CHAPITRE XIII
Le jour suivant, 1 1 juillet, on pressait activement les ouvrages de fortification dans les faubourgs. De grosses escouades à cheval sortaient à la découverte ; de nouveaux émissaires allaient souffler la haine contre la noblesse et les Espagnols, et l'on disposait encore de nombreuses pièces d'artillerie. Pendant ce temps-là les percpiisiUons ne se ralentissaient pas pour découvrir les brigands qui pouvaient rester cachés dans la ville, et surtout pour s'emparer du duc deMaddaloni, point de mire de la rancune sanguinaire du peuple et de son chef.
Un ordre fut publié, par lequel les nobles, sous peine de mort, étaient contraints à envoyer tous leurs laquais et serviteurs grossir les rangs populaires, avec chevaux, armes et munitions. Un grand nombre se
conformèrent à cette mesure; d'autres s'excusèrent sur le dénûment auquel l'insurrection les avait réduits^ déclarant qu'ils ne possédaient plus que leur épée d'un dévouement trop douteux pour être offert.
Masaniello fixa le prix des comestibles à un taux convenable ; et comme, par suite de violences exercées la veille, les boutiques demeuraient fermées et les voituriers terrifiés, il rendit un décret en forme, menaçant de la potence quiconque molesterait le moins du monde les marchands de comestibles ou les agents d'approvisionnement ; enjoignant aux capitaines de section de ne laisser circuler isolément aucun individu armé ; et condamnant enfin au supplice des traîtres les incendiaires, les pillards et tous ceux qui tourmenteraient les paisibles habitants.
Tandis qu'il dictait ces dispositions, une femme vint l'avertir qu'on avait aperçu le duc de Maddaloni à l'Àrenela, maison de campagne fort rapprochée de Naples. Masaniello fit remettre à la dénonciatrice une gratification de cinquante écus ; et doublant la récompense promise pour obtenir la tète du proscrit, il lança sur ses traces une troupe de cavaliers
bien montés. Ce fut en vain, le duc avait déjà disparu.
On ne trouva que son barbier et deux laquais. Meurtris, blessés, accablés d'injures, ces trois malheureux se virent traîner devant le chef suprême, qui leur adressa mille questions sur la retraite de leur maître ; mais soit ignorance sincère, soit honorable fidélité, ils soutinrent fermement qu'ils ne la connaissaient pas. Le peuple voulait les massacrer. Masaniello les sauva, et leur rendit la liberté. Il ne fut pas moins généreux à regard de deux gentilshommes qui avaient encouru la peine de mort en sortant de la ville sans permis, il les gracia complètement et leur signa un laisser-passer pour continuer leur route. Un boulanger, accusé d'avoir vendu à faux poids, paya pour tous; un frère le confessa sur place, et sa tète fut tranchée par le bourreau.
Tous les auteurs contemporains s'accordent à vanter la capacité administrative du souverain plébéien. Et véritablement le prestige de son nom et de sa présence était si extraordinaire; l'empire qu'il exerçait sur les masses était si absolu, que les hommes les plus illustres de Naples et le cardinal Filomarino
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tout le premier en subissaient avec étonnement l'influence, consacrant ainsi, en quelque sorte, la superstition de ce peuple ignorant qui le croyait inspiré. Mille fables ridicules circulèrent sur son compté. On lui appliquait des phrases de l'Ecriture, et quelquesuns allèrent jusqu'à voir en lui saint Jean-Baptiste , suivant l'attestation d'une curieuse lettre du temps, dont nous avons eu sous les yeux l'original (1).
La nouvelle des événements de Naples jeta le pape et ses ministres dans une grande agitation. Le comte d'Oiîate, ambassadeur d'Espagne, les irritait adroitement contre le soulèvement, et l'ambassadeur de France, marquis de Fontenay-Mareuil, parlait secrètement en faveur des insurgés. Tandis que le premier exigeait du saint-père des instructions formelles, adressées au cardinal-archevêque et à tout le clergé, afin qu'ils aidassent le vice-roi par tous les moyens imaginables à étouffer la sédition, le marquis employait sa diplomatie à susciter des obstacles et à obtenir des délais. Appréciant l'opportunité des circonstances pour soustraire ce riche pays à la domination espagnole, il expédiait en sous-main des
(1) Bibliothèque da prince San Giorgio.
émissaires chaînés d'exciter partout le mécoatentemenl; et de le faire tourner au profit de la France, qui aspirait si ardemment à ressaisir le royaume de Naples.
Santis rapporte qu'un jour de confusion populaire, un inconnu déguisé en femme s'approcha plusieurs fois de Masaniello et lui dit avec un accent étranger, que la fortune lui offrait une belle couronne s'il avait l'habileté de se procurer l'alliance de quelque puissante nation, ajoutant à cela diverses phrases pour l'engager à rie point perdre une si admirable occasion. Mais Masaniello, sans faire le moindre cas de ces paroles, aurait répondu rudement qu'il n'ambitionnait d'autre couronne que celle de la Viei^e, ni d'autre fortune que celle de délivrer le peuple des impôts, voulant reprendre ensuite ses corbeilles et continuer à vendre son poisson.
Cet épisode, certains bruits répandus par des bateliers de Prôcida, qu'un prince français venu à Rome s'intéressait beaucoup aux Napolitains; des discours tenus dans les carrefours sur la nécessité de s'emparer des forteresses, de faire une guerre à mort aux Espagnols et d'appeler le secours de la
France, prouvent évidemment que les agents de cette puissance agissaient de concert. Toutefois, on doit à la vérité de dire que leurs insinuations, combattues par Genovino, trouvaient peu de sympatliie dans les masses.
Plus ou moins exagérées, toutes ces rumeurs arrivaient à Castelnuovo. La journées'avançait sans qu'il fût question de régler définitivement la capitulation déjà ratifiée. On poursuivait, au contraire, avec activité les travaux défensifs, et l'insurrection prenait une nouvelle consistance, grâce aux décrets du chef populaire. Le vice-roi fit porter au cardinal une lettre très-pressante : il le priait de hâter la publication des concessions accordées, le moindre retard pouvant attirer de nouveaux désastres. Le prélat qui sentait comme lui la gravité des circonstances et le danger des temporisations, multiplia ses démarches, utilisa son autorité personnelle^ et, lorsque tout lui parut bien disposé, envoya prévenir le duc que ses désirs allaient être satisfaits. Celui-ci, le remerciant avec effusion dans un billet concis, lui donna toute latitude pour agir suivant ses inspirations.
Le peuple était déjà convoqué à heure fixe sur la
place du Marché, aQn d'entendre la promulgation solennelle du privilège, de la pragmatique, et de la capitulation. L'autorité suprême devait être remise au vice-roi, et les rassemblements populaires allaient enfin se dissiper, lorsqu'un nouvel incident vint ranimer la méfiance et remettre tout en question. La flotte napolitaine, commandée par Giannetin de Doria, arrivait de Gaëte avec un vent favorable, et naviguait rapidement vers le port. La populace était saisie d'effroi, et Masaniello fort troublé; mais Filomarino, qui s'en aperçut, dépêcha son théologien consulteur pour supplier le vice-roi de faire éloigner immédiatement les galères, et celui-ci répondit au prélat par écrit, enfermant dans sa lettre un ordre d'arrêter leur marche et de les mettre à la disposition du peuple.
Les esprits retrouvèrent encore un peu de calme, et le poissonnier, expédiant une chaloupe à l'amiral, lui transmit l'ordre de virer de bord, le priant en outre de se tenir à un mille de la côte. Doria obtempéra sur-lechamp à cette injonction et il renvoya par la même chaloupe un de ses officiers, chaîné de saluer le chef populaire en son nom, en le traitant d'illustrissime, suivant le propre exemple du vice-roi. Masaniello
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reçut le parlementaire avec une gravité plaisante; puis, comme le marin lui demandait pour l'amiral la permission de débarquer, et pour les vaisseaux quelques provisions, il refusa nettement le premier point, s'opposant à ce qu'aucun homme mît pied à terre; mais en même temps il accordait aux équipages quatre cents fournées de pain, du vin, et d'autres victuailles.
Ces difficultés aplanies, la populace se dispersa par* bandes, afin de se livrer encore, en dépit des ordonnances, et en attendant l'heure de la fameuse lecture, à ses passe-temps favoris de pillage et d'incendie. Ce désintéressement et cette horreur du vol que Ton admirait tant le premier jour étaient déjà bien loin. On sacrifia dans la matinée les maisons du président Fabrizio Cennamo, de Vicenzo Cuomoet de plusieurs autres personnages de marque ; et des rixes sérieuses éclatèrent au sujet de la répartition du butin.
Enfin le& préparatifs se terminèrent et l'on procéda solennellement dans l'église du Carmel à la promulgation si impatiemment attendue. Le cardinal présidait la cérémonie sons un dais élevé, devant le maître-au-
tel ; Masanîello, Palumbo, Genovino, et Ârpiya se tenaient debout à ses côtés; i'affluence du peuple était immense. Le privilège, la pragmatique et la capitulation, d'abord proclamés en chaire, furent incontinent publiés à son de trompe : puis Genovino parut à son tour à la tribune sacrée. 11 harangua le peuple, le félicita sur son triomphe, et proposa de chanter un Te Deum, dont il entonna lui-même le premier verset ; l'assistance entière y répondit, accompagnée par les orgues de l'église. L'enthousiasme était extrême, et bien qu'il ne manquât point de figures pâles et désappointées pour regretter le désordre, la généralité des assistants faisait entendre de joyeux vivats en l'honneur du cardinal, de Masaniello, voire même du vice-roi.
Ce dernier ne fut pas plutôt instruit de cet heu* rcux dénoûment, qu'il rentra dans son palais, puis envoya par la ville son capitaine des gardes don Diego Carrillo, pour exprimer publiquement sa vive satisfaction, et pour engager Masaniello à venir chercher en personne les récompenses qu'il lui destinait. L'invitation effaroucha beaucoup le poissonnier. 11 demanda au cardinal si les récompenses dont il s'a-
gissait ne seraient point une potence ou des chaînes; et, malgré les assurances du prélat qui, se portantgarant de sa sûreté, lui conseillait de ne point retarder sa visite, il voulut aussi consulter le peuple, et ne se soumit à cette démarche que lorsqu'il la vit approuvée par l'opinion générale. Alors il manifesta la ferme résolution de ne pas quitter l'archevêque, et même il désirait se confesser à lui avant de se rendre au palais. Filomarino lui affirma qu'une telle précaution n'était nullement nécessaire, et qu'il valait mieux attendre le retour du calme, pour s'acquitter de ce pieux devoir sous de meilleurs auspices. Il eut bien plus de peine encore à lui persuader qu'il devait changer de vêtements avant de se présenter au duc, afin de paraître dans une tenue digne d'un capitaine général du peuple. Masaniello refusait opiniâtrement d'abandonner ses haillons. Il ne fallut rien moins qu'une menace d'excommunication pour le décider à revêtir un magnifique costume en drap d'ai^ent , tandis qu'on faisait faire à son jeune frère une toilette analogue.
Comme le chef plébéien s'habilla au milieu de la place en présence de tous, chacun fut frapi)é
i\S INSURRECTION DE NAPLES.
de l'état de dépérissement et de maigreur où l'avait réduit la privation presque absolue de nourriture, de sommeil, et de repos d'esprit pendant cinq jours : il semblait un squelette animé, dit Giraffî ; à peine pouvait-il se mouvoir et se tenir debout, tant son exténuation était extrême.
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