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ils l'avaient laissée. Mais, cette fois, elle se leva, sourit et se joignit à leur marche, prenant place entre eux deux, s* appuyant à leurs bras, taciturne. Ils ne V interrogèrent point.
Elle rêvait encore ; elle avait jeté sur elle une frêle tunique qu'elle laissait flotter au vent, oublieuse de sa poitrine. Et, devisant, les deux hommes la caressaient.
Louise se montrait nerveuse. Et je déplorais cette nervosité, qui n'était pas faite pour apaiser la mienne. Mais je ne pouvais guère la lui reprocher, puisque je m'en sentais la cause. Comment Louise n'aurait-elle pas subi le contre-coup des changements survenus dans mon caractère ? J'avais beau les dissimuler de mon mieux ; il devait en percer quelque chose, par instants. Louise n'était pas sans remarquer mes distractions, le dérèglement de mes habitudes, mon antipathie pour notre entourage, mes absences insolites, mon fréquent besoin de solitude. Tout dans son attitude me le prouvait. Mais
elle n'en soufflait mot; et je n'osais parler le premier. Notre intimité spirituelle n'avait été vivace à aucun moment de notre union, mais jamais encore elle ne s'était trouvée réduite à un tel minimum. Nous vivions, côte à côte, plus loin l'un de l'autre que des étrangers.
— Mais non, je ne suis pas heureux!
m'écriai-je un jour.
J'apercevais enfin combien terne, combien morne était cette vie qui m'avait suffi jusqu'alors et même enchanté. Et je lui comparais l'existence de Bernard, les mouvantes beautés dont elle était faite et toutes celles que l'on devinait au delà de ses paroles.
C'est alors que je conçus le projet de modifier, de transformer notre union, Louise et moi, pour lui redonner un peu de bonheur. Il nous manquait tant de choses ! Je cherchai par quoi débuter. Et je crus avoir trouvé : un enfant! Et j'amenai Louise sur ce sujet délicat. Hélas, je ne rencontrai chez
elle que larmes et silence, silence et larmes.
Ah ! ce silence qu'elle opposait à tout ! ce silence que ma bêtise avait autrefois apprécié ! comme il pouvait m'irriter à présent ! . . . Il est vrai qu'il s'était exagéré avec le temps, qu'il avait pris des proportions ridicules. Louise n'ouvrait guère plus la bouche que pour les banalités d'usage : les dîners, les visites, la cherté de la vie, les domestiques, le talent de M. X..., la fraîcheur de Mrae Z... Parfois, de loin en loin, s'il lui arrivait de commencer une phrasequisemblaitannoncer quelque chose de plus personnel, elle s'arrêtait en route, dès qu'elle me voyait attentif, comme prise de pudeur. Et quand je faisais mine d'insister, de la maintenir devant le sujet qui lui était obstacle, elle se dérobait; elle s'échappait vers une plaisanterie facile ou quelque prétexte d'obligation mondaine, d'urgente sortie, de fuite.
Une fois seulement, alors que je revenais, rêveur, d'une longue promenade en compagnie de Bernard et que je ne pouvais me
résoudre à marracher au rêve pour retourner au travail. Louise me dit :
— Je me réjouis de te voir moins absorbé par tes occupations quotidiennes. C'est si bon de donner un peu de temps à la vie ! Deviendrais-tu par hasard un homme de loisir?
Quel mot ! Je tressaillis et ne sus que répondre. Elle parut remarquer mon trouble et n'insista point. Elle reprenait déjà son éternelle broderie. Le charme était rompu.
Et j'attendis en vain qu'une autre occasion se présentât de lui parler. J'hésitais toujours à aborder moi-même, franchement, les questions qui m'angoissaient. Comment lui dire ? . . . Raconter ma secrète aventure, avouer Bernard ! Mais comprendrait- elle?... Je pouvais m?être trompé ; il n'y avait-peutêtre rien derrière son silence. Je doutais. Et la vie continuait, douloureuse. J'étais partagé entre Louise et Bernard. Je n'arrivais pas à me décider. Je souffrais de plus en plus.
Et soudain, le malaise que je portais en
moi depuis si longtemps s'accusa maladie. A force de penser, de douter, de chercher, une fièvre me prit, qui m'ôta toute connaissance de moi-même. Déroutés par ce mal étrange, que contredisait le bon fonctionnement de tous mes organes, les médecins se réfugièrent dans le vague des diagnostics nerveux et, faute de mieux, ordonnèrent le repos, le calme, l'isolement. Je m'alitai . Louise — je l'appris par la suite — me veilla nuit et jour.
La crise, heureusement, ne persista pas dans son état aigu. Un matin, je repris conscience. Louise était là, penchée sur mon réveil. J'éprouvai d'abord un plaisir à l'apercevoir qui souriait. Mais la désillusion ne se fit pas attendre : je remarquai dans ce sourire quelque chose d'inquiet, de contraint, d'énigmatique ; et Louise, hélas, était toujours silencieuse !
J'eus alors la sensation très nette qu'il fallait en finir avec mes hésitations, que ma santé, que ma joie future ne dépendaient
que de moi-même. Je me devais de percer cet obstiné silence et, si l'intérieur en était vide, de l'abandonner là, crevé, pour chercher ailleurs les paroles de vie dont j'avais soif.
Mais, affaibli que j'étais par la fièvre, je ne me sentais pas la force immédiate de tenter cette expérience décisive.
Le soir même, pendant une absence de Louise, la porte s'ouvrit et Bernard entra dans ma chambre. Je criai de surprise, de frayeur aussi, devant l'inattendu et l'imprudence de cette visite.
— Lève-toi, dit-il, l'heure est prochaine Ce tutoiement !
— Ecoute en toi s'éveiller la vie. Laisse faire tes sens. Suis ton désir : il te mènera jusqu'au bout du monde. Voici la mer, voici des îles...
J'ouvrais les yeux tout grands, je voyais !
— Voici venir Sonia...
Je m'évanouis.
Et ce fut la mort de quelqu'un.
Nerveuse, Sonia!
Et Bernard s'en plaignait à Barabbas, qui n en paraissait guère affecté.
— Voyage^, lui conseilla-t-il en manière de consolation. Vous reviendrez au jour que je vous dirai, bientôt, quand l "amour sera mûr et que s'ouvriront les vendanges.
Et Bernard se mit en route, seul, à travers bois et plaines, vallées et collines, gagnant de nouvelles forces à plonger ainsi dans la nature insulaire.
Tandis qu'il s'éloignait, Sonia se rapprocha de Barabbas et lui confia :
— Bernard m'est apparu jusqu'ici comme dans un rêve ; mais, depuis quelque temps, je le vois qui se précise, qui devient de plus en plus réel; et j'ai peur un peu, malgré moi, de cette réalité naissante.
Barabbas lui sourit :
— Je t'avais devinée! fit-il. Mais ne crains rien : la réalité ne sera que le prolongement de ton rêve, puisque tu V auras construite de tes propres mains, au lieu de V accepter toute faite. Bernard vivant, tu te reconnaîtras en lui ; et c'est en toi que Bernard prendra conscience de sa vérité. Vous sercç heureux.
— Je te remercie, dit encore Sonia, d'avoir si bien accueilli Bernard et de m avoir aidée à le réaliser.
— J aime la joie des hommes, Sonia.
Ils échangèrent un baiser. Barabbas
ajouta :
— Rentre chc$ toi maintenant. Attends en paix l'amour. L'heure est proche où
vos deux solitudes n'en formeront plus qu'une. Je te laisse. Je m'en vais préparer le décor de vos noces.
Et Barabbas, aussitôt, commença de parcourir Vile en tous sens, éveillant à sa voix les splendeurs endormies. La beauté jaillissait à son approche. Il suscitait le frémissement des êtres et des choses ; il propageait un souffle jusque dans la matière. Les arbres, devant lui, redressaient leurs feuillages, le grand vent tournait à la brise, les fleurs s'ouvraient, les eaux multipliaient leurs reflets, les oiseaux leurs murmures. L'air embaumait; le ciel avait écarté ses nuages hors des chemins du soleil; un sourire de fête s'épanouissait tout au long de la terre.
— Gloire à la vie ! chantait Barabbas. Gloire à la vie, ce court frisson entre deux immobilités !
Alors, ayant humanisé le monde à son image, il regagna lentement la haute
terrasse, devant son palais, au sommet des monts.
Arrivé là, joyeux, il contempla son œuvre. Et, du fond de l'horizon, les flots puissants des mers lui apportaient comme un bruit de louanges.
— Est-ce bien moi ?
Je me posais cette question en regardant celui qui s'éveillait de la mort, là, dans ma chambre, sur mon lit, à la place même qui avait été ma place. L'homme était neuf. Moi sans doute! mais je ne me reconnaissais pas. Une vie étrangère m'animait; une joie. Aucun souci ne me travaillait. Je me sentais léger, clair, jeune.
Je me levai d'un bond et j'arpentai la pièce avec ardeur, comme pour me persuader que j'existais vraiment. Rassuré, j'allai m'asseoir à mon bureau et j'essayai de rassembler quelques pensées. La première qui se présenta fut :
— ■ Que s'est-il donc passé ?...
Il me fallut un long moment avant de lui donner une réponse. Et je ne trouvai que ceci : Bernard était venu, avait parlé. Mais qu'avait-il dit!... Le souvenir n'arrivait pas à se préciser. Aussi la pensée dévia-t-elle vers une autre préoccupation :
— Qu'était devenu Bernard ? Pourquoi me laissait-il seul?
Je ne m'expliquais pas son absence, tant était violent mon désir de l'avoir à mes côtés, de le voir, de l'entendre, de le toucher. Et je concentrai ma songerie sur Bernard, délicieusement. Chaque épisode de notre amitié défila devant mes sens exaltés. Je revécus nos promenades, nos flâneries, la ville et les bois, cette nuit tiède aux Champs-Elysées après l'horreur d'un bal, et les dimanches féeriques des grands garçons aux fronts fiers, et les ardentes solitudes du parc de Saint-Cloud. Tout cela s'éclairait en moi d'un jour nouveau. Je n'étais plus spectateur, mais acteur ; je prenais part à ces
fêtes. J'assimilais Bernard, je partageais sa vie. Ses sensations et ses idées devenaient miennes. Je m'identifiais presque avec lui. Bernard m'était nécessaire : je l'appelais!
Silence.
Et voilà que, soudain, je me rappelai ses ultimesparoles, celles qu'il était venu me dire à l'heure critique où j'entrais dans la mort :
— Ecoute en toi s'éveiller la vie...
Je me les répétais une à une, lentement ; et ce furent bientôt les magiques syllabes :
— Voici la mer, voici des îles, voici venir. . . Alors un cri s'échappa de ma gorge, un
cri rauque, un cri d'amour et de volupté :
— Sonia !
Et je crus entendre, tout bas, une voix légère qui murmurait :
— Enfin !
« Mais non, on ne croit pas aux voix ! je suis un homme ! » Je me raillai, je me trai-
tai de Jeanne d'Arc ! « On ne croit pas aux voix »... Si. Folie? oui, je me sentais au bord de je ne sais quelle folie. Mais une peur m'arrêtait. Je grelottais, le corps entier. Seule, ma tête brûlait. Je la saisis à deux mains, je la tenais serrée, je bouchais les oreilles, je voulais oublier, ne plus penser, ne plus entendre. Mes tempes battaient à grands coups. Je fis effort avec ma raison, avec tout mon reste de raison. Je tentai de lutter contre l'évidence d'une irréalité qui remplissait la chambre, qui s'immisçait en moi, qui s'imposait. Lutte inégale, peine perdue. J'en étais déjà à nier mon isolement, j'admettais la vraisemblance d'un colloque avec une ombre, je croyais en la voix, j'espérais en Sonia ! . . . Des questions en foule se bousculaient jusqu'à mes lèvres, sans trouver passage. Ce fut avec peine que je parvins à en dégager une — la plus anxieuse — et je la jetai dans l'air vide, violemment, comme un appel :
— Sonia ! qui est Bernard?
Je me raidissais dans ma confiance, les yeux clos.
Et la voix reprit avec douceur :
— Ami, Bernard et Sonia ne sont que des noms, rien que des noms. Ils me plaisaient, j'en ai baptisé mes rêves : « ces rêves qui sont la vie », là-bas, dans l'île où toujours j'ai vécu, dans l'île heureuse dont tu n'étais pas même capable d'imaginer l'existence, à l'aube de notre union, mais'vers laquelle, malgré tout, je te supposais digne de naviguer un jour. Je t'y attendais, sur le rivage; et ma longue attente inventa Bernard. Il fut une création de mes sens. Bernard, c'est toi selon mon désir.,
— Sonia !
— Ici, pendant ce temps, aveugle et sourd, tu n'étreignais que mon fantôme. J'aimais Bernard. Simple illusion, mais belle ; et je la préférais à tes pauvres vérités.
— Sonia !
— Mais je portais en moi l'impatience de ta métamorphose. Jeune et puissant, mon
amour voulait le miracle : il se devait de l'accomplir . L'être fictif de mes solitudes, lentement, insensiblement, je réussis àl'évoquer pour toi, à le glisser dans tes pensées, à le mêler à tes actes. Bernard s'en fut te visiter; et j'avais su le vêtir de telles apparences que tu pus croire à sa réalité. Tu le remarquas, tu l'écoutas : avec surprise d'abord, puis avec inquiétude. Tu sentais, à l'entendre, se réveiller tes possibilités assoupies , tous ces démesurés désirs de ton enfance que ta conviction à les croire irréalisables avait condamnés au sommeil, à l'oubli. Mais Bernard secouait sans pitié cette vieille torpeur continentale. Et lorsqu'il eut fait miroiter devant toi certaines images de nos insulaires splendeurs, alors tu l'envias. Victoire ! tu le pris pour modèle. Tu t'efforças à lui ressembler; tu lui ressemblas bientôt ; et chaque jour davantage ; et voici qu'en, fin tu te confonds avec lui. Maintenant tu es Bernard : le meilleur de toi-même, que tu avais méconnu.
— Sonia, peu à peu j'ai compris le mystère.
— Mieux : tu l'as senti.
— Sonia, dis-moi, la douleur n'existe pas?
— Si. Mais on la transforme en beauté, en bonheur.
— Ces deux mots?...
— Oui, c'est la même chose.
— Sonia, je voudrais savoir...
— A quoi bon ! Viens vivre.
— Sonia, dis-moi...
— Chut ! Viens, mon bien-aimé.
La tendresse de cette invite fut chuchotée si proche, si distincte, si vraie, que je me retournai d'un mouvement brusque.
Nue, debout, immobile, un doigt gentiment posé sur sa bouche qui souriait : c était Louise.
Et sa présence ne m' étonna point.
Mais je fus ébloui. Il me semblait la voir pour la première fois, la découvrir. Je tremblais. Je voulus parler; les paroles se refusèrent.
Elle se dressait dans la pénombre, neuve, dégagée de tous souvenirs, à peine soumise aux lois de l'instant, déjà future ; et toute unie cependant, toute évidente à force de simplicité : tel un de ces avenirs fabuleux et nets comme on en bâtit dans les songes, par les nuits chaudes, l'été. C'était, vivant, le prodigieux paradoxe : la chair et V esprit conciliés, fondus. De subtiles pensées qui jouaient sur so?i front, des voluptés ardentes qui lui gonflaient le ventre et la poitrine. Et partout, même au front, quelque chose de spontané, de primitif, de splendidement animal : Vamour.
Elle souriait, je tremblais. Ni mots ni gestes. Longuement , nous prenions possession d' un monde. Couple, nous étions là, V homme et la femme, plongeant nos
racines au plus profond de la terre, poussant nos frondaisons à la hauteur des plus inaccessibles paradis.
La vie, le rêve... qui sait ! Mais le temps, au détriment de toute logique, avait cessé de courir ; l'heure s'offrait d'être celle que choisir aient nos caprices. Et l'espace, que nous venions de recréer, multiple et fantasque, s' allongeait à l'infini sous les feux de notre seul soleil, devant nous et pour nous, docile.
Je contemplais Louise : le visage n'était que lumière. J'écoutais Louise : la j'oie chantait du plus lointain de ses regards. Je respirais Louise : un capiteux parfum de jeunesse en fleur. Ni mots ni gestes. Le silence attendait ; il y passait des frissons, des promesses. Mes yeux, depuis si longtemps déshabitués des larmes, pleurèrent.
Louise : blonde et rose, impudique et rayonnante, sa nudité se tendait vers mes lèvres.
— Viens, mon bien-aimé.
Et je la pris à plein corps, à pleine âme, et je criais :
— Sonia! Sonia!
Alors, c'est alors que fut conçu V enfant.
Loin, très loin, dans la foule des hommes, à Paris ou ailleurs, aux côtés d'une femme anonyme, le Dur and que je fus continue sans doute, par nécessité, à gesticuler selon des règles arbitraires, dont il a la suprême bêtise de se faire un évangile. Mais je n'habite plus ce fantoche. C'est maintenant une carcasse vide où Vonme chercherait en vain. Che% les tristes esclaves du travail, che% les tristes adorateurs des idoles, jen'ai laissé que V illusion de moi-même.
Ma vérité est ici, au pays du divin loisir, — avec Sonia, près de Barabbas et
de quelques autres, parmi des voluptés de mots et de fleurs, de seins nus et d'idées fraîches — dans l'île bienheureuse de toutes les libertés et de toutes les incertitudes.