‹ Insurrection de Naples en 1647 (volume 2)Chapitre 26 sur 82 · CHAPITRE XVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIIL

La matinée de ce lugubre dimanche, aussi fertile que les jours précédents en iniquités sanglantes/ re«plongea la ville dans uiie morne consternation. Bien que la généralité des Napolitains désapprouvât déjà de semblables mesures, atterrée par les bourreaux de Masaniello, ne croyant guère au retour permanent de Tautorité légitime, elle s'agitait de nouveau comme entraînée par une force irrésistible. Mais cette résurrection du mouvement, qu'enfantait la peur ou ie désespoir, n'avait plus ni enthousiasme, ni confiance dans le chef; on était las de cruautés et d'excès.

Masaniello redoublait d'activité; il multipliait ses moyens d'intimidation ; mais travaillant sans aucun plan déterminé, il mettait en contradiction conti* nuelle ses actions et ses discours. En même temps

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qu'il publiait un décret menaçant de mort quiconque déposerait les armes ou quitterait son poste, il envoyait annoncer au duc d'Arcos qu'il abandonnait le commandement, et voulait se retirer au Pausilippe, ou dans toute autre résidence qu'on jugerait à propos de lui assigner; mais qu'il serait indispensable qu'auparavant le vice-roi licenciât les corps de réserve et les gardes de la cité. Celui-ci donne aussitôt les ordres ' nécessaires. Un grand nombre de bataillons sont désarmés et congédiés, témoignant plus de satisfaction que de regrets. Mais tandis qu'on poursuit l'exécution de cette mesure, Masaniello furieux apparaît tout à coup entouré de ses satellites, révoque sa propre décision, parle avec dédain de l'autorité et de la personne du vice-roi, et se proclame lui-même setd maitre et seigneur absolu de Naples.

Il apportait cet esprit désordonné jusque dans sa propre maison. Traitant avec non moins d'extravagance ses amis les plus intimes et ses partisans les plus dévoués, il les accablait d*injures et de menaces. Son beau-frère Pizzicarolo, qui jusqu'alors avait joui de toute sa confiance, obligé de chercher au palais un asile contre ses violences, déclara publiquen^ent que

MASàNIELLO. 20i

Masaniello, devenu fou, avait voulu le tuer pour avoir dit que si l'on ne mettait un terme aux assassinats et aux incendies, tout cela pourrait mal finir. De leur côté, Genovino et Arpaja se dérobaient par la fuite aux plus indignes traitements; d'autres chefs de la sédition durent suivre leur exemple et se réfugièrent dans les forts.

î Vers midi, Masaniello monte à cheval sans escorte ;

il parcourt la ville au grand galop, renversant tout ce qui se trouve sur son passage, et distribuant à tort et à travers des coups de son épée nue. Il s'arrêtait chaque fois qu'il rencontrait un poste populaire ou quelque gibet récemment établi, et là, qua-

i lifiant le premier venu de partisan de Maddaloni, il

lui faisait incontinent couper la tète. De nombreuses victimes avaient déjà payé leur tribut à cette étrange

' justice, lorsque le dictateur condamna trois paysans

dont les parents se jetèrent aux pieds de l'archevêque, le suppliant de secourir des innocents. On doit reconnaître, à l'honneur du prélat, que les fatigues ni les dangers ne le rebutèrent jamais durant ces tristes journées, quand il s'agit de sauver la vie d'un homme. Il courut donc au-devant de Masaniello, lui reprocha

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nettement son inconcevable frénésie, et lui déclara que c'était une -conduite impie de souiller par des exécutions la sainteté du dimanche. Le poissonnier, moins docile que de coutume, voulait maintenir jus-* qu'au bout la sentence prononcée ; néanmoins la fermeté sévère de l'archevêque obtint que le supplice fut remis au lendemain. Il vint alors à l'esprit de Masaniello, que puisqu'on ne pouvait rien faire de bon le dimanche, le mieux serait d'aller se délasser à la campagne. Poggio-Reale, charmant site aux en* virons de la ville, fut choisi comme point de réunion pour un grand dîner. Mais le cardinal spécialement convié, ayant refusé l'invitation, ainsi qu'on devait s'y attendre, le poissonnier, d^ûté de son projet, décida que le banquet aurait lieu à SantarLucia-a~ Mare, chez un certain OnofrioCaffiero, homme de la plus basse classe et l'une de ses créaturesies plus dévouées (1). Quelques auteurs prétendent qu'on y eut la surprise d'un repas splendide préparé à l'aiwice parle vice-roi , ee qui nous sembk peu vraisemMable, puisque l'idée d'une pareille fête ne vint que fort tard à Masaniello, et que d'ailleurs il iût parti

(I) De Satttia.

pour la campagne sans le refus inopiné de Filomarino. Le vice-roi pouvait-il trouver le temps nécessaire aux préparatifs, ou entretenir la moindre intelligence avec le mailre de la maison? D'autres disent que le banquet fut célébré dans le palais, assertion également inadmissible tant par les motifs mêmes que nous venons d'exposer, que par l'authenticité de l'épisode suivant relaté par tous les historiens de ces événements.

Masaniello se mit à table chez Cafiiero, entouré de ses lieutenants et de ses amis. Tenant peu à briller par la tempérance, il buvait et mangeait à l'excès; puis, au milieu du repas, la pensée lui traversa le cerveau d'aller terminer la fête et vider quelques flacons de vin de Caprée dans les délicieux bosquets et sur les gazons émaillés du 'mont Pausilippe. L'archevêque avait refusé d'as»ster à la partie manquée de Poggio- Reale ; le poiissonnier voulut du moins, comme dédon^ magement, avoir le duc d' Arcos pour convive dans la collation champêtre qu'il projetait, et n'écoutant que son inspiration, il s'achemina vers le palais. Il arrive haletant^ le visage enflammé, la poitrine découverte, sans chapeau et sans épée, soutenant d'une nuûn ses

chausses à moitié déliées. Le capitaine des gardes, du plus loin qu'il l'aperçoit, se dispose à lui rendre les honneurs prescrits ; mais le visiteur crie aux soldats, à pleins poumons, de se tenir tranquilles ; il entre précipitamment, franchit Tescalier en deux bonds, dédaigne de se faire annoncer, et, sans plus d'étiquette, se présente devant le vice-roi. Si le duc s'étonna tout d'abord de la visite, il fut bien autrement surpris de la cordiale invitation. Suivant le système de condescendance que nous lui connaissons, nous devons croire qu'il eut un instant de perplexité cruelle, et que l'orgueil du sang contribua plus encore que le respect de son mandat à lui faire repousser la proposition. Toutefois il sut gazer son refus de tous les ménagements possibles, prétextant une forte migraine et offrant pour la promenade sa magnifique felouque dorée, que Masaniello se hâta d'accepter avec les transports d'un homme doublement exalté par l'ivresse et la démence (1).

Le chef populaire se dirige aussitôt vers le port. Sa contrariété de ne pas emmener le vice-roi était considérablement atténuée par la joie de se pava-

(1) Glraffl. — De Santis.

ner dans sa felouque^ sur laquelle il monte suivi de son frère, de Marco Vitale et de son entourage ordinaire. On emportait des provisions de bouche abondantes, sans oublier une raisonnable quantité de bouteilles^ dont un bien petit nombre seulement put achever la traversée. Derrière l'embarcation royale naviguaient plusieurs grandes barques remplies de musiciens et d'insurgés armés. On ramait lentement, côtoyant le rivage, et remplissant l'air de chants avinés. La plage était couverte d'une affluence considérable, d'où partaient quelques rares vivats, mais oii régnait surtout une vive curiosité de voir comment finiraient de telles extravagances. •Quant à Masaniello, il jetait l'or à pleines mains dans la mer et se divertissait fort à exercer l'habileté des plongeurs, applaudissant beaucoup ceux qui réussissaient dans leurs recherches, et chargeant de grossières imprécations les moins adroits ou les moins heureux. Enfin, s'étant pris de querelle au sujet de ces intéressantes luttes avec lun de ses compagnons de voyage, il le frappa brutalement, ajoutant aux coups les propos les plus cyniques.

En passant devant le sanctuaire de la Vierge

206 llfSURRECnON DE NAPLD.

de Piedigrotta, vénéré de temps immémorial par tous les Napolitains et particulièrement par les gens de mer, il se souvint que, suivant le témoignage d'un espion, cet ermitage devait renfermer des trésors arrachés à l'incendie de plusieurs palais. Il fit aborder sa felouque, et donna l'ordre à ceux qui le suivaient de pénétrer dans Tégltse, de la visiter soigneusement et d'enlever les richesses cachées afin de grossir ie dépôt général du marché. L'injonction n'eut pas besoin d'être répétée. Une poignée de misérables se détacha du convoi qui continuait sa promenade, le saint lieu fut profané sans que personne osât s'y opposer, et pourtant ce sacrilège scandalisa la population entière, du sein de laquelle des murmures si-' gnificatifs commencèrent à s'élever.

Tandis que Nasaniello se reposait au Pausilîppe, la vice-reine duchesse d'Arcos envoyait ses équipages chercher la femme du poissonnier, qu'elle attendait au palm ; et cëlle^i, magnifiquement vêtue; accompagnée de sa belle-mére et de sa belle-sœur, tenant entre ses bras un petit neveu au maillot, se mettait fièrement en marche, non pas dans une voiture de la vice-reine, mais, suivant Giraffi, dans le carrosse de

MàSANIELLO. 207

mariage du duc de Maddaloni, qui avait coûté huit mille éctts; elle menait avec elle une suite nombreuse de voisines et d'amies dont Tembarras et la gaucherie offraient de curieux contrastes avec leur pompeuse parure (!)• La garde rendit à la MasanieUo les honneurs dus au capitaine général; les pages et les hallebardiers l'entourèrent à la grande porte. Elle monta l'escalier en chaise ; traversa les salons, toujours suivie de son bizarre cortège; et pénétra jusqu'aux appartements privés de la duchesse, qui la fit asseoir sur l'estrade à sa droite et qai lui donna, ainsi qu'à ses femmes, des joyaux de grande valeur.

La conversation fut ce qu'elle pouvait être entre une vice-reine humiliée et une fille du peuple bour^ souflée de vanité. Que votre illustre Grâce soit la bien venue, dit la première, et la seconde lui répondit : Que votre Grâce excellentissime soit la bien trouvée (2). Elle est la vice-reine des dames, et moi je suis la vice^ reine des plébéiennes (3). L'inspecteur général du royaume, Don Juan Ponce de Léon, neveu du duc

(1) Raphaël de Turrifl.

(2) Empei6 por deelrle aquella : Sea V. Ihna. miiy him venida; y por contestar esta : y F. Excma. muy Men Kallada. (Texte espagnol.)

(3) De Santifl.

d'ÂTCOs, l'un des personnages les plus odieux aux Napolitains^ poussa la bassesse, nous rougissons de le dire, jusqu'à prendre l'enfant des mains de la poissonnière, Tembrassant avec la plus tendre sollicitude, le cajolant et le montrant comme un prodige aux assistants. Il comptait sur cette ignoble adulation pour reconquérir sa popularité.

La duchesse d'Arcosqui avait de l'esprit, sut glisser adroitement à la femme de Masaniello combien il serait dans son intérêt de conseiller à son mari d'accepter les hautes faveurs que le vice-roi était disposé à lui accorder pourvu qu il rétablit la tranquillité en al>diquant le commandement. Mais à cette insinuation la vice-reine des plébéiennes repartit d'un air dégagé : Tout, excepté cela; car si mon mari abandonne le pouvoir, ni sa personne ni la mietme ne seront plus respectées . Ce qui est convenable, c'est que le seigneur viceroi et Masaniello vivent en bon accord^ l'un gouvernant le peuple et l'autre ses Espagnols (1 ) . Une réponse aussi nette ferma la bouche à la duchesse, qui congédia ces femmes en leur prodiguant mille caresses. Elles se retirèrent cérémonieusement comme elles

(0 I>e Sanlls.

étaient entrées. En descendant l'escalier, la mère de Masaniello dit à voix basse au chevalier de Fonseca qui lui donnait le bras : Avertissez le seigneur vice^ roi que mon fils n'obéit plus qu'à Dieu et à Son Excellence, et qu'il serait nécessaire de le refréner un peu pour r empêcher de faire tant de folies (1).

Pendant que ces choses se passaient au palais, les hommes les plus marquants de l'insurrection, mar* chands, artisans, propriétaires et autres, qui trouvaient largement suffisantes les concessions obtenues, commençaient à s'entendre, et se lassaient de voir Fagita* tion tumultueuse de la ville indéfiniment prolongée par le despotisme capricieux et sanguinaire d'un homme qu'ils n'avaient placé à leur tête, dans un instant critique, que pour, les délivrer des impôts et du mauvais gouvernement. Us se rassemblèrent au cloître du couvent de Saint-Àugustin avec quelques che& de quartier et certains commissaires du vice-roi. On dis^ serta longuement sur l'état de la ville et du royaume, surledangerpermanent qui menaçait toutes les vies et toutes les fortunes, sur la nécessité urgente de raffermir l'autorité royale limitée par les articles de la ca-

(I) Giraffi.

2t0 INSURRECTION DE NAPLES.

pitulation. Si les opinions variaient dans le choix des moyens, elles ne tendaient pas moins au même but, et plusieurs voix parlèrent déjà de taerletyrany que, la veille, on appelait libérateur. Giulio Genovino, ^ui était présent, tout en reconnaissant Tatrocie barbarie de Masaniello, et l'instabilité terrible de la situation, opina pour la prudence, démontrant les périls des mesures précipitées, et proposant, puisque le poissonnier agissait comme un homme en démence, de laisser grossir encore le mécontentement produit par ses folies, afin que le prestige tombant de lui-même, les résolutions qu'on prendrait ensuite amenassent de plus sûrs résultats. L'avis du rusé vieillard obtint l'approbation générale, et l'assemblée se dispersa, sauf à délibérer de nouveau quand le moment serait venu (1).

ia nuit étendait déjà son voile sombre, lorsque gorgé de vin, brûlé par le soleil de juillet, le chef populaire se rapprochait de la plage à la Marinella. Les rames de la felouque s'agitant trop lentement à son gré, il se jette dans l'eau tout habillé^ à une distance assez éloignée du port, franchit l'espjice à la nage, et

(1) De Santis.

HASANIBLLO. 21]

court précipitamment chez lui. Là, il mande le scribe chargé d'écrire les affiches et les décrets, et ordonne de publier que le lendemain chacun, cessant de lui obéir, aurait à reconnaître pour unique et légitime autorité celle du vice-roi duc d'Arcos (1).

Nous ne pouvons terminer ce chapitre sans men* tionner une rumeur pubUque dont parlent presque tous les historiens contemporains, en y ajoutant euxmêmes plus ou moins de foi ; ce fut celle qui attribua le désordre cérébral de Hasaniello, à certains poisons mêlés, par suite des machinations du vice-roi, aux viandes qu'il avait mangées chez Gaffiero. Le comte de Modène, auteur plus éclairé que Santis et Giraffi, sans combattre prédsément cette idée, fait des réflexions qui la contredisent. Elles acquièrent un double poids sous la plume d'un ennemi aussi acerbe de la puissance espagnole qui, pour noircir la conduite du duc d'Arcos, recueille ordinairement les moindres bruits populaires et les plus vagues suppositions. L'illustre écrivain moderne Baldachini, dans son excellent résumé de ces événements, n'accorde aucun crédit à de telles imputations. Il explique Tempoisonnement

()) Glram. — DeSantiB.

de Masaniello d'une manière toute philosophique. 11 fut moraly et non point physique, dit-il ; le poison ne fut pas dans les mets, il était dans les adulations du peuple, dans les caresses du yice*roi ; c*était ce poison qu'on respire toujours au milieu des applaudissements de la foule et de l'atmosphère du pouvoir.

Pour nous, à qui le lecteur ne reprochera certes pas de nous montrer partial en faveur du duc d'Àrcos, nous devons dire cependant, comme Raphaël de Turris, que ces soupçons dirigés contre lui nous paraissent manquer totalement de fondement. Ce genre de crime est heureusement moins commun qu'on n'a été dis-posé à le croire dans tous les temps; on sait qu'un personnage important ne saurait mourir sans que le vulgaire, heureux d'assigner une cause extraordinaire aux événements les plus simples, attribue aussitôt sa fin à quelque substance vénéneuse, administrée par un rival ou par un puissant ennemi. Mais dans l'appréciation du fait même qui nous occupe, sans parler de ce que les progrès de la chimie nous donnent à penser aujourd'hui relativement à ces philtres merveilleux, capables de troubler l'esprit, de dérouter

la mémoire, ou de forcer la volonté, nous considérerons seulement à quel instant se manifestèrent chez Masaniello les premiers symptômes de démence, et si les causes naturelles ne suffisent point pour les expliquer. Les auteurs, les mémoires, les lettres de l'époque sont unanimes àdéclarer que le samedi 13 juillet, à la cérémonie du serment, ses prétentions extravagantes, ses violentes contradictions, ses gesticulations inconvenantes décelaient déjà le dérangement de son cerveau ; puis le dimanche matin, son beau-firère fugitif n'avait-ii point répandu le bruit de sa folie, que le poissonnier corroborait encore en poursuivant au hasard ses amis ou ses ennemis à travers les rues? Tout cela se passait avant le banquet Caffiero. Les excès auxquels Masaniello s'abandonna le jour de cette orgie, les vapeurs du vin, jointes à l'ardeur brûlante du soleil qu'il affronta jusqu'au soir, développèrent en lui l'exaltation cérébrale dont le germe s'était révélé dès ses premiers exploits. L'impétuosité des passions qui l'assaillirent subitement, l'insuffisance de ses ressources intellectuelles, le changement soudain de fortune, la préoccupation continuelle, les dangers, les craintes permanentes, la fatigue matérielle, la privation de

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nourriture et de sommeil durant huit journées consécutives; enfin le tourbillon d'idées confuses au milieu duquel il se sentait perdu^ l'absence d'un but déterminé pour guider ses esprits, expliquent largement la perte de sa raison sans qu'il soit besoin d'imputer un crime inutile au représentant des rois d'Espagne.

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