‹ Insurrection de Naples en 1647 (volume 2)Chapitre 13 sur 82 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'extrême abondance de la récolte n'empêchait point le manque de fruits de se faire sentir à Naples. Une dispute s'étant élevée au marché entre les revendeurs et les jardiniers sur la question de savoir qui devait payer la taxe, l'élu Naclerio avait prononcé contre ces derniers; ils étaient étrangers à la ville, et leur mécontentement lui paraissait dès lors moins fâcheux que celui des marchands, amis de la populace et habitants de la cité. Mais les gens de la campagne ne voulant point supporter cette nouvelle chaîne, cessaient de venir là où ils ne trouvaient plus que des vexations au lieu de profits. Pourtant le 7 juillet 1647, un dimanche, comme la place regoi^eait d'une multitude chagrine, qui se lamentait d'être ainsi privée de son aliment

favori, on vit tout à coup arriver de Puzzoli plusieurs jardiniers lourdement chargés apportant surtout des figues, fort renommées et fort abondantes dans cette localité. Ils rencontrèrent naturellement les gardes réclamant le payement de l'impôt. Ixs habitants de Puzzoli résistaient rudement à leurs exigences ; ils discutaient avec les collecteurs et les marchands étalagistes ; ils retardaient enfin la livraison du fruit tant désiré à la foule inquiète qui Tattendait impatiemment.

Les contestations s'envenimaient tellement, les réclamations des agents du fisc devenaient si furieuses, l'irritation de la multitude si menaçante, que le vice-roi, instruit du tumulte, envoya immédiatement Naclerio pour rétablir l'ordre le plus tôt possible et terminer le différend. Le magistrat populaire accourt au marché en toute hâte, sa présence ramène momentanément le silence; et il confirme sans ménagement la sentence contre les cultivateurs, menaçant de graves châtiments ceux qui refuseraient de s'y soumettre, en un mot, faisant parade de son autorité d'une façon aussi imprudente qu'inopportune.

Cependant les paysans ne se laissaient point inti-

mider ; fermes dans leur refus de payer, ils poursuivaient opiniâtrement la dispute, exposant toujours d'assez bonnes raisons, et manifestant enfin rintention de s'en retourner avec leur marchandise, lorsque l'un d'eux, beau-frère de Masaniello, qu'on soupçonne avoir été d'accord avec lui, après s'être nioutrè Vun des plus échauffés de la querelle, appelant l'attention générale, s'écria effrontément d'une voix éclatante : Dieu nous donne V abondance et le mauvais gouvernement nous la retire. Puisque je ne peux rien gagner par mon travail, que les pauvres jouissent de mon bien avant que les gardiens me le volent. Et renversant ses paniers, il répandit tous les fruits dont ils étaient remplis. De là jaillit l'étincelle qui devait allumer l'incendie.

Les enfants des rues se précipitent sur les figues et les prunes qui roulent de tous côtés ; les gabel-lien s'y opposent avec ténacité, et Masaniello arrive suivi de sa bande pour aider à ramasser le fruit, mais il exhorte la foule à ne point le manger, donnant lui-même l'exemple de le jeter insotemment à la tête des gardes et même de l'élu Naclerio. Celui-ci demeurait inébranlable, menaçant

des galères et de la potence les instigateurs du désor* dre ; Masaniello saisit une grosse pierre, et la lui lança si juste qu'il l'atteignit en pleine poitrine. Ce coup terrible, la grêle de projectiles dont il fut suivi, et le cri unanime d'à bas les gabelles! mirent les collecteurs en fuite, et l'élu dans un grand danger. Cependant, aidé par Antonio Barbara, capitaine de justice, et par quelques honnêtes voisins, il se sauva dans le couvent du Carroel, contigu au marché , en sortit du côté du quai et, se jetant avec rage dans un canot, parvint à gagner l'arsenal, et de là le palais pour rendre compte de tout au vice-roi (1).

Quand les agents du fisc eurent disparu, quand l'élu fut parti, le peuple resta plongé dans une morne stupeur, comme effrayé de ce qu'il venait de faire ; mais sans perdre un instant Masaniello et les siens livrent aux flammes le bureau de la perception avec son mobilier, ses registres, et l'argent de la recette ; puis montant sur un banc au-dessus duquel l'incendie semble former un dais de feu et de fumée, le hardi poissonnier crie d'une voix claire et pénétrante : Vive Dieu! vive la Vierge du Carmelf vive le papeî

(1) Giraffl. — De Santis. — Comte de Modèiie. — Capecelatro» M. S.

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me le roi d Espagne ! vive V abondance ! mort au mauwttsgouvememenHà bas les gabelles! Un enthousiasme unanime répète ces exclamations qui semblent sorties d'une seule poitrine et proférées par une seule bouche; une agitation fébrile s'empare de cette masse compacte, grossie à tout moment par de nouvelles bandes que Yomissent toutes les avenues comme des torrents furieux , le bruit des événements du marché ayant couru rapidement dans la ville. Enfin les agitateurs s'emparent de*la tour du Carmel, et les cloches sonnées à toute volée annoncent la naissance de l'insurrection.

Cette immense place devenait déjà trop étroite pour le bouillonnement de la multitude qui, bien que n'ayant encore ni plan ni direction arrêtée, comprit par instinct qu'il fallait se mouvoir et porter le tumulte en avant. Au palais ! au palais ! firent entendre plusieurs voix, la confusion fut à son comble, et des colonnes vociférantes se mirent en marche dans diverses directions. L'une d'elles se rua vers le fauboui^ de Chiaja dans le dessein de brûler un autre bureau de recette, ce qui fut exécuté. Delà, d'après l'avis de quelques meneurs qui sentaient la nécessité

(le donner un chef au niou\enaent pour le régulariser, on se rendit au palais de Don Tiberio Caraffa, prince de Bisignano, mestre de camp générai, et personnage très-bien \u du peuple, auquel on demanda de se mettre à la tète des masses, afin de solliciter près du vice-roi, au nomdetous,rabolitiondu fameux impôt. Quant au duc d'Areos, il entendait les rumeurs de rémeute se rapprocher de son palais, instruit déjà parTékiNaclerio et par d'autres fugitifs de ce désordre si rapidement propagé du marche au reste de la ville. Mais au lieu de doubler sa garde, d'expédier des ordres aux forts et aux casernes, de ranger les troupes espagnoles et allemandes qui, bien que trèsfaibles numériquement, étaient néanmoins capables d'opposer une puissante résistance ; au lieu de monter à cheval avec la noblesse qui tout entière l'eût résolument secondé, comprenant bien qu'elle était intéressée au maintien de l'ordre ; au lieu enfin de soutenir dignement l'honneur des armes royales et sa propre autorité, il se contentait de ne point agir et d'attendre les événements entre quatre murs; et cependant il ne devait p^s se faire illusion sur la gravité de la révolte, puisqu'à la première nouvelle il

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\ avait mis en sûreté sa femme et ses enfants au fort de

I Castelnu6\o.

I n était dans une perplexité extrême, très-abattu

\ d'àme et de corps; car, suivant le témoignage de l'his-

I torien Santis,il prenait pour se réconforter un biscuit

trempé dans du vin, au moment où déboucha la multitude déchaînée, précédée de ce grondement effroyable qui annonce une inondation. Alors il vit, de ses fenêtre^ arriver de tous côtés une mer houleuse qui, après avoir entièrement envahi la grande place, lançait contre le palais ses vagues furibondes. Les quelques soldats isolés, placés aux portes, n'eurent pas même le temps de se mettre en défense ; ils furent emportés par le flot populaire, hurlant et faisant irruption dans les cours, les vestibules et les corridors. Bientôt les révoltés montent en foule le grand escalier, renversent les gardes, arrachent leurs hallebardes, et se précipitent sans obstacle dans les appartements, dont les portes fermées volaient en éclats sous la pression du torrent.

Déjà les salons royaux étaient profailés par la plus immonde populace, lorsque arriva la bande d'insurgés qui s'était dirigée vers Chiaja; à sa tète ap-

paraissait Je prince deBisignano. Quoique ce brave gentilhomme fût retenu ce jour-là sur son lit par un accès de goutte, il s'était fait mettre àchevalpour voir s'il pourrait conjurer les maux prêts à ^ndffe sur son pays. Le prince, justement respecté de tous, s'ouvrit un passage juscfu'au cœur du palais, et contint heureusement la foule au moment où commençait à eéder la porte d'un cabinet dans lequel s'était retiré le vice-roi avec le père Giovanni, général des Franciscains, célèbre par sa piété, le prince de Satriano et quelques autres personnes de marque. Il eut beaucoup de peine à persuader aux assaillants qu'il devait entrer seul ; il y parvint cependant à force d'exhortations et de promesses.

A peine le duc l'aperçut-il qu'il lui dit : Précisément f allais à rinêtani voiàs envoyer chercher. — Eh bien. Seigneur, repartit le prince en l'interrompant, me wtcî devant Votre Excellence; je viens la conjurer, au nom du ciel, de révoquer sans retard Vimpôt qui pèse sur le peuple , afin de rappeler la tranquillité et d'écarter les désastres qui nous menacent. — Si l'on pouvait réunir le conseil collatéral ^ nous nous occuperions de cette affaire, répondit le duc, toujours indécis ; et comme

!e prince et les autres personnages se disposaient à lui exprimer iiivementque Tétat des choses ne permettait plus de p^eilles temporisations, les insui^és leur en évitèrent ia j^ine. Ennuyés d'attendre, ils achevèrent d'enfoncer la porte et pénétrèrent dans le cabinet en répétant avec furie leur cri infernal : A bas les gabelles f mort au mauvais gouvernement l Pâle et tremblant lorsqu'il se vit serré de si près, le vice-roi cria d'une voix haute , mais visiblement émue : Si, hijos tnias, todo se harâ luego (oui, mes enfants, tout se fera bientôt) ; paroles que l'historien contemporain Rafaël de Torres tenait d'Octaviano Sauli , présent à cette scène, et qu'en raison de leur authenticité il laisse en espagnol dans son ouvrage latin.

Cette promesse du duc, les efforts du prince de Bisignano, et par-dessus tout les exhortations du père Giovanni qui jouissait d'une grande vénération, donnèrent au vice-roi le temps d'écrire , de signer et de sceller diverses ordonnances, abolissant entièrement Timpôt sur les fruits, et réduisant de moitié celui des farines. Il se pencha sur son balcon et les jeta au peuple, après avoir inutilement cherché à faire entendre sa &ible voix au milieu des clameurs généra-*

52 INSURRECTION DE KAPLES.

les. Mais quand la foule en eut pris connaissance, elle manifesta qu'elle ne se contenterait plus de si peu^ qu'elle voulait l'abolition de toutes les gabelles, et elle demande que le vice-poi descendit sur la place pour écouter ses réclamations. «

Cette démarche coûtait beaucoup au duc d'Arcos. Il voulut s'échapper par une porte secrète afin de se l'endre à Castelnuovo; mais on lui dit que les ponts étaient levés et les herses baissées. Alors, se voyant au pouvoir des révoltés dans son propre cabinet, cédant aux conseils de ceux qui Tentouraient et qui raccompagnèrent, il fit de nécessité vertu, descendit par un escalier dérobé et se présenta à la porte principale^ où il reçut d'odieuses insultes mêlées à d'humbles adulations : les lins accourant lui baiser la main, à genoux et la tête découverte; tandis que d'autres le menaçaient de la parole et du geste, en faisant d'horribles signes de le mettre en pièces. Pressé violemment au milieu de cette mêlée dont les cris discordants rendaient toute explication impossible, 11 commençait à courir de grapds <langers, lorsque fort heureusement, grâce aux efforts des gentilshommes qui l'entouraient, secondés par quelques hom-

mes du peuple auxquels la force de l'habitude inspirait encore le respect de l'autorité, il parvint à rentrer dans le palais. Le hasard voulut que le carrosse d'une personne de sa suite se trouvât justeoient dans la cour; il y saute avec le prieur de la Roccella et deux autres seigneurs, en donnant l'ordre de sortir par une porte latérale pour le conduire immédiatement à l'église de Saint-Louis des pères minimes, située vis-àvis du palais. Le cocher essaye vainement de fendre cette fouJe compacte qui, reconnaissant aussitôt le vice-roi, serre le carrosse de telle manière qu'il flottait sans toucher le sol, suivant les ondulations de la foule, comme un vaisseau sans gouvernail et sans voiles abandonné aux caprices du vent. Le duc était fort inquiet et ses compagnons fort troublés ; ils le furent bien davantage lorsqu'ils virent bon nombre d'épées et de piques les menacer de près. Dans le lointain apparaissaient des arbalètes et des arquebuses. Des gens de la lie du peuple s'élançaient sur le marchepied , poussant l'insolence jusqu'à porter les mains sur la personne du vice-roi, et à le tirer par la moustache (1). Ainsi marchait le délégué

(1) Comte de Nodène.

des monarquis espagnols , Taulorité suBréme du royaume !

Dans une situation si critique il eut recours à un expédient connu qui manque rarement son effet. Il se mit à lancer au peuple des poignées de monnaies d or, dont il avait fait provision pour sa fuite. On entendit bien crier fièrement : Nous ne vauUms point de Ml or, nous voulons que tu remédies à notre misère en abolissant d'itfustes impôts/, mais les plus rapprochés du carrosse se ruèrent sur Tappàt jeté à leur cupidité ; il se fit un vide maiqtenu par les gentil&hommes, par des personnes bien intentionnées et par quelques soldats espagnols accourus fort à propos ; les chevaux poussés vivement s'ouvrirent un passage jusqu'à Saint-Louis; le vice-roi s'y réfugia; l'église et le couvent furent à l'instant barricadés.

La multitude furibonde se tourne contre le nouvel asile de la victime qu'elle voudrait déchirer, vociférant ces mêmes èris : Vive le roi d'Espagne I mort au mauvais gouvernement! Tout à coup une balle d'arquebuse partie du palais frappe mortellement un des hommes du peuple les plus forcenés. Un instant de panique en résulte ; mais cet incident accroît la fu-

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reur populaire au delà de tout ce qu« l'on peut imaginer. Les uns s'emparent du palais, massacrant tous les Espagnols qu'ils rencontrent, détruisant tout ce qui leur tombe sous la main, précipitant par les fe* nêtres les meubles enfoncés, les glaces brisées et les draperies en lambeaux. D'autres mugissent comme des bètes féroces autour du courent qu'ils viennent assaillir; d'autres, enfin, placent sur une cMise le cadavre incontiu, et, criant atuc ctrmes! promènent à travers les faubourgs cette bannière d'uite insurrection désormais impossible à conjurer.

Le cardinal Filomarino, instruit de l'origine et des progrès de l'émeute , d'abord par la «rumeur publique, ensuite par des avis réitérés, vole au secours du vice-roi dès qu'il'apprend son alarmante position. La vénération attachée à la personne de l'archevêque permet au prélat d'arriver à Saint- Louis, sans obstacle. Le peuple, qui enfonçait déjà les portes d'une dépendance du couvent où s'étaient réfugiées plusieurs dames palpitantes d'effroi, entoure respectueusement son carrosse et le supplie d'arracher l'abolition des gabelles au tenace viceroi, tout en répétant ses vivats et ses cris de mort. Le

cardinal leur promet de remplir ce message, leur dit qu'il est venu dans cette intention; mais que pour obtenir un plein succès, il serait indispensable qu'ils se continssent. Il calme ainsi momentanément le désordre, et s'introduit dans le courent avec toutes les précautions de circonstance, de peur que quelques-uns des plus résolus ne s'y élancent après lui.

Mous n'avons pu ni deviner ni soupçonner pourquoi le vi«-roi ne jugea pas à propos de le recevoir et de s'aboucher avec le cardinal ; toujours est-il qu'après l'avoir fait attendre un instant il lui envoya par un gentilhomme un papier sigiyé et scellé de sa main, contenant l'abolition de la maudite taxe et la réduction de celle des farines. Filomarino était assez mécontent du résultat de sa visite; mais étouffant généreusement tout ressentiment en présence de la situation critique, il ne songea qu'à sauver le vice-roi d'une catastrophe, et le peuple napolitain d'un grand crime. Il sort du couvent, remonte dans son carrosse, et montre le papier à la foule, d'un air souriant et satisfait, en annonçant qu'il va le lire et le publier sur la place du Marché. Il détourne ainsi l'attention gé-

nérale, ordonne secrètement à son cocher de prendre par le haut de la rue de Tolède, et réussit, en attirant derrière lui cette agglomération humaine, à dégager Saint-Louis dont les environs demeurent

I presque déserts

Bientôt pourtant le peuple, entraîné à une certaine distance, s'aperçoit qu'on l'emmène dans une direction opposée. Il commence à concevoir de la défiance; il exige qu'on lui lise ce papier derrière lequel il marche comme par enchantement, et cette satisfaction ne peut lui être plus longtemps refusée. Reconnaissant alors combien les concessions sont loin de répondre à son attente,puisqu'il prétendait désormais à Tabolition de toutes les gabelles, il abandonne l'archevêque, et s'écoule par bandes furibondes. Les unes parcourent la ville afin d'incendier tous les bureaux du fisc ; d'autres retournent à Saint-Louis pour massacrer le vice-roi. Les premières atteignirent facilement leur but, mais celles qui voulaient du sang ne retrouvèrent plus l'objet de leur fureur.

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