‹ InsulaireChapitre 2 sur 5 · I IO · texte numérisé non relu

I IO

Mais elle insistait :

— A quoi le voit-on?

— A ça, fit Mmc Zéphyr in, énergique, en lui déculottant à bout de ne^ le jeune garçon.

La petite vit, comprit, trouva la chose toute naturelle et n'insista plus. Dépouillé de son mystère, le problème du mâle ne lui devint jamais, par la suite, un sujet d'insomnie.

Et Barabbas reprit :

— Mon cher Bernard, le peuple, mémo en révolution, n'est jamais qu'une armée disciplinée. Il se choisit toujours des chefs pour assouvir son profond besoin d'obéissance ; et toujours des chefs à sa portée, à son image. Je ne vois en lui que des possibilités de tribuns et de citoyens : esclaves les uns des autres.

— Vous avouere^ cependant, protesta Bernard, que le peuple a déjà produit certains individus dont il peut être fief.

— 77 n'a pas lieu d'en être fier : il ne

les a pas formes. Les êtres d'exception dont vous parlc\ se sont arraches à son emprise, se sont élevés au-dessus de lui; il ne leur pardonne pas cette ascension. Non, Bernard, le peuple ne reconnaît jamais ses véritables grands hommes.

Autrefois, il les brûlait. Aujourd'hui, il les laisse crever de faim. Demain, il les empêchera même de naître.

— Dans ce cas, il convient de V éclairer, ce peuple ! de lui préparer un avenir meilleur.

— Mêle\-vous aux foules, Bernard.

Vous n'y gagner ~e^ rien, ni pour vous ni

pour elles, je pense ; et vous risquerez de vous y perdre. Mais plonge^ quand même si telle est votre envie. Il faut toujours céder à ses instincts, sans écouter personne. Quant à moi, si je me suis retiré à l'écart de la vie sociale, c'est affaire de goût, de tempérament plutôt.

Rien de plus personnel que ce choix. Je n'ai jamais éprouvé le désir de me pro-

poser en exemple. Et la pensée me serait même insupportable d'avoir enfanté des disciples.

— Le peuple est riche de promesses !

disait encore Bernard.

— Ou il ne tient jamais, ajoutait Barabbas.

C'est alors que Zèphyrin sortit enfin de son mutisme :

— Que diable ! Vous parleç tous deux du peuple avec une assurance qui nie.

déconcerte. D'où le connaissez-vous?...

Barabbas, de par ses origines, porte en lui le sang d'illustres ancêtres que bien des noblesses lui envieraient. Vous, Bernard, n'êtes qu'un bourgeois dévoyé.

Votre érudition populaire est pauvrement livresque ; et vous parle\ l'un et l'autre à la façon des livres, pas mieux. Et je me tairais, moi, enfant du peuple, homme du peuple, ouvrier du peuple!...

Je serais pourtant le seul ici qui mériterait qu'on V écoutât.

— Votre opinion, vile l réclamait Bernard.

— Celle d'un affranchi, murmura Barattas.

— Eh bien, commença Zéphyrin...

Mais il hésitait. Il s'y reprit à deux

fois avant d'arriver à ceci :

— Ni Vamour ni la haine, comme vous les entende^. Je ne vous suis pas jusqu'à ces deux extrêmes. Je préfère un juste milieu. Jestime qu'on peut affectionner le peuple, mais à distance.

— A distance!

— Oui, Bernard. Il existe de nombreux obstacles à la communion généreuse que vous réve^. Je n insiste pas sur les plus connus. Laissez-moi vous en indiquer un seul, que vous ne soupçonne^ peut-être pas et qui, tout physique, tout nasal même qu'il soit...

— Comment ?

— C'est bien simple : le peuple sent mauvais. Il ne se doute pas du tort que

lui fait ce petit défaut. Mais je dirai plus : il se complaît dans la crasse. Estce à vous, par hasard, de vous empuantir afin de le satisfaire? Non. Que Monsieur le Peuple essaye plutôt de se hausser au niveau de vos baignoires. Le traiter en ami? coucher avec sa femme? épouser sa fille? parfait. Seulement : la douche et le savon pour commencer. Après, nous verrons.

Cette déclaration désinvolte amusa la compagnie.

— Mon cher, s" écria Bernard, je vous accuse de partialité. Cette répugnance purement olfactive tient à coup sur au genre de fréquentations que vous impose votre métier. N'étes-vous pas vidangeur?

Mais Zèphyrin avait réponse à tout :

— Certes, rèpliqua-t-il, et je m en fais gloire. Permettez-moi cependant, Bernard, de qualifier votre insinuation fî erronée. Je vois, hélas, qiion méconnaît à plaisir ma corporation. Apprcnc\ que

personne au monde ne se lave et ne se parfume avec autant d' opiniâtreté que les vidangeurs^ Ce sont assurément les meilleurs clients d'Houbigant et de Coty. Cela vous étonne?... N'ave^-vous donc jamais constaté, par ailleurs, la délirante gaieté des citoyens croque-morts?

On rit.

On riait dans les îles. On ne méprisait pas le rire. Et V on arrivait aussi loin, ma foi, que les gens sérieux, et qui pensent.

Le soleil tapait ferme. Les parleurs suaient à grosses gouttes. Les oreilles bourdonnaient aux écouteurs. Quelqu'un résuma l'opinion générale en disant :

— Faisons la sieste.

Et c'est ainsi, ce jour-là, que se termina la discussion de la question sociale : en queue de poisson. Mais elle ne s'en montra pas offensée. Elle avait l'habitude.

Boum ! la guerre.

Les journaux ont beau dire, on y était préparé, — moralement. On y pensait depuis le début de juillet. Tout n'est qu'habitude : on avait eu le temps de se faire à l'idée sanglante. Aux premiers sursauts d'angoisse avaient succédé très vite une espèce de calme béat, de résignation à l'inévitable, et même un sentiment de curiosité devant la chose inconnue. On disait : terrible ; mais du bout des lèvres. On disait six mois, mais croyait-on seulement à six semaines ? Le mot « guerre » s'identifiait avec celui de « victoire ». La gloire dissimulait les souf-

frances ; l'honneur, les servitudes. On prévoyait sans doute un monstrueux carnage : mais chacun possédait une telle conviction d'en revenir ! On s'offrait ainsi du patriotisme à bon marché.

J'étais comme les autres. — Je déplorais pourtant que cela survint à ce moment précis de l'année ; à la veille de mes vacances. J'eusse préféré un été qui me permît de goûter successivement aux deux distractions. Et quand le train m'emporta vers mon régiment, je me découvris au cœur un regret pour Deauville. Mais il futéphémère; il dut céder la place au plaisir que je ressentis à endosser la livrée — dite « uniforme » en ces temps anciens — de défenseur du Droit et de la Liberté.

J'avais embrassé Louise avant de partir, mais rien de spécial : un baiser pareil à ceux de tous les jours ; je savais à quoi m'en tenir sur la durée de mon absence. Louise, elle, était pâle, et plus silencieuse encore que de coutume, sans témoigner cependant

— iig —

d'émotion profonde. Elle n'avait jamais cru à la guerre, elle n'y croyait pas davantage ce jour-là. A l'heure même des adieux, elle se contentait de répéter tout bas : « Ce n'est pas possible », et me bourrait les poches de crottes pralinées, comme pour une excursion à la campagne. Elle n'eut pas un attendrissement, pas un de ces cris qui consolent, qui stimulent. Je ne l'aurais pas crue tellement insensible. Et j'étais un peu vexé. Ce départ manquait vraiment de grandeur. Je n'avais pas l'air d'un héros qui s'apprête à courir la plus folle aventure. « Mon petit Georges, prends ce foulard et n'attrape pas froid. » Voilà ce que j'entendais. Il y a des femmes, pensais-je. qui ne sont jamais à la hauteur des circonstances.

Quant à Bernard, il n'avait pas même paru se douter de l'imminence d'un conflit. J'avais en vain tenté, tout le mois, de fixer là-dessus son attention, de lui arracher une opinion, de susciter ses pronostics. Cet incorrigible bonhomme, si par hasard il

m'écoutait, c'était pour railler aussitôt mes appréhensions. Trop heureux lorsqu'il ne m'opposait pas simplement une mine ahurie, comme si je l'eusse entretenu de la plus nébuleuse Apocatypse ! Ce détachement, cette indifférence avaient plus que jamais le don de m'exaspérer. Je ne lui mâchai pas ma façon de voir. Mais il était toujours à cent lieues de mes paroles, préoccupé par des questions à tel point inactuelles que j'arrivais à douter véritablement qu'il eût encore toute sa raison. Il ruminait d'étranges réformes sociales, des morales sans obligation ni sanction, une société neuve où s'exercerait en pleine liberté la sélection naturelle. Il rêvait d'une anarchie optimiste, qu'il appelait aussi, parfois, la règle des exceptions despotiques. Il parlait de la nécessité future d'un sexe neutre, et de rétablir à notre profit l'esclavage africain, et d'une loi sur la paresse oratuite et obligatoire, et de l'urgence d'une vidange intellectuelle, et du parfum des roses. — Mais je l'entendais de moins en

moins. J'enfonçais chaque jour davantage dans l'actualité ; elle commençait déjà de me couvrir les oreilles.

Le 31 juillet, comme je confiais à Bernard que j'avais bouclé ma valise, il me dit en riant :

— Pourquoi pas une malle ? Quand on se risque dans de pareilles équipées, on ne saurait prendre trop de précautions.

Ce furent ses dernières paroles. Le lendemain, il avait disparu.

Je ne déplorai pas son absence. Je crois même me rappeler que je ne m'en aperçus point. J'avais d'autres soucis en tête. Je me donnais tout entier aux préparatifs suprêmes delà veillée d'armes.

Et des années coulèrent sur ma vie, une à une, tantôt ardentes et tantôt lasses. Je connus la douleur aiguë, la monotonie sourde, l'abêtissement, la peur, lahaine. Mais

tout cela n'a pas d'importance. Je ne m'appartenais plus. J'étais un petit morceaud'une patrie souffrante. Et je partageai l'ivresse du numéro matricule 4. 356. qui fit son devoir de citoyen jusqu'au bout, jusqu'au meurtre des hommes d'en face, jusqu'à l'anéantissement de soi-même.

Seule, la mort physique m'épargna.

Je fus un héros. Je vécus la guerre.

C'était Vhiver dans les îles. Un rude hiver, comme on en avait rarement subi, de mémoire d'insulaires, et qui menaçait de traîner en longueur.

Ils avaient allumé de grands feux clairs dans les âtres et les veillaient avec soin, chacun son tour, pour qu'ils ne pussent vaciller et s'éteindre. On s'y chauffait de compagnie, tantôt che^ l'un, tantôt che% Vautre, et partout s'allongeaient les divans confidentiels et s'écrasaient les coussins bigarrés sur l'épaisseur mate des tapis, et de subtils parfums brûlaient dans les cassolettes. Les

mots assemblés chantaient pour chanter : musique sans programme, qu'un Bach ou un Brahms n eussent pas désavouée.

Les soirées réunissaient le plus souvent Barabbas et Bernard. Ils bavardaient et se taisaient, côte à côte, en des fauteuils profonds et bas, face au foyer. Sonia.

dévêtue, reposait à leurs pieds, parmi des avalanches de fourrures. Elle semblait sommeiller , couchée sur le ventre, le visage dans le creux d'un coude, sa longue chevelure blonde masquant toute une épaule et tombant de ce côté jusqu'au sol, en gerbe d'or. Les hommes lui donnaient de fréquents regards : elle était leur silence. Devant eux s'épanouissait en pleine lumière sa croupe ferme et lisse, un peu rosée par la chaleur. Ils y pouvaient suivre, comme sur un miroir.

les reflets des jeux dansants de la flamme. Et tous deux, au milieu de leurs paroh ... la caressaient doucement de temps à

aUtfe, d' un geste machinal, ainsi qu'on a coutume de faire avec un chien familier.

Il arrivait souvent à Barabbas d'interrompre une chanson métaphysique pour contempler Sonia et dire à Bernard de ces choses :

— La femme est peut-être le plus mystérieux de nos mystères. Elle porte en ses flancs la possibilité redoutable de créer la vie, ce qui V apparente aux forces vives de la nature. Elle y gagne en inconscience. Et voilà pourquoi nous ne connaîtrons j amais le secret de sa beauté. Regardez-la : elle ne nous entend même pas, bien qu'elle ne soit point endormie . Que fait-elle en cette minute? Etre de désir, quels prodigieux désirs la travaillent?..: Je vois en elle tout V infini des réalités et des rêves.

Une fois, Bernard demanda :

— Qui est Sonia?

— Comment ! s'écria Barabbas, vous

ignore^ son histoire ! C'est bien. Je ne m'attendais pas à cette magnifique insouciance che% vous, qui me paraisse^ être son amant favori depuis déjà quelques années.

— Nous ne parlons jamais de ces détails.

— Et vous ave\ raison; je vous comprends. Mais il riy a rien dans la vie de Sonia qui soit extraordinaire — ■ elle est si limpide ! — et rien qu'on 11c puisse répéter. Sonia, « née de bonne famille », fut comme bien d'autres : « une jeune fille bien élevée ». Elle connut toutes les prisons de la jeune fille -.physiques, morales, intellectuelles . Mais elle était trop spontanée, trop fraîche, trop passionnée, trop vivante en un mot, pour s'en accommoder longtemps. Toute jeune encore.

elle commença de chercher quelque chose au delà des horizons obligatoires.

— Et c'est vous, Barabbas, qui la prîtes par la main...

— Mais non, je ne la connaissais pas, je ne fus pour rien dans son voyage. Elle se dirigea seule. Et ce que f avais mis des années d'études, de recherches, de méditations à élucider, elle le découvrit en se jouant, un soir d'été.

— ■ Cette île?...

— Elle s y transporta soudain, certain soir que les brises étaient chaudes et que ses sens étouffaient dans leur gaine. Sa jeunesse vint s'épanouir sur nos rivages : je la cueillis. Sonia ne m'aima point, mais elle me sut gré de l'avoir délivrée d'une virginité. douloureuse. Longtemps, elle se contenta de menues voluptés. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'elle devint femme : mûre pour l'amour. Vous fûtes, Bernard, son véritable initiateur. Vous lui arrachâtes son premier cri ; et devant vous seul elle s'est dévoilée toute.

— Que fais ait- elle avant moi?

— Jusqu'à votre arrivée, Bernard, elle ne cessa de vivre dans cette île. Elle ne s absenta qu'une fois : très peu de jours. On exigeait sa présence chc\ les siens, paraît-il. De ces exigences dites « impérieuses» : on V a mariée l On l'a enfermée dans ce qu'ils appellent le mariage. Mais il n'existe pas de tombeau si hermétique qu'on ne ^puisse y trouver de fissure. Elle n'eut aucune peine à s évader; elle revint bien vite prendre sa place parmi nous, libérée des contraintes.

— Et le mari ?

— Le mari, je crois, est tellement absorbé par ses « devoirs d'honnête homme et de citoyen » que — sa femme — il ne s'est même pas aperçu de son absence !

Il y eut un silence entre les deux hommes. Sonia avait bougé ; elle sortait de sa torpeur. Elle s'étonnait :

— Dites-moi, Barabbas, pourquoi les Jlcurs ont-elles des parfums?...

— i2g — Et Barabbas ne savait que répondre.

Mais V hiver redoublait de rigueur.

Vile bienheureuse n'était pas épargnée.

Des vents malsains, qui sentaient le continent, enfiévraient, glaçaient, paralysaient quiconque osait s'attarder hors de la douce chaleur des maisons. Déjà quelques insulaires, pris de démence, avaient mis à la voile, attirés comme par un aimant vers les havres barbares des civilisations occidentales. Mais les plus à plaindre étaient ceux-là qui, restés fidèles, déploraient les brumes et les pluies et les constantes ténèbres, désireux qu'ils se sentaient de folâtrer à nouveau dans les forêts, sur les collines, au long des vallées, et de revoir la lumière ètincelcr, les êtres s'ébattre en joie, les fleurs fleurir.

C'est alors que Barabbas émit Vidée d'allumer des feux en plein air, pour

réchauffer l'atmosphère, disait-il, et proposa de souffler sur les nuages, tous ensemble, à seule fin de se frayer une vue jusqu'au bleu du ciel.

On se récria. Les uns taxaient le projet d'utopie; d'autres doutaient seulement :

hésitaient devant V appréhension d'une plus grande tristesse au lendemain de l'échec toujours possible d'une tentative aussi hasardeuse. Mais certains {dont Sonia, Zèphyrin, Bernard) — qui aimaient l'action pour elle-même, nue, dépouillée de ses conséquences — commencèrent aussitôt de rassembler le bois et d'emplir leurs poumons. Et bientôt flambaient des bûchers et soufflaient des tempêtes. Et V air ne tarda pas à tiédir, les nuages à se dissiper et le soleil à magnifier la terre.

Mémorable devint la date, à laquelle les amis de Barabbas exécutèrent le mi-\ racle qu'il avait conçu.

Naturellement, ils ne possédaient pi

le pouvoir de modifier la souveraine ordonnance des saisons! et ce fut V hiver longtemps encore sur les calendriers.

Mais, de ce jour, rien ne ressembla davantage à un printemps que l'hiver dans les îles.

Rien n'est éternel. La guerre de Cent Ans elle-même se termina, dit-on, à l'expiration de sa centième année.

Vint donc pour nous l'armistice du n novembre 1918, me permettant, peu après, d'être démobilisé par anticipation, ce qui s'appelait à l'époque : une mise en sursis. Et, je l'avoue — malgré la conviction de mes vertus guerrières, ma joie fut grande. Je pouvais enfin me replonger dans mes habitudes d'antan, dans ces chères habitudes auxquelles j'avais rêvé que de fois ! Je retrouvais du même coup et mes occupations et ma femme. Les camarades s'accordaient à

me déclarer, dans le langage à la mode : « Tu es verni. »

Louise, dès mon retour, sembla renaître. Elle avait été comme anéantie depuis les premiers jours des hostilités. Jamais on ne vit femme souffrir à ce point d'événements dont aucun, cependant, ne l'atteignait dans ses affections les plus intimes. Elle s'était retirée dans un complet isolement et, là, se consumait en larmes, en larmes sans objet, presque inopportunes. L'idée seule de la guerre la martyrisait, je crois. Elle étonna tout notre entourage par cet étrange manquement aux convenances, qu'on finit par attribuer à quelque maladie des nerfs.

Aucune parole de raison n'avait prise sur elle. Aux périodes même où je n'étais pas au danger et lors même qu'une permission me rendait à elle pour un temps, elle s'avérait pareillement désemparée ; mais sans que je pusse obtenir la moindre explication ou lui procurer le moindre réconfort. Elle souffrait. Elle m'était devenue lointaine et souvent

comme étrangère. Et je la plaignais, ne comptant que sur la paix future pour la ramener à un état plus normal. — Je ne m'étais pas trompé. Sitôt l'armistice, sitôt mon retour, elle se mit à renaître, peu à peu.

Nous reprîmes sans difficulté notre vie d'avant-guerre. Et j'éprouvai la joie de n'y constater absolument aucun changement.

Jusqu'à mon compagnon d'autobus, jusqu'à ce Bernard — depuis si longtemps oublié — que je devais retrouver fidèle au poste, dès mon premier voyage ! Mais avec lui, par exemple, ce ne fut point banal. Je n'hésiterai pas à relater l'extraordinaire conversation qui nous remit en contact l'un avec l'autre.

Physiquement, c'était le même homme :

quelconque au delà de toute expression. Il parut satisfait de me retrouver. Après une cordiale poignée de main, comme il ne disait mot, l'inévitable question me vint aux lèvres :

— Eh bien, qu'ètes-vous devenu pendant la guerre ?

Et je l'entendis interroger paisiblement :

— Quelle guerre ?

Je le fis répéter. Et je balbutiai :

— Mais... celle... celle que... enfin, la guerre !

— Ah ! la guerre de quatre ans ! C'est de l'histoire, cela. Vous vous occupez d'études historiques ?

— Mais c'est de l'histoire que j'ai vécue !

— Pas moi. J'ai assez de mal à vivre ma propre vie.

Choqué, je l'étais à un tel point que je ne voulus pas relever le propos. Ce fut lui qui reprit, avisant un ruban à ma boutonnière :

— Blessé?

— Oui.

11 sourit pour me répliquer :

— Je connus pire : j'ar été tué.

— Quoi ?

— Ou plutôt : je me suis tué. Dès le début.

— i37 — Et devant mon ahurissement, il compléta :

— Oui, je suis resté mort durant quelques années.

J'étais outré d'une pareille plaisanterie, je ricanai :

— On vous a donc ressuscité !

— Pas « on », dit-il avec le plus grand calme ; moi-même. Je n'ai compté que sur moi pour cette délicate opération. J'ai beaucoup de volonté : je me suis ressuscité de mon mieux.

J'arrivais heureusement à destination. Je le quittai sans daigner répondre, furieux !

Mais il continua le soir même, à brûlepourpoint :

— Cette guerre dont vous me parliez

tantôt, à laquelle vous semblez attacher

tant de prix, que vous a-t-elle rapporté ?

Je dus réfléchir un instant avant de répondre :

— Rien, mais...

— Il n'y a pas de « mais », s'écria-t-il vivement. Vous avez prononcé le mot juste : rien. Ne cherchez pas davantage. Tout ce que vous tenteriez d'ajouter ne saurait être qu'artifices. Rien ! Et tous les hommes en sont là. Et c'est pour ce lamentable « rien » qu'ils se sont tous convertis, d'un seul élan, à l'épuisante religion du sacrifice !

Je ripostai par les phrases bien connues sur « le conflit des races », sur « l'intérêt des collectivités ». Mais j'étais condamné à entendre :

— Il y a les hommes. Blancs ou noirs, peu importe ! Quant aux collectivités, je n'en connais qu'une : l'espèce humaine. Et toute cette masse d'esclaves a été saignée, torturée, broyée, pour le seul intérêt et le seul plaisir de ses maîtres ; de maîtres — ironie suprême ! — qu'elle s'était librement choisis. Ah ! montrez-les donc, si vous osez, les avantages que cette masse, dont vous êtes, a bien

pu retirer d'un pareil cataclysme!... Je ne vous parlerai point finances et commerce : vous êtes mieux placé que moi pour apprécier à sa valeur le marasme dont ils sont atteints. Je me contente, moi, de la régression spirituelle de l'humanité : l'apathie des sensibilités et des intelligences, le déchaînement des instincts les plus grossiers, les plus barbares, sous le couvert hypocrite de vieilles morales périmées, et l'anéantissement de toutes les libertés, et l'irrémédiable faillite de l'individu. La vie n'est plus, pour la plupart des êtres, qu'une corvée triste. On a perdu le sens de la vie. Que voulezvous ! on a trop flairé la mort, la charogne : on y a pris goût. On en est arrivé à ceci : que bien mourir est plus estimé que bien vivre.

— Mais qu'appelez-vous « bien vivre » ?

— C'est adorer la vie : quelle qu'elle soit, sous toutes sesapparences. Menteuse, cruelle, obscène, immonde, il faut s'ingénier à l'aimer quand même, malgré tout. Ou alors, quoi ?. . .

Avons-nous autre chose qui s'offre à notre besoin d'amour? Non. Il ne nous est donné que la vie. Aimons-la furieusement. Et si, par hasard, elle va par trop à l'encontre d'un idéal qui nous est personnel, eh bien, nous possédons en nous la puissance de la recréer : à notre imaçe.

— Mais vous, pourtant, vous ! ces dernières années, vous l'avez reniée, cette vie ! Vous l'avez traitée comme une intruse !

— Non ce n'est pas elle que j'ai fuie ; c'est la mort, c'est la guerre, c'est la négation de la vie.

— Si je vous ai bien compris, vous l'auriez même tuée en vous !

Bernard eut un rire énigmatique :

— Non, non! ne croyez pas cela. Je n'ai renoncé « qu'à la vie extérieure ». Un petit suicide de surface, et provisoire.

— Comment avez-vous fait ?

— Je ne puis vous dire.

— En pleine tristesse des mondes, quel

est donc cet asile de joie qui vous était ouvert ?

— Ah ! trouvez-le vous-même !

— Mais où chercher ?

— Là-bas...

— Des idoles! toujours des idoles !

Et Barabbas les brisait dans les mains de Bernard, qui ne cessait de lui en apporter de nouvelles, chaque fois convaincu de tenir le vrai Dieu et navré, chaque fois, quand il voyait s" éparpiller au sol de nouveaux débris.

Ces multiples déconvenues V affectaient.

Mais il n'en tenait pas rigueur à Barabbas. Il lui prêtait au contraire la plus grande attention, espérant découvrir en lui quelque indice qui Veut guidé dans sa recherche de Vincassable vérité dont il se sentait le désir.

Si bien que Barabbas finit par lui déclarer :

— Je vois, mon cher Bernard, que vous prenez intérêt et plaisir aux mots que je vous dis J'en suis enchanté : ce ne peut que développer notre amitié naissante. Mais je soupçonne en vous, hélas, un excès d'intérêt au détriment du plaisir. De là vos inquiétudes, au lieu de la folle joie dont je vous souhaiterais possédé. C'est votre façon de m' écouter qui vous est cause de tristesse. Méfiez-vous donc de la foi. Vous ne sere^heureux de mes paroles que le jour où vous les aimere% asse% pour les « aimer tout court », sans y croire.

Et devant les protestations de Bernard, il s'écria :

— Mais, sacreblcu l Je n ai pourtant rien d'un pédagogue ! Je jette une suite de cris contradictoires, selon la couleur du temps et la qualité de mes digestions, voilà tout. Non, non, ne dites pas -.sceptique. Ma vie n'est faite que de convie-

tions. Si elles se succèdent les unes aux autres avec rapidité, cela n'empêche pas chacune d'elles d'être sincère et belle. La beauté d'un amour n'est pas fonction de sa durée.

Bernard s'indignait. Il maintenait son accusation de scepticisme. Il interrogeait avec ironie :

— En quel Dieu croyez-vous?

Et Barabbas répondait :

— En tous les miens : que je porte en moi, successifs.

— Ce n est pas une philosophie!

— Tant mieux. La métaphysique n'a plus de raison d'être depuis que nous avons trouvé plus expédient de déifier V homme.

Mais Bernard ne V entendait pas ainsi.

Il s' échauffa. Il versa dans la discussion tonte l'âpreté des controverses d'école. Il parla bientôt seul, Barabbas ne se plaisant guère à le suivre sur ce terrain. Il parla longtemps. Il examina, un à un, tous les vieux systèmes, tant politiques qu'ar-

tistiques, tant moraux que sociaux ; il les réfuta, les jugea périmés, les condamna Tout cela au nom du dernier-né des évangiles ! car son complet affranchissement n aboutissait qu'à la plus servile des conversions. Il se déclarait, en somme, partisan d'une doctrine, avec l'ingénuité de la supposer moins doctrinaire parce que plus neuve : plus actuelle, disait-il, plus future. Et c'était, pêle-mêle, les formules bien connues de « Société des Nations », de « morale rationnelle », d' « art prolétarien », de « communisme intégral ».

Quand Bernard eut terminé, Barabbas se taisait toujours. Il suivait du regard un vol nuptial de libellules, il se désintéressait des hommes. A V insistance de Bernard, qui réclamait son avis, il répondait seulement :

— Vous ave\ pcut-Jtre raison. Mais ce n est pas là ce. qu'un insulaire entend par idéalisme.

Bernard répliqua :

— L'Ue est hors de cause. Je vous parle du continent.

— Il ne m intéresse point, dit Barabbas. Mais enfin, si vous exige^ à son égard mon opinion du moment, je vous avouerai que, religion pour religion, f aimerais encore mieux le voir pratiquer les anciennes que les nouvelles. Les défuntes idoles du catholicisme, par exemple, se permettaient souvent d'être impudiques et gracieuses. Celles qui les ont remplacées ne possèdent même pas ce courage, ni cet attrait. Votre religion d'aujourd'hui répugne à tout amour . Laïque, elle est pudibonde, elle est laide : qualités qui ne manqueront d'ailleurs pas de la mettre en vogue. Elle s'applique à diviniser des mots au sens incertain, des mots ternes, vides, sans vie, des mots à majuscules : la Raison, le Droit, la Justice, que sais-je encore!... C'est le dernier échelon du fétichisme. On ne peut aller plus bas dans l'ignorance et la stu-

pidité. Mieux vaudrait se convertir aux rituelles bamboulades des nègres les plus primitifs ; il en est, dit-on, qui sont assez poètes pour tourner leur dévotion vers le soleil. Oui, Bernard : n importe quoi plutôt que les formules abstraites! la vie leur oppose un constant démenti. Si vous voulez à toute force vous humilier devant quelque chose, fichez en terre un bout de bois à face humaine et adorez-le. Ce sera moins ridicule.

Et Barabbas s'en fut, laissant Bernard seul à seul avec ces paroles de sagesse ou de fo lie :

— Gardez-vous des nouveaux cultes.

Bernard. Ils sont plus dangereux que les anciens, étant plus bcies.Je vous en prie, vivent soye\ déraisonnable, soyez injuste, soyez un homme.

Un être dangereux, ce Bernard ! Je m'en rendais compte chaque jour davantage.

Son « là-bas», qu'il m'avait dit un soir, me trottait dans la tête, m'obsédait. Que signifiait?... Où voulait-il en venir?... Avait-il été vraiment déserteur?... Autant de questions que je ne cessais de remuer en moi. A la dernière, le « non » s'imposait ; il n'eût pas eu cette sécurité, cette fierté même dans l'attitude ! Mais alors, l'asile de paix auquel il avait fait allusion?... Je me perdais en conjectures. Ce problème me tourmentait, partout, à toute heure ; je devenais distrait,

nerveux, irritable. J'essayai plusieurs fois de ramener là -dessus la conversation ; il déjoua la manœuvre. Je la brusquai, j'interrogeai crûment ; il se contenta de rire en répétant « là-bas »; et il me jetait encore, en manière de dérision, un ridicule « cherchez vous-même ». J'enrageais !

Et soudain, à la faveur de mon irritation devant cet homme, me revinrent à l'esprit tous les désagréments qu'il m'avait autrefois causés. Les quatre années de guerre que je venais de vivre me les avaient sortis de la mémoire. Mais, en l'espace d'une minute, ils y réapparurent : précis, troublants, cruels . Et ma colère se fondit en frayeur. Etais-je donc sur le point de recommencer la néfaste expérience ? allais-je me soumettre à nouveau au bon plaisir d'un aventurier qui venait on ne sait d'où et dont l'existence m'était inconnue?... Je me révoltais devant cette perspective ; mais une sorte d'intuition me la disait tout bas inévitable ; je tremblais. Je lis effort sur moi-même, je me raisonnai,

— i5i — j'examinai la situation aussi froidement que possible, je tendis ma volonté, je concentrai mes forces de résistance, je me préparai à une lutte sans merci. Et tout cela pour arriver à quoi ? une capitulation ! Je dus en effet m'incliner bientôt devant l'évidence : j'affectionnais Bernard, je lui étais attaché ainsi qu'au meilleur des amis.

Comment lutter contre une affection qui vous tient au cœur ? Tous les arguments de la raison deviennent spécieux. Je les rejetai un à un, comme des armes inutiles. J'éprouvais d'ailleurs le besoin d'une grande paix ; et c'est avec ivresse que, pour l'obtenir, je me livrai pieds et poings liés à Bernard. Je comptais sur sa générosité et ne fus pas déçu. En échange du petit sacrifice d'amourpropre que j'avais dû lui consentir, il m'offrit, sans réserve, les inestimables trésors de son amitié.

Alors, pour la seconde fois — après quatre années d'intervalle — ma vie commença de se transformer. Et l'évolution fut encore

plus rapide que par le passé. Je ne me souciais même plus des fâcheuses conséquences que ne manquerait certes pas de provoquer ce nouvel essor de moi-même. Une sorte de curiosité frénétique m'entraînait à la suite de Bernard. Je soupçonnais de ce côté quelque chose d'inconnu qui m'attirait invinciblement. J'étais décidé à ne tenir compte d'aucun obstacle, à passer outre, à conduire jusqu'au bout le voyage que j'avais entrepris. Je multipliai les occasions de me trouver avec Bernard. Je ne me contentai plus de nos propos d'autobus ! C'était, chaque jour, des promenades inédites, de folles ran- ' données par la ville et par les champs, des soirées même sous la lampe, dans mon bureau, à l'insu de ma femme, que je quittais sans plus daigner lui fournir de prétextes ! Et peu à peu, au contact de Bernard, j'arrivais à me dépouiller de ce que je portais de convenu, d'artificiel; je découvrais en moi des vigueurs ignorées ; j'accordais mon esprit avec mes sens; je meréalisais. Je désap-

pris à regretter, à croire, à espérer; je sus vouloir.

Mais tout cela n'allait pas sans quelques tiraillements, qui m'étaient cause de nombreux malaises. J'hésitais parfois longtemps avant de me résoudre au sacrifice nécessaire de quelque vieux préjugé dont j'avais toujours fait mes délices. Et puis il y avait mon entourage à combattre : ses étonnements devant « le scandale », ses conseils, ses reproches, ses haines bientôt. Pour eux, je courais à un désastre. Mon proverbial patron le disait, les bons amis le disaient, la famille le disait : étant tous du même avis, ils ne pouvaient qu'avoir raison. Louise seule se taisait, par habitude ; mais nul doute qu'elle n'en pensait pas moins.

La famille, surtout, se montrait impitoyable. Depuis la mort de mes parents, c'est l'oncle Isidore qui en assumait la royauté. Autour de lui se groupaient en rangs serrés les bataillons des frères, beauxrfrères, oncles et tantes, cousins, cousines, neveux et nièces.

— i'54 — Tous exerçaient la bourgeoisie à la manière d'un sacerdoce ; ils ne pouvaient admettre parmi eux un seul dissident. Tous pensaient comme un seul homme, qui penserait bien. L'honnêteté suffisait à leur besoin de vertu et pourvoyait à leur orgueil. Ils portaient au visage le reflet d'une pieuse constipation spirituelle, qu'ils entretenaient avec soin, par crainte de laisser échapper une fantaisie dont ils auraient eu à rougir comme d'un débordement ; et l'argent sonnait fièrement dans leurs goussets et dans leurs paroles. Tous égaux, tous pareillement rigides et imperméables, ils formaient un bloc compact, qu'on eût volontiers qualifié de national.

Et j'évoluais dans ce milieu ; et mes yeux s'étaient ouverts ; et je souffrais. Je désespérais de comprendre comment j'avais pu si longtemps m'en contenter. Le nouvel homme qui se formait en moi subissait avec peine le navrant spectacle de ces pantalonnades. Il se révoltait souvent ; et c'était alors un

échange de mots vains, d'oiseuses répliques, d'arguments inutiles, de cris, d'injures ; et, pour finir, ma fuite éperdue vers Bernard !

Là aussi je souffrais. Quand je lui confiais l'épuisement où me plongeaient ces luttes continuelles, Bernard me conseillait d'y mettre fin par une rupture. Il était intransigeant ; il exigeait le « tout ou rien ». Peutêtre avait-il raison? mais j'hésitais encore.

Pour m'y résoudre, j'aurais eu besoin d'un supplément de confiance en lui. Bernard ne s'était toujours pas révélé tout entier. J'ignorais toujours son identité, ses moyens d'existence, le secret de sa joie, de sa beauté. Je l'interrogeais inlassablement ; mais il ne cessait de m'opposer un refus. Loin de m'encourager, il paraissait au contraire plus jaloux que jamais de son incognito. Et j'usais mes forces à chercher, à deviner si possible. Hélas, je n'arrivais à aucun résultat !

Cela ne pouvait pas durer longtemps. Je me sentais de jour en jour plus nerveux, plus

souffrant. Je le dis à Bernard. Mais il me répliqua :

— Quel mérite auriez-vous à me suivre si vous saviez qui je suis et dans quel monde je vous mène ?...

— J'ai de mauvaises nouvelles du continent, disait Bernard. L'époque est troublée, V heure est grave. On croit prochaine une révolution.

— Encore! soupira Barabbas, avec le geste agacé de celui qui veut chasser des mouches. Je n'arrive pas à comprendre cet amour immodéré des révolutions.

Dieu sait si j'en ai vu depuis le temps que je m'appelle Barabbas l Elles n'ont jamais rien changé.

— Peut-être, répliqua Bernard; mais cette fois, quelque chose d' immense se prépare. Le monde entier se sent à bout

de patience et s'apprête à briser ses chaînes. La catastrophe est inévitable.

— Quelle catastrophe?

— V anéantissement de la société.

— Bah! est-ce là ce quivous inquiète?... La société peut bien crever ; prolétaire ou bourgeois, riche ou pauvre, libre ou enchaîné ,V homme seratouj ours V homme . Changer a-t-on sa façon de naître, de respirer et de mourir ? L empêchera-ton d'uriner, d'aimer, de penser? Non, V homme porte en soi de quoi résister, de quoi survivre à toutes les intempéries extérieures.

— Ainsi, Barabbas, vous persiste^ dans votre indifférence! Vous refuse^ de prendre part au combat! Aucun des partis opposés n'est donc capable d'éveiller en vous une sympathie ?

— Deux partis! cest bien cela ! fit Barabbas en riant. Ah! que l'histoire est donc monotone ! Il y a toujours eu deux partis en lutte, avec, à Vècart, des gens

hésitants qui attendent le triomphe du plus fort pour se ranger sous sa bannière.

— Serie^-vous de ces gens-là, Barab bas?

— Non, Bernard. Je ne me ferai jamais l'esclave d'une doctrine, même triomphante, f ai déserté la vie sociale ; la vie me suffit, f aime V homme, j'ignore le citoyen. Intervenir dans un conflit de cette espèce? mais personne ne voudrait de moi! S'il me prenait fantaisie de me jeter dans la mêlée, je risquerais fort de mécontenter tout le monde : les loups de droiteet les loups de gauche, et jusqu'aux moutons du juste milieu!

— Vous resterez dans cette île ?

— Oui.

— Mais le fléau la gagnera peut-être.

Qui sait si l'on ne viendra pas V anéantir, elle et ses semblables!

— Dans ce cas, Bernard, nous nous réfugierons ailleurs. La mer est vaste et féconde. Elle aura toujours des îles nou-

— iôo —

vclles à faire surgir de ses profondeurs.

— Il serait prudent cependant, insista Bernard, que nous tâchions de nous éviter à tout prix un tel avenir !

— Pourquoi} fit Barabbas. Les hasards de la vie sont toujours les bienvenus. Si jamais je me sentais le désir de m'y intéresser, à votre fameuse catastrophe, je vous dirais sans doute : hâtons-en V avènement, par curiosité, pour le plaisir, pour voir.

— Là-bas, on vit à l'infini. On ne se connaît pas de limites. La mort seule... et encore ! Le rêve de la vie se continue peutêtre

• — Non, l'art ne peut avoir de valeur marchande ; ce n'est pas une denrée soumise au négoce. J'y vois plutôt une fleur sauvage, dans des solitudes. Impossible de la transplanter ou de la cueillir. Elle n'est point née pour les plates-bandes, ni pour les serres, ni pour les vases. Elle se fane aussitôt sous

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