‹ Insurrection de Naples en 1647 (volume 2)Chapitre 18 sur 82 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Le duc d'Àrcos, voyant le soulèvement prendre une consistance formidable et désirant déjà ouvrir le champ aux négociations, prit le parti, assez mal conçu suivant nous, d'expédier un message au présomptueux Masaniello , lui demandant courtoisement comme d'égal à égal quelques vivres délicats pour lui et sa famille. Vivement flatté de cette démarche , le chef populaire s'empressa d'y accéder. Il recueillit une ample provision de fruits choisis et de rafraîchissements recherchés; mais comme il disposait les derniers préparatifs de Fenvoi, en s' applaudissant fièrement de sa générosité, quelques-uns de ceux qui l'entouraient et qui voyaient de mauvais œil une pareille galanterie dans un homme du peuple, l'avertirent de ne point tant se presser de com-

plaire aux oppresseurs et de ne pas attacher tant de prix à des flatteries dont runiqueJ)ut était de l'endormir. Ils le firent monter au clocher du Garmel, et lui montrèrent au loin une galère qui s'approchait de la c6te aûn de recevoir deux compagnies espagnoles destiaées à renforcer la garnison du château, ou peut-être à débarquer sur un point convenable afin d'entamer des hostilités. Masaniello s'indigne ; et pour remédier prompten^ent au discrédit que peut lui avoir attîré.sa bonne foi j il crie lui-même aux armes, se met à la tète d'une nombreuse troupe d'élite et marche au-devant de l'ennemi. Les soldats, se voyant découverts, essayent vainement d'opérer leur retraite; enveloppés de toutes parts, ils sont bientôt obligés de se rendre après une vigoureuse mais inutile résistance dans un couvent oii ils s'étaient retranchés.

Ce nouveau triomphe ranima l'enthousiasme, et Masaniello distribua aux vainqueurs de l'expédition, réunis sur la place du Marché à ceux de San-JLorenzo , nonnseulement les' rafraîchissements préparés si soigneusement pour le vice-roi, mais encore une grande (piaqtité de vivres tirés des ms^asins puUics. De tels procédés lui attiraient les plus sonores applaudisse-

ments et les bruyants vivats delà foule, qui criait en se gorgeant de vin : TmU ceci est à nous, tout ceci est payé de notre sang (1) . Non content d'avoir si complètement détourné les soupçons des uns et déconcerté les pièges des autres, le chef de la -sédition, afin de fixer^avanti^e la confiance populaire et d'embarrasser les Espagnols, ordonna de fortifier les avenues du palais et des postes occupés par les soldats; puis il coupa les vivres aux châteaux qui, jusqu^alors, avaient conservé communication franche avec la ville. ^ "*

L'attitude hostile et résolue des insurgés , la précision et le succès de leurs entreprises inquiétèrent sérieusement le duc d'Arcos, et bien qu'il eût déjà la certitude que la noblesse ne déserterait point la cause royale, il lui semblait dangereux de laisser prendre tant d'extension au mouvemefït populaire ; il se détermina donc à faire usage des moyens qu'ilttenait en réserve. • •• •

Enferiné dans son palais depuis le jour où son intervention avait délivré l'autorité suprême à Saint- Louis, le cardinal Filomarino cessait complètement de travailler à la paéification de la ville. Il avait vu

(0 Giraffl.

d'abord avec anxiété les efforts des hauts seigneurs ses implacables eunemis pour calmer le désordre, car il craignait qu'ils ne recouvrassent leur înfUience perdue; mais lorsqu'il eut reconnu l'inefficacité et même l'effet pernicieux^de leurs démarches, il jugea le moment venu d'agir à son tour ; il fit indirectegient offrir ses services qui furent acceptés sur-le-ehamp. On échangea quelques messages, et l'archevêque se rendit près du vice-roi.

Ce jour-lk, le bruit se répandit adroitement que certains moines avaient trouvé par hasard le privilège de Charles-Quint, et que les élus des sédiles nobles, accompagnés du père théatin Giuseppe Garacciolo, l'avaient porté à Caitelnui^voi Une telle découverte aplanissait bien des obstacles. La . nouvelle en courait de bouche en bouche, accueillie partout avec une joie mêlée de crainte^. Ce fut le cardinal qui se chargea de la confirmer.

Il se rend au Carmel, emportant le bienheureux privilège. Le peuple, averti de M^ arrivée, couvrait la place et les abords du Marché. La foule s'ouvre respectueusement à ra{q;)cpche du prélat qui pénètre dans l'église, ayant devant lui Masaniello,

l'épée nue à Idmain, à ses c6tés les che& po^^aires, et par derrière la multitude compacte. Debout à rentrée Ai chceur, il lit d*une Yoix sonore, le document si ardemment désiré. Le parchemin était Tieux, tes lettres d'or étaient ternies par le temps, la forme des caractères attestait leur antiquité.

Tant que dura la lecture, de sourds murmures circulèrent dans les masses. En vain Masaniello fronçait le sourcil ; en vain l'entourage de l'archevêque montrait l'assurance que donne une profonde convietion. La lecture achevée, et lorsqu'on pouvait s'attendre à une explosion d'enthousiasme, quelques voix «Boléeftne rompirent le silence général que pour mettre en doute l'authenticité du document. Le cardinal eut un instant de trouble ; mais cherchant des yeux l'appui de Masaniello, il exprima gravement, que cette méfiance offensait sa dignité, puisquen vrai pasteur du peuple, toujours préoccupé de son bien, 41 ne pou^ vaitsanger à le tromper^ Ces plaintes ne demeurèrent point sans effet. Masaniello tenait le prélat en grande vénération ; il s'écria d'un air mécontent : Seigneur, ce sont gens inconsidiBés^ qui oublient le respect dû à Votre Éminence, en la confondant avec le duc de

Maddai^ et autres personnages de m sorte. Mens moiy qtisais ce quenfalent les paroles dé Votre Énd^ fience^je défends rauthenticitédu document contre la furie et f ignorance de tous. L'agitatioii de la multitude témoignait de son mécontentement; le cardinal reprit avec sang-froid d'une voix calme et retentis-sante: Ici la conviction que ce prwUége est le veritorhle, et pour dissiper tous les doutes, qu'il se présente quelque personne instruite méritant la confiance du très^ fidèle peuple; quelle vienne examiner scrupur leusementle parchemin: jesuis décidé ànepointquitter cette place avant que la vérité ne soit reconnue. Improvisée, ou préparée d'avance, -cette allocution %ut tout le succès désiré. Les^sj^ts reprirentconfiance. Giulio Genovino fut choiû pour arbitre, en sa triple qusdité de lettré, de connaisseur en semblables matières, et de conseiller du peuple. Le parchemin passa des mains de Tarchevéque, dans celles du poissonnier, qui le remit au rusé vieillard, et celui-ci se retira au fond de l'église afin d'examiner sans distraction (i).

Cependant, malgré l'approche de la nuit, le cardinal persistait à ne point quitter le couvent, ainsi qu'il

(1) Girafll. -> De Santlo.» Raph. de Turris.

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l'avait annoncé. Certes, il était loin de p^re son temps, et l'employait dignement en faveur de ses ouailles. Averti que de nouveaux incendiesétaient décrétés pour cette nuit, il parla à Masaniello avec tant de prudence et de fermeté, il fit aux plus exaltés et aux plus féroces une allocution si chaleureuse et si pleine d'onction, qu'ilobtint non-seulement larenonciation aux préparatifs incendiaires imminents, mais encore la promesse solennelle du chef plébéien, qu'on arrêterait l'œuvre de destruction, par condescendance pour un si excellent prélat ; et, en eflTet, un bando fut aussitôt affiché, portant peine de mort à quiconque ¥»udrait renouveler des actes de dévastation. L'archevêque, dans cette circonstance, agit véritablement eu homme de cœur, les palais voués à la rage populaire ce soir même étant précisément ceux du duc de Maddaloni et d'autres nobles ses ennemis acharnés.

Quant à Giulio Genovino, soit qu'il vit dans ce document vrai ou faux une satisfaction complète accordée à l'insurrection, en rendant impossible l'établissement de nouveaux impôts, soit qu'il commençât à concevoir quelque jalousie du pouvoir illimité dévolu

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à l'ignorant enfant du peuple, soit enfin, comme l'écrit Santis et comme le laisse entendre le comte de Modène, qu'il fût déjà vendu au vice- roi par la promesse d'une présidence à la chambre royale de la Sumaria, il tintle titre pour authentique après avoir passé un temps fort long à le considérer; et il sut faire agréer son opinion avec beaucoup de finesse, appelant à diverses reprises des insurgés instruits, mais sans connaissances spéciales, et les consultant sur certains doutes, qui se décidaient toujours favorablement, attendu qu'a près les avoir exposés, il avait soin de signaler à l'attention des vérificateurs quelques taches ou défauts du parchemin^ attestant sa vétusté, quelques traits ou quelques lettres d'une incontestable ancienneté.

Il parait à peu près certain que 1^ vieux conseiller populaire était déjà d'accord avec le duc d'Arcos, auquel Palumbo avait fait aussi plusieurs visites secrètes. Un certain Francesco Arpaja étant devenu l'élu du peuple, en remplacement de Naclerio, à l'instigation du vieillard, le vice-roi mit tant d'empressement à confirmer la nomination qu'il manda l'élu à Naples le jour même. Cet Arpaja avait été compagnon de Genovino dans les troubles dirigés

ilO INSURRECTION DE NAPLES.

contre le cardinal Boi^ia^ ce qui lui avait yalu les galères; présentement il occupait, on ne sait cornment, le poste de gouverneur d'une petite place aux environs d'Âversa.

Le peuple, convaincu par le témoignage de son trè&fidèle délégué que le privilège remis au nom du viceroi était décidément de l'authenticité la plus positive^se montra fort satisfait et très-disposé à le recevoir avec enthousiasme comme le couronnement de ses généreux efforts, la réparation de toutes ses rancunés, et le gage certain de sa félicité future. Aussi, malgré l'heure avancée de la nuit, la multitude ne songeait-elle point à quitter l'église, la place ni ses abords. Fier et joyeux, le cardinal se mit à lire, pour compléter son message, un billet qui accompagnait la remise du privilège et dans lequel le duc d'Arcos, appuyé du conseil collatéral, promettait l'oubli complet dupasse, elle pardon général, au nom du roi, de tous ceux qui avaient pris part à la rébellion. Mais ces malencontreuses paroles, si odieuses aux Napolitains, excitèrent un sentiment d'indignation qui courut comme l'étincelle électrique, et qui fit éclater un tonnerre de récriminations. Nous ne sommes point

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des rebelles ; wms n'avons pas besoin de pardon! criait unanimement la foule, vive le roi ^Espagne ! meu" rent ceux qui insultent le très- fidèle peuple miqi)olitain ! Lësténèbresrendaient la confusion effroyable ; les tam* bouis battaient, les armes s'entre-choquaient, la clameur ne se lassait point. U y eut un moment de désordre terrible et d'aveugle furie, durant lequel l'autorité de Hasaniello lui-même fut complètement méconnue.

A la fin pourtant ses efforts joints à ceux des autres chek, les harangues rapides de Genovino, et les protestations du cardinal, calmèrent peu à peu ce vertige, trop violent d'ailleurs pour jie pas être de courte durée. Le prélat montrant .q«'il avait une conscience -élevée de sa dignité, et déployant un courage civique remarquable, dit au peuple que le duc d'Ârcos n'avait point voulu l'offenser, et que si la formule paraissait causer du mécontentement, on n'avait qu'à en dicter une autre, doni il se chargerait de faire agréer les termes au vice-roi. La proposition ne pouvait être mal reçue. La tranquillité se rétablit, les che& et les hommes influents entourèrent l'orateur, mais non plus pour modifier une simple cédule

d'amnistie ; il agissait déjà^de la transformer en une véritable capitulation. Ainsi croissent les exigences populaires, à mesure que Ton entre dans la voie des concessions.

Le cardinal fut peu satisfait du parti que Youlaient tirer les insurgés de ses propositions conciliatrices. Mais il était trop tard pour reculer ; il en accepta donc les conséquences tout en agissant activement, de concert avec Genovino, pour que les délégués chargés de concourir à cette étrange rédaction fussent le moins nombreux et le plus modérés possible. Masanielio, Giulio Genovino, deux ou trois chefs influents, quelques prêtres et quelques lettrés composèrent la nouvelle junte qui, présidée par l'arche vèque, se retira dans la sacristie du Carmel, afin de remplir sur-lechamp son mandat, dressant en forme tous les articles d'une vraie capitulation.

Les altercations devinrent très-vives, surtout lorsqu'on émit l'idée de livrer au peuple le château Saint-Ëlme, comme gage du traité. Cette idée obtint tout d'abord un assentiment si général dans la junte, que l'archevêque et Genovino eurent grand'peine à la combattre. Mais le sagace vieillard observa que le

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château appartenant au roi, on ne pourrait s'en emparer sans faire acte de rébellion ; et cette réflexion produisit un tel effet sur l'assistance, et particulièrement sur Masaniello, qu'il y eut presque unanimité pour abandonner la proposition. Les suites de la conférence ne furent guère moins orageuses. Le cardinal y donna des preuves manifestes de son talent, de son tact et de sa fermeté, aplanissant les difficultés, luttant contre les exigences déraisonnables, et se montrant en un mot ami plus sincère des intérêts du peuple que ceux qui, avec des vues courtes et des prétentions exagérées, et souvent même avec une bonne foi douteuse, se posent effrontément comme leurs plus zélés défenseurs.

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