CHAPITRE VIII
Au milieu de la confusion et du désordre, résultats d'une rage sans but et d'un mouvement sans direction, apparut à son tour, à cheval, le prieur de la Roccella,. également envoyé par le vice-roi ; et comme tous, sans lui laisser le temps de respirer ni d'ouvrir la bouche, réclamaient à grands cris le privilège de Gharles-Quint, il lui vint la malheureuse idée de répondre, pourse tirer d'embarras, que ce document était dans les archives de San-Lorenzo. Aussitôt, la multitude pousse une acclamation terrifiante, et, l'entraînant avec elle, se lance dans la direction du célèbre monument. L'étourdi cavalier, qui avait répondu à tout hasard, et qui ne savait ni si le privilège y était véritablement, ni comment on pourrait le chercher et encore moins l'obtenir, ignorant d'ailleurs si les
soldats espagnols enfermés à San-Lorenzo permettraient qu'on en approchât, sentait tout le danger de la position qu'il s'était faite si légèrement, sans imaginer aucun moyen d'en sortir. Heureusement, sa bonne étoile suscita l'un de ces événements insignifiants qui suffisent pour distraire le peuple, et qui sont si fré- ({uenls dans les grands troubles. Le prieur en profita pour sauter à bas de son cheval, fuir à toutes jambes par une petite rue, et se jeter dans un couvent de théatins^ d'où il regagna Castelnuovo, sous un déguisement.
Le vice-roi, tout en écoutant* d'un air profondément chagrin le récit des insultes essuyées par ses illustres messagers dans leurs expéditions infructueuses, se réjouissait vivement au fond de l'âme ; car cette animosité croissante entre la noblesse et la plèbe rendait, de jour en jour, plus impossible l'alliance (ju'il eût redoutée par-dessus tout. Conformément à cette politiljue, après avoir entendu les plaintes et les renseignements des fugitifs sur l'état de la cité, il jugea l'occasion favorable pour mettre en avant le duc de Maddaloni, soit qu'il dût, en effet, n^ocier une conciliation, soit qu'il dût se dépopulariser cotnme
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ses prédécesseurs. Il le prit à part, lui donna ses instructions, et, sur de sa bonne foi, le laissa partir courageusement au-devant des révoltés.
Le duc aborde à cheval la place du Marché où Faltendait le meilleur accueil; ses manières, son laisser-aller, ses relations avec le bas peuple, ses désordres même et ses folies plaisaient beaucoup à lu multitude -, il retrouve de vieilles connaissances à la tète des légions plébéiennes, et Masaniello le reçoit les bras ouverts; alors, entouré d'un auditoire immense, il prêche la confiance et le calme, assurant que le vice-roi fera tout ce que souhaite le peuple. Mais celui-ci, reconnaissant les promesses et les discours des précédents émissaires, interrompt le duc par un sourd murmure, qui dégénère bientôt en rumeur d'indignation, en interpellations violentes, et en ce terrible cri mille fois répété : Le privilège de âharles-Quint! Le privilège de Charles- Quint! On se pressait tellement autour du cavalier que son cbTeval était prêt à perdre pied. Heureusement Maddaloni ne se laisse point intimider. « Cest bieii, c'est bien, s'écrie-t-il avec assurance ; laissez-moi passer; je vais le chercher, » Son ton ferme, sa con-
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tenance résolue produisent un effet spontané. Le cercle étouffant s'entr'ouvre, et le duc en profite pour rentrer à toute bride au château.
L'habile Genovino avait saisi cette occasion de haranguer le peuple (peut-être aussi était-il bien aise de favoriser, en captivant l'attention, la fuite de son protégé); il avait insisté chaleureusement sur l'importance de posséder ce privilège, à l'aide duquel on démontrerait l'illégalité flagrante des impôts extraordinaires créés sous les vice-rois ; il avait renouvelé ses déclamations haineuses au sujet de la noblesse , et conclu par une nouvelle exhortation de fidélité au roid'Espagne; puisque, loin de lui èice rebelles, les Napolitains dirigeaient uniquement leurs efforts contre, des ministres, indignes oppresseurs de ses sujets, qui par de honteuses concessions privaient le souverain de la moitié des tributs et dons volontaires de ce très-fidèle royaume (1 ) . De telles idées se propageaientrapjdement en faisant sur les masses une profonde impression.
Le soulèvement commençait à prendre la consistance que produit toujours une organisation bonne ou mauvaise qui régularise et donne de l'unité.
(t)Giraffl.
Masaniello était reconnu et obéi comme chef suprême : Domenico Perrone et Giuseppe Palumbo étaient ses Ueutenants ; Genovino, son conseiller ; un fougueux jeune homme^ appelé Marco Vitale, remplissait près de lui les fonctions de secrétaire. Composant ensemble une sorte de conseil souverain, et d'accord avec les hommes du peuple les plus influents, ils s'occupèrent de nommer, avec toutes les formalités possibles, un élu du peuple en remplacement de Vinfortuné Naclerio ; puis ils organisèrent leurs forces actives qui dépassaient déjà cent cinquante mille hommes, les divisant par faubourgs et quartiers, en assignant pour chefs à chaque section, ceux de ses membres xpxi avaient montré le plus de chaleur et d'audace dans les événements antérieurs.
L'insurrection organisée, il fallait qu'elle occupât d'une manière quelconque son activité infernale. N'ayant .point d'ennemis à combattre, puisqu'elle ne pouvait considérer comme tels des troupes qui se contentaient d'observer, et que d'ailleurs elle ne songeait plus à renouveler contre la tour de San- Lorenzo ses malencontreuses tentatives , elle se dédommagea par de ruineuses vengeances et d'inutiles
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incendies. Masaniello et son entourage formèrent une liste de plus de soixante maisons destinées à être a^ saillies sans retard et sans appel^ les haines et les ressentiments personnels exerçant dans le choix des victimes une influence qui se devine aisément.
Le poissonnier surtouLn'avait point oublié Tarrestation de sa femme par les gabellieri; il en nourrissait une rancune violente contre le fermîpr de l'octroi des farines Geroninio Letizia. Aussi l'habitation de ce personnage fut-elle la première désignée. On y renouvela les scènes du palais et de la maison Yagliano. Les meubles les plus précieux, de magnifiques tapisseries, des étoffes et des joyaux de gi*ande valeur, tout jusqu'aux portes et aux jalousies fut dévoré par les flammes. La multitude, exaltée, criait avec frénésie en attisant le feu (1) : Ceci est notre sang ! ainsi méritent de brûler en enfei^ ceux qui nous Vont sucé! Elle prit ensuite quelques tisons du brasier pour en allumer plus facilement un autre, et courut envahir la demeure somptueuse de Fiiippo Basili, qui de pauvre boulanger était devenu énormément riche en peu d'années,
(1) Giraffl.
en se rendant adjudicataire de divers impôts. L'œuvre de destruction suivit son cours, et cette fois, indépendamment d'un mobilier admirable et de superbes glaces de Venise, on anéantit des objets d'art fort remarquables, des tableaux de grands maîtres, de très-belles pièces d'orfèvrerie, et même un coffret plein de grosses perles. Ce bûcher flamboyait sur la place du Saint-Esprit; lorsqu'il n'y eut plus rien à brûler, le conseiller Antonio de Ângelis dut fournir à son tour de nouveaux aliments à l'incendie. Ou l'appelait le conseiller des mauvais conseils. Les flammes furent implacables chez lui, comme partout ailleurs.
La nuit n'arrêta point cette fièvre de destruction ; le peuple incendia successivement la maison du conseiller Miraballo, située dans le fauboui^ des Vierges -, puis le palais de l'élu Naclerio, où l'on dévasta sans pitié un précieux jardin de plantes et de fleurs exotiques, importées à grands frais et cultivées avec un soin extrême, au milieu de charmantes fontaines et de curieux jets d'eau.
D'immenses richesses, d'incalculables capitaux furent anéantis en un moment durant ce jour néfaste,
sans que les chefs de l'insurrection comprissent euxmêmes rimportance de les conserver dans leur propre intérêt. Mais les masses populaires qui jamais ne raisonnent, ni ne pensent à l'avenir, croient stupidement qu'elles détruiront la tyrannie en détruisant ce qui appartient à ceux qu'elles appellent tyrans ; elles oublient, dans leur haine contre les riches, que l'ensemble des grandes richesses particulières forme précisément la grande richesse de l'Etat.
Les tourbillons de flamme et de fumée qu'une plèbe frénétique attisait si follement, avertissaient de loin les malheureuses familles réfugiées à Castelnuovo, qu'elles étaient déjà victimes de l'anarchie, et ({u'elles tombaient du faite de l'opulence dans l'abime de l'indigence et du désespoir. Leçon terrible pour ceux qui s'enrichissent aux dépens de la misère publique, et font ensuite une imprudente ostentation de leurs richesses, sans craindre qu'un jour vienne oii la- victime se change en bourreau I
Un fait digne de remarque, c'est qu'au milieu de cet inexprimable désordre, parmi ces bandes sans foi ni loi, pleines de malfaiteurs, de brigands et de pauvres en haillons, sans aucun moyen d'existence,
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bien que les monnaies d'or et d'argent roulassent sur le payé, il ne se trouva que trois misérables pour oser dérober quelque chose. Encore leurs mesquins détournements reçurent-ils un châtiment aussi {>rompt qu'exemplaire : regardés avec horreur par tous ces artisans de destruction^ ils furent conduits devant rinflexible Masaniello, qui condamna immédiate-r ment à cinquante coups de bâton l'un d'eux, convaincu d'avoir gardé un frein de cheval, et qui fit pendre Jes deux autres, pour avoir volé, celui-ci une tasse d'argent, celui-là un petit cadre du même métal.
L'histoire consigne également un fait d'une haute importance : c'est qu'au plus fort de la rage dévastatrice- on sauvait, avec le plus grand respect, les portraits du roi trouvés dans les maisons proscrites. Us étaient aussitôt salués de chaleureuses acclamations, et déposés au carrefour voisin, sous un dais improvisé, formé de riches étoffes, que cette destination pouvait seule arracher aux flammes. (1). Exemple frappant de l'amour incompréhensible conservé par des révoltés pour un souverain dont ils outrageaient
(I) Girafll. — De Sanlis. — Raphaël de Turris.
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les ministres, et dont ils assassinaient les sujets! Il démontre clairement combien les Napolitains songeaient peu à se séparer de l'Espagne, jusqu'au moment où ils prêtèrent l'oreille aux instigations des agents étrangers qui ne tardèrent pas à venir exploiter les circonstances.