CHAPITRE XII
Grande et juste était Tindignation générale contre le duc de Maddaloni^ Fauteur de cette exécrable tentative qui avait arrêté la conclusion du pacte si désiré, épouvanté la ville, et lancé le peuple dans la voie périlleuse des meurtres qui conduit infailliblement à la perdition. Le ressentiment et la soif de vengeance brûlaient aussi le cœur de Masaniello, dont le vulgaire superstitieux attribuait le salut à un miracle de la sainte Vierge; publiant que les balles s'étaient aplaties, sans lui faire aucun mal, sur un scapulaire qu'il portait au cou.
Après le massacre des bandits et de beaucoup d'autres, innocents peut-être, mais soupçonnés d'être leurs complices ou leurs amis, on emprisonna les gens sur la moindre défiance; puis des patrouilles
années pareounirent tous les quartiers de la \ille recherchant les fugitifs, et yeillant à ce que de nouveaux étrangers ne pussent entrer; ces perquisitions eurent encore de cruelles suites, et de nombreuses létes allèrent rejoindre celles qui ornaient déjà la place du Marché.
Ce que les masses populaires et leur chef Masaniello désiraient avec le plus d'ardeur, c'était de voir tomber entre leurs mains le duc de Maddaloni. Tandis que d'infatigables colonnes s'opiniàtraient à découvrir sa retraite, le bruit courut qu'il était caché dans le couvent de Saint-Effren des pères capucins, et la fouie s'y précipita tumultueusement. Mais le duc, prévenu à temps, avait pris la robe d'un frère, s'était procuré un cheval et galopait déjà sur la route de Bénévent. Le peuple furieux, réduit à exhaler sa rage contré un palais , respecta néanmoins les joyaux, les étoffes, et la vaisselle d'or et d'argent, qui furent soigneusement enlevés, suivant les .nouvelles instructions du souverain maître. Quelques malheureux valets furent mis en pièces, uniquement parce qu'ils portaient la livrée de Maddaloni. On apprit ensuite que le matin de ce même jour,
Don Giuseppe Caraffa^ frère du duc, de moitié avec lui dans l'affaire des bandits, avait été aperçu à cheval, traversant un fauboui^ écarté, en compagnie du prieur de laRoccelIaetse dirigeant vers le couvent de Santa-Maria la Nuova. Plus de quatre mille insurgés s'ébranlent aussitôt dans le dessein de les arrêter. Les réfugiés sont avertis par la rumeur publique ; et le prieur fait de vains efforts pour démontrer à son ami la nécessité de chercher un asile plus sûr. Retenu sans doute par la force de sa destinée, Caraffa s'obstine à ne point bouger, et laisse sortir seul le prieur qui parvient à s'introduire chez un teinturier, où l'on perdit ses traces. Le couvent est assailli, les moines cachent Don Giuseppe sans pouvoir sauver d'une mort affreuse deux gentilshommes de sa suite ; le danger grandissait, à mesure qu'on envahissait le couvent, Caraffa écrivit quelques lignes au vice*4*oi, le priant de faire tirer plusieurs coups de canon dans cette direction afin d'effrayer et de contenir la populace ; îl confia le billet à un laïque qui le cacha dans ses sandales et se chargea de le porter rapidement à Gastelnuovo; mais le messager fut arrêté, découvert, et fort maltraité, La certitude que leur victime est si près
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d'eux redoublant encore l'exaltation des révoltés, ils pénètrent partout, visitent les cellules, violent les sanctuaires et ne respectent pas même les tombeaux; c'est alors que le père Giovanni conjure le réfugié de s enfuir et l'y décide en lui jetantsur le corps un costume de capucin. Caraffa se laisse glisser par une étroite fenêtre le long des murs de Téglise, au fond du chœur; il traverse une grande cour, un magasin de soie, sort enfin dans une petite rue et monte chez une femme perdue à laquelle il promet une grosse somme pour garder le secret. Mais celle-ci, soit par terreur de la populace, soit par tout autre motif, ne l'eut pas plutôt caché sous son lit, qu'elle courut en avertir ceux qui le cherchaient. Le peuple hurla d'une allégresse furibonde en voyant à sa merci le frère de Maddaloni. Il le traîna de côté et d'autre, l'accablant de coups et d'injures pour prolonger son agonie. L'infortuné cavalier offrit inutilement de payer une énorme rançon. Comme on arrivait à la place del Ceriglio, les cris tuez-le, tuez4e ! résonnèrent à ses oreilles ; il fut criblé de. coups de poignard. Enfin le fils d'un boucher termina son supplice en lui abattant la tête d'un seul revers de couperet, et ce haut
fait souleira des applaudissements universels. Un
homme du peuple mordit le pied du cadayre, disant
qu'il allait le manger parce qu'il avait été obligé de le
baiser quelques jours auparavant. Lesassîstants^s'op-
posèrent néanmoins à une semblable atrocité; mais
se souvenant que l'année précédente, lors du débat
entre la noblesse et l'archevêque, à l'occasion de la
procession de saint Janvier, GarafTa, dans la chaleur
de la dispute, avait frappé le prélat du pied droit, ils le
lui coupèrent, et, le plaçant avec la tête au bout d'une
pique, ils portèrent ce trophée à la place du Marché,
l'accompagnant des bruyants éclats de leur joie, et
agitant un écriteau sur lequel on lisait : Celui-ci est
Dmi Giuseppe Caraffa, traître à la patrie et au très-
fidèle peuple {\).
Ces restes sanglants furent présentés à Masaniello , qui mit une barbare complaisance à les contempler, frappa plusieurs fois la tête avec sa baguette de commandement, la tira par les moustaches, lui adressa de grossiers et horribles sarcasmes, et ordonna que, le front ceint d'une couronne de papier doré, elle
(1) Il existe au musée de Naples un tableau du temps, peint par Mico Spadaro, qui représente cette scène.
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fut plantée au milieu de TinfiDÎté d'autres qui faisaient Vomement de son quartier général. Ensuite, le poissonnier qui aimait fort à haranguer la populace, parla de l'inflexible justice divine, qui tôt ou tard sait atteindre le coupable, et son discours terminé, s'occupa de faire disposer avec plus d'ordre et de symétrie les rangées de têtes que de nouveaux envois multipliaient à chaque instant. Le tronc mutilé de CaraiTa fut placé par son ordre sur une poutre; quant à la tête et aux membres exposés d'abord dans une cage de fer, il les envoya décidément à la porte du palais ruiné de Maddaloni, offrant d'ailleurs huit cents écus à quiconque livrerait vivant ce personnage, et quatre cents à quiconque le présenterait mort.
Cependant l'agitation populaire était loin de se calmer ; des bandes forcenées, au milieu desquelles marchaient des femmes et des enfants, vaguaient à travers la ville, assouvissant mille vengeances personnelles sous le prétexte de traquer les bandits et leurs partisans. Les cris de mort retentissaient de toutes parts ; çàet là gisaient des corps décapités; le sang rougissait toutes les mains, tachetait toutes les murailles et profanait toutes les églises; rien n'était
respecté, rien n'était à Tabri de la furie des assassins. Jamais Jusqu'àce triste jour, un si atroce désordre n'avait étalé tant de hideuses horreurs. — La vie de Masaniello lui-même ne paraissait point en sûreté : deux balles d'arquebuse sifflèrent très-près de lui sans ({u'il fût possible de reconnaître d'oii elles étaient parties.
Le chef suprême du peuple finit par s'effrayer sérieusement de cette terrible anarchie. U résolut de la dompter à tout prix ; et se lançant hardiment au milieu de la plèbe bouillonnante, à la tête de ses hommes les plus dévoués, qu'il regardait eux-mêmes avec une certaine méfiance, au souvenir de la trahison de Perrone, il réussit enfin à se faire entendre et bientôt à se faire obéir. Il dicta de sévères mesures tendant à rétablir l'ordre et à rendre impossibles de nouveaux attentats contre sa personne. Il augmenta la prime offerte pour la tête de Maddaloni, sa pensée dominante, et défendit à qui que ce fût, sous peine de mort, déporter manteaux ou robes longues, de peur que l'on ne cachât des armes sous ces vêtements. L'obéissance fut si ponctuelle que le cardinal Filomarino et son clergé prirent sur-le-champ des habits courts,
et que les femmes elles-mêmes ne laissèrent plus tomber leurs jupes qu'à mi-jambe. La peine capitale fut également infligée à quiconque sortirait de la ville sans autorisation^ ou voudrait s'y introduire sans prendre soin de contribuer à l'approvisionnement public. Le poissonnier exige encore que ses partisans aient sur leur porte un signe convenu. 0 donne des instructions pour que les châteaux soient affamés, et leurs aqueducs rompus. Les habitants de Naples sont contraints à illuminer toute la nuit; de grands feux sont allumés sur les places; des fossés sont creusés, des barricades élevées ; toutes les précautions sont prises en cas d'attaque imprévue ; enfin on veille à ce que l'eau ne manque point à la ville, déjà consternée par cette vague rumeur qu'un bandit avant de mourir aurait accusé ses comps^ons d'avoir empoisonné toutes les fontaines.
Le duc d'Arcos, qu'il fût ou non d'accord avec Maddaloni, avait songé d'abord à profiter de son ini-^ tiative : il avait préparé une sortie que devait protéger le feu du château Saint-Elme. Mais lorsqu'il sut le triste succès de l'expédition, il recula devant le danger d'exaspérer une populace triomphante, capable de tout
dans son exaltation. Il écrivit alors un curieux billet au cardinal Filomarino, témoignant un vif déplaisir (le ce qui s'était passé, engageant le prélat à livrer ;tu peuple les bandits qu'il pourrait avoir entre les mains, comme il le ferait lui-même, et le priant instamment de renouer à tout prix les négociations.
Dès qu'il vit l'agitation se calmer un peu, le cardinal se hâta donc de reprendre son œuvre, ébauchée. La situation s'était aggravée, les esprits étaient peu disposés à la modération ; mais sachant la vénération profonde qu'il inspirait toujours à Masaniello, iFen profita pour lui proposer de soumettre immé-diatement à l'approbation du vice-roi le traité qui devait apaiser les alarmes de la ville, en comblant les vœux du très^fidèle peuple.
La plupart des chefe du mouvement, échauffés par les scènes récentes, s'opposaient vigoureusement à toute transaction avec le vice-roi, proclamant une ^erre à mort à la noblesse et aux Espagnols. Mais Genovino, indépendamment de ses intelligences secrètes, commençait à redouter les progrès irrésistibles de l'insurrection, et la puissance croissante de Masaniello, qui, de jour en jour, secouait davantage
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son influence. U travailla les esprits elles rendit plus accessibles aux paroles de paix. Le prestige de l'archeyêque^ fondé en grande partie sur sa haine bien connue contre la noblesse, et sur son peu de déférence pour le gouvernement espagnol, acheva de persuader le conseil, et l'on convint de soumettre à la ratification du vice-roi les fameux articles dont la lecture publique avait été empêchée par de si cruels événements.
Le messager choisi fut un clerc, neveu de Palumbo^ fort ignorant et fort présomptueux, mais grand partisan des plus étranges prétentions populaires; il se nommait Giuseppe Fatturoso. Aux premières ombres de la nuit, ce négociateur parut devant le duc d'Arcos qui, prenantsoin de flatter sa vanité, le reçut avec beaucoup de cérémonie, assembla le conseil, et ordonna aux secrétaires de transcrire plusieurs copies des articles; il les discutait superficiellement un à un, et finissait toujours par approuver. Le clerc dictait afin de ne point se dessaisir de l'original, et c'é* tait d'un ton de suffisance si en\phatique, que malgré la gravité des circoiistances, iL provoquait le rire de tous les assistant^. Lorsque arriva l'article où l'on exi-
geait Inégalité de vote et de prérogatives du peuple et de la noblesse dans les sédiles, un gentilhomme de haute naissance exprima vivement qu'une telle demande était exorbitante et inadmissible. Aussitôt le petit clerc, se levant avec une colère des plus comiques, s'écria résolument: « Mon cher seigneur y ainsi le veut Masaniello, b et le vice-roi répondit en lançant un regard sévère au contradicteur : « Fart bien, fart bien ; que le désir du seigneur Masaniello soit accompli ! n Ainsi marchaient les choses. Fatturoso se calma ^ la capitulation fut arrêtée, et l'on crut fermement que le lendemain l'ordre ressusciterait dans la ville.
Cette journée avait été terrible pour le duc d*Ar- COS. Non--seulement la férocité du peuple, l'audace des révoltés, et les effroyables événements accomplis sous ses yeux avaient éveillé chez lui les plus sombres pensées, mais les nouvelles les plus inquiétantes lui étaient arrivées de tous côtés. A Sorente de graves conflits avaient éclaté, et l'émeute demeurait triomphante ; à Saleme on abolissait les octrois en bafouant les autorités* Le sang coulait dans le bourg d'Aversa; les Abruzzes, laPouiUe, laCalabre étaient le théâtre des plus grands désordres.
Ce vice-roi, d'abord si opiniâtre et plus tard si indécis, commença dès lors à s'apercevoir que ses propres maladresses et les exigences impolitiques de la cour de Madrid, pourraient bien donner à ce peuple réduit au désespoir l'idée de briser les liens qui l'unissaient au royaume de Naples.