‹ Insurrection de Naples en 1647 (volume 2)Chapitre 22 sur 82 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Au milieu de la journée, l'archevêque dans son carrosse, ayant à sa droite Masaniello monté sur un magnifique cheval gris pommelé, richement caparaçonné, à sa gauche l'élu Arpaja également à cheval, et par derrière Genovino dans une chaise à porteur, partit de la place du Carmel, aux applaudissements du peuple, et se dirigea vers le palais. Les rues à parcourir étaient balayées avec un soin extrême, les maisons tapissées de superbes tentures ; partout une aflfluence énorme, mais le plus grand ordre malgré l'agitation universelle, et les cloches de toutes les églises publiant l'allégresse de la cité. Un sonneur de trompe précédait le cortège, criant par intervalles • llve le Roi! Vive le très-fidèle peuple! et comme il ajoutait une fois de son propre mouvement : Vive Ma-

rSO INSURRECTION DE NAPI.E5.

,^anivllo î le chef plébéidii indigné se précipita sur lui, le saisit par les cheveus: et faillit le tuer.

A la place du château la foule devint si compacte qu'il fut impossible d'avancer davantage et Ton dut s'arrêter à Fontana-Medina. Là, le capitaine des gardes du vice-roi vint à cheval et sans armes au-devant de MasaniellOy et lui exprima au nom du duc le plaisir qu'il attendait de sa visite. Le poissonnier reçut le message avec gravité et presque avec hauteur; il répondit en peu de mots, mais pleins de sens et d'opportunité. Quelques jours de puissance suprême suffisent parfois pour élever le caractère le plus humble, et pour donner un grand air à l'homme le moins policé. L'allocution du capitaine des gardes fut survie d'une scène curieuse, dont nous allons emprunter textuellement la relation au naïf chroniqueur Alessandro Giraffi. Il avait vu de ses propres yeux ; sa plume conserve le cachet de l'époque et la physionomie des événements.

Voici donc le récit de l'écrivain contemporain :

« MasaniellO; s' arrêtant et faisant signe au peuple

« de n^ pas aller plus loin, en un instant cette innora-

« brable multitude demeura muette et immobile

MASANIELLO. m

« comme par enchantement. Aussitôt Masaniello « sauta debout sur son cheval, et d'une voix haute et « passionnée il prononça ce discours : — Peuple bien- «r aimé, que grâces soient rendues à Dieul Élevons « vers lui d'étemels et joyeux cris de reconnaissance « pour l'antique liberté reconquise ! Qui d'entre vous « aurait cru pareille chose? Il semble que ce soit un «( songe9unefable;etvousvoyezbienpourtantquec'est « une réalité ! Rendons des grâces infinies à la bience heureuse Vierge du Garmel, et ensuite à la pater- « nelie sollicitude de Fexcellentissime seigneur le cara dinal, notre pasteur. Voyons^ peuple bien^aimé^

a quels sont nos maîtres à tous? Répondez avec

<r moi : Dieu, et la Yiei^ du Garmel. — Et le peuple « répétait d'une seule v<mx : Dieu, et la Vierge du Caret mel ! — Le roi Philippe, continuait Masaniello, le « cardinal Filomarino, et le duc d'Arcos. .—Et le peu- « pie, comme un fidèle écho, reproduisait les excla- « mations de son général. — Celui-ci fit une pause ; « il tira de son sein les privilèges du roi Ferdinand, « et de l'empereur Charles-Quint, puis les nouvelles « pragmatiques signées par le vice-roi et le conseil « collatéral, et d'un ton plus élevé encore il conti-

<( nua ainsi : — Nous voici maintenant déchargés d'un « poids accablant : toutes les gabelles sont abolies. « Elle nous est donc rendue cette chère liberté ac- <( cordée par le roi Ferdinand d'heureuse mémoire, « et confirmée par l'empereur Charles-Quint. Quant (^ à moi Je ne veux rien, je n'ambitionne rien que la « félicité publique. L'excellentissime seigneur arec chevèque sait bien la droiture de mes intentions, « car je la lui ai jurée plus de mille fois. Il connaît a bien aussi mon désintéressement ; car dès le prince cipe de notre juste révolte, Son Éminence, dans c< son vif désir de voir maintenir le calme, m'avait « offert avec une générosité royale deux cents écus c( par mois sur sa propre cassette durant ma vie ente tière,.si je voulais renoncer à nos prétentions et « prendre soin de vous faire transiger le plus promp- « tcmen t possible ; or j*ai constamment repoussé cette « offre tout en lui exprimant de grands remerciments. « Si Son Ëminence qc m'avait pas remontré, il y « a une heure, les impérieuses lois de l'étiquette, « s'il ne m'avait pas effrayé par la terrible menace « d'une excommunication, je n'aurais certes pas « revêtu le vêtement que je porte en ce moment,

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a je n'aurais certes pas abandonné mes pauvres ha- « bits de marinier ; parce que tel je suis né, tel j'ai « vécu, tel je prétends vivre et mourir. Après la pê- « che de nos libertés publiques dans la mer orageuse « de cette ville affligée, je reprendrai mon ancien- « ne pêche; je retournerai vendre mon poisson, « sans m'être enrichi d'une épingle. Je vous supc( plie donc, puisque je ne demande pas autre chose, « de réciter chacun un Ave Maria en mon intention « lorsque je serai mort. Mêle promettez -vous? — « Oui, oui, répondit la multitude à l'unisson. Oui, « nous le ferons bien volontiers,. mais d'ici à cent « ans. — Je vous remercie, poursuivit Masaniello, et « l'amour que j'ai pour vous m'inspire un conseil à « vous donner. Ne déposez point vos armes tant que « les concessions accordées ne seront pas revenues « d'Espagne ratifiées et reconnues par le roi notre « sire ; et ne vous fiez jamais aux nobles, parce qu'ils « sont vos ennemis. » (Ici il s'étendit en termes si injurieux que l'historien les passe par convenance.) — Il reprit : « Je vais négocier avec Son Excellence j « dans une heure peut-être ou demain au plus tard, « vous me verrez probablement revenir; mais si de-

« main matin je ne jsuis pas au milieu de vous^ alors « détruisez tout, mettez à feu et à sang le palais et la « ville. Me jurez-vous d'en agir ainsi? — Com- «t ment! si nous le jurons et si nous le ferions ! vous « pouvez y compter fermement ! s'écna la populace. « — Bien, très-bien! dit Masaniello; ^jusqu'ici Son <x Excellence n'est pas mécontente de ce que nous « avons fait, car Sa Majesté n'a rien perdu. Qui a « perdu? c'est la noblesse notre ennemie. Maintenant a elle est pauvre. Maintenant aussi sont réduitsàleur a mendicité originaire, ces loups rapaceset dévorants, c< cesfermiersd'impôts, ces fournisseursqui achetaient « et vendaient notre sang. Ce qu'ils perdent tourne à « la gloire de Dieu, au service de notre roi, au bien- « être de la ville et du royaume de Naples. Désor- « mais, roi Philippe, tu seras le véritable souverain « de cet illustre royaume ; désormais la plus belle « couronne qu'il ait jamais portée, ceindra le front « du monarque espagnol; désormais ce que nous « donnerons (et nous saurons toujours donner gé- « néreusement), ce que nous donnerons lui parvien- « dra véritablement en dépit de ceux qui cherchent « à nuire à l'ilhistre maison d'Autriche ; les trésors

« que nous offrirons ne s'évanouiront plus en fu- « mée comme autrefois. C'est pourquoi le vice-roi « est si satisfait de notre œuvre. Dans ceux que nous « avons renversés il reconnaît ses ennemis réels. » — « U ajouta quelques paroles encore, puis s'adressant « au seigneur cardinal : — Éminentissime seigneur, « s'écria-til, bénissez le peuple! — Son Éminence « mit successivement la tête à chaque portière et « donna, des deux côtés du carrosse, sa bénédiction « pastorale. Le cortège fit ensuite de nouveaux et « vains efforts pour continuer sa marche; les masses •« étaient impénétrables. Alors Masaniello, qui voulait « ouvrir un passage, et qui jugeait d'ailleurs peu « prudent de laisser la foule approcher de trop près « le vice-roi, imposa silence à tous par un simple « geste, et défendit, sous peine de mort et de rébel- « lion, que personne osât faire un pas de plus. Ce « fut miracle de voir l'inviolable obéissance qu'il ob- « tint. Il lança donc son cheval en toute liberté, suivi « du prélat, d*Arpaja, de son propre frère, et de « Genovino. Parvenus à la place du palais, ils ren- « contrèrent une forte tranchée gardée par descom- « pagnies de cavaliers et de fantassins. Touslesbalcons

« du palais étaient garnis de soldats armés. Masa- « niello se hâta de franchir la tranchée ; ainsi firent « Son Ëminence, et les autres personnages. En entrant « dans la cour du palais, ils aperçurent sur les pre- « miers degrés de l'escalier le seigneur vice-roi cpii « descendait afin de recevoir le seigneur cardinal. Le (c seigneur cardinal lui présenta Masaniello lequel, se « jetant à ses pieds et les lui baisant au nom du peu- « pie en reconnaissance des grâces accordées, lui dit <i humblement quil venait se mettre satis réserve à « la discrétion de Son Excellence, pour quelle le fît « pendre ou quelle le fit périr sur la roue, enfin « pour quelle fît dé lui ce que bon lui semblerait, a Mais le seigneur vice-roi lui répondit en le relevant « qu'il ne l'avait jamais considéré comme un crimi- « nel, ni comme ayant offensé en rien Sa Majesté: << qu'il eût donc à chasser ces tristes idées; qu'au « contraire il l'estimait beaucoup. On dit même qu'en a lui parlant de la sorte il l'embrassa plusieurs fois « et que Masaniello dit encore : que jamais il n'aa vait eu d'autre intetUion que de servir fidèlement « S a Majesté et Son Excellence, et qu'ilprenait Dieu à « témoin de la vérité de ses paroles. — Ensuite on

« monta dans la chambre la plus retirée du palais, « où le seigneur cardinal, le seigneur vice-roi et « Masaniello s'entretinrent longuement des besoins <c de la ville et de la situation des choses. »

Telle est la version de Giraffi.

D'autres historiens racontent que Masaniello s'évanouît aux pieds du duc, ce qui mit tout le monde dans un grand embarras; mais qu'en lui jetant de l'eau sur le visage on lui fit reprendre ses sens, qu'il pu î monter l'escalier sans être soutenu, et qu'alors, remis complètement, il eut avec le cardinal et le vice-roi la conférence dont il est parlé.

A peine entamée, elle fut interrompue par les clameurs confuses de la multitude, qui peu à peu avait envahi les abords du palais. Ce n'étaient point les gens que Masaniello avait arrêtés sur la place du château : obéissant aveuglément à son ordre , ils n'avaient pas avancé d'un pas ; mais c'était la population des faubourgs qui affluait par d'autres rues , dans l'ignorance des instructions du poissonnier. Commençant à s'inquiéter de sa visite prolongée, car il ne manquait point d'agitateurs pour répandre le bruit que leur chef était prisonnier, les masses criaient

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qu'elles voulaient le voir et l'appelaient à grands cris sur le balcon. Troublé par ces bruyantes manifestationSy et redoutant déjà une recrudescence d'émeute, le duc pria le capitaine général de céder sans retard à la sollicitude populaire. Celui-ci se montra donc accompagné de l'archevêque et du vice-roi ; il tâcha de faire entendre sa voix au milieu d'un tonnerre d'applaudissements. Me wici sain et sauf! paix! pau! s'écriait-il ; mais sa voix était couverte par les vivats et les acclamations les plus frénétiques; on mettait en mouvement les cloches de Saint-Louis^ auxquelles les autres répondaient à l'instant sans savoir pourquoi ^ mais de la façon la plus assourdissante.

Masaniello ordonna de cesser ce vacarme. L'ordre fut promptement exécuté , et les manifestations recommencèrent en l'honneur de la Vierge du Carmel, du monarque espagnol , de l'archevêque^ du vice-roi, et du très-fidèle peuple napolitain. 0 honte I le duc d'Arcos saisi d'une sorte de stupeur en voyant l'influence électrique des regards du jeune homme et la magique puissance de sa voix, l'embrassait, essuyait avec un mouchoir brode la sueur sur son visage, et le nommait libérateur de Naples. Le plé-

béien se tournant alors vers lui : « Je veux que Votre Excellence juge à quel point ce peuple est docile. » Il pose un doigt sur ses lèvres en signe de silence, et de cette mer vivante il ne s'élève plus la moindre rumeur. Sous peine de mort et de rébellion, j ordonne qu'on se retire, et que personne ne reste sur cette place, prononce le poissonnier. Immédiatement, la foule s'écoule dans le plus profond silence ; la place est bientôt déserte. Le duc, le cardinal, et tous les spectateurs de cette scène demeuraient immobiles, plongés dans leur étonnement.

La conférence fut reprise. On arrêta que les transactions seraient imprimées et publiées; que le samedi suivant on les lirait au peuple dans la cathédrale, et qu'on jurerait aussitôt de les observer , le duc d'Arcos, les conseillers, et tous les fonctionnaires offrant la solennelle assurance de leur ratification à Madrid. Masaniello parla aussi de remettre le commandement entre les mains du représentant du vice-roi. Mais celui-ci vit quelques inconvénients à le reprendre si vite; il confirina le poissonnier- dans sa chaîne pompeuse de capitaine général du peuple, et lui conféra même le titre de duc de San Giorgio , que le raar-

quis de ïorrecusa consentait à lui céder sur-lechamp. Toutefois cette distinction honorifique n'eut aucune suite ; rien n'indique que Masaniello ait cherché à s'en prévaloir. Le .vice-roi lui recommanda instamment d'en finir avec les brigands, le louant beaucoup du service qu'il avait rendu au royaume en les exterminant ; il fit plus, il mit à ses ordres le grand prévôt pour exécuter pon^rtuellement ses sentences. Plusieurs auteurs disent que le chef populaire ofTrit au duc l'argent des églises, se chargeant du soin de les dépouiller, et que sur le refus de cette proposition il promit spontanément un don considérable pour S. M.

L'entrevue ne se termina qu'avec le jour. Le poissonnier, oubliant son élévation subite, avait décelé la bassesse de son origine par les actions les plus ridicules et les plus humiliantes. Le duc, par de dégradantes flatteries et par de misérables complaisances, avait démenti sa dignité de grand seigneur. On lui doit cependant quelques éloges pour avoir repoussé le conseil d'arrêter Masaniello et de tomber avec les troupes sur le peuple surpris à l'improviste. Jugea-t-il ses forces insuffisantes î ou bien l'hon-

MASANIELLO. m

neur de son nom et la loyauté de sa parole le tirent-ils reculer devant une semblable trahison ?

11 reconduisit jusqu'à l'escalier l'archevêque et le capitaine général du peuple. Ce dernier lui baisa la main, et le duc, l'embrassant à son tour, l'appela de nouveau hautement et publiquement fidèle serviteur du roi et glorieux défenseur du peuple^ et lui jeta au cou une chaîne d'or d'une valeur de trois mille écus. Masaniello hésitait à l'accepter, mais les instances du donateur et la volonté du cardinal l'amenèrent à une assez douce résignation. Le cortège s'en retourna dans le même ordre qu'il était venu, se dirigeant cette fois vers le palais épiscopal à travers une population joyeuse et pacifique. Les rues, magnifiquement décorées comme celles que l'on avait parcourues le matin, étaient, déplus, éblouissantes d'illuminations ; les cloches avaient repris leurs bourdonnements et célébraient cet heureux jour. Nous verrons bientôt cependant combien les symptômes de paix étaient trompeurs.

Au palais épiscopal de somptueux rafraîchissements attendaientMasanielloetson entourage. Tandis qu'on faisait honneur aux libéralités de l'archevècpie, en- 1. n

tourés des prévenances du clergé, le bruit se répandit tout à coup parmi la populace que diverses bandes de brigands s'approchaient de la ville. La cause innocente de cette alarme était l'arrivée du marquis de Santelmo-Caracciolo qui, revenant de ses terres accompagné d'une nombreuse suite de valets à cheval, avait éveillé la défiance des révoltés placés aux portes de la ville; on avait tiré sur ses gens sans autre examen, et l'on se disposait à le mettre en pièces lui-même sans vouloir écouter ses explications. La marquise douairière sa tante, avertie de sa périlleuse situation, courut sar-4e^harop auprès de l'archevêque pour le conjurer de sauver son neveu. Masaniello, touché de ses pleurs et de ses justes réclamations, lui prit la main, la tranquillisa et l'assura que le marquis allait recouvrer sa liberté. En effet, il expédia précipitamment l'un de ses familiers, et le prisonnier fut tiré sain et sauf des mains de ces furieux.

Le chef populaire ne songea que fort tard à se reposer des fatigues de la journée. Le cardinal le fit reconduire dans son carrosse jusqu'à la place du Marché, en compagnie de son frère, de Genovino et d'Arpaja. La nouvelle de l'invasion des bandits avait

semé partout l'inquiétude. Les postes étaient doublés, on formait des patrouilles, des feux brillaient sur les places et dans les carrefours ; on passa toute la nuit sous les armes, en alertes continuelles.

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