CHAPITRE XV
Les conditions proposées par le peuple étaient acceptées par le vice-roi. Le privilège de Charles-Quint rétabli dans toute sa vigueur, les gabelles abolies sans restrictions^ les motifs de révolte avaient entièrement disparu. Il semblait donc naturel que les esprits se calmassent, que tout rentrât dans Tordre, et que Fautorité légitime remplaçât la dictature du poissonnier. Cependant les choses furent loin de se passer ainsi, et le jour qui suivit cette entrevue où Ton avait cru toutes les difficultés levées fut précisément Fun des plus turbulents, l'un de ceux où le chef plébéien étala davantage son orgueil grossier, et fit peser le plus durement son odieux despotisme.
Le bruit qu'une seconde expédition de bandits menaçait .la ville avait fait de rapides progrès durant la
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nuit, exaltant toutes les tètes, et préparant pour la matinée de nouveaux éléments de troubles.
Masaniello laissa de côté les somptueux habits de la yeiUej reprit son costume de pêcheur, et réinstitua son tribunal de la Grande Place ; non plus sous le dais précédemment construit, mais à la fenêtre de sa propre habitation où les pétitions et les mémoires lui étaient présentés au bout d'une pique. En rendant ses décrets il tenait à la main, prêt à faire feu, une arquebuse mèche allumée, et plus de deux mille hommes armés stationnaient toujours à sa porte, exécutant sans répUque ses moindres volontés.
Il envoya de fortes colonnes garder à l'extérieur les abords de la cité ; à l'intérieur il chargea ses lieutenants les plus dévoués de rechercher et d'exterminer impitoyablement tous les bandits qui pourraient encore avoir trouvé un refuge. On peut imaginer si les exactions et les vengeances particulières jouèrent un rôle important dans ces perquisitions. Le résultat fut de lui fournir un nouveau contingent d'une centaine de tètes pour ses horribles décorations de la place du Carmel. Ensuite il réitéra ses défenses de porter des habits longs ; et comme on prétendait avoir saisi
un brigand déguisé en femme dont les armes étaient dissimulées sous ses vêtements, il décida que toutes les robes seraient coupées à la hauteur du genou, ce à quoi durent se soumettre non-seulement les fem« mes du peuple^ mais aussi les plus illustres dames.
Il réduisit considérablement le prix du pain, et fit brûler vif dans son propre four un misérable boulanger qui résistait à ses injonctions. Quatre brigands découverts au fond d'un faubourg lui ayant été amenés, il ordonna que leurs tètes fussent tranchées avec le couteau de la halle aux poissons. Le vertige de meurtre s'était véritablement emparé de Masaniello. Pour rendre les exécutions plus violentes et plus notoires, il établit au milieu de la rue de Tolède, en vue du palais, un gibet colossal muni des plus effroyables instruments de mort, et de deux boucreaux qni ne passèrent point leurs journées dans l'oisiveté.
On arrêta à laMarinella une felouque suspecte, venue des côtes de Sorente, montée par six matelots et quatre hommes armés. Un paquet de lettres ayant été trouvé sur l'un d'eux, l'équipage entier fut traîné devant le souverain mattre, et lacorrespondance reconnue pour être celle du duc de Maddaloni avec
son secrétaire ; mais comme elle était écrite en chiffres inintelligibles et en généralités ambiguës dont il était impossible de tirer aucune lumière^ les prisonfiieri subirent un long interrogatoire dans lequel ils assurèrent ne rien savoir qui concernât le duc, et ne point connaître les individus qui avaient frété leur barque. Soumis alors à d'affreuses tortures, ils durent confesser mille absurdités contradictoires, et Ton finit l)ar les décapiter.
Cet événement augmenta les craintes de la populace, qui redoutait sans cesse de nouvelles machinations de l'implacable Maddaloni. Quant àMasaniello, il ne rêva plus que complots dirigés contre sa vie ; sa cruauté et sa soif de sang n'eurent plus de bornes ; il condamnait indistinctement tous les infortunés qu'on lui amenait sur de simples soupçons, envoyant à la potence et à la roue ceux que la multitude ne se chai^eait point de mettre en morceaux.
II décida, ce jour-là même, que tous prêtres ou religieux rencontrés dans les rues seraient conduits en sa présence ; il voulait, disait-il, juger par lui-même s'ils étaient véritablement gens d'Eglise , et non pas des €^niissaires déguisés. La mesure, fidèlement exécutée,
causa mille vexations à des hommes inoiïensifs ; trop heureux lorsqu'un ennemi privé ne les vouait pas au dernier supplice en les qualifiant de bandits* Ordre fut signifié sous peine de mort^ à tous individus réfugiés dans les couvents ou maisons particulières, de retourner immédiatement chez eux, attendu qu'on allait entreprendre une perquisition générale. Aussitôt on vil passer de tous côtés les visages mornes d'ecclésiastiques, de négociants étrangers, de vieillards, de malades et de femmes quittant Tasile qu'ils avaient choisi, afin de n'être point assassinés. Ordre fut également donné à tous marchands et artisans de rouvrir à l'instant leurs ateliers ou boutiques et de reprendre les travaux accoutumés. On obéit sans réplique. Enfin, pour éviter l'encombrement, le chef populaire fit dissiper les masses, et posta au coin de chaque rue une escouade de cinq hommes. Environ trente mille insurgés demeurèrent ainsi sous les armes, gagnant chacun un carhn, le pain, la viande, et une ration de vin.
La plupart des crimes de cette funeste journée furent accomplis par la fameuse compagnie de la mort dans laquelle figurait, au premier rang, le célèbre peintre Salvator Rosa. Nous avons examiné avec at-
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tentioD plusieurs tableaux de lui reproduisant des scènes de l'insurrection ; mais quoiqu'il fit partie de cette bande sanguinaire, nous ajoutons peu de foi à sa prétetidue intimité avec Masaniello, non plus qu'aux étranges aventures que lui attribue la plume romantique d'une illustre Anglaise.
Quelques gentilshommes, pour se concilier les bonnes grâces du dictateur, imaginèrent de lui envoyer des chevaux de luxe et des joyaux de grand prix ; il les refusa sèchement déclarant qu'il ne voulait rien accepter de la noblesse. — Des espions vinrent lui annoncer que . dans les chapelles et les monastères étaient enfouies des richesses considérables appartenant aux personnages dont les palais et les maisons avaient été saccagés les jours précédents. Il ordonna sur-le-champ une reconnaissance générale de tous les endroits indiqués, et l'on déterra effectivement une grande quantité de bijoux, de vaisselle et d'argent monnayé. On ne détruisait plus ;lestrésors, transférés soigneusement aux magasins de la place du Marché , furent destinés à la solde des troupes de l'insurrection, et à grossir le don volontaire qui devait être offert au roi d'Espagne. Divers auteurs assurent que
des pensées cupides et ambitieuses commençant à germer dans le cœur du poissonnier, il espérait s'approprier toutes ces richesses; mais Tétat de misère dans lequel il laissa sa famille, prouve du moins que s'il conçut de semblables projets, il ne sut point les réaliser. Ce qu'il y a de certain, c'est^que la valeur des trouvailles atteignit un chiffre énorme, puisqu'une seule fouille produisit cent mille écus, sans qu'on en fit mention particulière.
Incendier le palais du duc de Maddaloni, c'était ridée fixe de Masanietlo ; mais il luttait contre ce désir incessant par la crainte que des poudres n'y fussent préparées pour une effroyable explosion. Il dépêcha donc quelques-uns de ses satellites, avec mission d'explorer minutieusement les lieux et d'en achever le pillage. Ceux-ci trouvèrent dans le palais deux Maures esclaves du duc, qu'ils conduisirent à la place du Marché. Le dictateur leur enjoignit de déclarer à l'instant tout ce qu'ils savaient de relatif à leur maître, et de se faire baptiser sans objection. L'un d'eux repoussa opiniâtrement cette double exigence, et périt sur la roue après avoir enduré les plus atroces tortures avec le stoïcisme musulman. L'autre, of-
frant sans hésiter d'abjurer le mahométisme, déclara que le Hue son maître avait résidé momentanément à Bénévent, d'où il était parti pour les montagnes de la.Calabre afin d'y réunir une armée de brigands. En récom^nse de ses révélations spontanées et de sa docilité à embrasser le christianisme, le converti fut immédiatement nommé capitaine de Tune des compagnies composant la garde prétorienne du poissonnier.
Un changement notable s'opérait dans le caractère de l'homme extraordinaire qui avait organisé le mouvement. Il devint tout à coup soupçonneux^ taciturne, insatiable de pouvoir ; sa crainte continuelle de tomber dans quelques embûches en avait fait une béte féroce; il fuyait tous les conseils, et ne souffrait plus la moindre observation. Il agissait par luimême, il éloignait avçc une aigreur dédaigneuse Palurabo, Genovino, et l'élu Arpaja. Recherchant les ovations, savourant la flatterie, il en vint à concevoir des rêves d'autorité durable et d'ambition illimitée ; mais ne sachant comment parvenir à leur réalisation, il y travaillait de la façon la plus contradictoire etlaplusextravs^ante. L'idée lui passa par l'es-
n2 INSURRECTION DE NAPLES.
prit de convertir en magnifique palais son humble demeure, et tout aussitôt la démolition des maisons environnantes fut entreprise, sans écouter le moins du monde la clameur des intéressés. Il manda des architectes, puis des maçons, et aussi divers marchands, appelés à fournir les plus riches étoffes. Il n'oublia point la formation d'une nombreuse livrée, et commença d'entremêler à ses manières incultes des airs pompeux de grand seigneur. Pauvre Masaniello !
Son antipathie pour l'aristocratie grandissait en proportion de ses efforts à la plagier; et ce jour-là, deux gentilshommes lui ayant fait demander justice par leurs procureurs dans une affaire contentieuse, il refusa de les entendre en vomissant mille injures contre la noblesse. Mais la haine qui lui rongeait le cœur, le point de mire de son ardeur vindicative était plus que jamais le fugitif Maddaloni. Dans son impuissance à l'atteindre, il fit assassiner tous ceux qu'on lui indiquait au hasard comme ses serviteurs ou ses protégés; puis il courut, escorté de ses sicaires les plus furibonds, assaillir un second palais de ce personnage, situé sur la côte de Chiaja. Avant d'y allumer l'incendie, il se promena dans les appar-
temeiits, criblant de coups de hallebarde les portes et les tapisseries. EnfÎD ayant aperçu au fond d'une galerie les portraits du duc et de son père, il entra dans un tel accès de rage, qu'il poignarda l'image du vifeillard, découpa la tête du fils, et l'emporta triomphalement à la place du Marché après lui avoir crevé les yeux. Elle fut accrochée à la poutre où pendait encore le cadavre à moitié corrompu du malheureux frère de Maddaloni, Don Giuseppe Garaffa. Étrange coïncidence! cette tète peinte, et ce cadavre mutilé figuraient précisément à la place, où peu d'années auparavant avait subi le dernier supplice Tinnocent et infortuné prince de Senza, victime d'une trame odieuse ourdie par les deux frères; le portrait de l'un et les misérables restes de l'autre semblaient figurer là pour proclamer une justice supérieure à celle des hommes (1). Le capitaine général du peuple rendit ce jour-là même divers décrets administratifs, notamment sur l'approvisionnement des huiles (2). De son côté, le vice-roi, retiré de nouveau à Castelnuovo, en publiait un relatif aux bandits, validant ainsi ceux de Masa-
(I) GiraflS.
12) Voir r Appendice, à la fin du n. 8.
\ 7 i INSURRECmm DE NAPLBS.
niello, par ce principe constant devenu son idée fovorite, de vouloir que Tautorité suprême parût toujours émaner de lui (1); ensuite, afin de ne pas interrompre les bonnes relations, malgré rhorrear de cette désastreuse journée, il fit demander des pn>visions débouche que l'homme du peuple s'empreasa d'expédier en y joignant un convoi de fourrages pour ses écuries.
La duchesse d'Ârcos s'était mise aussi en communication officieuse avec la femme du poissonnier. Elle lui envoya des joyaux et' des habits magnifiques dont cetle-K^i ne tarda pas à se parer, affectant des airs d'un haut comi<]pie vis-à-vis de ses parentes et de ses amies, toutes de la plus humble condition.
Dans l'après-midi trois galères amvèrent en vue de Naples, et l'amiral Doria en avertit le vice-roi qui, fidèle à sa politique de complaisance, ordonna de les mettre à la disposition de Masaniello, lequel leur recommanda de jeter l'ancre le plus loin possible, et leur promit des vivres en abondance, pourvu que personne ne débarquàt.^
Le soir le cardinal-archevêque se rendit au Garmel.
(I) Voir l'Appendice, à la fin du n. 0.
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SOUS prétexte d'invoquer la Viei^e, mais en réalité pour essayer d'adoucir cet homme intraitable^ arbitre jJ)6olu de la ville. Masaniello le reçut avec les marques du re^ct le plus profond ; il écouta humblement ses remontrances, et finit par le prier de monter au clocher de Téglise afin.de bénir le peuple et son épée de capitaine général.
Le prélat fut blâmé par les gens sensés d'avoir satisfait à cette double exigence ; et véritablement sa foi ne pouvait pas être bien vive dans la bénédiction qu'il donnait à une plèbe souillée de sang^ éclairée par les derniers rayons d'un soleil témoin de tant d'horreurs, au miUeu d'une enceinte entourée de débris humains, et sous l'influence d'une atmosphère empestée par une fétide exhalaison de cadavres.
Jamais la tyrannie populaire ne s'était montrée si hideuse ; le despotisme du misérable poissonnier atteignait les dernières bornes du possible. Plus de quinze cents personnes avaient péri par le poignard des assassins^ par la hache des bourreaux ou par le supplice du feu. Les quatre cent mille habitants que comptaient déjà la ville et les faubourgs de Naples, j atterrés devant l'inexorable frénésie du dominateur,
se plièrent servilement à ses plus extravagants caprices!...
Le vendredi 12 juillet 1647, sixième jour du soulèvement, est resté gravé dans la mémoire des Napolitains ; les souvenirs s'en transmettent encore aujourd'hui de père en fils.
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