‹ Insurrection de Naples en 1647 (volume 2)Chapitre 33 sur 82 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le jour suivant les différents chefs populaires, qui . venaient d'agir avec tant de bonheur, sans cependant s'être concertés d'avance, se réunirent en conseil, et s'occupèrent de trouver un capitaine-général, pour donner de l'ensemble à leurs efforts. Ils désignèrent unanimement le chevalier Don Carlo de la Gatta, fameux par sa défense d'Orbitello dont nous avons déjà parlé. Mais ce brave et loyal gentilhomme repoussa énergiquement la proposition, manifestant que, lors même qu'il n'en serait pas empêché par ses infirmités et son âge, son honneur et la foi jurée ne lui permettraient pas de seconder l'insurrection. Alors, on jeta les yeux sur Don Francesco Toraldo d'Aragon, prince de Massa, mestre de camp général, dont la réputation militaire s'était glorieuse-

menl établie dans les dernières guerres de Catalogne. Étrangement surpris des fonctions auxquelles il était appelé, rillustre personnage voulut d'abord s'y refuser avec une noble franchise ; mais son amour pour sa jeune femme, doiit les émeutiers s'étaient fait un otage, et aussi les instances des agents secrets du viceroi, qui tremblait de voir tomber le commandement entre des mains moins fidèles à la couronne d'Espagne, le déterminèrent enfin, par la crainte de plus grands maux, à prendre la suprême direction d'une rébellion furibonde.

Nous avouerons, qu'une pareille transaction ne sjsiurait avoir notre assentiment. Celui qui gouverne les masses, sans partager leurs projets ni leurs idées, doit avoir fort peu d'action sur elles, il doit être impuissant à les contenir ; il manque, sous un prétexte spécieux, aux devoirs de l'honneur et de la conscience. Le prince Toraldo songea pourtant à tranquilliser la sienne, il exigea des chefs populaires une déclaration solennelle, reçue par le notaire de la ville, et attestant qu'en aucune façon le soulèvement ne saurait porter atteinte aux droits de la souveraineté royale (1).

(l)De Santis.— Capecelatro, M. S.— Comte de Modène.— Raph. deTurrIs.

Il se mit donc à la tête du peuple insui^é, et choisit immédiatement pour mestre de camp général Onofrio Desio, officier supérieur distingué, dévoué à la cause espagnole, jouissant d'une grande influence au conseil collatéral, et très-bien vu du vice-roi. C'était débuter d'une manière habile dans le rôle si difficile qu'il venait d'accepter.

Reconnu sans la moindre opposition, par tous les quartiers de la ville , le nouveau capitaine-général du très-fidèle peuple visita les postes militaires avec son lieutenant, au milieu des plus bruyantes acclamations. Quel fut son étonnement en arrivant à la chartreuse Saint-Martin, où commandait Andréa Polito, de voir que cet homme redoutable, ayant conçu le hardi projet de conduire une mine jusque dans les citernes du château Saint-Elme, «dirigeait des ouvrages souterrains déjà très-avancés. Toraldo reconnut d'un coup d'œil combien le péril était grand, il loua le projet de peur d'inspirer la défiance, et approuva beaucoup l'exécution ; mais afin de la retarder autant que possible, il parla de la nécessité de ne rien précipiter avant que tout fût prêt pour assurer la victoire aux assaillants ; il promit de s'en occuper

sans retard, et fit prévenir en secret la garnison de se tenir sur ses gardes.

Cependant, le duc d'Ârcos veut essayer encore les moyens de conciliation, il expédie des messagers porteurs de nouvelles offres d'amnistie, de nouvelles promesses d'observer la capitulation ; il ne re* cueille partout que des témoignages de répulsion et de mépris, des insultes dégradantes pour son autorité, des malédictions épouvantables contre sa personne abhorrée.

Le cardinal-archevêque travaillait avec plus de fruit; en parcourant la ville dès le matin, il avait étudié la véritable situation desesprits, et concerté sur-le-champ ses mesures pour en tirer le meilleur parti possible. Malgré son terrible aspect delà veille, malgré les avantages qu'elle avait obtenus, l'insurrection était loin de réunir cette unanimité coippacte qui semblait d'abord la rendre formidable. Tandis que la populace et les meneurs exaltés combattaient sans relâche avec un acharnement frénétique , tous les gens qui avaient quelque chose à perdre, les marchands, les commerçants, les propriétaires désiraient vivement la fin d'un état de choses si fatal à leurs intérêts. Ce fut sur

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cette classe nombreuse que le prélat fonda l'espoir de ses négociations. Il parvint, non sans peine, à réunir au couvent de Saint-Âugustin un conseil composé de personnages importants, des élus des sédiles, et d'une grande partie des capitaines plébéiens. On y reconnut que les prétentions du président Cennamo étaient le principe de la nouvelle prise d'armes, et l'on décida que des stipulations supplémentaires seraient proposées au vice-roi, afin d'établir expressément : que tous ceux dont les maisons avaient été brûlées par le peuple seraient exilés à perpétuité dû royaume, eux et leur descendance; que les signataires du certificat en faveur de Cennamo seraient bannis pour dix années, terme que le peuple pourrait même prolonger s'il Je jugeait convenable; qu'une amnistie pleine et entière couvrirait les derniers événements; que l'on ne poursuivrait aucunement ceux qui s'étaient approprié les armes pillées à la Douane; enfin, qu'on livrerait au peuple le château Saint-Elme, et que la garde du palais serait confiée aux milices de la ville. Ces conditions avec leurs gloses minutieuses formaient cinfjuante-huit articles, et la junte décréta, en outre, qu'une suspension d'armes protégerait les conférences

tout le temps de leur durée. La tour du Carmel hissa un drapeau blanc pour annoncer la trêve; CastelnuoTo arbora le même signal, et le cardinal s'y rendit, salué par des vivats qui exprimaient l'approbation, sinon l'enthousiasme.

Tout à coup les révoltés postés à Pizzo-Falcone, soit qu'ils ne voient point le signal, soit qu'ils ne veuillent pas le comprendre, attaquent le palais du côté des jardins, tirant par les fenêtres des maisons voisines et se montrant plus exaspérés que jamais. Le général Tuttavilla qui commande les troupes si violemment provoquées, demande des secours au vice-roi, et celui-ci, toujours indécis, ne sait que résoudre dans la crainte de rompre les négociations pendantes; mais un gentilhomme espagnol de ceux qui l'entouraient, indigné des pénibles hésitations dont il est témoin, rompt brusquement le silence en s'écriSnt d'une voix tremblante de colère : « Quest^e donc que Ion attend? Devrons-nom passeï' pour des lâches et mourir tous ici comme des poules? (1) » Ces paroles, dit l'historien Santis, firent

(0 " ^ (h^ *^ 6<pera?... ^ Qtieremot aereditarnos de eoharda, y mo- Wr aqai como gallinas ?...»

TORALDO. n

tressaillir le vice-roi, malgré sa pesante torpeur; elles lui arrachèrent Tordre inespéré d'employer Tartillerie des forts.

Les premières volées de canon de Gastelnuovo suffirent pour déloger le peuple des abords du jardin royal, et bientôt toutes les pièces étant dirigées vers les rues qui aboutissaient au port, exercèrent de grands ravages dans les masses agglomérées sur ce point. Les chefs populaires, afin d'obliger à suspepdre le feu^ imaginèrent d'élever une sorte de dais avec un pprtrait du roi Philippe lY ; et comme un boulet vint détruire leur ouvrage, ils se prirent à crier que le duc et les Espagnols étaient des traîtres et méritaient la mort pour ce crime de lèse-majesté.

Le château Saint-Elme commençait aussi à faire jouer son artillerie, et le peuple se massait précipitamment vers le pont des Anges, à Pizzo-Falcone, où le prince Toraldo accourut fort inquiet. Les boulets renversèrent plusieurs maisons, et la confusion fut bien-tôt à son comble. Pourtant les insurgés ne se décourageaient point ; leurs canons, établis à h Porta di Trevico, répondaient à ceux des Espagnols en tirant sur Castelnuovo, sur le château de TOEuf et même

sur les galères qui, tourmentées également par le feu de la tour du Carmel, levèrent l'ancre et se retirèrent au delà de File Nisida, près du Pausilippe.

Nous avons laissé le cardinal Filomarino se dirigeant du couvent de Saint-Augustin au fort de Castelnuovo. Tant d'événements imprévus l'ayant arrêté au milieu du trajet, il s'était réfugié dans le palais de Cornelio Spinola, et ce fut de là qu'il envoya quatre membres de la junte réunie par ses soins porter au vice-roi les nouveaux articles supplémentaires^ avec supplications ardentes de les ratifier sur-le-champ. Ce message ranima le duc; il vit briller un rayon d'espérance, et arborant encore la bannière blanche, donna l'ordre immédiat de suspendre partout les hostilités.

Au château Saint-Elme , la mine d'Andréa Polito était sur le point d'atteindre son but, et le brave gouverneur Galiano s'apprêtait déjà, malgré la faiblesse numérique de son monde, à tenter une vigoureuse sortie, lorsque les signaux du vice-roi le contraignirent à l'inaction.

D'accord avec le duc d'Arcos, Don Francesco Toraldo travaillait de son côté au rétablissement de l'or-

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dre, et parvenait peu à peu à faire respecter la trêve. Il chargea son lieutenant Desio de s'entendre avec Polito qu'il connaissait particulièrement, et de lui offrir, s'il voulait renoncer à sa mine, une certaine somme d'argent, ainsi qu*une mitre pour son fils, simple religieux. Grâce à cet accommodement le patriote incorruptible promit d'abandonner son dangereux projet (1).

Enfin la lutte cessa sur tous les points, à la grande joie de tous les gens de bien. Mais le vice-roi laissa passer la journée sans^ envoyer la ratification des articles proposés, ce qui entretint l'irritation populaire et le fit accuser unanimement par la ville entière d'être la cause incessante des désastres qui la désolaient.

Les provinces n'étaient guère moins agitées que la capitale. Partout l'anarchie régnait en souveraine. A Chietti, à Lanciano, le sang coulait en abondance. Capoue, jusqu'alors d'une tranquillité parfaite, venait enfin de subir à son tour l'influence de la contagion générale. Sa garnison, très-affaiblie par les secours envoyés à Naples, s'était trouvée impuissante à contenir le débordement populaire ; retranchée dans les

(1) Do Sanlfs. — Cai)6celatro, M. S.

forts, elle voiyait du tfAut des remparts les sanglantes horreurs de Fémeute sans pouvoir intervenir. Ces nouvelles achevèrent d'abattre le duc d'Ârcos, et augmentèrent de plus en plus sa funeste perplexité.

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