‹ Insurrection de Naples en 1647 (volume 2)Chapitre 12 sur 82 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

On était arrivé à celte saison brûlante où le nouvel impôt pesait de tout son poids ; le mécontentement populaire grandissait sensiblement, et les prières se changeaient en menaces. Hésitant entre le parti de céder en abolissant la taxe, et celui de maintenir avec énergie les dispositions arrêtées, le vice-roi demeurait indécis et pensif sans prendre aucune résolution. Cependant le danger, devenant plus imminent de jour en jour, il voulut s'en rapporter au sentiment d'un certain Cornelio Spinola, établi à Naples depuis longues années, négociant génois très au courant des affaires publiques ; il consulta également le père Etienne Pépé, personnage très -populaire auquel d'importantes révélations avaient été faites au confessionnal sur des troubles prochains, et l'abolition

fut décidée ; mais au lieu de la décréter sur-le-champ, ce qui aurait conjuré la tempête, il voulut créer auparavant une autre contribution pour remplacer celle qu'on abandonnait. Il convoqua donc à cet effet le conseil collatéral, auquel furent appelés aussi les autorités, la noblesse, les fermiers de l'impôt et les personnes les plus influentes des sédiles, afin de traiter longuement cette affaire en oubliant le prix du temps. Mille objections, mille embarras entravèrent à chaque pas la discussion; on s'épuisa, ainsi qu'il arrive toujours, en discours pompeux et inutiles, en déclamations passionnées, en longs et inextricables raisonnements, et Ton perdit de vue la question importante, celle de prendre une prompte détermination. Les individus qu'intéressait le maintien de la taxe et qui avaient déjà fait des versements anticipés, se laissaient aveugler par leur avarice ; ils ne voyaient dans la substitution d'un autre impôt, plus long et plus difficile à percevoir peut-être, que le renversement de leurs calculs personnels ; et ils insistaient avec opiniâtreté pour que rien ne fût révoqué. L'inspecteur général du royaume, don Juan Chacon, influencé par safemiûe à laquelle, si l'on en croit lecomte deModène,

auteur contemporain , quinze mille ducats auraient été comptés aux dépens de Carlo Spinelli, Tun des fermiers, prit parti pour ceux-ci avec une chaleur extrême ; il exhorta le vice-roi affaire respecter son autorité, en châtiant rigoureusement ceux qui auraient l'audace de chercher à exiger d'inopportunes concessions, et il fut appuyé par un grand nombre de gentilshommes, désireux sans doute de se montrer ardents défenseurs de la dignité royale. Cependant d'autres conseillers, plus sensés ou moins intéressés dans le débat, s'exprimèrent avec plus de prudence, soutenant qu'il fallait tenir compte des plaintes de la classe pauvre; que le mécontentement populaire, fondé sur de justes motifs, ne devait jamais être méprisé, et qu'enfin les circonstances présentes rendaient la conciliation indispensable, pour éviter un soulèvement populaire qui deviendrait peut-être fort difficile à calmer. Ces avis contradictoires affermissaient de plus en plus le duc d'Ârcos dans son système temporisateur ; il ne se lassait point de réunir les sédiles, ou son conseil privé ; mais les séances consacrées à la recherche d'un nouveau mode d'imposition étaient fort loin de conduire à des résultats

définitifs. Ce n'étaient partout que retards, fausses démarches, perplexités, et confusion.

Pendant ce temps, les nouvelles défigurées de ce qui s'était dit dans ces'réunions, augmentaient l'anxiété publique, et l'indignation contre les fermiers de la gabelle, contre leurs employés et contre les personnages qui les soutenaient. La réputation du \ice-roi ne gagnait rien aux commentaires; son indécision passant pour absence d'énergie, encourageait l'audace de la multitude parmi laquelle il ne manquait point de gens prompts à semer cette féconde idée, qu'une révolte ouverte était l'unique ressource de la situation. Les symptômesde la crise menaçante devinrent bientôt d'une évidence extrême ; et le duc, pour tout remède, ordonna qu'on ne célébrerait pas cette année la fête de saint Jean-Baptiste, malgré l'usage établi, espérant éviter ainsi l'afiQuence du peuple, toujours trèsconsidérable à cette solennité ; mesure de pure faiblesse, impuissante à empêcher les rassemblements et très^propre, au contraire, en irritant les esprits, à augmenter l'inquiétude et à ranimer les agitateurs.

On ne conçoit pas comment un homme renommé pour la rigidité et la ténacité de son caractère, ac-

coutume aux grands commandements, aguerri aux circonstances graves et périlleuses, put montrer dans celle-ci une telle insouciance et une telle irrésçlution; voyant clairement cependant que le sol tremblait sous ses pieds, et que la tempête s'amoncelait sur sa tête. Ou bien il n'attacha aucune importance au mécontentement du peuple, pensant que la mauvaise intelligence qui régnait entre la noblesse et lui Fempécherait de recevoir une direction redoutable ; ou bien, confiant dans ses forces, quelque bornées qu'elles fussent, il voulut attendre l'émeute pour la comprimer, dédaignant souverainement les mécontents comme gens de nulle valeur. Mais le résultat prouva combien se trompent les gouvernants quand ils s'imaginent que les masses soulevées manqueront de chefs habiles pour les commander ; quand ils laissent organiser le mouvement dans l'espoir de l'écraser, et quand ils négligent les clameurs ^e la plèbe dans un pays tourmenté par des intérêts opposés, par des rancunes à assouvir, et par la privation des objets les plus nécessaires à la vie.

Comme pour, rendre la situation plus critique et plus dangereuse, la nouvelle se répandit tout à coup

qu'en Sicile, ce pays si voisin, un soulèvement populaire venait d'obliger le vice-roi, marquis de Vêlez, à concéder l'abolition complète des impôts, tout en accordant la plus large amnistie aux révoltés ; cet événement d'un si funeste exemple fut applaudi à Naples avec enthousiasme (1).

Les éléments de combustion étaient donc amon* celés, n'attendant plus qu'une étincelle pour s'embraser. Le soulèvement était inévitable ; il ne manquait pJus qu un chef assez hardi pour en donner Je signal et pour le diriger. L'étincelle jaillit d'un incident vulgaire et inattendu que nous allons raconter. I^ chef se présenta où l'on devait le moins songer à le trouver.

Parmi ceux qui avaient écouté le plus avidement les discours et les instigations des fauteurs de troubles, et parmi ceux qui manifestaient le chagrin populaire par les expressions les plus violentes et les exclamations les plus douloureuses, se faisait remarquer un jeune homme de la plus infime populace, gagnant misérablement sa vie à crier dans les rues du poisson que lui confiaient les revendeui's de la poissonnerie,

(i) Raphaël de Ttirrig.

OU que lui-même achetait à \il prix aux pécheurs. * Cet être si obscur était l'homme que la Providence destinait à devenir prochain'ement Tidole du royaume de Naples, où son pouvoir devait surpasser celui des plus puissants empereurs. C'était le fameux Thomas Âniello d'Amalfi, que le vulgaire, par abréviation, appelait communément Masaniello, nom sous lequel il s'acquit'une telle renommée, et sous lequel il passe à la postérité, dans les pages de l'histoire, et dans les chants de la poésie. Le second de ses noms a fait croire à quelques-uns qu'il avait eu pour berceau la cité d' Amalfi d'antique et célèbre mémoire ; mais son acte de baptême (1), que nous avons sous les yeux, atteste indubitablement qu'il naquit à Naples en 1 620, dans le faubourg de Lavinaro, habité par la partie la plus pauvre de la population; cela n'empêche point, il est vrai, la possibilité que sa famille fût originaire de cette côte.

Or donc Masaniello avait vingt-sept ans, l'ensemble de sa personne était agréable, son œil était noir, son regard mélancolique, sa peau bronzée par le soleil ; les traits de son visage offraient une grande

(0 Voir l'Appendice à la fin de TouTrage, n« 1.

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régularité et ses cheveux blonds s'enroulaient en boucles flottantes. Les misérables vêtements dont se composait son costume de marinier, étaient propres et disposés d'une façon originale et fantastique. Il avait une stature moyenne, une grande agilité, la parole facile malgré son extrême ignorance, une nature généreuse, et de Télévation dans les idées (1). Il habitait la place du Marché où s'amoncelle et bouillonne la plèbe de la populeuse ville de Naples, et par un hasard singulier, sur la façade de sa chétive maison, une ancienne peinture représentait l'écusson de Charles-Quint avec une inscription en l'honneur du monarque. Cette circonstance, futile en apparence, pourrait cependant lui avoir inspiré ce respect qu'il témoigna toujourspour sa mémoire, et la pensée de rétablir les privilèges qu'on lui disait avoir été accordés autrefois à la ville par l'empereur ; comme aussi une tradition contribua peut-être à exalter son imagination en éveillant chez lui l'ardent désir de figurer dans un soulèvement populaire, c'est qu'un autre Thomas Aniello avait été précisément l'un des chefs du peuple dans la fameuse révolte contre l'établissement du

(1) Baldacchini.

saint office, sous la vice-royauté de don Pedro de Tolède.

Masaniello avait épousé une belle jeune fille de Puzzoli, qu'il aimait avec fureur, quoiqu'elle fût loin de mériter cet amour par une conduite irréprochable, ainsi que l'a vérifié un habile investigateur de ces curieux événements, dont l'érudition nous a été d'un ^Tand secours dans ce travail (1). Le mari puisa sans doute dans sa tendresse pour sa femme l'ardeur ({u'il mit à poursuivre son entreprise ; car divers auteurs , et le manuscrit de Capecelatro, rapportent que peu de mois avant l'époque à laquelle nous sommes arrivés, la femme de Masaniello ayant voulu introduire dans la ville, sans payer les droits, une petite provision de farine, enveloppée dans un lange <^n forme de nourrisson , la fraude avait été découverte , et la jeune femme, maltraitée par les gardes , s'était vu conduire en prison pour y demeurer jusqu'à l'acquittement d'une amende exorbitante. Masaniello, <lésespéré, avait vendu son pauvre mobilier, et réunissant toutes ses ressources jointes aux faibles secours de ses amis et de ses voisins , il était parvenu à payer

( I ) Le chevalier Scipfon Volpf cella.

ramende et à délivrer sa femme , mais en juraM de se venger et en vouant dès ce jour une haine impla- cable aux gabelles.

C'était lui, ainsi qu'il l'avoua depuis, qui avait si habilement incendié la maison de bois du marché, et maintenant il prêchait audacieusement et publiquement la révolte.

Suivant un ancien usage , à la fête de la Vierge du Carmel , on élevait sur la place devant l'église un château de planches, qui; défendu par une troupe de jeun^ garçons habillés à la turque , était assailli par une autre troupe différemment costumée ; ce spectatacle divertissait beaucoup la populace. Dans les derniers jours de juin, ces bandes de vauriens se rassemblaient pour nommer leur chef, faisaient l'exercice à leur manière, et parcouraient la ville en exécutant de ridicules parades. Cette année (1647), l'un des partis prit pour chef, un nommé il Pione, d'une vigueur proverbiale ; Masaniello fut choisi par l'autre ; " telle fut l'humble origine de son gigantesque pouvoir. Dès qu'il se vit à la tête de cette escouade, il en grossit considérablement le nombre en attirant tous les enfants perdus de son fauboui^ ; il les arma de

longs bâtons achetés au prix de vingt carlins dont lui avait fait présent le cuisinier du couvent du Cannel, il leur apprit à crier : A bas l'impôt! vive Dieul vive le roil vive V abondance !fiui& brandissant une bannière en papier de couleur tranchante, il dirigea lui-même à travers les quartiers les plus populeux son cortège bruyant, sans que personne eût Tidée de mettre obstacle à une manifestation qui paraissait n'inspirer que le rire et le dédain. Alors encouragé par la tolérance de ceux qui auraient dû l'arrêter et le punir tout d'abord, il poussa l'effronterie jusqu'à passer devant le palais. Le bruit des rassemblements dont cette troupe était accompagnée , et les cris confus qu'elle poussait , attirèrent au balcon le vice-roi et les hauts seigneurs de son entourage; mais en leur présence, cette canaille insolente et déguenillée se livra à des pantomimes et à des actes d'une si révoltante obscénité que le duc et les siens furent obligés de se retirer , ce qui excita dans la foule une insultante explosion d'hilarité. Un pareil avertissement, que rien pourtant n'avait provoqué et qui dut blesser si cruellement son amour-propre, ne tira pas même le vice-roi de son inexplicable léthargie , et

MASANiELLO. 39

comme on lui demandait un prompt châtiment pour une semblable irrévérence^ il répondit impassiblement qu'une ignoble mascarade ne méritait que son mépris.

Hasaniello continuait donc ses promenades à travers la ville avec les mêmes clameurs et la même impunité. Un soir, au retour de lune d'elles, comme il passait seul devant.le porche de Téglise duCarmel, deux hommes embusqués , qui s'entretenaient à voix basse, l'arrêtent et lui demandent dédaigneusement*: « Que prétendS'tu faire, toi ? — Me faire pendre, ou donner taïxmdance à la cité, répond vivement Masaniello. — Fameux sujet pour régler les affaires de Naplesï y> s'écrient en riant les inconnus. Mais le jeune homme repart énergiquement : a Si j'en rencontrais trois ou quatre qui eussent autant de cœur que moi, et quivoidussent franchement me seconder^ vous verriez ce dont je suis capable pour le bien du peuple, p Le ton solennel et décidé avec lequel, ces paroles étaient dites exerce une influence magique sur ces deux hommes, bien disposés déjà sans doute; ils

(l)Glniffl.

l'appellent à Técart et lui jurent de le suivre quels que soient les difficultés ou les dangers de ses entreprises. Or, ces mystérieux auxiliaires étaient, l'un : Domenico Perrone, prisonnier évadé, ancien capitaine d'ottiney et depuis, fameux contrebandier, portant la soutane pour se soustraire , suivant l'usage du temps, à la juridiction civile ; l'autre, Giuseppe Palumbo, autrefois capitaine de brigands, puis chef de sbires, mainte fois arrêté et jugé pour d'assez vilaines causes; tous deux pleins d'audace, grands promoteurs de désordre et fort estimés de la populace.

Leur aide et leur expérience furent très-utiles à Masaniello, mais il suivit surtout les conseils d'un certain Giulio Genovino, enfermé pour le moment à la prison de la Vicairie. Comme nous aurons souvent à nous occuper de ce personnage, il est nécessaire de parler un peu de ses antécédents. Élu du peuple à l'époque du dernier duc d'Osuna, il avait largement contribué pour sa part à la douteuse popularité du célèbre vice-roi ; organisateur des émeutes soulevées contre le cardinal Borgia, il avait été arrêté, expédié en Espagne, et condamné au préside d'Oran à perpétuité. La clémence royale l'en avait fait sortir à

Fàge de dix-neuf ans (1). De retour à Naples, il était entré dans les ordres, non pour changer de vie, mais pour s'abandonner avec plus de sécurité à ses mauvais penchants, grâce à la protection du caractère et de rhabit clérical. Cet homme astucieux, remuant et instruit, en qui quatre-vingts années n'avaient point, calmé un esprit turbulent, avide de nouveautés, Veconnut tout d'abord le parti que Ton pouvait tirer des circonstances et de Taudace de Masaniello ; il souffla violemment par tous les moyens imaginables, le feu qui brûlait déjà ; il dirigea le chef populaire avec sagacité, lui donnant des conseils opportuns, lui inspirant une haine implacable contre la noblesse, et lui faisant concevoir un champ plus large que celui qui s'offrait aux vues étroites de ses premiers projets. On peut dire qu'il prit plus de part encore que Masaniello à ces terribles événements ; car si l'élan de l'impétueux jeune homme fut la force entraînante vers la catastrophe, les insinuations du perfide vieillard furent véritablement l'âme du mouvement.

On parlait, on agissait publiquement avec une telle impudence, que le vice-roi lui-même ne pouvait

(I) De Santls. — BrusonI, liv. xv.

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l'ignorer. D'ailleurs l'élu du peuple Andréa Naclerio, son familier intime, lui racontait tout ce qui se pas- »sait. Mais celui-ci avait été gagné par les fermiers du nouvel impôt (1), et craignant que le duc ne se décidât par prudence à l'abolir, il avait soin de présenter les faits comme dépourvus de gravité, comme dignes d'un souverain mépris. Aussi à force de s'entendre dire que le mécontentement général n'avait pas la moindre portée, et qu'en dernière analyse on ne manquerait point de carcans ni de chaînes pour les meneurs imprudents qui s'aviseraient de passer des paroles aux voies de fait, le vice-roi finissait par répéter tranquillement que tout ce qui se tramait à Naples n'était que misérable enfantillage et ridicules démonstrations d'impuissance. Hélas ! il ignorait que les grands déchirements commencent ordinairement par des jeux d'enfants pour finir par des jeux de tigres.

(i)DeSaDtis.

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