CHAPITRE XVII
La cérémonie solennelle du serment^ célébrée la veiUe au soir^ avait changé totalement la physionomie de Naples; ses habitants jugeaient leur tranquillité définitivement acquise par cette satisfaction donnée au soulèvement. Les masses elles-mêmes paraissaient aus» pacifiques et conciliatrices, ce dimanche 1 4 juillet, qu'elles s'étaient montrées féroces et indomptables le samedi matin. Une minorité turbulente parcourait seule les places et les rues, poussant encore des clameurs provocantes et détournant l'imprudent poissonnier de toute idée de franche union.
Certes il régnait dans les esprits une diversité d'opinions extrême ; mais tous, presque sans exception, inclinaient pour la paix et pour le rétablissement des autorités légitimes, désormais liées par serment
in INSURRECTION DE NAPLES.
à la réhabilitation et au soutien des franchises populaires. Les uns, ceux de meilleure foi, croyaient sincèrement que la misère publique touchait à son terme, que les bandits étaient anéantis, et les droits du peuple égalés à tout jamais dans les sédiles aux droits de la noblesse, ils vénéraient Masaniello comme un héros, comme un être inspiré du ciel, mais dont la mission était accomplie ; d'autres, qui croyaient aussi aux anciens privilèges reconquis, à la validité de la capitulation et à l'impossibilité de nouvelles exactions pour Tavenir, tout en avouant la reconnaissance positive due au libérateur, n'en désiraient pas moins vivement le prompt rétablissement du pouvoir royal, craignant devoir surgir une nouvelle tyrannie bien plus cruelle et bien plus difficile à secoYier. Quelques-uns voulaient une restauration complète et absolue du viceroi, dans l'espoir qu'une réaction violente et des châtiments exemplaires vengeraient leurs griefs personnels, et feraient disparaître jusqu'aux traces de tant d'alîreux désordres. Un certain nombre enfin, nourrissant une méfiante inquiétude, doutaient que la capitulation fut ratifiée par le roi d'Espagne, hésitaient à déposer les armes, et n'abandonnaient
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point la prétention d'occuper le château Saint-Ëlme. Ils repoussaient la domination du vice-roi qu'ils abhorraient, et pourtant ils en désiraient une autre que celle de Masaniello, le regardant de mauvais œil depuis ses inutiles et sanglantes barbaries, depuis iju'il laissait percer son orgueil et son avarice, depuis 4{ue l'incohérence de ses actes et de ses paroles compromettait gravement la situation. Mais, ainsi qu'il arrive toujours, ceux qui dominaient étaient ceux de la minorité séditieuse; c'étaient les aveugles partisans du poissonnier, les chefs de quartier, les hommes sans aveu, remuants, envieux, avides de vengeance et de butin ; plus audacieux, plus unis que les autres, ils agissaient avec plus d'ardeur, entretenant, malgré la population, le feu de la révolte au milieu d'elle^ prêts à embraser de nouveau toute la cité 1
Un vice-roi moins discrédité que le duc d'Arcos, d'une bonne foi moins douteuse, d'une résolution plus ferme, et surtout plus disposé à employer énergiquement les moyens francs et honorables, qui produisent I toujours d'heureux résultats lorsqu'ils réunissent le
bon droit à l'opportunité, eût pu tirer un parti trèsavantageux de l'état des esprits ce jour-là ; il eût
étouffé le germe de nouveaux désastres ; mais le duc, indécis, se défiant de ses propres forces, fermant l'oreille aux conseils des gens expérimentés, espérant tout du temps et n'employant misérablement que des manœuvres occultes, ne sut rien faire, laissa échapper l'occasion favorable, et vit pour la seconde fois sans s'émouvoir, l'autorité souveraine injurieusement méprisée dans sa personne.
Quant àMasaniello, il agissait exactement comme si l'insurrection fomentée par lui n'avait pas encore atteint son but, et comme si les conventions jurées n^avaient aucune portée. Oubliant ses promesses si fréquemment réitérées de reprendre son ancien métier. dès qu'il aurait obtenu l'abolition des gabelles, il persistait imperturbablement dans son tyrannique despotisme, formulant de nouveaux décrets, fulminant de nouvelles prosoriptions, et poursuivant le cours de ses inexorables et sanguinaires exécutions.
Il ordonne, sous peine de mort, que personne ne dépose les armes; sous peine de mort, que quiconque a ouï parler de brigands ou d'argent caché ait à le révéler immédiatement. Il brûle, avec tous ceux qui l'habitaient, la maison d'une boulangère accusée d'avoir
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vendu, le matin, un pain trop léger de quelques onces. Averti que quatre misérables, qualifiés à tort ou à raison de bandits, s'étaient réfugiés dans l'église du Carminiello des pères jésuites, il donne aussitôt le signal de leur massacre. Une bande expédiée par lui entoure l'édifice, démolit un pan de mur, entre altérée de sang, et déchire impitoyablement les réfugiés ; en vain les frères réclament le bénéfice du traité de la veille, en vain ils protestent contre le scandale de ce sang inutilement répandu : ils sont assaillis euxmêmes sans aucun respect, et l'un d'entre eux périt victime de la plèbe furibonde.
Les sicaires, sur l'injonction de Masaniello auquel une influence diabolique semblait avoir fait perdre tout sang-froid, s'acheminèrent ensuite vers d'autres monastères et vers d'autres églises, dans l'intention de les profaner, en cherchant tantôt des amis deMaddaloni, tantôt des trésors enfouis. Au milieu de ces perquisitions qui ouvraient un large champ aux désordres de toutes espèces, on envahit, sur un ordre exprès du poissonnier, le* couvent des nonnes de Santa Croce où Ton soupçonnait un dépôt d'objets précieux appartenant à César Lubrano. Cette horde
effrénée poussa si loin la licence; que les infortunées i-eligîeuses pâlissaient d'effroi sous le voile au fond de leurs cellules. Heureusement pour elles, le bruit de cette expédition sacrilège arriva jusqu^au cardinal Filomarino, qui chaîna précipitamment un prêtre vénérable d'aller exposer sans détour au chef populaire toute l'abomination de sa conduite. Celui-ci rentra en lui-même, s'effraya de son ouvrage, et rappelant à l'instant son monde, fit répondre au prélat que cette invasion ayant eu lieu sans son assentiment, il en châtierait les auteurs. En effet, trois de ses plus ardents serviteurs eurent la tète tranchée, uniquement pour lui avoir obéi.
Masaniello avait signifié formellement et sous peine de mort, que personne ne sortit de la ville sans un permis de sa main. Monseigneur Caffarelli, archevêque de San Severino, se présenta devant lui en habit court, conformément aux décrets antérieurs; il désirait partir pour son diocèse et venait demander son laissez-passer. Non-seulement le poissonnier le lui octroya sur-le-champ; mais afin de l'honorer d'une manière spéciale, il voulut lui assigner d'abord une escorte de quatre cents hommes; puis, sur sa réponse
qu il S en allait par mer, une flottille de quarante felouques. Leprélatleremerciacourtoisement, alléguant qu'il en aTait déjà frété trois, et que Ce nombre lui suffirait laidement. Alors Masaniello lui offrit pour ses frais de voyage un sac de quatre cents doublons d'or, et l'archevêque, malgré son désir de refuser un présent si étrange, fut contraint d'en accepter au moins une partie, de peur de blesser au vif la susceptibilité du généreux dictateur, qui commençait à se formaliser. Enfin il dut essuyer, en signe d'adieu, l'étroite et grossière accolade de ce frénétique (1).
Ce matin même, un gentilhomme d'Âversa, de rillustre famille de Tuffo, vint au tribunal du chef populaire pour certaines réclamations ui^entes. Le juge suprême, après l'avoir écouté attentivement et lui avoir accordé gain de cause, lui lança par derrière un coup de pied en manière de congé, eh lui disant : Allez avec IHeulje vous fais prince d'Aversa (2).
Ce fut encore ce jour-là que Masaniello imagina de frapper une lourde contribution sur les jésuites, chartreux et bénédictins, pour subvenir aux dépen-
(1) Giraffi.
(3) Ibidem,
ses publiques. U fit aussi comparaître individuelle» ment en sa présence les n^ociants et les personnages opulents de la ville qui, croyant la sédition terminée, avaient imprudemment quitté les forteresses, et repris le cours de leurs affaires. Â chacun de ceux qui se présentaient il demandait brusquement s'il était lidèle serviteur du roi, et, recevantnaturellement une réponse affirmative, il forçait l'interpellé à signer une obligation de fournir dans le plus bref délai une grosse somme dont sa fantaisie déterminait le chiffre, sans que supplications ni considérations d'aucune sorte pussent ensuite le lui faire diminuer. A ceux qui osaient résister, il parlait du bourreau, et montrait du doigt le gibet, de telles insinuations obtenant toujours les signatures. Ainsi, suivant l'usage invariable, celui-là exigeait et percevait 1^ contributions arbitraires dictées par son caprice, qui avait soulevé le peuple pour le libérer des impôts et pour lui donner la liberté 1
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