CHAPITRE XIV
Le comte d'Ofiate ne perd pas un instant; il fait circuler aifec le plus grand secret les ordres et les instructions nécessaires, sans que l'activité dans Texècution compromette la prudence de ses vues. Quinze cents bons soldats, sous les ordres du mestre de camp Don Alonzo de Monroy, venaient de lui arriver sur une galère sicilienne; ce secours opportun le décide à tenter la fortune.
Les fortifications de File Nisida avaient été soigneusement réparées; les positions militaires des rebelles étaient reconnues, les Cappes noires et les chefs populaires gagnés à la cause royale étaient prévenus. La nuit qui précéda le jour mémorable du 6 avril 1648, le comte mit sous les armes toutes les troupes disponibles; ces forces composées d'Espa-
gnols, de Napolitains et d'Allemands dépassaient à peine trois mille hommes.
Don Juan fut un des premiers à se montrer à cheval, et comme le vice-roi le suppliait de ne pas sortir de CastelnuoYo et de ne pas ai^enturer sa personne dans une journée où le péril serait grand et le succès douteux, il répondit en prince et en homme résolu, que ces considérations étaient précisément celles qui l'engageaient à se rendre où l'éclat de son nom l'ap* pelait.
A l'heure et au signal convenus, les forces royales s'avancent ensemble jusqu'à San-Sébastiano. Là elles se divisent, et se portant dans les directions diverses qui leur sont assignées, elles vont attaquer simultanément tous les postes populaires. Elles commencent glorieusement la cœiquéte de la ville.
Le mestre de camp Garaffa commandait cent soixante Espagnols et cinquante Napolitains; il prend possession de la Porte-d'Âlbe et des bastions de la porte de Constantinople, sans rencontrer de résistance sérieuse, puis il opère sa jonction sur la place dd Àlmirante, avec Don Digo de Portugal, qui déjà l'occupait à la tête. de trois cents hommes, des-
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Unes à soutenir le capitaine Vargas, et celui-ci s'emparait du palais du duc de Guise^ après avoir dispersé les gardes peu nombreux qu'on y avait laissés. Le poste de Sant'Ânello est vigoureusement emporté par cent Espagnols, cent Wallons et deux cents Allemands sous les ordres du mestre de camp Gennaro. Tandis que le marquis de Torrecusa, avec une compagnie de vétérans et des officiers volontaires, se charge d'attaquer la Vicairie, dont il sait bientôt 9e rendre maître.
A la suite de ces colonnes, qui agissaient à la fois, appuyées et suivies de près par d'autres détachements, venait la cavalerie du général Tuttavilla, lequel avait sous ses ordres le marquis de Penalva , Don Alonzo de Monroy, le prince de la Torella et d'autres gentilshommes . napolitains. Tantôt cette cavalerie se partageait afin de protéger les attaques simultanées, tantôt elle se massait sur les places selon que l'exigeaient le plan convenu, la nature du terrain, ou le hasard des circonstances.
Don Juan d'Autriche dirigeait en personne l'arrièregarde, entouré d'une escorte de nobles napolitains conduits par le duc d'Andria. 11 disposait en outre du
LE DUC lyE GUISE. 215
r^iment de Viedma et de la cavalerie du pays. Enfin y le comte d'Ouate fermait la marche avec la cavalerie bourguignonne et quelques arquebusiers d'élite. Les généraux Guzman^ Batte ville ^ Yisconti et plusieurs autres personnages^ se groupaient autour du vice-roi qui suivait d'un œil intelligent toutes les phases de la lutte et pourvoyait à toutes les éventualités.
Aucun des postes attaqués ne peut résister au
choc des troupes royales ; elles ne s'engagent point
à la poursuite des fuyards, elles ne songent pas à
tremper inutilement leurs mains dans le sang des
vaincus ; laissant seulement quelques hommes pour
garder les positions enlevées, elles se forment de
nouveau sur trois colonnes, afin de traverser la ville
et d'assaillir simultanément la place du Marché et le
faubourg de Lavinaro; les forces populaires qui
avaient été délogées et mises en fuite avec tant de
facilité s'étant réfugiées vers ces deux points, où
grossies de tous les habitants des bas quartiers elles
se préparaient à disputer aux Espagnols leur rapide
victoire.
Le cardinal Filomarino ne s'était prêté qu'avec
une certaine froideur aux dernières négociations ; mais apprenant que le prince et le vice-roi triomphaient de toutes parts et passaient auprès de son palais à la tète de leurs soldats vainqueurs, il se hâta d'aller au-devant d'eux y à pied et en robe de chambre, pour les féliciter et leur offrir au besoin sa coopération empressée. Le comte l'accueille avec respect et cordialité; il ordonne qu'on apporte immédiatement au prélat ses habits de cérémonie, puis il lui fait, donner un cheval de main richement caparaçonné, et le plaçant à côté du prince, il continue de s'avancer vers le Carmel (!)•
Les masses étaient encore formidables, et en état d'opposer une forte résistance ; mais à mesure que se rapprochait d'elles le bruit de la marche et le cliquetis d'armes des Espagnols, leur ardeur se refroidissait à vue d'œil. Un seul chef plébéien , Matteo Amore, osa se porter à la rencontre des troupes royales et paya de sa vie cet acte de témérité. Pietro Longobardo mourut de la même manière, en cherchant à défendre le quartier du Port.
(I) De Smtto.
Ces deux morts achetèrent de décourager le peuple et à 9 heures du matin , les troupes du roi étaient maîtresses de la ville entière, sans avoir perdu plus de dix hommes. En effet, dès que les soldats criaient vive le roi d Espagne! vive l'abondance! plus de gabelles! les armes tombaient des mains des rebelles et les rues, les balcons et les terrasses se peuplaient d'une multitude joyeuse, qui répétait en agitant des mouchoirs blancs : Vive la paix! vive le roi d'Espagne !
Il ne restait plus au pouvoir de la rébellion que San-Lorenzo, Porta-Nolana , et la tour du Garmel. Le vice-roi envoya deux détachements pour s'en emparer. Les deux premières positions furent enlevées sans difficulté, et tous les efforts se dirigèrent contre la troisième qui était véritablement la plus importante. Tranquille désormais sur la situation des faubourgs, le comte d'Onate réunit toutes ses forces, et confie à Don Juan le soin de cerner la place du Marché, tandis que lui-même avec des arquebusiers d'élite et quelque cavalerie légère, parcourt rapidement les rues avoisinantes, s'emparant des petits postes et des corps de gardes qui pouvaient servir encore de
2i8 INSURRECTION DE NAPLES.
point de ralliement aux désespérés. U veille d'ailleurs soigneusement à ce que le cardinal-archevêque ne le quitte point dans ce moment critique, en ne cessant de s entretenir avec lui des moyens de rétablir promptement la tranquillité lorsqu'on aura repris la ville.
Don Juan était arrivé sur la place du Carmel sans rencontrer aucun obstacle. Un homme pâle et tremblant s'élance du couvent et vient se jeter à ses pieds. C'était le nouvel élu du peuple, lequel entendant sortir des lèvres du prince les mots de pardon et d'oubli du passé, retrouve un peu de courage, baise la main qui lui est tendue, et prenant un cheval, se mêle silencieusement au cortège. Bientôt apparaissent Tarchevéque et le vice-roi ; ils s étonnent que Gennaro Ânnese ne se soit pas encore présenté, et le comte s apercevant que la forteresse semble se mettre en défense, charge un officier d'énergie d'aller s'entendre avçcle maître arquebusier. Celui-ci, consterné, répond que le cardinal Filomarino se trouTant là, il désirerait traiter avec son éminence. On accède au vœud'Ànnese pour éviter d'inutiles malheurs, et le prélat pénètre seul dans la grosse tour. Il ne
tarde guère à revenir après avoir convaincu le ch^ plébéien , que ce qu'il avait de mieux à faire était de se rendre immédiatement et sans hésiter.
Le comte d'Onate envoie Don Carlo de la Gatta recevoir sa soumission, mais le perfide Ànnese, ca« chant des arrière-pensées sous les dehors d'une fausse bonhomie, et feignant un grand empressement à li*vrer en détail les vivres, les armes et les munitions qui étaient sous sa garde , retardait avec une intention visible la remise de sa redoutable forteresse : si bien que le vice-roi déjà maître du couvent, finit par perdre patience, et ordonna d'attacher deux pétards à la porte de la tour (1). L'explosion et l'effet qu'elle produisit terrifièrent le chef plébéien; chancelant et défait, il vint présenter ses clefs au prince espagnol dans l'attitude la plus humble et la plus abjecte.
Don Juan le reçut avec clémence, témoignant par ses paroles autant que par ses gestes qu'il lui pardonnait; et comme ce misérable continuait à donner des
(0 De Santis. — Comle do Modène.
marques de défiance et de terreur, le prince lui cria avec une sorte d'indignation : Par la vie durai mofi seigneur, relevez^vaus , et ne doutez plus de votre grâce! Don Carlo de la Gattafut nommé sur-le-champ gouverneur de la tour du Carmel ; il s'y établit avec deux compagnies espagnoles d'élite et quelques ar-* tilleurs allemands.
L'étendard royal flottant sur la citadelle de la rébellion, la capitale tout entière était au pouvoir du vice-roi dont la fortune avait couronné l'audacieuse entreprise. Il fit occuper par le général Tuttavilla et le vaillant Àlonzo de Monroy, avec des forces choisies, les hauteurs du Vomero, et les plages de Chiaja, afin d'assurer complètement la victoire, en empêchant le duc de rentrer dans la ville (1).
Pendant ce temps-là, Don Juan à la tête des troupes victorieuses se dirigeait vers la cathédrale. On y chanta un Te Deum solennel au miUeu d une affluence immense; ensuite le prince parcourut triomphalement les principales rues de Naples richement tendues de superbes tapisseries. De distance en dis-
(1) D« Santls.
tance étaient exposés des portraits du Roi Catholique^ que la midtitude saluait de ses vivats. Voici comment Thistorien Santis décrit les scènes inespérées dont il fut témoin, nous traduisons littéralement de l'italien : « C'était chose incroyable de voir ' comme pleuraient de boiiheur et d'attendrissement, les hommes et les femmes, jeunes ou vieux, riches ou pauvres. Les amis et les ennemis, les habitants de Naples et les gens du dehors s'embrassaient sans rancune oubliant les pillages et les violences des joui*s passés... On voyait bien que chacun n'avait plus qu'un désir, celui de jouir enfin de cette paix si longtemps désirée, d Le baron de Modène peint le même tableau sous les mêmes couleurs.
Le prince, le vice-roi et le cardinal se rendirent au palais au milieu des acclamations bruyantes d'une multitude transportée de joie; ils étaient accompagnés des généraux, des conseillers, des principaux seigneurs napolitains et des chefs populaires qui avaient fait leur soumission sans combattre, ou qui avaient travaillé eux-mêmes à la pacification.
Les troupes se retirèrent dans les quartiers et dans
Jcs châteaux après avoir pris soin de combler les tranchées et d'enlever les barricades construites par le peuple. Les postes les plus importants furent militairement occupés; de nombreuses patrouilles sillonnèrent la ville , avec ordre d'observer la plus stricte discipline , et peine de mort pour tout soldatqui molesterait le moins du monde les habitants.
Cependant le bourdonnement des cloches et le bruit des salves d'artillerie ayant averti le duc de Guise que d'importants événements s'accomplissaient dans la capitale , il avait levé le siège de Nisida^ et se hâtait de rentrer à Naples, lorsqu'arrivèrent des nouvelles confuses ne laissant aucun doute sur le triomphe complet des Espagnols. Aussitôt il se vit abandonné de toutes ces bandes plébéiennes qu'il commandait. Alors il prit le chemin d'Âtersa accompagné seulement de quelques gentilshommes^ espérant tenter un dernier effort à la tête des forces réunies autour des murs de Capoue ; mais le soir, le bruit s'y répandait déjà de tout ce qui se passait à Naples, et cette armée populaire aussi inconstanle J|u'indisciplinéc se dispei^sait en un moment.
Informé de la situation du duc de Guise, Don Luis Poderico, craignant qu'il ne se réfugiât dans les États romains, lança toute sa cavalerie vers la frontière afin de lui barrer le chemin. Poursuivi, cerné de tous côtés par ses ennemis, par les paysans et même par ses propres soldats, le malheureux prince mit son dernier espoir dans sa valeur personnelle et voulut s'ouvrir un passage Tépée à la main ; mais son cheval ayant reçu de profondes blessures et refusant de seconder son courage, il fut obligé de se rendre à Yisconti, lieutenant de la compagnie de cuirassiers de Don Diego de Cordoue. Il fut mené à Capoue avec dix gentilshommes français qui, obéissant au dévouement chevaleresque de l'époque, voulurent partager sa fortune, et Don Luis Poderico tout en gardant soigneusement son prisonnier, n'oublia point les égards dus à son rang. Deux jours après on le conduisit à Gastelvolturno et de là au château de Gaête, où le sévère comte d'Onate lui eût fait impitoyablement trancher la tète, sans la ferme opposition de Don Juan qUi écrivit à Madrid^ poui* connaître les intentioils du roi. Au bout de quelques mois Tordre arriva d'envoyer le duc en Espa=
gne ^ OÙ il ne tarda guère à recouvrer la liberté (1).
Ce fut avec une rapidité extrême que Ton apprit sur tous les points du royaume Temprisonnemenl du duc de Guise et la réaction de la capitale. Partout cessèrent aussitôt les horreurs de la guerre civile, et chaque province envoya des délégués à Napies pour faire un appel à la clémence de Don Juan, en se soumettant à l'autorité du vice-roi. Certes, il était difficile de rendre tout à coup le calme à ces populations passionnées qu'avaient agitées de si violentes secousses ; néanmoins la fermeté du comte d'Onate tempérée par l'indulgente bonté du jeune prince, l'habileté, le tact, la prudence qu'ils dé* ployaient en commun, parvinrent en peu de jours à rétablir l'ordre public fondé sur le respect des lois. Les ruines se relevèrent, et bientôt s'effacèrent jusqu'aux dernières traces de ces haines nées dans la phase désastreuse dont le pays venait de sortir.
Ici doit se terminer notre récit. Quelque temps après la flotte française ayant fait une
(l]DeSantis. - Comte de Modène. — Cspecelatro, M. S., et autres auteurs.
LE DUC bE GUISE. 225
apparition à l'entrée du golfe, on découvrit un complot de peu d'importance qui coûta pourtant la vie au turbulent Annese. Le comte d'Ofiate affermit encore la domination espagnole, en reprenant l'île d'Elbe aux Français qu'il repoussa des côtes de Toscane, et lorsque beaucoup plus tard l'intrépide duc de Guise reparut sur les plages de Castellamare , il ne sut réveiller aucune sympathie.
L'insurrection de Naples avait commencé le 15 juillet 1647, elle se termina, épuisée de ses propres efforts et domptée par la persévérance espagnole, le 6 avril 1648; courte période durant laquelle les Napolitains montrèrent une valeur brillante, et parfois une incroyable férocité, et leurs vainqueui's une constance héroïque.
Le premier but du mouvement populaire, c'està-dire l'abolition de la gabelle des fruits , le peuple l'avait atteint, il est vrai, mais au prix d'un fleuve de sang et de pertes incalculables , qui rendirent le remède plus douloureux que le mal, ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas. Le désir de nationalité qui jaillit du choc de ces événements, bien que généreux dans son principe, fut si prématuré et si mal dirigé,