à manier que la liberté, au delà de certaines limites que peu de gens se risquent à franchir. Un paradis! mais il y faudrait un « bon Dieu » ; et ce serait moi! Non merci. Je ne suis pas asse^ convaincu d'être le dernier iconoclaste, et je connais trop la fragilité des idoles. Restons simples mortels : nous vivrons plus longtemps. Mais je n'en veux pas à Zèphyrin. C'est un idéaliste à sa manière ; la manière faible. Je ne le chicanerai pas sur un mot. Va pour paradis, si paradis l'enchante ! Moi

f appelle ça la vie, tout simplement.

Ainsi furent révélées à Bernard, du même coup, la similitude des extrêmes et la relativité de toute similitude. Il apprit à dissocier les contradictions dont est fait chaque idéal, aussi bien qu'à identifier des idéals contradictoires .

Tout l'arbitraire des classifications, des systèmes, il s en débarrassa comme d'une charge inutile ; il brisa V entrave des certitudes, et s'en fut, plus léger. Il ne trouvait déjà plus d'irrémédiable différence entre un ciel et un enfer.

L'autobus roulait toujours, et la vie.

Passés, novembre et décembre ; mais M. Bernard ne passait pas, lui, ni ne trépassait ; et sa compagnie, je commençais, moi, de ne pouvoir plus m'en passer !

Nous y étions venus tout doucement, après l'initiale poignée de main, à cette sympathie qui délia nos langues, qui brisa la cuirasse des politesses, qui nous déboutonna jusqu'à la peau.

Mais, à vrai dire, lorsque j'y pense aujourd'hui, nos confidences furent inégales. C'est moi surtout qui parlai, qu'il fit parler : avec habileté sans doute, car il eut facilement

raison des méfiances démon caractère. Très vite, je lui devins transparent; il fut capable de suivre mon existence pas à pas ; il me connut, il me jugea, il ne tarda pas à me critiquer. Ah ! que de fois m'arriva-t-il de déplorer cette folle confiance que je vouais à un étranger ! Je me promettais, chaque fois, d'y couper court, de me ressaisir. Hélas ! le lendemain, dès qu'il réapparaissait, subissant je ne sais quel charme, je cédais sans lutte, je m'abandonnais. Et ces quotidiennes minutes d'abandon, je ne les aurais pas échangées contre quoi que ce fût. Elles m'étaient enivrantes comme une boisson forte; peut-être un poison?... Finies, mes précieuses réflexions de la première heure ! J'arrivais au bureau, distrait, désarmé. Il me fallait un effort pour reprendre contact avec moi-même, avec mes nécessités. J'avais déjà perdu quelque peu de mon bel équilibre. Mais que disait-il ? Presque rien. S'il parlait, c'était de tout, sauf de sa propre personne. Et je ne le comprenais guère. Il

m'étonnait, me choquait toujours et souvent aussi me révoltait. Mais je ne songeais pas à discuter, à réfuter : j'écoutais. Je ne pouvais point ne pas écouter. J'obéissais à une sorte de suggestion, j'étais comme ensorcelé. A défaut même de paroles, tout en lui fascinait ; sa seule présence. Il avait jusqu'à des façons de se taire qui m'étaient nouvelles. Je sentais remuer là, chez cethomme, grouillante, une foule de choses que je soupçonnais imprévues, que je redoutais désirables et dont la nature m'échappait encore.

Enfin, cela ne suffisait pas. J'eusse voulu

connaître son genre de vie, sa famille, ses

occupations, etc.. Impossible ! Malgré mes

insistances, je n'avais obtenu qu'un vague :

— Employé, rien.

Et jamais je n'oublierai son rire, le jour où, serré de près, il me jeta ce détail hâtif :

— En ville. . . un coin perdu. . . Ministère du Travail...

Cela m'agaçait, ces réticences ! Mais il fallait m'en contenter. Comment diable faire

parler ce diable d'homme ?... J'hésitais à créer une intimité, à le voir ailleurs qu'en voiture publique. Et pourtant, je risquai bientôt quelques avances. Je l'entretins de mes relations, je lui parlai même de mes amis : Dupont, Dubois, Duval. Mais le succès fut mince. M. Bernard ne marquait aucun empressement. Froissé, je ne crus pas devoir insister.

Il sembla s'intéresser à Louise un peu davantage. De temps en temps, il s'enquérait d'elle. Et je la lui livrais sans réserve, avec une désinvolture dont j'étais le premier surpris et que je me reprochais ensuite : trop tard. Et Louise ignorait tout de cela et tout, d'ailleurs, de mon singulier compagnon.

Jamais je n'avais osé me permettre devant elle la moindre allusion à cette amitié de hasard que rien ne justifiait, à mon désarroi devant cet inconnu, à la place qu'il s'était conquise dans mes habitudes, à ce que j appelais : ma folie. Je connaissais trop le bon sens de ma femme, sa prudence, sa ponde-

ration, pour ne pas craindre qu'elle désapprouvât ma conduite et la condamnât sans appel. Et ce n'était pas tant l'attitude de Louise que je redoutais, que ses suites : l'obligation morale où je me serais trouvé de rompre avec M. Bernard, l'impossibilité (pressentie) de cette rupture : conflit inévitable, ou alors le mensonge organisé, qui me répugnait. J'avais éludé la difficulté par le demi-mensonge d'un silence qui ne laissait point de m'agacer un peu ; je déplorais l'existence d'un secret — le premier — entre Louise et moi.

Rien n'eût été plus facile, pour me renseigner sur son compte, que d'accompagner Bernard, tout bêtement. Mais à quoi bon ! J'étais sûr qu'il m'aurait vite fatigué, que je ne l'aurais pas suivi jusqu'au bout. Le filer en cachette? il m'eût éventé; et — j'avais cette impression — il n'eût pas manqué d'embrouiller à mon intention les fils de son itinéraire.

Une fois, je résolus pourtant d'aller au

ministère qu'il m'avait nommé : le voir. Mais, arrivé devant la porte, je renonçai. J'eus l'intuition que je ne l'y trouverais point, qu'il ne pouvait pas « y être » ; que je découvrirais sans doute un Bernard, mais pas le vrai, pas le mien. J'en étais, hélas, et le plus sérieusement du monde, à former d'aussi déraisonnables hypothèses. Ce fut la crainte de je ne sais quelle désillusion qui me fit tourner casaque.

Depuis lors, je me résignai de meilleure grâce à l'ignorance quasi totale, où il me laissait, de ses faits et gestes. Je me contentai de la régularité de sa présence, chaque matin, et de le regarder vivre ces quelques minutes, d'écouter sa voix fugitive et de me confier à lui, par petits morceaux, jusqu'à dépouillement complet .

L'autobus roulait toujours, et la vie. A l'hiver avait succédé, sans que j'y prisse garde, un printemps qui déjà franchissait le cap d'avril et que M. Bernard célébrait sur le mode désordonné du dithyrambe, ne s'ar-

rètant, parfois, que pour déplorer l'absence à ses côtés des chœurs et des flûtes. Et comme, pour ma part, je ne distinguais dans les airs et sur terre aucun signe qui ne fût d'usage en pareille saison, M. Bernard s'indignait ; il prétendait que jamrds encore n'avait fleuri printemps si parfumé. Je souris d'abord, incrédule. Mais, à quelque temps de là, il m'éclaircit l'énigme de son enthousiasme par des paroles inattendues :

— Sans doute, fit-il, toutes les années présentent des alternatives de chaleur et de froidure, de pluies et de rayons ; mais cela n'implique pas entre elles une monotonie. Non, ce n'est jamais la même chose. Pour l'homme aux sens ouverts, chaque printemps qui s'avance est une révélation.

Et ma curiosité, qu'il stimulait ainsi, daigna se pencher davantage sur ce mois de mai dont elle s'était imaginé n'avoir plus rien à apprendre. Il faut avouer qu'elle ne fut pas déçue. Je découvris les êtres et les choses, qui s'ouvraient à moi comme autant

de fleurs nouvelles. J'aperçus des myriades de petits mondes disparates où la vie se diversifiait à l'infini. J'accueillis les senteurs et les frissons, les reflets et les murmures.

Mais toutes ces beautés m'apparaissaient comme, dans une nuit sombre, des éclairs courts et espacés ; elles s'éteignaient à peine allumées. C'est qu'il ne m'était donné de les contempler qu'à la faveur du voisinage de M. Bernard. Bernard parti, le printemps redevenait une norme, une manière d'abstraction, un substantif d'almanach. Et moi, tout au long des journées, partout, parmi les bureaux, les rendez-vous, les cercles, et jusqu'en ma propre maison, — je ne vivais plus guère que dans l'impatience de la matinale demi-heure qui me livrait à cet homme ; j'en arrivais presque à souhaiter qu'elle se multipliât, qu'elle devînt pour le moins biquotidienne.

C'est alors que, soudain, semblant deviner mes désirs, M. Bernard augmenta la fréquence de ses ambulantes flâneries. Il se

montra deux fois, d'abord, puis trois, puis quatre fois par jour : invariablement aux deux endroits et aux quatre moments précis où j'avais coutume d'attendre le passage de mon autobus. Nous montions et faisions route ensemble. Mais, toujours — même au nombre de quatre — il prolongeait ses randonnées au delà des miennes.

Charmé, j'étais également étonné. Je lui dis :

— J'ai grand plaisir, cher monsieur, à profiter davantage de votre compagnie. Mais je me mets volontiers à votre place : et je regrette alors que vos occupations vous imposent si souvent un trajet qui doit vous être fastidieux.

— Détrompez-vous, répliqua-t-il. Ce trajet, rien ne m'y oblige. Je me promène.

— Allons donc ! S'il en était ainsi, vous ne manqueriez pas de vous accorder un peu plus de fantaisie.

— Courir à Asnières ! s'écria-t-il en riant, ou à Nice ! Je vous vois venir. Pourquoi pas

en Chine ? aux Indes ? sur le Kilimandjaro ? Vous croyez donc qu'on y trouve plus d'agrément que dans Madeleine-Bastille ?... Ah! Monsieur, — les croisières, — si longues soient-elles, on en revient toujours, et que vous en reste-t-il ?... Non, vraiment, la vie est partout aussi ardente, aussi nombreuse, aussi belle. On n'a besoin que d'un seul itinéraire pour la goûter jusqu'à la griserie, jusqu'à l'ivresse. Varier ses plaisirs! Mais la variété n'habite pas le monde extérieur ; elle est en nous. Vous avez sans doute dépensé beaucoup de temps et d'argent à voyager : je ne vous envie pas. Moi qui ne bouge de mon coin, j'en connais aussi, des V03rages! Plus économiques, certes, que les vôtres ; mais combien plus admirables !

Je le laissais parler. Je ne comprenaispas. J'étais heureux quand même.

Un soir, à l'improviste, il me fixa dans les yeux et me déclara :

— Plus de « monsieur » entre nous !

c'est ridicule. Je suis persuadé que nous ne sommes pas des étrangers l'un pour l'autre. Assurément, nous nous sommes déjà rencontrés et connus. Où? voilà la question.

Je n'avaisjamaisenvisagé cette possibilité, ieme taisais. Lui, cherchait :

— Non, pas au régiment ! c'est trop récent. Plutôt au cours de nos études...

Je citai le nom d'un lycée. Il sauta sur ce nom, ainsi que sur une perche.

— J'y fus aussi ! s'exclama-t-il ; pendant quelques mois, de passage. Ce doit être ça. Camarades de collège, j e l'aurai s parié ! Qu'en dites-vous?

J'acceptai d'emblée. Pas une seconde je ne mis en doute la véracité de son assertion. Non que j'eusse quelque souvenir topique d'un Bernard antérieur; mais il me semblait en effet, confusément, l'avoir entrevu jadis, en des temps lointains, très lointains, dans les brumes, là-bas, de la première enfance.

Et tout se passa comme il avait voulu. Dix minutes plus tard, nous nous séparions à la faconde vieux copains de toujours :

— Bonsoir, Durand.

— Bonsoir, Bernard.

La colline s'élevait en pente douce, dont le sommet, élargi en forme de terrasse, portait le palais de Barabbas et dominait V immensité des mers.

Elle abritait, nombreux, chemins et sentiers, qui sinuaient à travers des bouquets disséminés de feuillages sombres.

Les arbres, à peu près tous de la même essence — des pins touffus, mais rabougris — différaient cependant les uns des autres, exposés qu'ils étaient aux vents du large et façonnés par eux de manière fantasque. Bien des troncs, à peine jaillis du sol, avaient dû croître presque hori-

qontaux, pendant un temps, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint V accidentel abri de quelque roche ou buisson, qui leur permît de prendre un peu de hauteur. Et.

par la suite, ils s'étaient à nouveau courbés et redressés, tour à tour, selon les saisons, et selon surtout la prise plus ou moins grande que leurs divers degrés de croissance avaient offerte aux tempêtes. C'est ainsi qu'on les voyait multiplier en tous sens des bras étrangement tordus, dont certains, avortés, finissaient en moignons, alors que d'autres, d'exagérée longueur, s'étaient disloqués au point de retourner par endroit à la terre, comme pour y chercher appui avant de subir une contorsion nouvelle.

— J'aime les multiples aspects de ces arbres, disait Barabbas . Ils dressent autour de moi leurs dissemblances, ainsi qu'autant de défis à toute prétention de leur assigner une quelconque unité. Chacun d'eux, même, je le vois qui modifie

ses apparences à chaque heure, à chaque minute. Cette colline ou f aurai vécu tant d'années, je la quitterai sans en avoir épuisé la richesse en surprises.

Elle ne cesse de se diversifier, et toujours sous V impulsion d'un caprice neuf qu' on n avait point prévu. Tel peintre qui, sur un millier de toiles, a reproduit un millier de ses moments, n'a jamais réussi à en donner la synthèse. Ouant aux mots, ils sont aussi pauvres que les couleurs devant la vie ; Vimpuissance est égale de la plume et du pinceau. Les descriptions que je pourrais écrire de mon domaine — si j'écrivais — m' apparaîtraient à coup sûr tellement provisoires que je renoncerais vite à toute écriture. Et des êtres en foule, sur la colline, se mêlaient à la vie des arbres et des plantes. Il y avait des lièvres, des chevreuils, des biches [et des cerfs, forcément, quoique le nom soit inoins joli), des papillons et des sauterelles, des four-

mis, des hommes, des crapauds ; et V immense petit monde des admirables insectes, qui sont orgueilleux et cachent aux profanes leur identité ; et des oiseaux à l'infini des espèces, dont plusieurs à musique ; et des serpents aussi, pour ceux qui veulent garder intacte la notion du bien et du mal. Les goûts les plus variés trouvaient à se satisfaire. Il y avait des vers luisants pour les cheveux des femmes, des escargots pour V estomac des vers luisants. Et puis encore, parmi les variétés domestiques : des chats, frileux et sédentaires, naturellement, que leurs reins électriques réservaient aux amateurs de sensations tactiles ; des chiens, aussi lubriques que fidèles, pour amitiés ardentes jusqu'à la sodomie, à V usage des jeunes filles ; des vaches, dont les pis attiraient vers V idéal lacté, avec les mouches, les contempteurs d'alcools.

Tout cela grouillait, piaillait, chatoyait, odorait. Tous ces êtres vivaient Vun de

Vautre, V un par Vautre, V un pour Vautre. Aucun ne passait inaperçu ; personne n'était oublié. Un peu partout, on naissait, on mangeait, on aimait, on fécondait, on se dévorait; et Von mourait enfin, plus ou moins tôt — toujours trop tôt — afin de laisser la terre à d 'implacables nouveau-venus, qui poussaient les anciens dans la mort. Chacun n'occupait sa place qu'un instant, mais le suppléant était toujours prêt et jamais une place ne demeurait vide. Animale, végétale, féroce et tendre, voluptueuse et chaste, indifférente et passionnée , sordide et magnifique, la vie tenait là, totale, dans ce petit coin de temps et d'espace, pour qui vivait sachant vivre.

— Viens, mon bien-aimé, Sonia disait à Bernard, qu'elle désirait plus rapide vers le sommet.

Et Bernard s'arrachait à la contemplation d'une goutte de pluie sur un lys et s'élançait à la poursuite de la femme,

et ne l'attrapait souvent qu'une fois atteint leur asile préféré : ce haut plateau, comme juché sur le faîte des arbres, qui dominait les mers.

Le sol était fait de larges pierres plates d'un gris éteint, plutôt serrées, quoique laissant serpenter entre elles l'intense verdure d'une herbe courte et drue. Par endroits, à V improviste , d 'énormes tonneaux noirs s'élevaient, aux flancs desquels retombaient en gerbes sanglantes des explosions de géraniums. Un bassin de coupe irrègulière et sans nul rebord, oit jaillissait le bond d'une source, s'enfonçait à même dans le roc, très loin, semblant ainsi reculer en profondeur les limites de la terrasse, si nettement accusées dans les autres sens par le palais d'èbène, sur un des longs côtés, et par un parapet degrés rose qui s'avançait aux deux ailes et fermait ensuite le rectangle. Au centre et formant éventail, d'épais coussins, avec

un amas de fourrures, offraient des lits de plein air aux corps nonchalants. Et quand on s y allongeait, tourné vers V ouest, c'était comme un navire au large d'où les regards, libérés des précisions de tout contour terrestre, s'en vont flâner à V aise, et rêver, dans l'infini malléable du ciel et des eaux.

Cette solitude aérienne, tous les bruits du monde y parvenaient, et toutes les couleurs et toutes les odeurs du monde. On y vivait les vies les plus diverses. On était à volonté homme, fleur, abeille. Si, choisie l'espèce humaine, on accueillait volontiers les plaisirs des civilisations blanches, jamais du moins ne s'y condamnait-on jusqu'à l'écœurement ; en temps utile, d'un geste, on se faisait nègre. On pouvait tout. On passait avec une égalé aisance du Cafre à l'Athénien, du cochon à l'hirondelle, du citoyen à V individu. On était maître de soi-même et des autres : des autres, les esclaves,

tous heureux de leur sort, soit orgueil de perpétuer une tradition de famille, soit volupté d'avoir des maîtres à haïr.

On les connaissait bien, ces braves esclaves. C'est que, souvent, on s'était mis dans leur peau, après les avoir ècorchès. Et Von en peuplait la colline, par masses, aux heures qu'on se sentait rassasié de bucoliques. La campagne alentour, sur l'injonction d'un désir, devenait urbaine, soudain. Les rues arrachaient les arbres pour planter leurs maisons; elles imposaient au sol la pierre des chaussées et le métal des rails, qui tonnaient et grinçaient sous les poids et les vitesses. Des poussières en tourbillons surplombaient les tumultes, ou des fumées grasses qui pesaient, puaient.

Rapides et denses, des hommes se frôlaient, se heurtaient, s'enchevêtraient.

fondaient. La ville entière baignait dans les sueurs et les sangs des foules. L'air

vibrait, traversé de chocs, de clameurs, de relents et d'éclairs.

Ardente, la cité qui vivait selon sa joie, et jouisseuse, et belle! On la voyait ainsi dans les îles, on la voulait ainsi.

— Oh! que le monde est moi!

Qui parlait ? Sonia, Barabbas, Bernard?... D'autres peut-être, quelque part, là, dans V épaisseur humaine : le corps à nu, Vâme à nu, — seuls.

Dimanche.

Je me réveille très tôt. Trop tôt ! Il n'y a pas nécessité. C'est un jour que j'ai l'habitude de consacrer aux plaisirs.

Cette fois, nous irons déjeuner chez l'oncle Isidore, en famille ; l'après-midi, les du Tilleul offrent la ressource d'une heure de musique classique, après quoi l'on dansera ; le soir, Dupont et sa femme dînent à la maison : bridge. Tout cela sera charmant. Mais quelle longueur de matinée jusque là ! Six coups : la pendule vient de sonner, et j'ai compté six coups, hélas, pas un de plus. On ne saurait vraiment commencer de vivre ;

inutile d'allonger le temps. Ce réveil insolite m'exaspère. Je m'efforce à refermer les 3'eux, à replonger dans l'oubli : sans succès ! . . . Que faire ? Je reste assis dans mon lit, agacé, nerveux. Des soucis : turbine à réparer, impôt sur le revenu, ouvriers, grèves, élections municipales, cheval malade, cuisinière acariâtre, dentiste en perspective , etc. . . Non, non , j e ne veux plus « penser » ! C'est dimanche, que diable !

Je me penche vers Louise. Elle dort encore, je ne la troublerai point. Son visage est calme et clair : elle doit rêver à quelque chose d'heureux. Je m'attarde à l'observer. Il ne m'était jamais arrivé de fixer ainsi mon attention sur un sommeil. Quel curieux spectacle ! Ce corps allongé près de moi — un joli corps de femme — me paraît inerte, comme mort. Je ne puis situer là-dedans quelqu'un de précis. Louise, je sais ! mais la logique seule me le dit ; je n'éprouve pas la sensation de sa présence, rien dans cette immobilité de mannequin ne me la rap-

pelle, j'ai l'impression qu'elle a déserté cette masse engourdie, qu'elle est absente. Où peut-elle être ?...

Cette idée, à la longue, me devient insupportable. C'est en vain que je m'écarte de la dormeuse. L'idée s'agrippe à moi, se cramponne ; elle me pèse dans la tête. De l'air ! j'ai besoin d'air. Je bondis, je m'habille en hâte, je sors !

Et dehors, inévitable, voici Bernard, qui semblait m'attendre. Je ne m'étonne même pas ; cela me plaît seulement de le trouver là ; je lui fais bon accueil. Lui, sans plus de façons, me saisit par un bras et m'entraîne. Je me laisse conduire, passif. Nous errons longtemps. Nous finissons par nous asseoir sur un banc, aux Tuileries. Bernard dit:

— Mais regardez donc la ville !

Et je la regarde : de toutes mes forces. Et j'écoute les mots qu'il invente pour la

commenter : sans interrompre, ainsi que devant une musique.

— Regardez ! dit-il. Douchée par quelques tièdes averses, poudrée de brume rose, parfumée d'avril et drapée de matinale paresse Paris, nonchalante beauté, s'offre aux amours des cœurs jeunes. Elle sourit, heureuse de ses quais, de ses palais et de ses jardins, heureuse aussi de ce qu'elle abrite en elle de vie ardente, et de son éternelle jeunesse, et de son ciel léger comme une ariette d'autrefois.

De grands garçons aux fronts fiers se sont accoudés à leurs fenêtres, dès l'aube, pour contempler la jolie ville qui sourit. Jamais, pensent-ils, jamais encore elle ne leur est apparue si facile, si bienveillante! Alors, de se pencher vers elle avec tendresse, quêteurs d'espérances ; alors, de s'enhardir à lui parler, de laisser les projets bien-aimés, un à un, se mêler aux brises. L'air est toute douceur, toute indulgence ; il y passe comme un long- vol de blanches promesses. — « A

qui souriez-vous, sourire de la ville ? » se demandent les grands garçons : et n'hésitent pas à deviner. — Ils tressaillent, ils se lèvent, ils s'élancent. Les voici, magnifiques, marchant au gré des rues magnifiques. A chaque pas qu'ils font, la cité soulève un coin de son manteau, leur dévoilant quelque splendeur nouvelle. Fascinés, ils exultent : a Je sens céder ses résistances coutumières, l'heure ne m'est plus lointaine de compter parmi ses maîtres. Mais aujourd'hui, quittons-la : ne risquons pas de disparaître dans la foule anonyme des dimanches. Elle s'apercevra de mon départ, elle me regrettera, et demain, quand je m'avancerai en conquérant, moins difficile me sera la conquête. Une journée nous est laissée: profitons-en pour nous recueillir avant de tenter l'aventure. »

Et les grands garçons, solitaires, gagnent la campagne la plus proche. Ils s'en vont par les petits bois de banlieue, l'œil humecté, les lèvres chantantes et le geste héroïque.

Dressés dans leur solitude comme dans une armure, ils prennent conscience de leur force et ne s'étonnent déjà plus des avenirs fabuleux qu'ils se sont réservés. Ils s'éloignent des allées passagères et s'enfoncent dans l'épaisseur des verdures, où leur promenade passionnée s'obstinera tout le jour, sans souci des pauvres couples enlacés qu'elle croise et stupéfie. Elle s'érige en symbole, leur promenade. Ils la façonnent à l'image de la vie rêvée : se hâtant sous les ombres des futaies, relevant la tête dans l'ensoleillement des clairières, s'arrachant aux boues, sautant les fossés, cueillant les fleurs sauvages pour les tresser en guirlandes, qu'ils suspendent aux branches ou dont ils s'auréolent.

Heures doubles ! heures de frénésie mentale et sensuelle. — Heures courtes !

Au bout de leurs vertes espérances, le soir venu, il y a, noir de peuple et de crasse, le train ou le tramway du retour ; il y a le coudoiement forcé des grasses bêtises et des

gaietés sales; ily alesquelques sous réclamés par le conducteur. Tout cela vous regarde avec ironie, tout cela vous rappelle à la dure vérité coutumière. Les grands garçons sont gênés. (S'ils pouvaient seulement dissimuler la fierté de leurs fronts sous les banquettes !) Ils se mettent à penser aux fameux « devoirs » oubliés depuis l'aube ; et la honte les prend, au souvenir des somptueuses destinées qu'ils se promettaient comme si demain n'allait pas répéter hier, comme s'il n'existait pas des êtres de chair — mères, sœurs, épouses, ou simplement eux-mêmes — pour lesquels il fallait gagner le pain avant de pouvoir songer à autre chose.

Lorsqu'ils retrouvent Paris, — la jolie ville, sous une fine voilette de pluie, sourit toujours. Mais ils n'ont plus l'innocence de croire qu'il leur est adressé, ce sourire. Ils ne le voient même plus, ils ne veulent plus le voir. Leurs pensées sont si loin des beautés entr'aperçues à l'aurore, si loin !... Ils mâchonnent des phrases comme : « Une

— yo —

demi-heure à pieds pour rentrer... Je vais être trempé... ah, si j'avais un parapluie !.. Mes souliers sont foutus... en acheter d'autres?... mais serai-je augmenté le mois prochain?... Le pharmacien a déjà réclamé deux fois... et puis, cette semaine, j'ai besoin de dix francs pour coucher avec Marie... » Ces choses, voilà ce qui importe ; le reste ne compte point. Partir à la conquête de la cité, prendre ses baisers, devenir son maître : ça demande du temps, ils ne l'ont pas. — Et cependant, tenaces, ils ne répudient pas encore toute espérance, ils disent : plus tard. Ils étayent leur énergie chancelante de ce mot vague : plus tard. Ils font confiance à la vie.

Mais la joie des rues, de l'air et du ciel leur est douloureuse : elle semble se moquer. Oh ! ils sentent bien, les grands garçons, que Paris, nonchalante beauté, se détourne avec horreur de leurs soucis vulgaires et va s'offrir à d'autres cœurs, peut-être moins jeunes, mais possédant, ceux-là, des loisirs,

— 7i — des parapluies et des chaussures, et de quoi payer leurs petites amoureuses.

— C'est horrible. Partons !

J'ai poussé ce cri, je me suis dressé, frémissant, je veux fuir cette déchirante vision, fuir ! Mais Bernard me cloue sur place avec le mot « lâche ! » et continue :

— Lâche qui détourne les yeux pour ne pas voir ! Lâche qui se croit magnanime parce qu'il s'apitoie, parce qu'il laisse en lui pleurer la pitié : couler les douces larmes consolantes de la pitié. Mais les garçons que voilà n'en ont que faire, de votre pitié ! Vous renversez les rôles : c'est vous, plutôt, qui auriez besoin de la leur. Ce dimanche qu'ils se sont créé de toutes pièces, ce dimanche où leur soleil a lui, puis sombré, ce dimanche tour à tour inquiet et convaincu, fougueux et pantelant, ce court dimanche : ils ne le donneraient pas pour dix ans, pour vingt ans de votre béate félicité. Ah ! ne les plaignez pas ! enviez-les. Leur défaite n'est qu'apparente. Ils ont en eux la force de le

répéter, ce dimanche : ils le répéteront, et jusqu'à le rendre quotidien, au mépris des jours ouvrables. Mais l'expérience qu'ils ont faite de l'ambiante infamie leur aura profité. Ce n'est plus vers la ville, vers la gloire, vers la possession de ces prostituées, qu'ils tourneront la magnificence de leurs désirs. Ils vous laisseront, vous autres, siéger parmi les triomphateurs de la foule et de l'instant, parmi les morts. C'est plus loin, plus haut, qu'ils trouveront la mâle volupté de vivre en joie, d'exalter la vie, d'ignorer l'aumône des récompenses. A vous, sans doute, ils continueront de sembler pitoyables : pauvres et nus, courbés sous l'obsession des petits efforts. Mais, du seuil de leurs invisibles palais, ils cracheront à la face de vos pitiés. — Tels sont-ils, les conquérants de l'autre monde : d'un monde où, plus belles que les vôtres, des amours les appellent, qui ne se détourneront pas de leur amour.

— Oue voulez-vous de moi ?

J'ai hoché la tête. Et j'interroge à nouveau :

— Que voulez-vous de moi ?

Mais Bernard, avec un geste de lassitude :

— Rien, dit-il.

Et s'éloigne à grands pas, sans plus s'inquiéter de ma personne. Et je ne me sens pas le courage de l'accompagner.

Un temps de réflexion vague : tout s'embrouille, je ne sais que devenir. Mais la montre que je consulte, machinalement, me tire d'embarras, me décide à regagner la maison. Je me mets en route. Je pense à ma femme, qui doit s'étonner de mon absence. « Un dimanche matin ! »

A peine rentré, je la vois qui se précipite :

— Où étais-tu passé ?

J'hésite à répondre. Je ne me souviens d'ailleurs pas très bien du motif exact de

mon départ. Quant à ce fou de Bernard, je me refuse la moindre allusion à son sujet. Elle insiste. Je finis par dire :

— J'ai été me promener aux Tuileries.

— Te promener !

Puis, la phrase attendue :

— Un dimanche matin !

Et encore :

— Tout seul !

J'ai peine à ne pas rougir en affirmant :

— Tout seul.

Louise paraît stupéfiée ; elle me regarde longuement. Nous ne savons que faire de notre silence. Elle le brise enfin par un rire :

— Ne raconte cette fugue à personne ! On se moquerait de toi.

Et, tandis que je reste assez penaud, elle ajoute comme pour une diversion :

— Moi, pendant ce temps, j'ai dormi, je me suis bien amusée.

— Amusée ?

— Oui, j'ai rêvé.

Le mot m'irrite : il me rappelle l'angoisse de mon réveil devant Louise assoupie. Je mets toute l'ironie possible dans cette question :

— Peut-on savoir quels rêves?...

Mais elle ne me laisse pas achever.

— Je ne sais plus moi-même. Ils sont déjà loin ! Les rêves, c'est bon sur le moment, et d'autant meilleur que plus vite oublié.

Bêtises ! Je hausse les épaules avec dédain,

— Naturellement, reprend-elle, tu ne peux que mépriser ces plaisirs-là : tu n'y as jamais goûté.

— Jamais. Je dors comme une souche et je m'en félicite. Excellent pour la santé.

Mais elle me tient tète :

— Bah ! à quoi cela servirait-il de dormir s'il n'y avait pas les rêves ?

Je me fâche. C'est la première fois, tous deux, que nous avons une conversation aussi puérile, aussi ridicule ! Je le lui dis. Elle a la bonne grâce d'en convenir. Et midi

sonnent à point pour nous réconcilier dans la même pensée de tout repos :

— Il est temps de partir chez l'oncle Isidore.

— Mais pourquoi « Barabbas »?

Bernard interrogeait.

Et Barabbas s'amusait à répondre :

— Toujours cette vieille marotte métaphysique! Vous êtes incorrigible. A peine me connaissez-vous , et déjà, tandis que mes façons de vivre suffiraient au complet exercice de votre curiosité, voilà que vous cherche^ à celle-ci un dérivatif dans la vaine recherche de mes raisons d'être! C'est quitter, pour un travail stérile, un jeu fécond en surprises . Aux innombrables « comment » de la vie nous trouvons parfois des réponses^ et ton-

jours — même incertaines — elles ne laissent pas d 'exciter notre appétit vital. Quant aux « pourquoi ». mieux vaut y renoncer. Ils se heurtent tous aux limites bien connues de nos sens et de notre esprit ; on riy gagne que cette fameuse « tristesse de n'être qu'un homme », qui me paraît la plus ridicule de nos faiblesses.

— Les grands philosophes, commença Bernard. . .

— Sont ceux, continua Barabbas, qui se penchèrent sur la vie plutôt que sur ses fins et ses origines ; ceux qui furent asse^ poètes pour découvrir des raisons nouvelles de vivre : d'aimer ou de haïr la terre, peu importe ! mais de s'en contenter.

Hé, pas choisi

D'y naître, et hommes !

Mais nous y sommes,

Tenons-nous-y.

Ainsi chantait le plus charmant des

philosophes. Aimer ou haïr la terre... oui, je dis bien : haïr. La haine est un aliment aussi riche en phosphates que l'amour.

— Il y a d'autres philosophes, commença Bernard...

— Oui soupçonnent, continua Barabbas,des merveilles au delà de notre mince couche d'air respirable : dans le vide. Leurs palais inhabités n'ont même pas un nuage où s'appuyer ; ils croulent — chute vertigineuse — hors du temps et de l'espace, à travers quelque chose d'inconnu, d'inconcevable, que nous n'arrivons pas à faire tenir dans notre pauvre petite formule : l'infini.

— Vous décrie^ les philosophes !

— Pardon. Ils forment une corporation très honorable, à l'instar de celles des prestidigitateurs et des èquilibristes. Je tiens pour une fort grande adresse de jongler avec des mots abstraits. Je vous conseille seulement d' admirer à distance,

car rien n'échappe avec autant de facilité, même aux doigts les plus experts, que ce genre de projectiles ; et je ne connais rien d'aussi pesant à recevoir sur le coin du crâne, où cela choit le plus souvent. Je me méfie des philosophes. Quant à les décrier : non pas. Ce sont, pour la plupart, gens sérieux qui payent régulièrement leurs patentes, et qui savent défendre avec feu leur patrie quand elle se trouve menacée. Ils sont inattaquables.

— Le plus grand des philosophes...

— Le plus profond, en tout cas, le plus conséquent avec soi-même, c'est peut-être V animal, appelé Vâne de Buridan, qui ne sut jamais se décider pour l'un ou Vautre des deux extrêmes qu'on lui proposait : picotin d'avoine ou seau d'eau. Cet âne était un grand homme. Un trop

grand homme même, que sa propre grandeur aveugla. Il eut en effet le tort considérable de se laisser mourir, paraît-il.

d'inanition. G est qu'il pensait voir tout

V univers à ses pieds, c'est qu'il était incapable d'imaginer ailleurs d'autres mets et d'autres breuvages. S'il avait passé, dédaigneux, entre le seau et l'avoine, s'il avait continué droit sa route — toujours plus loin, — il n'eût pas tardé à découvrir, réunis dans un même endroit, de quoi calmer sa soif et de quoi soulager sa faim : des chardons, par exemple, au creux d'un fossé rempli par les pluies. Cet âne ne se trompait pas en estimant qu'il n'est jamais de raison suffisante pour se diriger vers la droite plutôt que vers la gauche; mais il ignorait qu'on pût sans crainte marcher au hasard, les yeux fermés, — qu'il existât plus d'un seau d'eau, plus d'un picotin, plus d'une vérité, — et que la vie est pleine de ressources, et qiCelle se charge de résoudre au mieux tous les problèmes .

Là-dessus, Barabbas réclama des boissons fraîches. Et ce furent simples « lemon squashes », mais du plus pur jus

anglais quant à la prononciation, et servis par deux nègres blancs court-vctus et haut-stylés.

— On est dans le inonde!

Cela ne fut pas dit, naturellement, mais senti. Cela faisait rire aux éclats et Bernard et Bar ab bas, et jusqu'au magot chinois qui dodelinait de la tête sur la cheminée, en guise de pendule. Et Von suivit d'un œil indulgent les ébats plutôt lascifs d'une jeune esclave mandée nue, qui, à elle seule, mimait V amour.

— Je comprends que mon nom vous soit un malaise, concédait Barabbas ; Ressaierai de le dissiper. S'il m est impossible, malgré la meilleure volonté, d'élucider pourquoi j'ai V honneur d'appartenir à la famille Barabbas, du moins puis -je vous expliquer comment je suis arrivé à découvrir cette parenté, qu'on avait eu grand soin de me tenir secrète.

— On se croirait au cinéma!

— Tant mieux! C'est un endroit si reposant.

— Mais cette découverte? parlent Une révélation?

— Non, mieux encore. En me livrant à certaines études généalogiques d'un ordre asse^ spécial — dans le domaine des sensibilités, si f ose dire — f avais

constcstX V existence, à travers les siècles,

d'une ^uite presque ininterrompue de Barabbas : très variés, peu nombreux, plus ou moins notoires, mais tous, sans exception, dissimulés sous des noms d'emprunt. Je prenais un réel plaisir au petit jeu de les mettre à nu, les uns après les autres ; aussi le jeu dura-t-il. Jy acquis, avec le temps, delà dextérité. Si bien que je' finis par m' apercevoir, à des signes indéniables, que je descendais moi-même, en ligne directe, du Barabbas des Ecritures. Je compris que j' avais été, dès ma naissance, condamné sans le savoir à l'hypocrisie d'un pseudonyme, du Jait,

assurément, de parents honnêtes et timorés. Alors, tout aussitôt, ce masque hérité, je me l'arrachai du visage, afin de goûter la joie neuve d'être en plein jour un Barabbas. Le mot sonne bien, et je ne vois pourquoi j' aurais à en rougir.

— Hum ! fit Bernard, une préférence de sonorité suffirait à le justifier, quant à moi ;mais les autres, les autres, . Pour la plupart des gens, Barabbas, c st toujours le mauvais bougre que Us juifs préférèrent à Jésus.

— Déjà pas si mal !

— Les textes sont là, qui l'ont flétri.

— Oh ! les textes!... Mais admettons l'authenticité des évangiles. Matthieu .

qui écrit pourtant sous le coup des événements, se garde de toute précision et traite seulement Barabbas de « fameux prisonnier ». Marc, lui, détaille : « Il y avait alors un nommé Barabbas, qui était en prison avec des séditieux, parce qu'il avait commis un meurtre dans une

sédition. » Luc se borne à répéter Marc. Et che^ Jean, qui reconstitue des souvenirs déjà lointains, Barabbas tient en une ligne, où il doit se contenter d'une vulgaire épithète de « voleur ». Nous ne savons rien d'autre de cet homme. Mais sa seule présence parmi des séditieux me le rendrait plutôt sympathique, et surtout dans une sédition qui échoua, pour n'avoir rallié sans doute qu'une infime minorité ; cela fait supposer qu'elle soutenait une noble cause, inaccessible au vulgaire. Quant au meurtre qu'on lui impute, peut-être V a-t-il commis sur la personne de quelque fonctionnaire imbécile dont la mort valait bien le triomphe d'une idée. Non, vr aiment, plus f y pense, plus je vois en Barabbas un grand méconnu, un fauve au milieu des moutons, comme un des premiers champions de l'individualisme.

— Mais alors, comment expliquez-vous V attitude du peuple à son égard ?

— Barabbas incarnait la violence; la foule ne pouvait s empêcher de le craindre, même prisonnier ! Si elle se montra clémente envers lui, ce fut dans Vinconscient espoir de gagner sa faveur ; elle n'eût pas tardé à lui conférer un poste officiel de tout repos. La foule est sujette à ce genre $ erreur . Celui qui lui était le plus étranger, le plus hostile, — ce Barabbas — : le prenant pour un des siens, elle lui offrait la délivrance et le succès. Il était intelligent, il comprit. Il mit à profit la bêtise populaire, tout en la -méprisant. Il devait bien rire lorsqu'on le délivra! — On ignore ce qu'il devint par la suite ; mais je crois deviner les motifs de cette ignorance. Sitôt libre, sans souci de la désillusion générale, il tourna le derrière aux répugnants hommages des masses déjà prêtes à Vidolâtrer. Je l'imagine volontiers fuyant la vie publique et se retirant dans les déserts les plus lointains, en compagnie de

quelque jeune prostituée dont il fit, avec amour, la mère d'une race qu'il voulait à jamais solitaire et révoltée : les idéalistes, les Barabbas.

— Ah! s' écria Bernard, quelles qu'aient été V innocence de Barabbas et sa valeur, ce fut un crime odieux de le préférer à Jésus.

— Qu'en save^-vous ?... Mais ceci est une autre question.

— Elle est toute résolue pour moi.

— Vous m' attriste^, Bernard. Il n'y a iamais, croyez-moi, de questions qui soient tellement résolues!

— Jésus...

— Jésus est un brave homme. Vous save% ce qu'on entend par là. Très sincère, très honnête, la bonté même, mais très borné.

— Mais Jésus fut un individualiste, lui aussi, et même un séditieux! Seul contre tous, il entreprit une lutte ardente et lamena jusqu'au bout. Moins religieux

que politique était le crime dont il fut accusé.

— Assurément ; et c'est ce qui me rend indulgent envers lui. Mais cela ne suffit pas à me gagner à sa cause. Que prêchaitil en effet? La douleur et la mort. Idéal de ■malade, qui empoisonna les êtres les plus sains pendant plusieurs siècles !

— Peu impolie sa doctrine ! La beauté de Jésus tient toute dans le parfait accord qu'il réalisa entre ses paroles et ses actes. Quelle merveille, V idéal qui est capable de susciter des dévouements pareils à ceux de Jésus et de ses disciples! Jésus est grand par son supplice. Ll sacrifia sa. propre vie à son amour pour l'humanité.

— Justement ! s'écria Barabbas. Voilà jusqu'où peut conduire l'impitoyable logique de ce qu'on appelle volontiers : la vertu. Mort et douleur, douleur et mort !... Barabbas, au contraire, aimait la j'oie, aimait la vie ; le vice peut-être? Je le soupçonne, lui, d'avoir sacrifié

r humanité à V amour de soi-même. Il y a là davantage, Bernard, que l'ègoïsme mesquin des épiciers et des concierges.

Là aussi il faut du courage, quoi qu'on pense ; et du courage de qualité. Mais l'héroïsme des martyrs s'ètaye de sentiments plus accessibles au commun des hommes.

— Jésus...

— L'antithèse de Barabbas. Jésus : tout par la douceur, tout pour la faiblesse. Il aimait le peuple, lui! Ne prêcha-t-il pas le plus grossier des communismes ? Rêvant d'égalité, il se serait contenté de ramener l'humanité à son échelon le plus bas : il encourageait les pauvres d'esprit par l'appât illusoire de je ne sais quelle miséricorde. Il était V ami du peuple ; aussi le trompait-il. Il osait affirmer la récompense des bons et la punition des méchants, il exigeait qu'on sacrifiât les beautés de la terre à la morne espérance d'un bonheur d'au-delà

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qiï il garantissait éternel: il condamnait la joie de vivre. Mais — homme- — il fut impuissant devant la vie. Sa morale était inutile, puisque inhumaine.

— Elle lui a pourtant survécu !

— Pas longtemps ; du moins dans sa forme primitive. L'Eglise réussit à la sauver d'un désastre en Vhumanisant de son mieux. Il y eut, comme on dit, des accommodements . Les prêtres possèdent des trésors d'indulgence qui sont inépuisables.

Bernard ne paraissait pas convaincu.

D'autant moins que Barabbas s'était arrêté pour dire en riant :

— Je parle selon mon bon plaisir. Essaye^ de ne pas me croire. Je serais désolé de vous convaincre.

Et les deux hommes menaçaient de s'éterniser en paroles quand survint Sonia, qui les priait Vun et Vautre à la promenade.

— Comprenez-vous mon nom mainte-

liant ? demanda Barabbas à Bernard.

— A peu près.

— C'est parfait. Moi-même ne le comprends pas davantage. Il ne faut pas se montrer exigeant. Quoi qu'on fasse, on ne se connaît jamais que d'une manière imparfaite. Il reste touiours en nous un petit coin d'ombre, que V on n'arrive jamais à éclairer.

Vous, Bernard, par exemple : vous save\ comment, dans quelles circonstances, vous devîntes ce que vous et nous avons coutume d'évoquer lorsque nous prononçons votre nom; voilà tout.

Vous seriez bien embarrassé si j'interrogeais à mon tour :

— Pourquoi « Bernard »?

Et Bernard s'étonnait :

— Oui, au fait, pourquoi ?

Mais Sonia lui glissa dans l'oreille :

— Ne cherche pas. Sois Bernard, cela suffit.

Et s'offrit aux caresses.

Ils eurent un long baiser avant de se mettre en route.

— Notre seule certitude ! s'écriait Bernard.

— Peut-être, ajouta Barabbas.

— A bon entendeur, salut.

C'est sur ces mots que se termina la diatribe de mon grand chef : le directeur général de la Compagnie Parisienne des Forges et Aciéries. Et, pour bien marquer qu'il s'agissait d'un premier avertissement, qu'il ne me retirait pas encore toute son estime, il m'offrit un cigare. Mais je le fumai de travers et le digérai mal. Je me sentais confondu devant la justesse des observations , autant dire : des reproches, qu'on venait de m'adresser. Je me rendais compte du changement inquiétant qui s'était produit en moi, peu à peu, au cours du dernier trimestre. Je

ressassais les phrases définitives qu'avait trouvées à mon égard la solide éloquence du patron. D'abord : « Qui veut la fin veut les moyens. Comme on fait son lit on se couche. Il y a anguille sous roche. Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. Ne pas courir plusieurs lièvres à la fois. Qui va à la chasse perd sa place. Le temps perdu ne se regagne iamais. » Et devant mes protestations : « Qui s'excuse, s'accuse. Il n'y a que la vérité qui offense. Point de fumée sans feu. Il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. » Et devant mon silence : « Qui ne dit mot, consent. » Et dès le moindre aveu : « Mieux vaut tard que jamais. Erreur n'est pas compte. Péché avoué est à moitié pardonné. » Et pour conclure : « Aux grands maux les grands remèdes. Chat échaudé craint l'eau froide. Aide-toi, le ciel t'aidera. Vouloir, c'est pouvoir. » Et enfin : « A bon entendeur, salut. »

J'étais confondu. Tant d'autorité, et d'une bouche si directoriale qu'elle semblait arron-

die pour toute compétence, cela m'en imposait. Il avait mille fois raison, cet homme de bon sens : mon assiduité au travail s'était relâchée, l'intérêt aussi que je me devais de porter à la prospérité « de la maison » ; j'étais sur la voie de compromettre mon avenir, bêtement. Ne m'arrivait-il pas, certains jours, d'écourter sans façon mon indispensable présence au bureau ? de remettre à de vagues lendemains l'urgence d'un rendezvous? d'expédier à la hâte, ou même de pimenter d'une incohérente plaisanterie la gravité de quelque entretien décisif ? Et cette évolution de ma conduite, je m'en sentais d'autant plus effrayé qu'elle s'était produite avec une lenteur qui me l'avait faite insensible. Sans la sagacité, sans la franchise du patron, j'eusse risqué de continuer ma route, un bandeau sur les yeux, vers un très imprévu désastre. Aussi bien lui savais-je gré de ce brutal rappel à l'ordre, qui venait à temps. Mais, par exemple, le mal dont il avait en moi constaté l'existence, je me

félicitais qu'il n'en eût pas démêlé les causes. Il se contentait de l'attribuer à des excès physiques de toute nature, parmi lesquels il s'arrêtait de préférence aux « petites femmes » : à l'amour, comme il disait. Je laissais dire, je confirmais tacitement ses soupçons : je les trouvais bénins. Il parlait de surmenage, de mauvaise mine, de repos nécessaire ; je l'entendais me proposer, vu l'été proche, un petit supplément à ma quinzaine de vacances : « afin de me mettre au vert, d'éclairer ma religion, d'aller cueillir deux grains d'ellébore, de dépouiller le vieil homme, etc.. ». Je me taisais, j'approuvais, j'acceptais. Pour rien au monde je n'aurais voulu le détromper, aggraver encore mon cas par la révélation des incertaines flâneries, qui seules bénéficiaient de toutes les heures volées aux affaires sérieuses ; et je me refusais à lui citer le vrai, l'unique auteur de ce nouveau genre de folie : Bernard !

Quand mon directeur eut fini d'avoir rai-

— 97 ~ son, il me congédia non sans cordialité, avec un large et noble geste, comme d'un confesseur, qui signifiait sans doute :

— Allez et ne péchez plus.

Sitôt dehors et rendu à moi-même, la honte me prit des négligences que je m'étais permises, etl'appréhension des conséquences, et la haine de ce Bernard dont la fréquentation m'avait à ce point déréglé. Ne me sentant pas l'énergie de rompre sur-le-champ, je me jurai d'employer tous les moyens capables de me conduire, un jour ou l'autre, à la rupture désirée. Je commençai de suite à lui marquer la plus grande froideur. Mais il n'en parut guère affecté ; il continuait de m'aborder avec un sourire et de m'appeler Durand. Obligé de lui répliquer sur le même ton, je faisais de mon mieux pour ne prêter aucune attention à ses paroles, ou encore pour leur trouver un sens ridicule, que je ne lui cachais pas. Mais nulle pointe sur lui

n'avait prise : il était blindé d'indifférence. Je résolus alors de l'éviter coûte que coûte, de fuir son impérieux voisinage. Après une étude approfondie des transports parisiens, j'abandonnai brusquement mon itinéraire habituel, me résignant aux plus aventureux détours, aux correspondances les plus problématiques. Mais il ne tarda pas à me retrouver, à reprendre près de moi sa place quotidienne, à se déclarer charmé parla fantaisie de mes nouveaux trajets. Et comme je lui opposais ma surprise, mon agacement, ma colère, tour à tour : il dédaigna simplement de s'y arrêter. Il possédait l'art de faire dévier les conversations les plus rigides. Il n'était jamais à court de sujets : tout au monde lui fournissant prétexte à se passionner. Tandis même qu'il se taisait, c'était un geste, un regard, qui parlaient, s'animaient, prodiguaient l'éloquence. Je me sentais impuissant à convaincre cet homme qui ne m'écoutait pas ou semblait écouter sans entendre. Je n'insistai point. Et, de

guerre lasse, je revins — toujours flanqué du même énergumène — à l'honnête ligne droite de mon autobus familier.

Mais mon attitude envers Bernard n'en fut que plus farouche. Je me tenais sur mes gardes, je ne me laissais plus ensorceler. Forcé que j'étais de subir sa présence, je la subissais : sans plus. Il pouvait divaguer à son aise, mon attention vivait ailleurs. Je m'étais replongé, des pieds à la tête, dans la tiédeur de mes occupations normales ; j'en éprouvais une douce quiétude. Finies, les promenades sans but, énervantes, avec Bernard ou inspirées par lui. Je me reprenais. Et je notais l'heureux effet de cette reprise sur mes relations de toute sorte : chacun me témoignait une plus grande bienveillance. J'étais redevenu l'homme d'affaires et l'homme du monde : le meilleur de moimême, que j'avais été sur le point de méconnaître.

Quant à ce malheureux Bernard, il se montrait de plus en plus invraisemblable. Il

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monologuait inlassablement , et sa manie déambulatoire ne s'alentissait point. A la longue, j'arrivai même à lui témoigner plus de pitié que d'aversion. Il tenait des propos si extravagants !

Un jour, entre autres, que je m'étais aventuré, je ne sais pourquoi, à lui conter les détails de certaine fête somptueuse oùj'avais eu le plaisir d'être invité, il me répliqua d'un ton dédaigneux :

— Quelles pauvretés ! C'est un luxe pour épicier que cela. J'ai connu dans ma vie de plus opulentes réjouissances.

Et comme, piqué, je lui citais la somme considérable à laquelle on évaluait les frais de cette seule soirée :

— Bagatelle ! s'écria-t-il . Je me paye mieux encore .

Et comme je haussais les épaules en disant :

— Vos plaisirs sont diablement coûteux ! Il me confia tout bas cette énormité :

— Mes plaisirs ! Leur splendeur est telle

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que les plus milliardaires de vos amis ne pourraient se les procurer. Rien d'étonnant : mes plaisirs n'ont pas de prix.

Je ricanai :

— Vous devez être très riche !

— Oui, fit-il.

— Ah ! parfait ! Je comprends à présent votre superbe insouciance, votre insolente oisiveté! L'argent permet tous les caprices.

Mais il se récria :

— Non, non, vous vous méprenez. Je n'emploie jamais le mot « riche » dans son acception la plus restreinte. Si vous désirez l'entendre ainsi, je vous avouerai sans ambages la singulière médiocrité de mes finances.

— Alors ?...

Pas de réponse.

— Dans ce cas, je ne comprends plus.

Et j'insistai :

— Je ne m'explique pas davantage l'abondance de vos loisirs. Il vous faut bien travailler pour vivre, comme tout le monde.

— Certes, concéda-t-il, je fais le nécessaire. Je me sers du travail. Je n'y sacrifie point. Il m'est fréquent de peiner de huit heures à seize, sans un arrêt ; mais j'ai soin de ne jamais excéder le minimum de mes utilités ; et je presse la besogne, je ne m'attarde pas.

— Vous gagnez votre vie?

— Oui, mais le plus vite possible, afin d'avoir le temps de la dépenser.

Je le regardais, rêveur.

Il rit, et dit :

— Cela trouble votre notion des « profits et pertes ». Vous ignorez assurément qu'il existe de ces choses qu'on ne saurait économiser sans les rendre vaines. La vie en est une. Elle n'est belle que prodiguée.

Et devant mon affirmation que nul plus que moi ne se prodiguait en efforts, il riposta :

— Mais vers un but : précis, forcément arbitraire : la fortune, les honneurs, que sais-je!... Prenez garde. L'avenir reculera

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sans cesse devant vous, et vous serez toujours déçu ; et décevante et vide de beauté, cette course au néant vous aura coûté le plus fort de vos forces. Vivez plutôt le présent, l'immense présent ! vivez-le large et profond, total. La minute se suffit à ellemême : c'est la proie qu'il est insensé de lâcher pour l'ombre. Il n'y a nulle part de finalités. Ne le regrettez pas, et connaissez la joie magnifique de vivre dans la plus entière inconséquence.

— Fou ?

— Si vous voulez. C'est un mot neutre qui ne répond à rien. L'antonyme de « sage » ! — mais a-t-on jamais défini la sagesse ?

Nous traversions une chaussée, sous la pluie. Notre dialogue fut coupé par un insoucieux camion, qui nous octroyait à chacun une part égale de boue gluante.

— Quel sacré temps ! m'écriai-je.

Et Bernard de répliquer :

— Bah ! On a le temps qu'on mérite.

Il exagérait. Je ne pus souffrir pareille

insanité. Je le plantai là sans la moindre excuse. Mais pas assez vite, cependant, pour ne pas l'entendre murmurer :

— Les soleils sont tellement facultatifs.

Pauvre homme ! il m'inquiétait. Vraiment.

Après les fruits, les liqueurs. Zéphyr in les détaillait avec amour. Elles étaient à la fois vieilles et fortes, contrairement à ce que sont les hommes ; mais on ne goûtait pas en elles le seul plaisir de cette fantaisiste anomalie. On leur trouvait d'autres qualités, qui, pour être plus matérielles, n'incitaient certes pas à de moindres admirations. Et, devant les unanimes suffrages de gosiers délicats, manifestement rebelles à la douche émolliente des eaux minérales, une sorte d'émulation, naissant au creux des bouteilles, semblait aviver encore les tons

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chauds et les ardents bouquets des cognacs, des menthes, des curaçaos et des chartreuses. Tant et si bien qu'on ne voulait désobliger aucun des candidats par l'aveu d'une quelconque préférence ; ce qui n'empêchait pas, tout bas. une ferveur particulière pour certain kunimel à double ^èro, que les plus imaginatifs déclaraient fleurer la Courtaude.

Barabbas , distrait, répondait à sa voisine :

— L'amour?... excellent. Mais ce breuvage aussi est une luxure.

Liquoreux, c'était le dernier épisode d'un déjeuner sur l'herbe, très simple, mais justement à tel point synthétique qu'on aurait pu fort bien lui accoler l'article défini. Nul peintre n'eût désavoué pareil déjeuner. L'herbe étalait de tous côtés, sans diversion, un vert éclatant, implacable, à la manière célèbre du aplat d'épinards ». Et l'ambiante contagion Je eevert avait gagné jusqu'à la nappe, jadis

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blanche, autour de laquelle — prévus contrastes — rutilaient au soleil des chairs dorées de femmes, des pourpres de manteaux, des violets d'écharpes, des noirs d'hommes en veston. Rien ne manquait à V illusion champêtre, un peu spéciale, que nécessite ce genre de cérémonie. Tout y était. Un arbre en bronze au premier plan, trois nuages de fond, grisâtres, sur un ciel indigo . Fichés en terre, et vermillons, deux larges parasols. Un chien pisseux, dans un coin, près du fouillis bigarré des flacons et des victuailles. Voire, à décente proximité.

V épanouissement mat des plus authentiques bouses de vaches.

Et Zèphyrin chantait, heureux de sa femme et de ses enfants ; Bernard et Sonia se caressaient, heureux de Vamour ; Barabbas se taisait et ne bougeait, heureux de respirer ; et chacun des autres s'abandonnait à un petit plaisir à sa façon.

— ioS —

Mais une lassitude s' affirma bientôt et du silence et des chansons et des caresses. On en vint insensiblement aux paroles sensées. Il paraît qu'elles sont indispensables au parfait bonheur.

Bernard, surtout, avait de jeunes enthousiasmes à expectorer :

— ■ J aime les hommes ! s'écriait-il, j'aime le peuple !

A quoi Barabbas répliqua :

— Je hais le peuple, aimant les hommes.

— Je reconnais dans cette haine, riposta Bernard, votre noble souci de Vindividualisme. Je le possède aussi. Je ne saurais m intéresser au peuple en tant que collectivité ; ce serait ridicule. Mais, dites-moi, où sont-ilssusccptiblesd'èclore, les individus que vous réclame^ à grands cris, sinon dans V immense bouillonnement de ces multitudes populaires que vous méprise^? La noblesse et la bourgeoisie ne sont plus que des mots à panaches, qui dissimulent de leur mieux

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les débilités et les névroses d'une décadence. Elles ont arrêté toutes deux leur développement pour se figer dans un type unique d'humanité, que son impuissance à évoluer condamne à ne plus donner désormais que du déjà vu. Le peuple, au contraire : à l'infini diversifié, c'est une mine encore vierge de forces humaines, où, perdus dans la masse des déchets de toute sorte, brillent peut-être les trésors les plus insoupçonnés. Je devine là, Barabbas, toutes les possibilités imaginables d'individus. A nous de travailler à les découvrir.

Barabbas s'apprêtait à répondre ; mais il y eut un intermède. La petite fille de Zéphyrin questionnait tout haut, à propos d'un livre qu'elle épelait :,

• — Qu'est-ce que c'est qu'un mâle?

On dut lui fournir des explications, qu'elle ne put comprendre. On finit par lui dire :

— C'est ton frère.

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