CHAPITRE VII
Tandis que sur les places publiques, en plein air, sous la voûte immense d'un ciel étoile, la sédition se consolidait, dans le sombre séjour de Castelnuovo on discourait sur la façon de la dompter et de la dissiper : non par des moyens violents et décisifs, dès loi*s impraticables; non par le secours des soldats, trop peu nombreux et déjà démoralisés sans avoir combattu ; mais par la ruse, et par les moyens occultes, en profitant avec adresse des ihoindres circonstances, et en opposant les unes aux autres les passions et les haines des insurgés. On résolut de poursuivre ce plan avec un tact, une activité, une énergie, qu'il eût été plus juste et plus généreux d'employer d'abord à ne point provoquer le conflit et plus tard à le conjurer
lorsque ses premiers symptômes commençaient à se mani(esier.
Le vice-roi se proposait donc de recouvrer, par la patience et Thabileté, tout ce que lui avaient enlevé son imprévoyance et son entêtement. L'autorité de fait lui échappant , il voulait conserver à tout prix Tautorité de droit. £n conséquence , il encourageait le peuple à lui adresser des pétitions , fussent-elles inadmissibles, pourvu qu'elles constituassent un acte forme] de subordination au chef unique du royaume, et les mêmes motifs l'entraînaient à ratifier les nominations faites par les factieux ainsi cpie leurs mesures gouvernementales bonnes ou mauvaises. Décidé à voir venir les événements sans agir, tout en les exploitant habilement , il songea que Tinfluence du cardinal Filomarino , fort mal disposé pour la noblesse , pourrait servir utilement ses projets; quant à la noblesse elle-même, il se promit de la compromettre de telle sorte que si son intervention demeurait infructueuse elle éveillât du moins la méfiance de la populace et rendit impossible une alliance redoutable dont la première conséquence serait de changer la révolte en dangereuse rébellion. Le duc fut Irès^heu-
reuxde trouver réfugiés à Castelnuovo un nombre de seigneurs et de gentilshommes , tous disposés à le seconder avec zèle et loyauté : des capitalistes , des financiers, des fonctionnaires publics, gens qui n'aspirent jamais qu'au rétablissement de Tordre , et le conseil collatéral prêt à légaliser ses déterminations. Le conseil collatéral des vice^rois de Naples se composait de quatre magistrats y deux Espagnols et deux Napolitains, sous la présidence d'un régent. 11 renfermait bien en outre quelques assesseurs qui, ne portant point la toge^ s'appelaient conseillers de robe courte; mais les robes longues, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, avaient peu à peu étendu leurs pouvoirs aux dépens de leurs compagnons, jusqu'à demeurer maîtres exclusifs des délibérations et par conséquent du pouvoir. Cette corporation, créée par Ferdinand le Catholique , lorsqu'il conçut d'injustes soupçons sur les nobles et loyales intentions de Gonzalve de Cordoue, était destinée à contrôler sans l'aflaiblir lapuisrsance des vice-rois. Le conseil collatéral, qui devait être consulté sur toutes les affaires graves , n'avait en aucun cas le droit d'imposer son sentiment au chef de l'Ëtat; son approbation n'était indispensable que
pour les décrets ayant force de loi ; mais on comprend pourtant qu'elle fut un grand allégement de responsabilité dans les circonstances difficiles , et le duc d'Arcos comptait bien s'en prévaloir.
A Castelnuovo s'était également réfugié le duc de Madalloni, seigneur d'illustre maison, jouissant d'une opulence héréditaire, mais tristement célèbre par le désordre deses mœurs. On l'avait arrêté quelques jours auparavant à cause de la protection effrontée qu'il accordait ouvertement aux brigands de la campagne et aux malfaiteurs de la cité ; et quelques-uns le soupçonnaient même d'avoir participé à l'incendie de la galère capitane, dont il sera parlé en temps et lieu (1). Toutefois, ce dernier reproche nous semble peu fondée aucun des auteurs ses contemporains et ses compatriotes n'en faisant la moindre mention à son sujet.
U parut au vice-roi que la coopération d'un tel homme pourrait lui être fort utile, pourvu qu'il ne s'y mêlât point de trahison. D entra donc en conférence avec lui y le sonda sur tous les points, s'assura de sa bonne foi; et, convaincu d'ailleurs que son incapacité personnelle l'empêcherait de travailler pour
(I) Comte de Modëne.
74 LNSLRRECTION DE MAPLES.
son propre compte, il ne songea plus qu'à mettre en jeu ses relations avec Perrone et Palumbo, et surtout son intimité avec le fameux Genovino.
Le duc passa la nuit entière à méditer ces plans. Mais tout en préparant de loin leur exécution, il avait l'oreille attentive aux rumeurs de la ville; et, ne voulant pas en abandonner entièrement l'occupation, il envoya quelques troupes débarrasser les abords du château , garder le palais, qu'un pont réunissait à la forteresse, et s'établir militairement àPizzo-Falcone, position élevée des plus importantes. Tout cela fut exécuté sans bruit et sans avoir à batailler avec la populace, toujours concentrée sur la place du Mar- ' ché et sur quelques autres points éloignés.
Le soleil vint éclairer de nouveaux attentats et d'effroyables vengeances* Partout retentissaient le son des tambours et des trompettes , le cliquetis du fer, elles clameurs de la multitude, considérablement accrue par les habitants des villages voisins, qui accou** raient pour faire cause commune avec ceux de la capitale, brandissant leurs outils de labourage convertis en instruments de guerre. On voyait aussi des femmes et des enfants se fabriquer des armes atroces et
MASAMELLO. 75
se livrer à mille bravades, en afTectant de mépriser le danger. .
Le jour avait rendu le mouvement aux masses populaires que commençait à diriger le poissonnier Masaniello. Elles possédaient déjà bon nombre de mousquets et d'arquebuses et même sept canons de petit calibre, déterrés dans la cour d'un armateur, d'après les indications d'une servante. Les bandes armées parcouraient la ville , fouillant les maisons , inspectant Jes magasins publics et demandant partout des munitions. Leur exaspération devint terrible en trou* vaut toutes les poudres mouillées. Si les plus intelligents s'occupaient de les faire sécher au soleil, d'autres cherchaient, afin de le massacrer, un certain Buzzacarino, garde-magasin, coupable d'avoir exécuté ponctuellement les ordres du vice-roi. Mais il avait eu l'heureuse prévoyance de se mettre en lieu sûr; on fut réduit à saccager son habitation.
Bientôt les insurgés apprennent qu'une vaste poudrière existe au faubourg de Mandaracho. Ils s'y précipitent tumultueusement; ils oublient l'explosion de la veille et pénètrent dans les caveaux sans éteindre leurs mèches d'arquebuses. L'amas de poudre
était énorme, le feu se communique, le magasin saute avec tous les envahisseurs, renversant les édifices contigus, et donnant une secousse épouvantable à la ville entière. Mais tandis que les uns s'enfuient pleins d'effroi , et que d'autres se rapprochent pour tirer des décombres les blessés gémissants qui crient au secours, un détachement du peuple se rend au palais de don Ferrante Caracciolo, duc de Castel de Sangro, où Ton s'empare d'un dépôt considérable d'excellentes armes.
L'impression produite par la catastrophe des poudres, la triste vue des malheurs qui en étaient résultés, les disputes pour le partage des armes nouvellement acquises, les paroles irritantes, les nouvelles absurdes qui circulaient, avaient tellement bouleversé les esprits, qu'il régnait une véritable frénésie de désordre, de destruction et de vengeance. Le vice-roi crut devoir prévenir le gouverneur de Santelmo de tenir son artillerie prête à répondre au premier signal.
Cependant il ne jugeait pas encore le moment venu d'employer ces moyens extrêmes ; et, pour distraire un instant la fureur des séditieux, ou pour tenter de les calmer, ou bien encore pour commencer à di&-
créditer la noblesse vis-à-vis de la populace, il pria le prince de Bisignano, malgré son insuccès de la veille, peut-être même à cause de cet insuccès, de retourner à la place du Marché, chaîné de nouvelles propositions. Le brave gentilhomme y consentit à regret, mais de bonne foi, désireux de montrer son zèle à servir la couronne. 11 sortit de Castelnuovo, accompagné d'Hector Ravaschiere, prince de Satriano. Tous deux appartenaient aux familles les plus illustres du royaume, tous deux avaient au cou Tordre insigne de la Toison d'or; ils portaient au peuple un édit du vice-roi, contenant l'abolition entière des taxes sur les fruits et les farines.
Ils arrivent, non sans peine et sans danger, jusqu'à la place du Marché, recueillant alternativement sur leur passage des injures ou des louanges, des imprécations ou des vivats. Puis, entourés d'un rassemblement compact, en présence de Masaniello et des autres chefs de la révolte, ils réitèrent leurs exhortations et lisent d'une voix sonore les offres dont ils sont porteurs. — Les insurgés, enivrés de leurs premières victoires, rêvaient déjà de bien autres prétentions. Ils s'irritent de tant de promesses inaccom-
plies ; ils s'agitent autour des deux gentilshommes, avec une furie contagieuse qui gagne en un clin d'œil les rangs les pliis éloignés ; et, poussant de hideuses vociférations, outrageant le nom du duc d'Arcos, insultant ses nobles messagers, ils demandent l'abolition de tous les impôts extraordinaires établis par les vice-rois, et la remise immédiate du privilège original de Charles-Quint, oîi se trouvaient clairement et formellement consignées les exemptions dont la ville devait jouir. — Fort mécontents et fort rebutés, les deux seigneurs allaient se retirer, lorsque survient le prince de Montesarchio, avec une nouvelle commission du duc. Mais on ne le laisse point parler ; le vacarme, les menaces, les gestes féroces deviennent tels que les trois princes n'ont que le temps de regagner leur asile au plus vite, pour éviter d'être mis en pièces par la populace. C'était l'adroit et persévérant Giulio Genovino qui avait réveillé le souvenir de ce fameux document ; et, pour exciter le peuple à le réclamer avec une persévérance ardente, il le lui avait représenté comme la panacée universelle, capable de guérir toutes ses misères et tous ses maux. > La fureur populaire allait toujours augmentant ;
MASAiNIELLO. 7»
elle s'imaginait Yoir partout des pièges et des trahisons de la noblesse y idée que lui suggéraient continuellement les meneurs de l'insurrection ; ignorant, les insensés! qu'ils servaient en cela les plans du vice-roi lui-même, qu'ils inutilisaient leurs propres efforts, privaient le mouvement de consistance, se CTèaîent des ennemis redoutables, et rendaient impossible toute transaction favorable au pays.
Criant sans cesse : Aux armes ! quand personne ne les avait quittées ; sonnant les cloches sans relâche, comme pour appeler des gens qui, rassemblés depuis vingt-quatre heures ne songeaient nullement à se séparer, les masses fanatisées se disposaient à combattre on ne sait quels ennemis, lorsque les pères dominicains, malgré le mauvais accueil reçu la veille par les théatins et les jésuites, voulurent aussi expérimenter l'effet d'une sortie processionnelle. Mais, à peine engagés dans les rues, se voyant insultés et raillés par la plèbe, qui poussa l'irrévérence jusqu'à enlever leur croix, ils reprirent, affligés et scandalisés, le chemin du couvent; puis, dans leur église (Somme dans toutes les autres, conformément aux ordres de l'archevêque, on éleva le saint sacre-
ment, on invoqua la miséricorde du ciel, la seule qui put sauver désormais la malheureuse Naples des calamités présentes et des désastres futurs.