CHAPITRE X
Le duc d'Arcos, voyant le soulèvement prendre une consistance formidable et désirant déjà ouvrir le champ aux négociations, prit le parti, assez mal conçu suivant nous, d'expédier un message au présomptueux Masaniello , lui demandant courtoisement comme d'égal à égal quelques vivres délicats pour lui et sa famille. Vivement flatté de cette démarche, le chef populaire s'empressa d'y accéder. Il recueillit une ample provision de fruits choisis et de rafraîchissements recherchés; mais comme il disposait les derniers préparatifs de l'envoi, en s'applaudissant fièrement de sa générosité, quelques-uns de ceux qui l'entouraient et qui voyaient de mauvais œil une pareille galanterie dans un homme du peuple, l'avertirent de ne point tant se presser de com-
plaire aux oppresseurs et de ne pas attacher tant de prix à des flatteries dont Tunique but était de l'endormir. Us le firent monter m docher du Cannelé et lui montrèrent au loin une galère qui s'approchait de la côte afin de recevoir deux compagnies espagnoles destinées à renforcer la garnison du château, ou peut-être à débarquer sur un point convenable afin d'entamer des hostilités. Masaniello s'indigne ; et pour remédier promptement au discrédit que peut lui avoir attiré sa bonne foi , il crie lui-même aux armes, .se met à la tête d'une nombreuse troupe d^élite et marche au-devant de l'ennemi. Les soldats, se voyant découverts, essayent vainement d'opérer leur retraite; enveloppés de toutes parts, ils sont bientôt ob%és de se rendre après une vigoureuse mais inutile résistance dans un couvent où ils s'étaient retranchés.
Ce nouveau triomphe ranima l'enthousiasme, et Masaniello distribua aux vainqueurs de l'expédition, . réunis sur la place du Marché à ceux de San-Lorenzo , non-seulement les rafraîchissements préparés si soigneusement pour le vice-roi, mais encore une grande quantité de vivres tirés des magasins publics. De tels procédés lui attiraient les plus sonores applaudisse-
ments et les bruyants vivats de la foule, qui criait en se gorgeanl de vin : Tout ceci est à nous, tout ceci est payé de notre sang (i) . Non content d'avoir si complètement détourné les soupçons des uns et déconcerté les pièges des autres, le chef de la sédition, afin de fixer davantage la confiance populaire et d'embarrasser les Espagnols, ordonna de fortifier les avenues du palais et des postes occupés par les soldats; puis il coupa les vivres aux châteaux qui, jusqu'alors, avaient conservé communication fi*anche avec la ville.*
L'attitude hostile et résolue des insurgés , la précision et le succès de leurs entreprises inquiétèrent sérieusement le duc d'Arcos, et bien qu'il eût déjà la certitude que la noblesse ne déserterait point la cause royale, il lui semblait dangereux de laisser prendre tant d'extension au mouvement populaire ; il se détermina donc à faire usage des moyens qu'il tenait en réserve.
Enfermé dans son palais depuis le jour où son intervention avait délivré l'autorité suprême à Saint- Louis, le cardinal Filomarino cessait complètement de travailler à la pacification de la ville. Il avait vu
(1) Giraffi.
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d'abord avec anxiété les efforts des hauts seigneurs ses implacables ennemis pour calmer le désordre , car il craignait qu'ils ne recouvrassent leur influence perdue; mais lorsqu'il eut reconnu l'inefficacité et. même l'effet pernicieux de leurs démarches, il jugea le moment venu d'agir à son tour ; il fit indirectement offrir ses services qui furent acceptés sur-le-champ. Oh échangea quelques messages, et l'archevêque se rendit près du vice-roi.
Ce jour-là, le bruit se répandit adroitement que certains moines avaient trouvé par hasard le privilège de Charles-Quint, et que les élus des sédiles nobles, accompagnés du père théatin Giuseppe Caracciolo, l'avaient porté à Castelnuovo. Une telle découverte aplanissait bien des obstacles. La nouvelle en courait de bouche en bouche, accueillie partout avec une joie mêlée de crainte. Ce fut le cardinal qui se chargea de la confirmer.
Il se rend au Carmel, emportant le bienheureux privilège. Le peuple, averti de son arrivée^ couvrait la place et les abords du Marché. La foule s'ouvre respectueusement à l'approche du prélat qui pénètre dans l'église, ayant devant lui Masaniello,
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répée nue à la main, à ses côtés les chefe populaires, et par derrière la multitude compacte. Debout à rentrée du chœur, il lit d'une yoix sonore, le document si ardemment désiré» Le parchemin était vieux, les lettres d'or étaient ternies par le temps, la forme des caractères attestait leur antiquité.
Tant que dura la lecture, de sourds murmures circulèrent dans les masses. En vain Masaniello fronçait le sourcil ; en vain l'entourage de l'archevêque montrait l'assurance que donne une profonde conviction. La lecture achevée, et lorsqu'on pouvait s'attendre à une explosion d'enthousiasme, quelques voix isolées ne romj^rent le silence général que pour mettre en doute l'authenticité du document. Le cardinal eut un instant de trouble; mais cherchant des yeux l'appui de Masaniello, il exprima gravement, que cette méfiance offensait sa dignité, puisquen vrai pasteur du peuple y toujours préoccupé de son bien, il ne pourvoit songer à le tromper. Ces plaintes ne demeurèrent point sans effet. Masaniello tenait le prélat en grande vénération ; il s'écria d'un air mécontent : Seigneur, ce sont gens inconsidérés^ qui oublient le respect dû à Votre Éminence, en la confondant avec le duc de
HASANIELLO. Ml
Maddahm et autres personnages de sa sorte. Mais moiy qui sais ce que valent les paroles de VcAre Émirnence^je défends Vauthenticitédu document contre la furie et l'ignorance de toti$. L'agitation de la multi«tude témoignait de son mécontentement; le cardinal reprit avec sang-froid d'une voix calme et retentissante : fai la conviction que ce privilège est le véritorble, et pour dissiper tous les doutes, quil se présente quelque personne instruite méritant la confiance du très- fidèle peuple; quelle vienne examiner scrupuleusement le pardiemin ijesms décidé ànepointquitter cette place avant que latérite ne soit reconnue. Improvisée, ou préparée d'avance, cette allocution eut tout le succès désiré. Les esprits reprirentconfiance. Giulio Genovino fut choisi pour arbitre, en sa triple qualité de lettré, de connaisseur en semblables matières, et de conseiller du peuple. Le parchemin passa des mains de l'archevêque, dans celles du poissonnier, qui le remit au rusé vieillard, et celui-d se retira au fond de l'église afin d'examiner sans distraction (1).
Cependant, malgré l'approche de la nuit, le cardinal persistait à ne point quitter le couvent, ainsi qu'il
(1) Giraffi. — De Sanlio. — Raph. de Tarris.
l'avait annoncé. Certes, il était loin de perdre son temps, et l'iemployait dignement en faveur de ses ouailles. Averti que de nouveaux incendiesétaient décrétés pour cette nuit, il parla à Masaniello avec tant de prudence et de fermeté, il fit aux plus exaltés et aux plus féroces une allocution si chaleureuse et si pleine d'onction, qu'il obtint non-seulement larenonciation aux préparatifs incendiaires imminents, mais encore la promesse solennelle du chef plébéien, qu'on arrêterait l'œuvre de destruction, par condescendance pour un si excellent prélat ; et, en effet, un bando fut aussitôt affîché, portant peine de mort à quiconque voudrait renouveler des actes de dévastation. L'archevêque, dans cette circonstance, agit véritablement en homme de cœur, les palais voués à la rage populaire ce soir même étant précisément ceux du duc de Maddaloni et d'autres nobles ses ennemis acharnés.
Quant à Giulio Genovino, soit qu'il vît dans ce document vrai ou faux une satisfaction complète accordée à l'insurrection, en rendant impossible l'étaWissement de nouveaux impôts, soit qu'il commençât à concevoir quelque jalousie du pouvoir illimité dévolu
à l'ignorant enfant du peuple, soit enfin, comme l'écrit San tis et comme le laisse entendre le comte de Modène, qu'il fût déjà vendu au vice- roi par la promesse d'une présidence à la chambre royale de la Sumaria, il tint le titre pour authentique après avoir passé un temps fort long à le considérer; et il sut faire agréer son opinion avec beaucoup de finesse, appelante diverses reprises des insurgés instruits, mais sans connaissances spéciales, et les consultant sur certains doutes, qui se décidaient toujours favorablement, attendu qu'après les avoir exposés, il avait soin de signaler à l'attention des vérificateurs quelques taches ou défauts du parchemin, attestant sa vétusté, quelques traits ou quelques lettres d'une incontestable ancienneté.
Il parait à peu près certain que le vieux conseiller populaire était déjà d'accord avec le duc d'Arcos, auquel Palumbo avait fait aussi plusieurs visites secrètes. Un certain Francesco Arpaja étant devenu l'élu du peuple, en remplacement de Naclerio^ à l'instigation du vieillard, le vice-roi mit tant d'empressement à confirmer la nomination qu'il manda l'élu à Naples le jour même. Cet Arpaja avait été compagnon de Genovino dans les troubles dirigés
conti^ le cardinal Borgia, ce qui lui avait valu les galères; présentement il occupait, on ne sait comment, le poste de gouverneur d'une petite place aux environs d^Aversa.
Le peuple,' convaincu par le témoignage de son trèsfidèle délégué que le privilège remis au nom du viceroi était décidément de l'authenticité la plus positive, se montra fort satisfait et très-disposé à le recevoir avec enthousiasme comme le couronnement de ses généreux efforts, la réparation de toutes ses rancunes, etlegage certain de sa félicité future. Aussi, malgré l'heure avancée de la nuit, la multitude ne songeait-elle point à quitter l'église, la place ni ses abords. Fier et joyeux, le cardinal se mit à lire, pour compléter son message, un billet qui accompagnait la remise du privilège et dans lequel le. duc d'Arcos, appuyé du conseil collatéral, promettait l'oubli complet du passé, et le pardon général, au nom du roi, de tous ceux qui avaient pris part à la rébellion. .Mais c^s malencontreuses paroles, si odieuses aux Napolitains, excitèrent un sentiment d'indignation qui courut comme l'étincelle électrique, et qui fit éclater un tonnerre de récriminations. Nom ne sommes point
MASANIELLO. lit
des rebelles ; nous n avons. pas besain de pardon! criait unanimement la foule^ vive le roi d* Espagne ! meurent ceux qui insultent le très- fidèle peuple napolitain ! Les ténèbres rendaient la confusion effroyable ; lestam* bours battaient, les armes s'entre-choquaient, la clameur ne se lassait point. Il y eut un moment de désordre terrible et d'aveugle furie, durant lequel l'autorité de Masaniello lui-même fut complètement méconnue. .
A la fin pourtant ses efforts joints à ceux des autres chefs, les harangues rapides de Genovino, et les protestations du cardinal, calmèrent peu à peu ce vertige, trop violent d'ailleurs pour ne pas être de courte durée. Le prélat montrant qu'il avait une conscience élevée de sa dignité, et déployant un courage civique remarquable, dit au peuple que le duc d'Arcos n'avait point voulu l'offenser, et que si la formule paraissait causer du mécontentement, on n'avait qu'à en dicter une autre, dont il se chargerait de faire agréer les termes au vice-roi. La proposition ne pouvait être mal reçue. La tranquillité se rétablit, les chefs et les hommes influents entourèrent l'orateur, mais non plus pour modifier une simple cédule
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d'amnistie ; il agissait déjà de la transformer en ufie véritable capitulation. Ainsi croissent les exigences populaires, à mesure que l'on entre dans la voie des concessions.
Le cardinal fut peu satisfait du parti que voulaient tirer les insurgés de ses propositions conciliatrices. Mais il était trop tard pour reculer ; il en accepta donc les conséquences tout en agissant activement, de concert avec Genovino, pour que les délégués chargés de concourir à cette étrange rédaction fussent le moins nombreux et le plus modérés possible. Masaniello, Giulio Genovino, deux ou trois chefs influents, quelques prêtres et quelques'lettrés composèrent la nouvelle junte qui, présidée par l'archevêque, se retira dans la sacristie du Carmel, afin de remplir sur-lechamp son mandat, dressant en forme tous les articles d'une vraie capitulation.
Les altercations devinrent très-vives, surtout lorsqu'on émit l'idée de livrer au peuple le château Saint-Elme, comme gage du traité. Cette idée obtint tout d'abord un assentiment si général dans la junte, que l'archevêque et Genovino eurent grand'peine à la combattre. Mais le sagace vieillard observa que le
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château appartenant au roi, on ne pourrait s'en emparer sans faire acte de rébellion ; et cette réflexion produisit un tel effet sur l'assistance, et particulièrement sur Masaniello, qu'il y eut presque unanimité pour abandonner la proposition. Les suites de la conférence ne furent guère moins orageuses. Le cardinal y donna des preuves manifestes de son talent, de son tact et de sa fermeté, aplanissant les difficultés, luttant contre les exigences déraisonnables, et se montrant en un mot ami plus sincère des intérêts du peuple que ceux qui, avec des vues courtes et des prétentions exagérées, et souvent même avec une bonne foi douteuse, se posent effrontément comme leurs plus zélés défenseurs.
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