‹ Insurrection de Naples en 1647 (volume 2)Chapitre 34 sur 82 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le 29 août, le vice-roi n'ayant fait connaître encore aucune détermination, le peuple, sans s'inquiéter de la trêve, continua ses préparatifs hostiles, déployant surtout son activité à la Chartreuse de Saint-Martin, afin d'enlever le château Saint-Elme, dont il ambitionnait la possession avec ardeur. Plus de cinquante mille hommes armés s'étaient réunis sur ce point dans la nuit, prêts à donner l'assaut dès que la mine aurait joué* Us la croyaient beaucoup plus avancée qu'elle ne l'était en réalité, ignorant le changement opéré dans les dispositions de Polito. Le gouverneur du fort, bien qu'il eût reçu quelques secours, ne pouvait se dissimuler le danger de la situation; il fit des signaux à Castelnuovo^ et, n'en recevant point de réponse, envoya l'enseigne

Don Alonso de Céspedes prendre les ordres du viceroi. L'officier sortit déguisé par une poterne et traversa fort heureusement les lignes ennemies; mais il trouva le duc dévoré d'inquiétude, car les révoltés avaient ouvert une tranchée dans la fue deïïOlmo, et Ta— vaient gamie.de deux grosses pièces d'artillerie capables d'enfoncer la porte deCastelnuovo et de renverser la courtine. Le péril devenait d'autant plus grave que le commandement de cette batterie était confié à Ottavio Marchese, artilleur très-intelJigent. Le duc avait réclamé contre cette infraction à rarrais— tice; on lui avait répondu que l'ouvrage datait du jour précédent. Les nouvelles que lui apporta Céspedes augmentèrent encore ses alarmes; il expédia des émissaires secrelsàrarchevêque,ainsiqu'à Toraldo, et se plaignit amèrement aux députés de la junte de la mauvaise foi dont on usait à son égard.

Le capitaine-général se rendit promptement à la Chartreuse et, secondé par l'adroit Andréa Polito, parvint à modérer l'impatiente ardeur des assiégeants. Il leur persuada même, à l'aide d'arguments tirés de la science militaire, qu'une telle agglomération de gens, loin d'être utile au succès de l'entreprise, pourrait

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au contraire lui nuire considérablement ; il en renvoya donc les trois quarts, et donna pour chef à ceux qui restaient l'homme qu'il jugea le plus dis* posé à calmer les esprits. Un ingénieur du nom d'Aveilone, ami de Desio, fut chargé de conduire les travaux de la mine avec des instructions précises pour les prolonger indéfiniment. Enfin Toraldo changea la garnison du monastère, sous prétexte de faire reposer les bataillons qui depuis trois jours étaient privés de sommeil et souffraient cruellement du manque d'eau; il eut soin de les remplacer par d'autres beaucoup moins exaltés et beaucoup plus faciles à diriger ; puis il appliqua le même système à tous les postes populaires.

Son lieutenant Desio lui représenta qu'il serait impossible de rétablir un certain ordre tant que les légions urbaines seraient exclusivement composées de plébéiens infimes et de gens sans aveu ; qu'il serait indispensable d'obliger à prendre les armes et d'appeler également au service public les citoyens aisés, les marchands, les artisans^ et tous ceux sur lesquels on pourrait compter afin d'avoir en eux des auxiliaires puissants, intéressés d'abord à ramener la tranquillité,

et plus tai*d à la maintenir. Le prince comprit la sagacité du conseil ; il publia sur-le-champ un ordre à tous les habitants de la cité de venir partager les mêmes fatigues et la même gloire, et cette mesure iut vivement applaudie par la populace qui n'en aperçut point la portée.

Le cardinal Filomarino agissait d'autre part avec non moins de sagesse ; il prodiguait ses allocutions et réunissait une seconde fois au couvent de Saint- Augustin les personnages les plus influents. Comme chacun paraissait irrité de ce que le vice-roi retînt depuis vingt-quatre heures sans daigner leur répondre les émissaires porteurs de propositions, le prélat écrivit à Castelnuovo pour presser raccommodement.

Pendant ce temps-là les députés n^ociateurs cherchaient sous main à gagner GiuUo Genovino, réfugié auprès du vice-roi, et lui faisaient demander une entrevue, soit qu'effectivement ils regrettassent pour leur cause la profonde expérience du vieillard, soit qu'ils voulussent l'attirer dans un piège afin d'assurer leur vengeance. Genovino, avec le flair d'un /ht renard, évita tout rapprochement et répondit aux ouvertures détournées qui lui étaient faites qu'il ne

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se fierait jamais à la légèreté d'un peuple si ingrat. Peu de joiurs aprèsy le vice-roi Fenvoya en Sardaigne. 11 en partit pour sç rendre à Madrid ; mais dans une relâche à Mahon, il mourut chaîné d'ans et de trahisons (1).

Ce même matin, profitant de la trêve, bien reconnue sinon toujoursrespectée, le prieur de la Roccella; le grand-croix Giovanni Battista Carraciolo et le duc de San-Pietro sortirent de Castelnuovo oii ils ne se trouvaient pas traités avec assez de considération (2). Ne s'étant jamais attiré personnellement la moindre animosité populaire, ils croyaient pouvoir regagner tranquillement leurs demeures, lorsqu'ils se virent assaillis brutalement par la plèbe et conduits devant Toraldo auquel on demandait leur supplice. Celuici, saisi d'horreur, cherche à convaincre la foule qu'elle s'attaque injustement à des habitants pacifiques, protégés d'ailleurs par la trêve ; mais les vociférations deviennent telles contre ceux qu'on appelle espions et traîtres, qu'ils se croient un instant perdus. Ils sont sauvés cependant, grâce aux supplica-

(1) De Santis. — Raphaël de Turris.

(2) Capecelatro, M. S.

tions et aux larmes de la belle princesse de Massa ^ qui les réclame en qualité de prisonniers, et qui s'offre elle-même comme geôlière (1).

Don Juan de Sanfelices, père de celui qui avait failli payer sa témérité de sa vie, fut moins heureux que ces trois seigneurs. Reconnu près de la ville au milieu d'une église, il se sauva dans une cour voisine, où les femmes de la maison Taccueillirent à coups de pierres, le prenant pour un voleur. Le pauvre vieillard eut la triste inspiration de leur dire son nom en leur offrant une large récompense si elles consentaient à le cacher. Mais ces furies se ruèrent sur lui, le garrottèrent, et attendirent le retour de leurs maris, afin de livrer glorieusement ce gage de férocité. Toraldo auquel on l'amena fit d'inutiles efforts pour l'arracher des mains de la canaille, qui, voyant qu'elle n'obtiendrait' rien du capitaine-général, égorgea sa victime sur la place du Marché, et promena par les rues le cadavre mutilé.

La ville de Naples était dans une situation sans nom. Il existait une trêve, et l'on ne combattait

(0 De Santts.

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pas il est vrai, mais les hostilités n'étaient point pour cela suspendues. Les préparatifs d'attaque et de défense continuaient de part et d'autre. Tandis que le vice-roi persistait dans ses irrésolutions, que les députés plébéiens demeuraient à Gastelnuovo , que la junte continuait de siéger à Saint - Augustin , le peuple, revenant à ses instincts de pillage et de vengeance, saccageait les palais et les maisons opulentes.

La mine du château Saint-Elme avançait rapidement en apparence, et le gouverneur Galiano, qui ne connaissait point les bonnes intentions de l'ingénieur, s'apercevant seulement que les travaux arrivaient déjà jusqu'aux fondations de la forteresse, se mil à préparer de son côté tant de moyens de défense, que les assiégeants effrayés commencèrent à réclamer l'observation de la trêve. Le Castillan répliqua vigoureusement qu'il prenait exemple de ses ennemis; puis il donna connaissance du tout au vice-roi qui ne répondit rien.

Le président Cennamo fut victime à son tour de cet état d'anarchie. Ne se croyant plus en sûreté dans une maison de Pizzo-Falcone, où il se tenait caché

depuis sa fuite du tribunal, il essaya de quitter cette retraite pour chercher sur la plage de Sainte-Lucie une barque à Faide de laquelle il pût rejoindre sa famille à Sorente. Il sortit dans une chaise à porteurs aux rideaux soigneusement fermés et par excès de précaution se couvrit le visage d'un mouchoir; mais c'était lutter contre sa destinée ; à peine arrivé à Sainte-Lucie, il fut reconnu et aussitôt arrêté. En vain quelques amis dévoués, et par-dessus tout l'influente intervention d'Onofrio Caffîero, lui procurèrent-ils momentanément un asile; en vain le vice-roi envoya-t-il un détachement des gardes du palais. La sanguinaire populace parvint à s'emparer de sa personne, prolongea son agohie pour l'accabler de coups et d'injures, et finit par lui trancher la tête sur la place ordinaire de ses exécutions, abandonnant ensuite les restes traînés et défigurés sous le pont de la Madeleine où ils devinrent la pâture des chiens et des oiseaux de proie (!)•

Après mille délais et mille conférences, le vice-roi déclara enfin aux députés [^ébéiens qu'il ne pouvait accepter l'article concernant la remise du château

(I) DcSantts.

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Saint-Ëlme, et cela par les motifs déjà exprimés lorsque cette prétention s'était produite pour la première fois. Il repoussait également la clause tendant à retirer, aux Espagnols la garde du palais, attendu que ce serait un affront faità Farmée de Sa Majesté. Cette réponse promptement connue de la populace excita chez elle un redoublement de cris de guerre et de manifestations furibondes.

Le yigilant cardinal, les partisans de la paix et les chek véritablement soumis à Toraldo apaisèrent pourtant l'effervescence et se réunirent à Saint- Augustin. La question de savoir si l'occupation du château Saint-Elme constituerait ou non un acte de rébellion souleva les discussions les plus confuses. Une commission composée de kttrés fut chargée de l'examiner. La plupart opinèrent nettement pour Taffirmative, d'autres ajoutèrent que le vice-roi n'avait même aucune action, sur les gouverneurs espagnols, ceux-ci recevant directement leurs pouvoirs du souverain. La conclusion était d'ailleurs identique; mais comme il ne manque jamais de se trouver au milieu d'une assemblée quelques brouillons intraitables, ou quelques agents soldés par l'or étranger pour

entretenir la mésintelligence, celte minorité turbulente persista opiniâtrement dans son opinion de rompre toute négociation et de recourir à la voie des armes.' Le débat s'irritait, la foule qui bouillonnait dans les rues avoisinantes mêlait ses clameurs à celles des orateurs, lorsqu'un lettré prend la parole : « Concitoyens, s'écrie-t-il, voidons-nous ou ne vouto^wnous pas être vassaux du roi d'Espagne ? Si nous le voulons, tnontrons'le par nos actes: soumettons-nous fwnorabletnent, sinon, rompons le serment de fidélité, et déclarons-nous franchement rebelles. » La question posée si nettement interdit les plus entreprenants ; alors un marchand de soie, Matteo Jovele, se lève et répond d'une voix tonnante : « Oui, nous voulons être vassaux du roi dEspagne, mais nous votdons être bien gouvernés. » Des applaudissements unanimes couvrent ces paroles. Desio profitant de l'enthousiasme qu'elles excitent, s'écrie à son tour avec chaleur : « Eh bien! si nous sommes et si nous voulons être vassaux du roi d'Espagne, soumettons-nous au vice-roi qui le représente, et consolidons la base du bon gouvernement en observant de bonne foi la capitula-tion. » Cette allocution ramène la modération dans

rassemblée, et Ton décide avant de lever la séance, que renonçant aux clauses relatives à l'occupation du château Saint-Elme et du palais , on demandera purement et simplement au duc d'Arcos la ratification des autres articles.

La nouvelle députalion, chargée de porter à Castelnuovo les propositions ainsi modifiées, se composa du fils de Polilo, celui qui devait être évèque, et du petit clerc Fatturoso dont nous avons déjà fait mention dans cette histoire. Desio et Marchese montèrent à cheval et parcoururent la ville, criant : Paix ! paix! et agitant des mouchoirs blancs. Mais à Pizzo-Falcone, où se tenait la partie la plus exaltée de la populace, le chagrin fut tel en apprenant cette bonne nouvelle , qu'une bande de furieux se jeta sur Desio, dont le cheval s'était abattu , et l'appelant traître au trèsfidèle peuple, se disposa sur-le-champ à lui dresser un gibet. Déjà le confesseur et le bourreau étaient à leur poste, lorsque le prince de Cellamare et le marquis d'Oliveto, seigneurs très-populaires à Naples, arrivèrent fort à propos. Secondés par les ,plébéiens Onofrio Rosmundo, Genovino, Ottone et Pietro Canno, ils sauvèrent la vie du prisonnier en signi-

:J06 INSUHRECTION DE NAPLES.

liant avec énergie à ceux qui Tenlouraient que la paix était définitivement conclue, que la ville entière l'avait désirée et qu'elle saurait faire respecter sa suprême volonté.

La nouvelle parvint au château Saiut-Elme, juste au moment où, ne comprenant rien à cette agitation générale dont il augurait du reste fort mal, Galiano se disposait à recommencer le feu. Ce fut l'élu Arpaja qui fit éteindre les mèches en élevant un rameau d'olivier pour qu'on abaissât devant lui les ponts-levis.

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