CHAPITRE IX
La prétention du peuple^ d'obtenir qu'on lui livrât le pn\ilége de CharleM^uint, jeta dans un grand embarras le duc d'Ârcos, non qu'il y eût mauvais vouloir de sa part ; mais il ignorait jusqu'à l'existence de cette pièce. Vainement il ordonnait les recherches les plus minutieuses ; on n'en pouvait découvrir la moindre trace. Le manuscrit d'Âgnello délia Porta dit : a qu'on ne le trouvait pas, ou, pour mieux dire, qu'on ne voulait point le trouver, parce que les fermiers des impôts étaient trop intéressés à le faire disparaître. » Capecelatro, plus digne de foi , s'exprime en ces termes, que nous traduisons à la lettre : « Les savants de Naples, curieux d'antiquités, n'ont jamais TU le privilège ; mais on a dit que les nobles l'avaient caché.»' L'historien moderne Baldacchini , après
avoir cité ces écrivains contemporains, ajoute : « Deux opinions assez répandues voulaient que ce document eût été brûlé par les Espagnols, ou bien envoyé en Espagne et classé aux archives.» Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à défaut de l'original, le vic-e-roi imagina d'en faire fabriquer une confirmalion, écrite sur parchemin, dans les formules traditionnelles, avec les lettres ornées, les signatures et les sceaux de rigueur. Toutes les charges de la ville et du royaume y étaient abolies, à l'exception des impôts existants à l'époque de Charles-Quint. Des scribes habiles passèrent la nuit à terminer ce travail, et Maddaloni fut chargé de le porter au peuple.
Le matin du troisième jour de l'insurrection, le duc retourna donc à la place du Marché ; il faisait piaffer son cheval et réclamait le silence en attirant tous les yeux sur le brillant parchemin. Mais à peine commençait-il sa lecture à haute voix que la foule découvrit la fraude : Trahison! trahison! criait-on de toutes parts ; meurent les nobles qui nous trompent ! Nous voulons le privilège de Charles-Quint, écrit non pas en lettres (Tor modernes, mais en caractères anciens et sur vieux parchemin. -»
Maddaloni^ troublé, cherchait à démontrer que celle copie méritait autant de confiance que l'original, lorsque Hasaniello, se souvenant peut-être de quelques récentes humiliations reçues à la porte du duc en allant offrir son poisson (1), accourut fort irrité, et tira violemment le cavalier par le bras pour le faire descendre, en l'appelant traître et trompeur du trèslidèle peuple. Assailli et renversé, l'illustre seigneur ne dut probablement son salut qu'à une lutte ardente entre gens qui voulaient tous frapper le premier coup. Des af&dés vinrent à son secours, et Masaniello luimême contribua à le sauver en l'envoyant prisonnier au couvent du Carmel, sous la garde de Domenico Perrone (2). Pendant la durée de sa détention, qui fut de quelques heures à peine, il eut le temps de s'entendre avec son ancien protégé, devenu son geô- Uer, el de combiner rapidement un plan hardi dont nous aurons à raconter les conséquencesj puis, dès que l'occasion parut favorable, aidé par celui-là même qu'on avait chargé de le garder, il s'enfuit déguisé, prit une barque qui le déposa sur une plage
(1) Capecelalro.
(2) ibidewi.
éloignée, et se rendit à cheval dans une de ses terres aux environs de Naples.
Tomasso de Santis et d'autres auteurs racontent qu'un peu plus tard le prieur de la Roccella se présentait à son tour devant le peuple avec un double du fameux document; mais le prolixe GirafQ, témoin oculaire, qui tenait un journal régulier des événements, et dans lequel nous avons puisé l'aventure de ce seigneur relative au précédent chapitre, ne dit pas un mot de lui ce jour -là. II nous semble d'ailleurs parfaitement impossible que, s'étant joué la veille de la populace, il vînt sans défense affronter sa colère le lendemain. Il n'est guère plus probable qu'en de si courts instants le vice-roi ait eu le loisir de faire fabriquer des copies, ni qu'il ait conçu l'espoir de faire accepter par le prieur un parchemin si déplorablemeut accueilli entre les mains du duc de Maddaloni. Le comte de Modène, qui se complaît à exagérer lé machiavélisme du duc d'Arcos, dit qu'il le soupçonne fortement d'avoir fait connaître lui-même à la plèbe la fausseté du document confié à ses propres émissaires; et de plus il assure que douze mille arquebuses furent, par ses soins, secrètement distri-
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buées aux insurgés, afin de se défendre au besoin contre la noblesse. De pareilles assertions sont tellement absurdes qu'elles ne méritent guère une réfutation. Dans tous les cas, que le duc de Maddaloni ait pré* sente la confirmation du privilège de Charles-Quint, seul ou accompagné du prieur de la Hoccella, cette démarche n'eut d'autre résultat que d'accroître la furie des séditieux, d'exciter plus que jamais leur fièvre de vengeances, et d'augmenter le prestige de Masaniello aux yeux de la populace; car en osant porter une main violente sur un si noble personnage, le chef plébéien avait donné une haute idée de son audace et de son pouvoir. 11 s'était enorgueilU lui-même à tel point, qu'il n'hésita pas à publier un édit portant peine de mort contre quiconque déserterait la cause populaire ou ne l'embrasserait pas dans les vingt* quatre heures. Cette disposition fit sui^ir de nouvelles bandes de factieux que rindifférencé ou l'indécision avaient empêchés jusqu*alors de se montrer, et ne multiplia pas moins le nombre des gens que la frayeur poussait à se réfugier vers les forts.
Le pillage et l'incendie deviennent l'unique occu^ pation du peuple. Masaniello siégeait en permanence
sur la place du Marché; quelques exaltés se plaignent à lui du duc de Caivano, assurant qu'il s'est vanté d'avoir un palais à l'abri de l'invasion, et de ne point redouter les hommes en guenilles: le généralissime prononce sur-le-champ un arrêt de destruction ; et non-seulement on brûle le palais du duc avec tous les documents importants qu'il y conservait comme secrétaire général du royaume , mais on rase aussi le palais de son fils, l'habitation de son frère, et même une maison de plaisance au Pausilippe.
Le peuple s'empare ensuite de quinze cents armes à feu dans les magasins d'un fournisseur génois ; il envahit, saccage et embrase le palais d'un certain Cevallos, qui de pauvje écrivain était arrivé à s'appeler le duc d'Ostuna, et à posséder un domaine de soixante mille ducats de rente ; puis les hordes sauvages se ruent vei*s le palais Lubrano. Cesare Lubrano, originairement commis des douanes, avait d'abord affermé des gabelles, et devenu puissamment riche, avait acheté pour son fils un titre appuyé sur un énorme majorât. La populace apprend qu'il a caché, la nuit précédente, ses effets et ses joyaux les plus précieux dans un couvent voisin ; elle viole aus-
sitôt l'asile sacré, et tout ce qu'on y trouve est livré à l'élément destructeur.
Citer nominativement chacun des édifices ruinés, énumérer les trésors anéantis par ces bandes d'énergumènes serait véritablement impossible. Qu'on se représente seulement une ville couverte de brasiers dans lesquels tout ce qui appartenait aux nobles ou aux riches était impitoyablement englouti. L'aveugle fureur des incendiaires touchait de si près à la folie, qu'ils précipitaient vivants au milieu des flammes des chevaux de luxe, des mules de trait, et jusqu^à des oiseaux de basse-cour et des chiens de chasse (1).
Masaniello désirait entreprendre quelque chose qui accréditât son autorité, et fournit un nouveau stimulant à l'esprit d'insurrection. Conseillé sans doute par Genovino, auquel une vieille expérience avait appris que ces vengeances sur des objets inanimés, outre qu'elles diminuent les ressources du pays en doublant celles de l'ennemi, ne servent qu'à dépenser en pure perte l'activité des masses; craignant d'ailleurs de voir naître la fatigue, symptôme précurseur de mort dans les soulèvements qui se prolongent sans résul-
(1) Capecelatro, M. S.
tats, il résolut de conquérir à tout prix San-Lorenzo. Cet édifice, éle\é au cœur de la cité, était considéré comme une sorte d'Hôtel de Tille : le parlement s'y était réuni anciennement, et présentement les élus el députés municipaux y tenaient leurs séances ; ce qui inspirait un grand respect pour le lieu. De plus il renfermait les archives publiques, et dans une tour assez forte un dépôt considérable d'armes et d'artillerie. Soif occ^ation offrait donc de grands avantages; et comme il ne s'agissait point d'une appartenance royale, l'attaquer ne semblait point aux factieux constituer un acte de rébellion.
Dix mille hommes sont disposés pour l'expédition dont Masaniello prend lui-même le commandement. Il divise ses forces par détachements qui, marchant en assez bon ordre, suiverfl des routes diverses et arrivent ensemble devant San-Lorenzo. L'attaque commence aussitôt contre le couvent avec une impétuosité extrême; les religieux épouvantés ne font pas de résistance sérieuse ; la position est facilement emportée et les agresseurs acquièrent un poste avantageux pour assiéger la tour. Celle-ci était défendue par quarante soldats espagnols, sous les ordres de
rintrépide capitaine napolitain Biaggio de Fiusco; des gentilshommes et des employés réfugiés renforçaient la petite garnison. La populaee donne Tassant aTec chaleur. Une mousqueterie habilement dirigée la repousse constamment en lui faisant essuyer les pltts grandes pertes, mais sans parvenir à la décourager; elleamoncelle les corps morts ets'élance aux remparts sur une échelle de cadavres. Enfin après trois longues heures d'une admirable défense, la tow, battue du côté de la rue par un canon de gros calibre, assaillie opiniâtrement du côté du couvent qui était son point vulnérable, doit songer à se rendre lorsque ses portes ont cédé à l'explosion réitérée des pétards. Les réfugiés s'échappent à la faveur du désordre ; le brave commandant était mort ; quant aux soldats survivants, ils ne cessent le feu qu'en stipulant la vie sauve*
Cette conquête, d'une haute importance pour les révoltés, enfla considérablement l'orgueil du poissonnier dont la domination était dès lors assurée ; l'enthousiasme du triomphe devint universel. Le peuple, maître de la tour de San-Lorenzo, y arbora l'étendard royal, et au-dessous celui de la ville deNaples. U exposa sous un dais extérieur avec de nombreuses
salues et acclamations le portrait de Philippe IV trouvé dans la salle des conférences, puis on sonna la grosse cloche appelée la citta (la ville), et ses bourdonnements assourdissants répétés par les échos de Castelnuovo portèrent au vice-roi la première nouvelle de la perte qu'il avait faite. Les vainqueurs brûlèrent presque entièrement les archives publiques, et brisèrent des instruments d'un grand intérêt pour la science en bouleversant toutes choses dans l'espoir de découvrir le privilège de Charles-Quint. Quantité d'armes et de munitions tombèrent en leur pouvoir, ainsi que dix-huit pièces d'artillerie qui furent braquées sur les places et aux portes principales de la ville (1).
La joie populaire s'épanchait en extravagances et en débauches inimaginables. Lés triomphateurs, étourdis de leur victoire, se croyaient déjà maîtres de l'univers, lorsqu'un bruit alarmant se répandit que parle chemin de Puzzoles arrivaient quinze €ents Allemands, et par celui d'A versa plusieurs compagnies espagnoles tirées de la garnison de Capoue. Masaniello sortit à leur rencontre avec des forces tellement supérieures qu'il les dispersa facilement. Plus
(1] De Santis.
tard des escadrons de cavalerie également appelés par le yice-roi s'approchèrent de Naples en observant les précautions nécessaires ; mais quand ils aperçurent de loin le mur garni de canons et les portes fermées, ils rétrogradèrent sagement.
Attirés par le^ grondements de l'énorme cloche, des hommes armés affluaient à la ville, accourant de toutes les campagnes environnantes. Masaniello, qui commençait à reconnaître les inconvénients de la confùsioiiy les renvoyait dans leurs foyers avec ordre de se défendre contre la noblesse et contre les Espagnols. C'est ainsi que le mouvement de la capitale s'étendait rapidement aux alentours.
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